‹ Questions contemporaines (volume 2)Chapitre 52 sur 52 · Allusion à un incident des premiers temps du pape Pie IX · texte numérisé non relu

Allusion à un incident des premiers temps du pape Pie IX

2. C'est par erreur qu'on a cru qu'il s'agissait du deuxième concile de Latran contre Arnauld de Bresse (Labbe, Concil., t. X, col. 990 et suiv. ). Il s'agit du concile de Latran, sous Léon X ( sess. X), dont les décrets à cet égard furent invoqués par le concile de Trente (sess. IV).

seulement les ouvrages relatifs à la théologie et à l'Écriture sainte qui sont assujettis'aox entraves les plus tyranniques : tous les livres des hérésiarques , de quelque sujet qu'ils traitent, sont défendus; la condamnation in odium auctoris est déjà posée en principe *; les pénalités les plus sévères sont portées contre les délinquants. Les règlements ultérieurs des papes et du saint office complétèrent ce système d'oppression. Les livres les plus inoffensifs ou dont la connaissance est la plus indispensable, Descartes, Malebranche, par exemple, furent mis à l'index. La lecture en fut défendue, sous peine d'excommunication, à tous, même aux évéques,.excepté aux inquisiteurs, et à ceux qui obtiendraient la permission de les lire, en annonçant l'intention formelle et arrêtée d'avance de les réfuter. Les théologiens , avec leur scrupule .ordinaire, ont même soin de faire observer que l'excommunication frappe ceux qui ne font que parcourir le livre des yeux, sans prononcer les paroles, et ceux qui se le feraient lire par d'autres. Les Églises ; particulières renchérirent encore sur ces règlements. L'oubli a fort simplifié en ce point les devoirs des

1. Conc. Trid., sess.IV et XVIII, et les règles De libris prohibitif portées par le concile et approuvées par la constitution Dominici le 24 mars 1564 (Labbe, Conc., t. XIV, col. 950 et suiv.).

fidèles : bien des personnes ne savent pas sans doute qu'elles sont sous le coup de l'excommunication dans le diocèse de Paris en possédant chez elles les Provinciales de Pascal.

On dira peut-être que j'ai pris l'orthodoxie par son côté sombre et sévère, qu'il est un catholicisme plus complaisant, qui a su pactiser avec les nécessités du temps et jeter un voile sur de trop rudes vérités. Je le sais ; mais, de tous les systèmes, celui-là est le plus inconséquent. Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, mais non les néo-catholiques. L'ignorance profonde où l'on est en France, en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie a seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de contradictions. C'est dans les Pères, c'est dans les conciles qu'il faut chercher le vrai christianisme, et non chez des esprits à la fois faibles et légers, qui ont altéré la doctrine chrétienne en l'adoucissant, sans la rendre plus acceptable.

Dira-t-on que les temps sont changés, que l'Église ne songe plus à faire ce qu'elle a fait jadis? Ce n'est donc que pour mieux servir sa cause qu'elle se désiste de ses droits. Si elle nous permet la liberté, c'est qu'il serait trop difficile de réprimer nos écarts. On nous abandonne à la dureté de notre cœur; on

nous laisse respirer, parce qu'on ne peut nous étouffer1. La liberté est une grâce qu'on nous accorde, une aumône qu'on nous fait en soupirant. Nous n'en voulons pas à ce titre ; la liberté est notre droit, et non une concession que nous voulons devoir aux temps mauvais : c'est notre droit de dire notre pensée sans autre contrôle que Ja raison publique. Pas de générosités faites de ce qui nous appartient!

Et pourquoi, je vous prie, la répression seraitelle maintenant moins nécessaire qu'autrefois? Seraitce qu'à vos yeux l'opposition au catholicisme est de nos jours moins dangereuse? Vous ne le croyez pas sans doute. C'est donc que vous ne pouvez faire autrement. Vous êtes modérés, parce qu'il vous serait dangereux d'être violents. Ce n'est pas de la tolérance que de souffrir ses ennemis, quand on n'a la force ni de les enchaîner ni de les brûler.

