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de sages, dont la conscience me semble devoir être merveilleusement tranquille \ tous cédèrent à une erreur fort commune en notre pays, je veux dire à une préoccupation exagérée des qualités personnelles du chef de l'État. Égarée par une décevante analogie, qui fait répéter à beaucoup de personnes que la France n'a été grande que sous les grands souverains, l'opinion publique parmi nous se laisse volontiers allerà croirç que, tant vaut le roi, tant vautlanation. Les minorités^ les régences, moments si excellents pour le développement du régime constitutionnel, sont en France des moments désastreux. Nous voulons un roi qui nous gouverne. De ce que telle famille nous parait plus digne de régner, nous concluons que c'est elle qui est légitime, comme si le pouvoir était une récompense ou le prix d'un concours. Nous ne songeons pas qu'une race mûrie par le temps, nourrie dans la pensée de ses honneurs . traditionnels, préservée par le sentiment de sa majesté des inquiétudes auxquelles les dynasties nouvelles peuvent difficilement se soustraire, vaut mieux pour séquestrer le pouvoir qu'une race jeun^, active.
1. Le procès-verbal de la séance du 30 juillet ne mentionne qu'une seule protestation en ce sens. « M. Villemain déclare qu*en descendant dans sa conscience, il n*y trouve pas la conviction que le droit de changer de dynastie lui ait été confié par ses commettants.»
'Obligée dé se faire sa place dans le monde. Nous oublions que la royauté est un dépôt qui doit être transmis, comme toute chose héréditaire, par le fait de la naissance, que c'est là une simple question d'état civil, non de .mérite, et que faire intervenir, quand il s'agit de la succession au trône, les questions de popularité et de capacité, c'est attribuer à la personne du roi une importance qu'elle ne doit avoir que dans les monarchies absolues.
A Dieu ne plaise que je me fasse le complice de ce triste parti légitimiste qui a eu le privilège de rendre la légalité odieuse, et auquel on ne peut donner là main qu'après avoir déclaré qu'on le prend pour autre chose que ce qu'il croit être ! Je ne méconnais pas les réserves imposées au théoricien quand il s'agit d'un temps où, par la faute des gouvernants et des gouvernés, la révolution a semblé déjouer à plaisir les solutions les mieux concertées. Il ne s'agit ici que de regrets, et certes un tel sentiment est bien permis en présence du divorce fatal qui a fait du droit une utopie et a réduit les sages eux-mêmes à vivre d'expédients. La responsabilité de cette fatale alternative doit peser avant tout sur le pouvoir qui l'avait amenée. L'opposition libérale, d'un autre côté, méconnaissait quelques-unes des conditions de la royauté moderne. Elle renfermait dans son sein des éléments
fort divers, de vieux militaires incapables d'idées^ politiques, des sectaires, des badauds. Le peuple, à la courageuse intervention duquel on avait dû avoir recours, était bien incapable de ce degré d'abnégation raffioéequi fait que le philosophe préfère le droit abstrait, même quand il a les plus fâcheuses conséquences, à la révolution qui accomplit sur-le-champ ses désirs. La moyenne de l'opinion était trop superficielle pour sacrifier à des vérités métaphysiques le bien palpable du moment, et pour résister à l'empressement, en apparence si légitime, de faire ce qu'on croit le meilleur. Que de leçons il faut pour qu'un pays arrive à comprendre que les principes généraux sont seuls à longue portée, et que sans eux les combinaisons les pluâ ingénieuses sont au fond aventure et hasard!
On voit tout d'abord les graves conséquences que là dérogation aux lois d'hérédité commise par la révolution de Juillet fit peser sur la dynastie qui sortit de cette révolution. Le roi Louis-Philippe, malgré ses rares qualités, son admirable bon sens, sa haute et philosophique humanité, eut constamment à lutter contre la position délicate que lui créaient ses origines. Flottant entre le roi élu et le roi légitime, il se vit entraîné à des démarches indécises, dont sa dignité souffrit. Je ne dirai pas qu'il manqua à ses promesses : il n'en avait pas fait; mais on peut dire
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que la situation les avait faites pour lui. Il est cer^ tain qu il se prêta d'abord à Hdée d'une origine toute populaire ; il vit bien ensuite la contradiction radicale impliquée dans l'idée d'un roi élu, et il se rattacha à une autre tbéoiie. Il y avait là cependant une infidélité réelle au principe qui l'avait fait roi» Fonder une dynastie, c'est abstraire une famille pour l'opposer à la nation comme une force indépendante, mais limitée. La royauté ne sort pas d'un hôtel de ville. Ceux qu'on a appelés « camarades » et « chers compatriotes » ne deviennent jamais des sujets. On reçoit le roi du dehors, on ne le fait pas. Le prince éclairé et habile que les accidents de nos révolutions bien plus que son propre choix avaieat chargé d'une si lourde tâche ne sortit jamais de ce dilemme fatal : faible quand il était fidèle à ses origines, blessant quand il ne l'était pas, il se laissait arracher comme des concessions les actes que l'opinion dont il avait reçu l'investiture réclamait comme des droits, et il n'en recueillait pas le bénéfice, car on sentait trop bien qu'il se trouvait humilié comme roi légitime des déférences auxquelles il se prêtait comme roi élu.
