Canon
maître y consent, et les enfants de ceux qui, après avoir embrassé l'orthodoxie, sont revenus à l'hérésie peuvent être baptisés de force ; que le consentement d'un seul des parents suffit, et qu'en cas de conversion de l'un d'eux, l'enfant en bas âge doit suivre la partie fidèle. On sait, d'ailleurs, les exigences rigoureuses de l'Église en ce qui concerne les enfants issus des mariages mixtes, tandis que l'équité voudrait que le partage se fit d'après le sexe , comme y consentent les sectes protestantes. Enfin, l'Église n'a eu que des éloges pour les actes attentatoires à la liberté des familles dont Louis XIV fit précéder et appuya sa révocation de l'édit de Nantes1. L'Église, quand elle l'a pu, a donc porté l'État à violer le droit de la famille sur l'éducation religieuse. Et pourtant ce droit est bien plus sacré en fait de religion qu'en fait d'éducation. L'État doit posséder quelque pouvoir sur l'éducation intellectuelle et morale de ses membres; il ne peut rien sur la religion. La religion, en effet, est chose essentiellement traditionnelle. « Nos pères ont ainsi adoré » : voilà sa meil-
? 1. IVoeuvre des «Nouvelles catholiques» avait pour objet de fournir un asile contre l'influence paternelle aux jeunes filles protestantes amenées de gré ou de force au catholicisme. Quand les Églises séparées se sont permis des actes semblables (et d'ordinaire elles y ont mis plus de modération), les catholiques en ont appelé à la liberté !
leure, ou, pour mieux dire, sa seule raison d'être. Toute conversion est mauvaise ; car toute conversion prête une valeur absolue à des formes de culte relatives et discutables. La naissance doit faire les religions ; la raison seule doit faire les opinions in dividuelles.
Si l'orthodoxie est obligée de se montrer sévère contre toute croyance qui s'écarte de la saine doctrine théologique, que féra-t-elie contre le libre penseur, qui se met en dehors de toute doctrine religieuse ? La plus grande grâce qu'elle pourra lui faire sera de le traiter comme hérétique. En effet, l'Église n'a guère distingué de l'un à l'autre : l'inquisition est le remède commun qu'elle a opposé à la liberté de croire et à la liberté de. penser.
Je sais qu'il y a dans l'Église un parti plus libéral, qui condamne ces mesures barbares. Mais c'est là une des mitigations que des esprits peu conséquents ont introduites sur plusieurs points de la doctrine et de la discipline catholiques, devenus trop cho-
quants pour l'esprit moderne. L'orthodoxie sérieuse suit, à l'égard de ces adoucissements, une tactique conforme à son esprit général. Elle n'a garde d'y donner la main; mais elle est bien aiseJqu'il y ait des docteurs naïfs pour mettre en av^nt des explications superficielles dont les laïques se contentent. Assurés d'avance que les objections contre leur foi sont mauvaises, les catholiques y font souvent de mauvaises réponses, sachant fort bien ce qu'elles valent. Gela tient à ce suprême dédain pour ceux qui doutent ou ne croient pas, qui est au fond des controverses théologiques. Pour sauver la thèse fondamentale, on est complaisant sur le reste. Le théologien, s' envisageant toujours comme en possession d'une science supérieure, que les simples gens ne peuvent comprendre, traite ses adversaires comme un mathématicien traite le public à qui il est obligé d'exposer une question .transcendante. Le mathématicien, en pareil cas, se permet beaucoup de tours de démonstration qu'il sait bien n'être pas exacts, mais qu'il trouve appropriés à ses auditeurs. Le théologien, jugeant le laïque incapable de saisir les vraies raisons de la vérité, est bien aise de le voir s'attacher à certaines solutions qui satisfont son ignorance, et dont lui, théologien, voit bien la fragilité.
Pour en revenir à l'inquisition, les orthodoxes
laissent dire assez volontiers que ce fut un abus, que ce ne fut pas l'œuvre de l'Église, que celle-ci n'est nullement intéressée à l'apologie de ce tribunal odieux. Ils le laissent dire, mais ils savent fort bien qu'on ne peut le croire. Et, de fait, cela n'est pas : l'inquisition est la conséquence logique de tout le système orthodoxe ; elle est le résjimé de l'esprit de l'Église; l'Église; quand elle le pourra, ramènera l'inquisition, et, si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne le peut pas.
Je n'aurais, pour prouver cette proposition, qu'à renvoyer le lecteur à un curieux opuscule d'un théologien italien du commencement de ce siècle, le chanoine Muzzarelli *, lequel a consacré une longue et érudite dissertation* à démontrer que les Pères, les conciles, la discipline universelle de l'Église, sont favorables à l'inquisition ; que l'inquisition est dans l'esprit même de l'Évangile (erreur : c^ans l'esprit de l'Église, oui), et qu'il n'y a que les incrédules qui puissent y être hostiles.
C'est là une triste thèse sans doute, mais une thèse malheureusement très-vraie. Que peuvent, en
1. Muzzarelli fut le tkéologien le plus autorisé de Rome sous le règne de Pie VII et le conseiller intime de ce pontife.
2. On peut la lire traduite en partie à la -suite du tome V' de V Histoire générale de V Église par M. le baron Henrion.
effet, répondre les orthodoxes aux conciles qui ont établi ou approuvé l'inquisition, aux Pères et aux évêques qui ont conseillé et pratiqué des mesures inquisitoriales? Le P. Lacordaire reconnaît que, depuis Constantin, c'est-à-dire depuis que l'Église a eu quelque pouvoir dans1 l'État, l'Église a toujours fait appel à l'autorité publique pour la conservation de la foi, et cela, dit-il, est tout naturel, la religion étant le premier bien des peuples1. Les empereurs chrétiens furent, pour la plupart, intolérants, à l'instigation des évoques8. Constantin intervint directement dans la querelle des donatistes*. Une foule de conciles particuliers, celui d'Aquilée (381), celui de Milan, sous saint Ambroise (389), le cinquième
1. Mémoire pour le rétablissement en France de V ordre des frères prêcheurs, en tête de sa Vie de saint Dominique, p. 136 et buîv. (3* édit., 1844).
2. H peut être intéressant de savoir sur ce point le sentiment de Bossuet. Voici encore quelques axiomes de sa Politique : « Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses religions... » (L. VII, art. m, prop. 9). « Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur impie. » Après avoir exposé la conduite des princes chrétiens, il ajoute : « L'Église les remerciait de ces lois. » Le prince, toujours selon Bossuet, est l'exécuteur de la loi de Dieu; il doit prendre soin de l'instruction religieuse de ses peuples, de faire sanctifier les fêtes, de punir les blasphémateurs. (L. VII, art. 4, 5, etc.)