Dites-le franchement : si vous étiez les maîtres, que feriez-vous? Inviteriez -vous la pensée à ouvrir ses ailés en toute liberté ? Vous livreriez- vous saiis

1. Voici, par exemple, la théorie des catholiques sur l'édit de Nantes et la révocation de cet édit. Henri IV, disent-ils, a dû le porter, parce qu'il ne pouvait faire autrement (et ils détruisent tout le caractère de ce prince pour prouver qu'en fervent catholique il n'accordait rien à l'hérésie qu'à contre-cœur). Louis XIV a dû le révoquer, du moment qu'il a été assez fort pour cela. Le pouvoir a toujours été la mesure de la tolérance de l'Église.

plastron aux coups de la critique? Non; vous vous retrancheriez derrière le nuage d'une révélation o évidente »; vous relèveriez la vieille idole du respect; vous traiteriez vos ennemis d'aveugles volontaires, de pervertisseurs de la conscience publique ; vous seriez conséquents et chercheriez à les extirper à tout prix. Vous feriez, en un mot, ce que vous avez fait sous la Restauration, ce que vous avez fait toutes les fois qu'un pouvoir complaisant a bien voulu vous prêter la main, à charge de retour. Ne parlez plus de liberté, de tolérance; ne prononcez plus ces mots sacrés de notre symbole; pour pouvoir vous en servir, vous êtes obligés de les fausser. Votre tolérance

est un don forcé ; si vous étiez assez forts, vous la

* retireriez : nous ne vous en savons aucun gré.

Que l'Église reste donc ce qu'elle est et qu'elle avoue ses doctrines. On lui tiendra compte de sa sincérité. On l'accueillera avec cette bienveillance qu'on a pour les débris historiques; on la respectera comme ces vieillards à qui l'on pardonne de ne pas se plier aux idées nouvelles, de regretter le passé, même de se faire les censeurs aigres et fâcheux du présent. Que l'Église s'entoure de ce parfum de vénération qui s'attache aux vieilles choses, mais qu'elle n'essaye pas de se refaire à la mode du jour. Qu'elle conserve ses vieilles bannières, innocentes anti-

quailles qui ne font naître qu'un sourire; mais qu'elle ne tente pas de prendre ce drapeau moderne qui jure avec ses habitudes surannées. Un vieillard n'est pas ridicule en conservant le costume de son temps; il l'est en se coiffant du bonnet rouge et en prenant des airs de jeunesse qui contrastent avec sa caducité.

hk THÉOLOGIE DE BËRANGER.

Un titre me frappa il y a quelque temps parmi les réclames : Le Etranger des familles (Paris, Perrotin, 1859). Je fus curieux de voir comment on avait réconcilié H. Béranger avec la religion et la morale, et au prix de quels sacrifices on peut devenir en France la lecture du soir des familles bien pensantes. L'examen m'a prouvé que l'opération qui transfigure ceux que la légende populaire a déjà consacrés peut être faite d'une main fort légère, et que, s'il est des péchés que la France ne pardonne pas, il en est aussi qu'elle couvre d'une absolution bien facile. Je supposais naïvement que la préface du nouvel éditeur renfermerait quelque explication sur cette singularité littéraire d'un poète qui a chanté tout autre chose que la religion et les vertus domestiques devenant, dans un temps aussi facile à scandaliser que le nôtre, un auteur classique pour les maisons d'édu-

cation. Il n'en est rien. On m'apprend seulement que, « bien qu'il ait joui de sa jeunesse tant qu'il fut jeune, il fut par-dessus tout un homme de bien... ; que ce n'est pas seulement un grand poète, que c'est le patriarche de la France nouvelle; qu'il nous a légué en même temps que ses vers l'exemple de son caractère et l'enseignement de ses vertus. » A Dieu ne plaise que je personnifie la France en M. Béranger ! La France est par excellence le pays des dons variés et contraires, et on se trompe toutes les fois qu'on veut assigner une limite à sa nature. Mais une autorité presque indiscutable a proclamé M. Béranger « poète national »; l'opinion exprimée dans la préface que je citais tout à l'heure tend de plus en plus à devenir générale et presque officielle. On est par conséquent autorisé à réfléchir sur cette curieuse adoption et à rechercher par quel côté du génie français elle a pu s'accomplir.