L'esprit français fut, à vrai dire, le premier coupable dans cette tentative imprudente, qui, sous prétexte de rendre la royauté populaire, lui enlevait
en réalité son caractère libéral. Un des défauts de la France, c'est de vouloir que ses souverains soient en rapports intimes avec elle. Elle aime à toucher ceux qui la conduisent ; elle veut sentir en eux une personne, et n'est pas blessée de ce genre de familiarité du supérieur envers l'inférieur qui ressemble si fort à de Timpertinence. Le roi conçu comme une sorte de personne neutre à qui Ton impose d'abdiquer sa personnalité pour le bien de tous est la chose du monde qui est chez nous le moins comprise. On f voit sans peine combien une telle disposition d'esprit est peu favorable au régime constitutionnel. Je ne connais pas un seul roi d'Angleterre qui, d'après cette manière de juger, eût été apprécié en France^ La royauté constitutionnelle, en effet, n'est pas une position bien faite pour développer de grands talents et acquérir un renom brillant. Un des avantages de cette royauté, c'est précisément qu'elle est peu enviable. Le souverain y est le personnage sacrifié; il n'agit pas, n'écrit pas, n'a pas de cursus^ honorum régulier, pas de carrière. Les qualités qu'il doit posséder sont de celles que les sages prisent par-dessus tout, mais que la foule ne peut apprécier. Un grand ambitieux, dans un tel état de choses, désirera bien plutôt d'être ministre que d'être roi. Le roi républicain, sorte de chef du peuple armé.
que rêva M. de la Fayette, n'a rien de commun avec cette noble et pacifique image du roi antique, qui, si elle eût osé se montrer sur les barricades, eût semblé, j'imagine, une apparition des temps féodaux. De tous ceux qui essayèrent de donner la théorie d'une situation dont le malheur était précisément d'être en dehors des théories, M. Guizot fut sans contredit celui qui déploya le plus d'ingénieuse perspicacité. Son système devint peu à peu celui du roi lui-même. « Le roi démêla sur-le-champ, dit M. Guizot, que, ma façon de comprendre et de présenter la révolution qui venait de le mettre sur le trône était la plus monarchique et la plus propre à fonder un gouvernement. Il ne l'adopta point ouvertement ni pleinement : il avait, pour agir ainsi, trop de gens à ménager; mais il me témoignait son estime, et me donnait clairement âf entendre que nous nous entendions. » D'après cette théorie, le roi Louis-Philippe eut tort d'aller à l'hôtel de ville chercher une consécration populaire : personne ne l'avait fait roi, et il ne devait de reconnaissaùce^à personne; il héritait directement du titre de la Restauration, et devait en continuer les traditions. « Amenés par la violence, dit M. Guizot, à rompre violemment avec la branche aînée de notre maison royale, nous en appelions à la branche cadette
pour maintenir la monarchie eu défendant nos libertés. Nous ne choisissions point un roi; nous traitions avec un prince que nous trouvions à côté du trône, et qui pouvait seul, en y montant, garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. L'appel au suffrage populaire eût donné à la monarchie réformée précisément le caractère que nous avions à cœur d'en écarter; il eût çais l'élection à' la place de la nécessité et du contrat... J'étais toujours tenté de sourire quand j'entendais dire du roi Louis- Philippe (( le roi de notre choix » , comme si, en 1830, nous avions -eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans n'avait pas été l'homme unique et nécessaire... Je montrai dans M. le duc d'Orléans ce qu'il était en effet, un prjince du sang royal heureusement trouvé près du trône brisé, et que la nécessité avait fait roi. »
M. Guizot a parfaitement raison de repousser l'élection et l'appel au suffrage populaire comme moyen de fonder la royauté ; ce qui sort du suffrage populaire s'appelle d'un tout autre nom. Le chef élu ou représentant la souveraineté du peuple sera toujours trop fort pour accepter le rôle modeste de la royauté tempérée. M. de la Fayette, en prenant sa noble accolade pour une investiture, se trompait aussi gravement qne le Sénat de 181i, imbu des
idées de l'école impériale, en déclarant Louis XVIII rappelé par le « vœu de la nation » . Une seule chose désigne le roi, c'est la naissance : le mérite et le vœu du peuple sont pour cela de faibles fondements. Une seule chose l'investit de sa prérogative, c'est son avènement, impliquant la reconnaissance des droits constitutionnels de la nation. Mais qui ne voit que, pour rester conséquent à une telle manière de concevoir la royauté, il n'était pas permis de transiger avec l'hérédité? Le parti légitimiste, auquel M. Guizot me semble en général attribuer trop peu d'importance historique, resta comme une protestation fatale qui pesa à son jour d'pn poids décisif. L'appel au peuple changea de mains, et devint l'arme de ceux qui ne jugèrent pas que leur volonté eût "été exactement interprétée.
