Mémotresdo général la Fayette, t. VI, p
taine confusion d'idées. La tendance à beaucoup gouverner et la révolution ne sont pas deux choses contraires; elles vont souvent de pair : c'est la liberté qui est l'opposé de Tune et de l'autre. Certes le laisser aller est toujours, mauvais. Ce qui est désordre, violence, attentat au droit d' autrui, doit être réprimé sans pitié. Les délits contre les personnes et les propriétés ne sont pas plus permis en un temps qu'en un autre. Le sang versé pour empêcher la plus inoffensive illégalité n'est pas à regretter. De là pourtant à ce principe général de résistance à l'opinion, que M. Guizot semble donner par moments commç l'abrégé de sa politique, il y a loin. Un gouvernement ne doit ni résister systématiquement à l'opinion ni la suivre aveuglément ; il doit protéger les droits et la liberté de tous. Je ne comprends pas que l'on consente à s'appeler parti du mouvement ou parti de la résistance; ces deuxjmotsjdoivent être écartés. Parleznoua de droits et de liberté; et il n'y aura plus d'équivoque, car devant ces mots-là les idées de résistance et de révolution disparaissent, ou du moins perdent leur sens odieux et subversif.
Certes il est des cas où le gouvernement a le droit et le devoir de résister à l'opinion, même quand il n'est pas douteux que cette opinion est celle de la majorité. C'est bien l'opinion qui, durant un siècle et
demi, a poussé le gouvernement à tant d'actes d'une intolérance tantôt perfide, tantôt cruelle, contre la religion réformée. Le gouvernement qui révoqua redit de Nantes et ordonna les dragonnades n'en fut pas pour cela moins coupable. Lar recherche de la popularité est la marque du souverain ou de l'homme d'État de second ordre. Un prince accompli, remplissant ses devoirs avec discrétion, froideur, réserve, n'empiétant* sur la liberté de personne, n'ayant pas de vues propres, ne cherchant à se faire aimer que dans son intimité, ne se servant pas de sa position pour se faire des obligés personnels, un tel prince, dis-je, ne serait que modérément populaire. Il ne faut pas néanmoins que, pour se soustraire à la tyrannie de l'opinion, l'homme d'État se croie obligé de ne lui rien céder. Je sais quel charme austère il y à pour les fortes natures à braver la médiocrité impuissante et à provoquer la rage des sots. 11 y a des personnes pour lesquelles la douceur d'être aimé n'approche pas de la douceur d'être haï. L'antipathie des esprits superficiels étant une marque sûre pour discerner les sages, les âmes fières croient voir dans l'impopularité une contre-épreuve de leur valeur morale. M. Guizot a trop savouré cette volupté, contre laquelle la plus haute philosophie ne met pas toujours en garde. Il s'est trop laissé aller
à la joie dangereuse qu'on éprouve à faire sentir son dédain. L'opinion est une reine à sa manière, mais non une reine absolue; il faut lui tenir tête, quand on croit le devoir faire, mais en la respectant et en prenant dc^ns l'opiuion môme le point d'appui nécessaire pour l'attaquer.
En somme, le gouvernement n'est ni une machine de résistance ni une machine de progrès. C'est une puissance neutre, chargée, comme les podestats des villes d'Italie, de maiutenir la liberté de la lutte, non de peser dans la balance pour l'un des partis. Quand l'opinion force le gouvernement à agir dans le sens qu'elle désire, elle commet une injustice, car elle force un pouvoir qui devait jouer le rôle d'arbitre et de conciliateur à favoriser une direction au détriment de toutes les autres; elle écrase son adversaire en invoquant contre lui un auxiliaire redoutable, qui deviendra bientôt son maître à elle-même. La France, qui n'a pas assez de foi dans la liberté et qui croit trop volontiers que les idées s'imposent autrement que par la marche naturelle des esprits, commet souvent cette erreur. S'imaginant que le progrès s'opère par le dehors et que le bien peut se décréter, elle est satisfaite quand elle a semé ses jardins d'Adonis; elle se fie au soleil pour faire germer ses fleurs sans racines : elle ne voit pas que le
seul progrès désirable consiste dans ramélioration des âmes, raffermissement des caractères, l'élévation des esprits.