Je n'ai lu M. Béranger que fort tard et comme on lit un document historique. Je suis donc mal placé pour le bien comprendre, et je me défie d'une certaine injustice dans les sentiments qu'il m'inspire. Sa langue, qui me semble manquer de limpidité et de vraie légèreté, fait peut-être un meilleur effet quand on l'entend chanter. Plusieurs de ses motifs poétiques, qui sont pour nous dénués de sens, en

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avaient sans doute lorsqu'ils furent accueillis avec tant de faveur. Un perpétuel malentendu, auquel il ne parait pas que le public ait été fort sensible, me gâte d'ailleurs ses chansons les mieux réussies et se mêle comme une dissonance à ses rhythmes harmonieux. Je veux parler de cette prétention qui lui a fait si souvent payer tribut à un des défauts de notre temps, à la manie de confondre les genres et de transformer tout en déclamation. Chaque genre est bon, pourvu qu'il soit franc et tranché. Nos vieux chansonniers de l'école provençale sont des classiques à leur manière. Ànacréon chanta le plaisir d'une façon qui fut presque une leçon de morale, puisqu'elle fut une leçon de simplicité, de grâce et de bon goût. Hafiz surtout est un incomparable débauché. La profonde mélancolie de la condition humaine, l'instabilité du sort, la fatalité qui nous presse n'eurent jamais de plus profond interprète. La pensée de la mort est son compagnon d'ivresse; derrière le plaisir se cache pour lui, non la vulgaire gaieté, mais le repos dans l'infini, la vision de Dieu. Tout ce qui est vrai doit avoir sa place en esthétique. Le mauvais est ce qui est artificiel : c'est l'honnête et pédant Chapelain, usurpant gauchement le rôle de l'aède et du trouvère; c'est le. poète du xvme siècle, un J.-B. Rousseau, un Piron, faisant à volonté des can-

tiques pieux, des odes pindariques et des épigrammes obscènes; c'est le chansonnier respectable, chantant le vin par conscience et « célébrant les faveurs de Glycère », comme le thème obligé de quiconque veut faire des vers.

Certes,, il serait injuste de placer M. Béranger dans cette classe d'écrivains artificiels ou sans valeur. Mais on ne peut nier que son œuvre ne' soulève aux yeux du critique une singulière difficulté. La légèreté, chez lui, est réfléchie et voulue* G'était, dit-on, un homme sobre, d'un jugement rare, plein de bons conseils, buvant peu, et beaucoup plu? prévoyant qu'il ne voudrait le faire croire dans, ses çh^npons. Quand on m'apprend tout cela, je suis presque jtenté de m'écrier : « Tant pis ! » Viveur, je l'eusse placé à côté de ses confrères, représentants de F antique gaieté, fous de bon aloi, buveurs sincères, gui ne,fyi?aierçt pas de chansons sociales et philospphi(j^(:çj|; ^e voyaient rien au delà de le u^s joyeux refraiog. .tyai^ si Ton m'apprend que Lisette et le çha,mbejçtin jne sont que des figures de rhétorique, que ce capteur insouciant, qui prétend n'avoir d'autre soin que les dîners du Caveau et sa maîtresse, a unç philQ3Qpfti^ une politique, et, Dieu me pardonne ! une tjbéplpjgiçt toute mon esthétiquefest en désarroi. Je^p^voijs pluft dans l'expression de cette gaieté menteuse qu'une

amplification d'écolier, quelque chose d'analogue aux vers latins que, du temps de l'Empire, l'homme le plus rangé faisait sur le vin et l'amour, par système poétique et comme signe de son admiration pour Horace. En vérité, conçoit-on qu'en un siècle préoccupé de problèmes aussi sérieux que ceux qui nous obsèdent, un homme de sens ait accepté devant le public ce rôle de faux ivrogne et de faux libertin? Comment choisir de sang-froid un genre de littérature où la condition essentielle pour rester dans le vrai est d'être un mauvais sujet? Désaugiers, si inférieur à Béranger en ce qui peut s'appeler portée d'esprit, me semble un bien meilleur chansonnier; car il n'a pas d'arrière-pensée; sa gaieté est bien la vieille gaieté sans conséquence; il n'aurait pu, quand il l'eût voulu, faire autre chose que des chansons. Mais M. Béranger a fait des épopées; il a été à son jour poète solennel d'une école politique; tout nous le montre comme un homme fort avisé, d'un esprit peu étendu, mais très-clairvoyant. Sa modestie est donc feinte, et en effet lui-même, sur la fin de ses jours, laissa là cette poétique de convention pour chercher la popularité dans la chanson philanthropique et le socialisme sentimental.

