‹ Questions contemporaines (volume 3)Chapitre 21 sur 71 · PRÉFACE. XXVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXVII

les unes les autres, profitent tour à tour de leurs expériences. Les deux conditions essentielles du salut du monde moderne, les deux conditions qui feront (telle est ma ferme confiance) que la destinée de notre civilisation ne sera pas de disparaître, comme les civilisations de l'antiquité, après un éclat passager, sont, d'une part, la division de l'Europe en plusieurs États, garantie de sa liberté, et, d'autre part, cet^ profonde fraternité qui fait que les esprits des races les plus diverses s'entendent dans la grande unité de la science, de l'art, de la poésie, de la religion. C'est la Grèce, à la fois si puissante par la solidarité du génie et si divisée en politique, qui doit être notre modèle, et non cet empire romain qui fit périr la civilisation antique sous l'étreinte de son effrayante unité.

Dieu me garde de méconnaître ce qu'a de grand et d'extraordinaire le rôle de la France. Faite pour étonner le monde par ses coups de génie et ses caprices, la France ne sait pas être médiocre et bourgeoise. Si on veut travailler à la rendre telle , on n'y réussira pas : c'est basse et méchante qu'on la rendra; elle tombera au dernier rang, si elle ne travaille

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à quelque œuvre de première noblesse. Ses cbimères sont sa gloire et sa vie. La Révolution a jeté la France dans un état de crise héroïque, qui parfois Ja met au-dessous de tous et lui enlève les avantages des gens sensés , mais qui la marque au front pour une destinée mystérieuse. Je ne voudrais pas que l'on coupât cette fièvre divine qui fait notre grandeur. Mais il faut prendre garde qu'un accès n'emporte le malade. Que tous mettent en commun leurs réflexions , amassées en des champs divers, pour conjurer ce danger. On lit dans les vieilles légendes hébraïques' que Rébecca, sentant les deux enfants qu'elle portait lutter dans ses entrailles, consulta le Seigneur. « Deux nations sont dans ton sein, » lui fut^il répondu. Dans le sein de notre pays, comme dans celui de Rébecca, se battent deux peuples dont l'un veut étouffer l'autre. Faut-il que l'un abdique, cède à l'autre? Non, il faut que tous deux se supportent, et, malgré leurs divisions, aient un culte commun, celui de la justice et du bien, inséparable de celui de la patrie. Divisée en quatre factions, dont trois sont toujours hostiles à celle qui règne, la France ne dispose jamais, en réalité, que du quart de ses

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forces; et pourtant il est des intérêts permanents, supérieurs aux changements de dynastie, qui ne , doivent jamais souffrir. Le galant homme qui ne voudrait servir qu'un gouvernement indiscuté et à la formation duquel il n'aurait pas contribué est réduit à se tenir à l'écart. Dp gouvernement ne peut guère être bienfaisant qu'au bout de dix ou quinze ans. Jusque-là, il appartient non aux citoyens honnêtes et utiles, mais à ceux qui l'ont fondé ou vite accueilli. Les révolutions avilissent ceux qui en pipfitent et qui sont toujours suspects de les avoir provoquées; elles isolent, annulent, égarent ceux qui leur résistent. Funeste cercle vicieux , qui ne laisse pas de choix entre des variations pénibles, entraînant à la longue un complet avilissement des o^ractères, et une raideur qui vous rend malgré vous hostile à l'œuvre publique! Leçon terrible pour les peuples qui , incapables du gouvernement républicain, détruisent la dynastie que ' les siècles leur ont donnée! Si l'on n'y prend garde, le temps n'est pas loin où la mort de chaque souverain donnera le signal d'une guerre civile, où le pouvoir sera le prix du plus audacieux, où la nation sera divisée en deux parts, l'une composée d'intrigants de

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