Combien les conditions mêmes du gouvernement de Juillet lui] rendaient difficile ce rôle presque effacé, sans lequel il ne peut guère y avoir de royauté solide ni de vraie liberté! Et d'abord le régime nouveau fut et ne pouvait manquer d'être le gouvernement d'une classe. Dans une société où tous les privilèges, tous les droits particuliers, tous les corps ont été détruits, il ne reste, pour constituer un collège de notables, qu'un seul signe, la richesse, dont la mesure est la taxe de l'impôt. Un tel système devait évidemment amener ce que M. Guizot appelle avec assez de justesse un « torysme bourgeois ». Au lieu de représenter des droits, le gouvernement ne pouvait plus représenter que des intérêts. Le matérialisme en politique produit les mêmes effets qu'en morale ; il ne saurait inspirer le sacrifice ni par conséquent la fidélité. Le tory bourgeois conçu par M. Guizot est trop dominé par ses intérêts pour devenir un homme vraiment politique. On dira peutêtre que ses intérêts bien entendus, en lui faisant sentir le besoin de la stabilité, suppléeront aux principes et l'attacheront solidement à son parti : il n'en est rien. Loin de lui conseiller la fermeté, ses inté-
rets le porteront à être toujours de l'avis du plua fort. De là ce type fatal sorti de nos révolutions, l'homme d* ordre comme on l'appelle, prêt à tout subir, même ce qu'il déteste, cet étemel Fouché, avec ses perfidies honnêtes, mentant par conscience,' et, n'importe qui a vaincu, toujours vainqueur. On hésite parfois à être pour lui trop sévère , on peut soutenir que, d'ordinaire, un sentiment assez juste des besoins du moment l'a dirigé : il a trahi tous les gouvernements, il n'a pas trahi la France; mais, je me trompe, il l'a trahie en inaugurant le règne de l'égoïsme, de la lâcheté et de cette funeste croyance que le bon citoyen se résigne à tout pour sauver ce qu'il regarde comme la seule chose nécessaire, l'intérêt de sa classe et l'ordre apparent de l'État. .
L'Évangile a dit avec raison : « Qui veut sauver sa vie la perd. » L'intérêt ne saurait rien fonder, car, ayant horreur des grandes choses et des dévouements héroïques, il amène un état de faiblesse et de corruption où une minorité décidée suffit pour renverser le pouvoir établi. Le lendemain de ces sortes de surprise, l'esprit conservateur est en quelque sorte le complice des violateurs de la loi, car, ise laissant égarer par un faux calcul et ne se piquant pas de chevalerie, il trouve plutôt son compte à
• accepter les faits illégaux qu'à les combattre. Ainsi, en voulant le repos à tout prix, il perd justement ce qu'il voulait acquérir par le sacrifice de son honneur et de sa fierté.
Le torysme bourgeois ne fonde pas la stabilité ; il ne fonde pas non plus la liberté. Ce reproche n'atteint pas les hommes d'État estimables qui déployèrent, pour introduire les mœurs libérales parmi nous, tant de talent et d'éloquence. On n'a pas écrit sur les droits de la presse de plus belles et de plus fortes pages que celles qui se rencontrent çà et là dans le livre même ^ui fait l'objet de notre étude*. Malheureusement, le besoin de sécurité, qui forme le premier instinct des sociétés fondées sur l'intérêt, faisait un redoutable contre -poids à ces hautes théories. Plus frappés de l'abus que du drpit, les hommes pratiques, dans leurs accès « d'ardent égoïsme », pour me servir d'une expression excellente de M. Guizot, réclamaient des mesures répressives contre ce qui les effrayait. Deux mois après la révolution de Juillet, on déclara parfaitement en vigueur les deux articles 291 et 294 du Gode pénal ainsi conçus : « Nulle association de plus de vingt personnes dont le but sera de se réunir tous les jours, ou à certains jours mar-