L'art et la poésie ne sont pas la morale. Ils n'en sont pas le contraire, comme le pensent quelques

critiques; Fart et la poésie supposent en un sens la morale; mais on ne saurait dire que le but de l'artiste et du poète soit le môme que celui du moraliste. Aristophane et Shakspeare nous présentent souvent dans toute sa nudité le côté le plus laid de la nature humaine, sans que pour cela personne, après avoir lu leurs écrits, se soit trouvé rapetissé ou perverti. Le Sardanapale de lord By ron est noble encore dans sa débauche ; le tableau de la vie des Borgia dans les récits du chapelain Burchard est beau comme une' tempête, comme un abîme. Mais le vice égrillard, la coquetterie de l'immoralité, la gentillesse du mal, voilà le péché français par excellence, voilà la petitesse, voilà le ridicule dont le Français croit se laver par son air dégagé et son éternel sourire. Voilà aussi ce qui ne fera jamais de grande poésie. U n'y, a pas de poésie des mauvaises mœurs» Preoez VJftunmQ de «génie à ses moments d'égarement, un SçbiUer à son d$but, vous verrez que c'est l'ivresse dq quelque, beau principe faussement appliqué qui l'égaré, et non 1$ goût du grivois, la fanfaronnade de la légèreté» Le jour où Beaumarchais se fit applaudir après MçUère fut le jour où la bourgeoisie (je-dpqueà ce jnot un sens intellectuel et non un sen3, social) prit possession du parterre, et, en s'y installant, cjias^a, de la scène le génie et le grand art.

De toutes les parties du système poétique de Béranger, celle qui me surprit le plus, quand je le lus pour la première fois, ce fut sa théologie. Je connaissais peu alors l'esprit français; je ne savais pas les singulières alternatives de légèreté et de pesanteur, de timidité étroite et de folle témérité, qui sont un des traits de son caractère. Toutes mes idées furent troublées quand je vis que ce joyeux convive, que je m'étais figuré mécréant au premier chef, parlait de- Dieu en langage fort arrêté, et engageait sa maltresse à

• Lever les yeux vers ce-monde invisible <j>à pour toujours nous nous réunissons. *

Le Vient' cihansonnier, lui, n?avait pas de théologie; il était athée par essence. Non qu'il niât la Divinité, c'eût été là un effort de spéculation dont cette inofferifeive (tréaturé eàt été incapable; mais, renfermé qu'il était dahs éa bonne' et patriarcale gaieté, toute sa reli gion consistait à ûe faire de mal à personne. La chanson déiôte était alor3 profondément inconnue. — La naïveté' toute bourgeoise de cette théologie d'un genre rt'ôuveiau, tètl& fetçcm de s'incliher le verre en main devant Ite Dieu'qtie je cherchais avec tremblement, ftfrënt pour ntot i*fl trait de lumière, A l' indignation que ùte c&asa<ridéêr d'une confraternité religieuse avec ceux qui adorent de la sorte se mêla le

sentiment de ce qu'il y a de fatalement limité dans les manières de voir et de sentir de la France. L'incurable médiocrité religieuse de ce grand pays, orthodoxe jusque dans sa gaieté, me fut révélée, et le Dieu des bonnes gens m'apparut commev l'éternel dieu gaulois contre lequel lutterait en vain toute tentative de philosophie et de religion épurée.

