‹ Questions contemporaines (volume 2)Chapitre 47 sur 52 · Tit. II tout entier · texte numérisé non relu

Tit. II tout entier

L'antiquité était un peu plus libérale, quand elle déclarait l'élection de tradition divine et de droit divin.

II r.

On conseille souvent la tolérance à l'Église, sans se demander si elle peut l'accorder. C'est ici le point épineux de toutes les controverses, celui sur lequel on ne peut jamais obtenir de réponse catégorique. C'est qu'en effet l'Église n'va jamais été tolérante ; elle ne le sera jamais, elle ne peut pas l'être, et les orthodoxes, dans les moments où ils renoncent à toute gêne, l'avouent assez volontiers. Mais ici, comme en une foule d'autres cas, ils ont une doctrine pour ceux que rien ne scandalise, et une autre doctrine qu'on peut donner à ceux du dehors. Ne demandez pas d'abord au catholique cette tolérance intérieure qui est non pas le scepticisme, n^ais la critique: le catholique la condamne comme mauvaise et impossible. Du moment, en effet, que l'on reconnaît pour absolument et uniquement vraie telle ou telle doctrine religieuse, on ne saurait admettre qu'une autre doctrine ait aussi sa part de vérité. Toute doctrine

absolue est, par son essen.ce même, intolérante.. L'orthodoxie n'aura donc jamais cette haute impartialité philosophique, pesant et appréciant avec froideur toutes les opinions. Or, cette tolérance inté- , rieure est la condition nécessaire de la tolérance extérieure, de celle qui rend possible la bienveillance entre les dissidents, et qui, en politique, accorde aux uns et aux autres les mêmes droits.

Aux yeux de l'orthodoxe, en effet, l'hétérodoxe est coupable. Comme l'orthodoxe est obligé de soutenir que la vraie croyance est de toutes les choses claires la plus claire, l'erreur sur la religion ne peut venir, selon lui, que d'une ignorance grossière ou d'une mauvaise foi décidée. Le sentiment le plus charitable de l'orthodoxe envers le mécréant, c'est la pitié. S'il ne peut croire à l'ignorance involontaire (et, en matière si évidente, l'ignorance involontaire lui paraît presque une hypothèse chimérique) \ le croyant est obligé de damner quiconque ne pense pas comme lui. Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci les gens que l'on brûle dans l'autre. Comme, d'ailleurs, la

1. M. Frayssinous, répondant à des questions qui lui avaient été adressées sur le salut des hérétiques, et cherchant à élargir autant que possible la doctrine catholique, reconnaît que l'erreur de bonne foi doit être considérée comme l'exception. La maxime générale « Hors de l'Église, point de salut » le suppose aussi.

saine croyance est, d'après la manière de voir des orthodoxes, le plus grand des biens, celui auquel tout le reste doit être sacrifié, et que le prince, comme ils disent, peut et doit tout oser pour le bonheur de ses sujets, le prince fait acte de père en séparant le bon grain de l'ivraie et en brûlant celle-ci *. Le cvmpelle intrare est légitimé par ses résultats. De gré, de force, qu'importe? Sauver la vérité avant tout et coûte que coûte! Aussi les théologiens accordentils unanimemeqt au prince le pouvoir d'exiger la (( profession extérieure » du culte reconnu, et le concile de Trente lance-t-il l'anathème contre ceux qui soutiendraient qu'on ne peut ramener par des peines temporelles ceux qui n'acceptent pas à un âge plus avancé les promesses qu'on a faites pour eux à leur baptême*. Gela,- du reste, est d'une

1. On sait que l'inquisition avait un texte pour présenter ses bûchers comme une institution divine : Si quis in me non manserit, mittetur foras sicut palmes, et arescet, et colligent eum, et in ignem mittent, et ardet. (Joann., xv, 6. )

2. « Si quis dixerit parvulos baptizatos, cum adoleverint, inter-

rogandos esse an ratum habere velint quod patrini eorum nomine, dum baptizarentur, polliciti sunt, et ubi se nolle responderint, suo esse arbitrjo , relinquendos, nec alia intérim pœna ad christianam vitam cogendos, nisi ut ab Eucharistie aliorumque sacramentorum perceptione arceantur, donec resipiscant, anathema sit. » (Sess. VII» De bapt., can. 14. •

logique inflexible. -On a tort de presser les catholiques sur ce point; il ne faut pas exiger d'eux ce qu'ils ne peuvent donner. Demandez-leur de renoncer à l'orthodoxie, à la bonne heure ; mais ne leur demandez pas de rester orthodoxes et de supporter l'hétérodoxie. Il s'agit là pour eux d'être ou de n'être pas.

Toutes les fois donc que l'Église le pourra sans danger , elle persécutera , et sera conséquente en persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les âmes. Si, en sacrifiant mille âmes gangrenées, on en peut sauver une seule, l'orthodoxie trouvera le sacrifice suffisamment compensé- Si, en brûlant les gens en ce monde, on peut leur épargner, à eux ou à d'autres, d'être brûlés dans l'éternité, c'est faire un acte méritoire. Je n'invente pas ; je ne fais que répéter les arguments que l'on trouvé partout dans les auteurs vraiment orthodoxes pour justifier l'inquisition et les mesures du même genre.

Aucun droit ne tient aux yeux du vrai croyant devant cette nécessité suprême de conserver la foi. Le droit de la famille, par exemple; assurément, celui-là, l'Église dans ces dernières années l'a souvent invoqué contre l'enseignement de l'État. Pour soustraire la jeunesse à l'éducation publique, qui

n'était pas de son goût , l'Église rappelait avec un libéralisme impatient les droits de la famille sur l'enfant. Mais savez-vous comment la même Église, au temps où elle était maîtresse i a respecté ces droits? Elle a établi en pratique, sinon en principe général, 'le droit d'enlever l'enfant à sa famille, quand celle-ci n'était point orthodoxe : In fans, dit le droit canon1, non débet apud eas r émaner e personas de qtiibns potest esse suspicio quod saluti fjel vitœ insidiantur illius. — Judœorum filios baptizatos, dit le quatrième concile de Tolède (633) 2, ne parentum involvantur erroribus, ab eorum consortio separari decernimuSy deputandos autem monasteriis aut christianis viris, ut in moribus et fide proficiant. Plusieurs théologiens accordent au prince le droit de faire baptiser de force les enfants des juifs et des infidèles , et la raison qu'ils en apportent est évidente : le prince a le droit d'empêcher le père d'assassiner son fils : or, en le retenant dans l'infidélité, le père fait pis que l'assassiner. Tous au moins conviennent que l'enfant gagné à l'orthodoxie, par quelque captation que ce soit, sort de la domination de ses parents ; que les enfants des esclaves, si le

1. Décrétai. Gregorii, 1. HT, tit. xxxm, Découvert, infld., cap. 2.

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