Pour justifier l'acte hardi par lequel les droits de la branche aînée de la maison de Bourbon furent tranférés à la branche cadette, M. Guizot invoque la nécessité. Cette nécessité était réelle, et elle suffit amplement pour absoudre ceux qui s'y soumirent; mais un tel principe impliquait de graves conséquences. La racine de toutes les perturbations dynastiques est la nécessité. L'avantage de la royauté héréditaire est précisément d'écarter ces dangereuses conjonctures où un homme peut se présenter
comme seul capable de sauver le pays. Si c'est par condescendance pour la révolution triomphante et par égard pour l'opinion que l'on se crut obligé aune dérogation aux lois fondamentales de l'État, ne senton pas quel principe de caducité on introduisait par là dans le régime nouveau?... Et qu'on ne dise pas que ce sont là des théories spéculatives, bonnes pour les casuistes de la politique, théories que l'homme d'action,' uniquement attentif aux besoins du moment, doit dédaigner. Les principes abstraits, en apparence sans application dans le monde, sont au fond les plus grandes réalités, puisqu'ils renferment la logique et la raison des faits. Le temps, je le sais, a des remèdes pour toutes les blessures : le droit a commencé par être le fait, et, dans un pays où les événements auraient été moins assujettis que dans le nôtre à une rigoureuse conséquence, il n'est pas douteux que le régime le plus désirable eût été consacré par la durée, marque assurée du vœu national. La durée malheureusement a bien des caprices. Une modération exemplaire, des prodiges d'habileté, de nobles dévouements ne purent sauver un gouvernement sans reproche légal, qui se débattait contre un mal dont il n'était pas coupable. Son honnêteté même ne fut qu'une cause de faiblesse de plus dans une situation qui ne pouvait être sauvée
que par l'audace. La plus grande fauté que puissent commettre les personnes réservées est de se mettre dans des positions où il faut pour réussir des défauts qu'elles n'ont pas. Si Louis-Philippe eût été un tyran, il eût duré peut-être. Honnête comme il Tétait, il crut devoir se retirer devant la manifestation même la plus équivoque de la volonté nationale : fatale situation des peuples qui mettent en question leur dynastie, ou plutôt crime des dynasties qui forcent les nations à douter d'elles I L'avènement d'un prince qui, à beaucoup d'égards, ne peut être comparé qu'à l'exemplaire Charles V, inaugura dans les questions de droit constitutionnel le dangereux régime de l'a peu près,déchîra le pacte d'unité de la nation,' accoutuma les Français à répondre par un sourire superficiel quand on leur parle de questions de principes, et enracina cette opinion que les chartes, les traités, les constitutions, tous les serments en up mot, ne sont bons à respecter que tant qu'on n'est pas assez fort pour les violer.
Avec celte blessure au cœur, comment le gouvernement du roi Louis-Philippe fit-il face aux difficultés nombreuses qui Tassaillirent dès les premiers jours? C'est ce qu'il importe maintenant de rechercher. Disons-le bien haut, pour ne pas être injuste envers une famille accomplie et des hommes éminénts, ce gouvernement a donné à la France les dix-huit meilleures années que notre pays et peutêtre rhumanité aient jamais traversées. C'est assez pour le défendre contre ceux qui ont intérêt à croire qu'il ne fut que faible et bas; ce n'est pas assez pour le philosophe qui, envisageant sur une longue échelle la portée des événements, s'est habitué à ne juger les faits de l'histoire que d'après leur inQuence définitive sur les progrès de la moralité humaine et de la civilisation.
Fidèle à sa théorie sur l'origine des droits du roi Louis- Philippe, M. Guizot résume en un mot la façon dont il comprenait les devoirs du gouvernement sorti de la révolution de Juillet : deux partis se dispu-
taient la direction du pays, le parti du mouvement (que M. Guizot appelle ailleurs celui du laisser aller) et celui de la résistance ; le second parti devait être celui du roi et de ses ministres. En mettant en pratique cette théorie, M. Guizot ne faisait que suivre la ligne qu'il avait toujours préférée. Le 23 novembre 1829, M. de la Fayette écrivait àM. Dupont (de TEure) : « M. Guizot est plus monarchique et moins démocrate, je pense, que vous et moi, mais il aime la liberté. 11 sait beaucoup, s'exprime avec talent; il a de l'élévation, du caractère et de la probité. Avec une administration doctrinaire, il s'arrêterait en deçà de nous; jusque-là, tous les projets ministériels trouveront en lui un habile 'contrôleur dans le sens libéral*. » 11 fut après la révolution de Juillet ce qu'il s'annonçait auparavant, et, comme l'opinion obéissait alors à des empressements souvent désordonnés, il pensa qu'en général le devoir de l'homme d'État devait être de résister à l'opinion.
Je ne veux point faire en détail la critique d'une conduite que d'impérieuses fatalités dominaient. J'avoue cependant que la formule que l'habile théoricien de la révolution de Juillet assigne à la politique de la dynastie nouvelle me paraît impliquer une cer-