Quand j'ai cherché depuis à me rendre compte du scandale que je souffris en cette circonstaûce, j'ai trouvé qu'il tenait à ce que rien n'est relatif comme nos jugements sttr la pesanteur et la légèreté, quand il s'agit des choses de l'esprit. Une année, une révolution, un* degré de latitude produisent à cet égard d'étranges déplacements. Ce railleur, que tous autrefois trouvaient charmant, nous paraît maintenant fermé à toute nuance un peu déliée. D'un côté> nous sommes blessés de son rire : quand il raille1 T'huile sainte et Liesse, il nous offense; car ëongëz, disonsnous, à ceux que cette onction a cônsoléà; songez combien de cœurs simples ont battu à la vue de ces tours, au récit de ces miracles. De l'autre, son dieu de grisettes et dé buveurs, ce dieu auquel oh peut croire sans pureté de mœurs ïiivélévation d'esprit, nous semble le mythe du béotismë substitùté^ celui de l'antique senlinient. Nous sommes tëHtës' deiious faire athées pour échapper à son déisme, et dévots

pour n'être pas complices de sa platitude; si bien que le chansonnier orthodoxe de 1828 (tel est le chemin parcouru par l'esprit religieux en un quart de siècle) nous paraît maintenant à la fois un impie et un philistin.

La vraie religion, en effet, est le fruit du silence et du recueillement. Elle est synonyme de distinction, d'élévation, de raffinement; elle naît avec la délicatesse morale, au moment où l'homme vertueux, rentrant en lui-même, écoute les voix qui s'y croisent. En ce silence, tous les sens étant apaisés, tous les bruits du dehors étant éteints, un murmure pénétrant et doux sort de l'âme, et rappelle, comme le son d'une cloche lointaine de village, le mystèfe de l' infini, Semblable alors à un enfant égaré qui cherche, vainement à démêler le secret de sa naissance inçonpue., l'homme qui médite se sent dépaysé. Mille signe* 4e & patrie provoquent chez lui de mélancoliques, retours. Il s'élève au-dessus des terres fangeuses de. la réalité vers des champs pénétrés de soleU ; $ sent} ceg parfums des jpurs antiques que les mers dn Sud conservaient encore, quand les vaisseaux d'Alexandre . les parcoururent pour la première fois, ,La mort, en habit dç pèlerin revenant de. terre sainte., frappe ..à la portç dp Tapie, ;qui commence à sentir, ce qu'elle ne voyait pa3,dansle trouble de la

vie, qu'il lui sera doux de mourir. Elle est assurée alors que ses œuvres la suivront; la vérité lui apparaît comme la récompense de ses. bonnes actions; elle voit l'insuffisance de toutes les formes passagères pour exprimer l'idéal; les mots d' « être » et de « néant » perdent leur sens contradictoire ; elle s'envisage avec la Divinité dans les rapports d'un fils avec son père, et elle prie à peu près en ces termes : « Notre Père, qui êtes au ciel... »

Quel droit a l'homme dissipé sur ces fugitives impressions? L'esprit superficiel, qui ne voit pas le sens divin de la vie, n'est-il pas l'athée par excellence? L'homme est religieux au moment où le sentiment de l'infini prend chez lui le dessus sur le caprice ou la passion. Le plaisir, essentiellement égoïste, est par conséquent la négation dii divin, l'inverse de la religion. Je comprends la fine ironie d'Horace, reléguant le plus loin possible les dfettx dont il n'a nul besoin. Namque deos dtàid securum agere œvum. Je comprends la religion parfois un peu baroque, mais jamais bourgeoise, de M. Alfred de Musset -r sa joie n'est pas là gaieté ; quândîï vêtit rire, il se contraint ; aussi est-ce bien le vrai Dieu qu'il adore.

Je ne puis,— malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir;

Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir.

O toi que nul n'a pu connaître, Et n'a renié sans mentir, Réponds-moi, toi qui m'as fait naître Et demain me feras mourir ] Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais-tu douter de toi ?

Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi?

Mais ce dieu de guinguette et de gens attablés, à qui l'on frappe sur l'épaule, qu'on traite en camarade et eii bon vivant, m'irrite comme une usurpation de titre de noblesse. Non, ils ne peuvent te connaître, èt*e saint qu'on p'entreyit jamais que dans la sérénité d'un cœur pur. Tu n'appartiens qu'à nous qui savons te chercher. Les blasphèmes de l'homme de g^nie doivent plus te plaire que le vulgaire hommage de la gaieté satisfaite. L'athée est bien plutôt celui qui te méconnaît, à ce point que celui qui te nie* Le,dé5espoir des Lucrèce et des Byron fut plus selon ton cppur que cette confiance effrontée de Topthflismfe superficiel qui y insulte en te bénissant.

Je. n'insisterais pas sur la puérilité de cette théologie roturière, si elle ne nous faisait toucher du doigt un des phénomènes de la conscience religieuse les plus dignes d'être étudiés, je veux dire l'alliance sin-

gulière qui s'établit quelquefois entre le dogmatisme et la frivolité. Rien ne met à l'aise comme les opinions arrêtées en fait de politique, de religion, de littérature. Ce qui fait la rhétorique en poésie fait en religion le besoin des formes rigoureusement déterminées. On ne songe pas que la clarté est l'opposé de la poésie et de la religion, qui poursuivent un idéal obscur et mystérieux. La France, le seul pays où Ton s'amuse, est par excellence le pays des partis pris et des horizons bornés. La tendance qu'ont les gens du monde à prendre pour de l'orgueil le calme

du philosophe, se passant de ce qu'ils regardent

• comme essentiel à la vie tranquille, la facilité avec

laquelle les personnes qui ont mené une vie légère se prêtent sur le retour à des idées étroites se rattachent à la cause que nous indiquons ici. La Fontaine se convertit; Boccace.et l'Aripste ne pe cpnyflr- . tirent pas. Cela est tout simple ; les, coptes de La Fontaine sont licencieux ; les récits de Boccace et de l'Ariostene sont que charmants. La grande pensée ne connaît pas de résipiscence, et le ^rand art n'a jamais à se repentir. . • ..

La gaucherie de l'esprit français, quand il s'agit de l'infini, cette timidité qui fait que, ne sachant ni le nier ni le comprendre, il essaye de lui faire sa part, ne date pas, du reste, de nos jours. Voltaire offritje premier

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la combinaison singulière d'un tour d'imagination fort irréligieux et même assez immoral avec une philosophie pesante et saine. Voltaire est un esprit léger; ce n'est pas un esprit hardi. Le rire de M. Béranger resta également fort éloigné de la vraie finesse; son air dégagé conserva toujours quelque chose de celte affectation de galanterie qui rend parfois le Français si ridicule à l'étranger. Sa façon de prendre les femmes ressemble à sa religion : elle manque non-seulement de toute distinction , mais même de tout atticisme et de toute urbanité. Les familiarités choquantes qu'il se permettait avec son lecteur tenaient au même principe, je veux dire à ce défaut de réserve qui l'empêcha de sortir jamais des limbes de la vulgarité. Recherchant la faveur d'un certain public qui aime à être traité sans façon, il l'enhardissait à se mettre en rapport avec lui, à le prendre en badinant. Aussi tomba-t-il plus lourdement que personne dans % les pièges tendus à tous ceux qui n'ont pas horreur des opinions plates. Rien de plus fatal pour le développement de l'esprit qu'une haine dominante ou une sympathie dominante. Béranger n'eut qu'une haine, la Restauration dévote, l'association, très-folle en effet, du trône et de l'autel. Cette haine Ta perdu. Il ne faut jamais tant désirer une chose que tout le reste soit indifférent ou

même secondaire. La vie totalement désenchantée que le xvine siècle avait ,créée, et dont la déplorable tradition régna exclusivement jusqu'en 1815, l'extrême sécheresse de la société sortie des derniers temps de la Révolution, ne le révoltaient pas. Débarrassé du noble et du prêtre, il se souciait peu que les choses que ces deux classes représentent, souvent très-mal, je l'avoue* souffrissent quelque déchet.

Comprend-on maintenant pourquoi M. Béranger a obtenu son brevet d' orthodoxie, et pomment le:pays catholique par excellence a choisi pour son ppete national le railleur superficiel des dogirçes dii catholicisme, l'inconvenant détracteur de spn cul{e„ei de ses pratiques? Son apparence de légèreté a ét£ son excuse. Un grain de polissonnerie lui a fait tout pardonner. Qu'on examine les réputations devenues .nationales, on .verra, qu'il n'e^ e^ presflue^ aucune où n'entre ainsji un peju.de Ja, faveur qui s'attache à un certaip mauvais goût. Les bqpnes manières, au contraire,. qui sont nécessaijçepaeû.t aristocratiques, en ce sens qu'elles impliquept le respect de soi et des autres, déplaisent toujours et rendent impopulaire. Gomhien n'a-t-il pas servi. à Henri IV d'être un libertin ! Ce bon . pays , de. France n'a pu résister à la séduction d'un roi bon camarade, ne respectant aucune femme et ayant des airs familiers.

Il y a quelques années, le public raffola de la correspondance d'un homme célèbre, où celui-ci s'avouait joueur, aventurier et mauvais sujet. Cela ne lui fit aucun tort, et, quand on raconta qu'il fit une fin chrétienne, tous en furent édifiés. J'imagine qu'il arrivera quelque chose de semblable pour M. Béranger. La légende le fera se confesser en échangeant un gros rire avec son curé. Lui-même s'était complu dans cet affreux type du curé rabelaisien, le Vicaire de Wakefield de la race gauloise, dont l'idéal a été caressé par tous nos chansonniers, et que M. Bé ranger nous a montré, dans une de ses plus piquantes chansons, buvant au cabaret et ne damnant personne.

Voilà à quel prix tout lui a été permis. La France aime l'impiété grivoise; elle ne tolère pas la religion épurée. M. Béranger l'a enchantée en se moquant des croyances pour lesquelles elle a fait la Saint- Barthélémy, traversé un siècle de guerre civile, mis à l'ordre du jour les tortures et les proscriptions. Le protestantisme a amassé contre lui des trésors de colère ; la France en a eu le vertige : elle a applaudi ou laissé faire d'atroces persécuteurs, Foucault, Bâville, Saint-Florentint dignes de la même exécration que les Carrier et les Fouquier-Tinville, à l'heure même où elle adorait Voltaire et lisait clandestine-

ment la Pucelle. Ah ! si les pasteurs du désert avaient voulu imiter le curé que devait chanter M. Béranger, ils n'eussent pas été des séditieux. Mais ils étaient graves, indépendants et austères ; ils furent pendus ou roués, et ceux qui les pendirent, à leur retour à Paris, furent accueillis comme des hommes fort honorables. On est compromis dans ce pays si l'on y avoue des sentiments particuliers en religion; on est perdu si Ton nomme Spinoza sans accompagner son nom d'un anathème ; mais le libertin y est sacré : le Code le protège, et il a droit à de la considération* Que le penseur réclame les droits imprescriptibles de la science et du libre examen, c'est un novateur, et, s'il a des lecteurs, un homme dangereux. Mais, s'il voulait bien, au lieu de cela, chanter Lisette et rire des choses saintes le verre en main, le clergé serait odieux, rétrograde, ennemi des lumières en supposant à lui, et l'ombre du poète, national se lèverait pour montrer à tous les joyeux convives de France la liberté menacée et les principes de 89 en danger. Il résulte de tout ceci une leçon pour les jeunes poètes qui, selon une prédiction vieille déjà de quelques années, ne pourront manquer d'illustrer la seconde moitié de notre siècle. Il ne faut pas être trop délicat. Au lieu de scruter avec crainte le problème que d'autres trouvent si clair, soyez vulgaires*

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riez, faites dés chansons à boire, flattez les erreurs populaires, et il vous sera pardonné. Des éditions de vos œuvres légèrement expurgées vous mettront à la portée de tous. On fera des vignettes où les jeunes filles vous souriront. Vous serez à la fois le poète des cabarets et le poëte des familles, des dîners bourgeois et des lectures du soir. Vous jouirez, pour me servir des paroles de l'éditeur du Béranger des familles, « de cette immortalité fabuleuse que la reconnaissance des peuples accorde à ceux qui les ont sincèrement aimés. » Vous serez national. Cela est tout simple; chaque pays recherche la liberté qui lui convient. La liberté de penser et de croire n'a de prix que pour ceux qui sont capables de croire et de penser : la liberté de l'épicuréisme bourgeois, au contraire, est d'importance majeure dans un pays où la poursuite d'un certain bonheur vulgaire est devenue la cause des révolutions politiques, l'inspiratrice de la Muse, le souci, et, en un sens, la religion de tous.

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