‹ Questions contemporaines (volume 3)Chapitre 28 sur 71 · UNIVERSIT · texte numérisé non relu

UNIVERSIT

Rieii de grand jusqu'ici, non-seulement en France, mais dans aucun pays du monde, ne s'est passé tout à fait en dehors de l'État. Notre temps est arrivé, pour la première fois, à concevoir une organisation sociale où, l'initiative individuelle ayant toute liberté, l'État, réduit à un simple rôle de police, ne s'occuperait ni de religion, ni d'éducation, ni de littérature, ni d'art, ni de morale, ni d'industrie. C'est là un idéal vers lequel il faut tendre, quand bien même il serait impossible de l'atteindre entièrement. Le premier article de notre foi politique, sociale, philosophique, religieuse, c'est la liberté, et la liberté signifie pour nous l'abstention de l'État en tout ce qui n'est pas intérêt social immédiat ; mais un second point sur lequel je ne pense pas que deux hommes judicieux puissent différer, c'est qu'un tel idéal est fort éloigné encore, et que le moyen de l'ajourner indéfiniment serait justement une trop prompte abdication de l'État. Il est peu conforme à notre système que l'État s'occupe d'éducation, et pourtant je ne crois pas

qu'un seul libéral réclame pour demain la suppression du ministère de l'instruction publique. L'essentiel est qu'en rien l'influence de l'État ne soit exclusive. Or, grâce à l'esprit d'individualisme qui a jeté dans le monde civilisé de si fortes racines, le bon ou le mauvais vouloir d'un gouvernement ou même de tous les gouvernements pour les choses de l'esprit n'a plus qu'une importance assez secondaire. Le goût et les opinions personnelles de Louis XIV étaient la loi de son époque. Au xviii^ siècle, les hommes qui tenaient à exercer une action sur leur temps étaient obligés de tenir grand compte d'un Frédéric, d'une Catherine. Le public européen est devenu de nos jours le véritable souverain intellectuel. Dans un si vaste monde, les intrigues et le charlatanisme sont de nulle conséquence. L'étendue fait le même effet que le temps; à cent ans de distance, tous les mérites sont remis à leur place : de même l'Europe éclairée ne se trompe pas longtemps sur la valeur des hommes et des idées. Ce juge incorruptible, insaisissable, est le vrai Mécène ; on le gagne par de bonnes raisons, et non en lui faisant la cour.

Pour tout ce qui peut s'appeler art ou littérature, la question du patronage de l'État est d'une solution relativement facile. Une réforme qui supprimerait un tel patronage sur la poésie, les ouvrages d'imagina-

tion, la peinture, la musique, la sculpture, serait à l'heure qu'il est presque mûre. Le véritable encouragement ici, c'est la liberté. L'art et la littérature véritables d'un temps sont ceux que ce temps fait vivre, car un temps n'encourage jamais que la littérature et l'art ^ui répondent à son sentiment et à ses besoins. Une telle littérature peut être fort mauvaise, si le siècle est mauvais ; mais c'est la littérature du siècle. Maintenir artificiellement et bon gré mal gré, en dehors du public, des genres qu'il ne demande pas, est assez stérile, car cela ne produit jamais d'œuvre franche et vraie. Il arrive d'ailleurs presque fatalement que ces encouragements, n'étant pas réclamés par les vrais artistes, qui trouvent leur récompense dans leur entente avec le goût public, ne vont qu'à la médiocrité, et contribuent à jeter dans les carrières nobles des personnes sans vocation qui n'y voient qu'un métier.

Quoi qu'il en soit de ce point, sur lequel il faudrait encore éviter les solutions hâtives et trop radicales, on ne saurait nier que la culture supérieure de l'esprit ne constitue un véritable intérêt d'État. L'État a un intérêt de premier ordre à posséder des savants dans les sciences physiques et mathématiques. Ces sciences ont amené et amèneront encore des révolutions capitales dans la guerre, l'industrie, le com-

merce, l'administration. A Fheure qu'il est, il y a au monde deux classes de nations : les unes qui ont des savants, les autres qui n'en ont pas. Ces dernières sont aussi abaissées sous le rapport politique que sous le rapport intellectuel. L'Orient musulman a tenu tête à TOccident et même l'a vaincu jusqu'au xvi** siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de la science moderne. Le monde musulman s'est tué en étouffant dans son sein le germe de la science au XIII® siècle. Ce que je viens de dire des sciences mathématiques et physiques, on peut le dire des sciences historiques. Ces sciences ne sont autre cl^ose que la recherche des lois qui ont présidé jusqu'ici au développement de- l'espèce humaine. Elles sont la base des sciences sociales. Sans elles, il n'y a que des esprits sans solidité, sans vivacité, sans pénétration. L'Oriental est inférieur à l'Européen, bien moins en,core parce qu'il ne connaît pas la nature que parce qu'il ne connaît pas l'histoire. La grande cause de cette infériorité des États-Unis dont on a peine d'abord à se rendre compte, qui est réelle cependant, c'est l'absence de grandes institutions pour les choses de l'esprit, telles que les universités, les académies, les aristocraties intellectuelles de nos capitales européennes. Il n'est pas indifférent à l'État que les esprits soient universellement lourds et grossiers.

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Ajoutons qu'en fait de science les objections qu'on peut opposer au rôle de l'État dans les choses de goût ne peuvent être reproduites. Il y a de graves inconvénients à ce que l'État ait une opinion en fait d'art, en fait de poésie. Il faut pour cela qu'il ait un dogme, qu'il soit classique ou romantique, qu'il prenne parti dans des choses absolument libres et relevant du choix de chacun. En patronnant la science, au contraire, l'État ne tranche aucune opinion controversée. Il s'agit de recherches positives, sujettes sans doute à mille discussions, mais où le goût individuel n'est pour rien. L'État n'est pas obligé de veiller à ce qu'il y ait toujours des gens s'occupant de faire des épopées ou des tragédies, mais il est obligé de veiller à ce qu'il y ait toujours des gens poursuivant l'investigation scientifique. En ei^îourageantces investigations, il ne prend parti pour aucune école, il sert seulement te mouvement général de l'esprit. Dans une sodtété beaucoup plus perfectionnée et où la haute culture serait bien plus répandue, de tels encouragements seraient inutiles ; mais dans notre société ils sont indispensables. La science n'est le plus souvent cultivée que par des personnes obligées de vivre de leur travail. Or, la science, source de tout progrès, est par elle-même improductive. Elle enrichit celui qui met en œuvre, mais non le vfe-

ritable fnventeur. Ni Newton ni Leibnîtz n'ont tiré aucun avantage pécuniaire de leur invention du Calcul différentiel. Les vrais créateurs de la chimie n'oîit pas profité des immenses fortunes industrielles que leurs découvertes ont fait faire. Cela est jiftte, car ils ont eu la gloire. En tout cas, cela est inévitable. Il faut donc que la société intervienne pour réparer cette injustice nécessaire, dont elle bénéficie; je dis mal, pour faire des avances en une entreprise dont elle touchera les fruits.

Le moyen âge, qui n'avait pas l'idée de l'État, procédait ici par de tout autres voies. Le développement intellectuel et moral appartenait en principe à l'Église; mais la maîtrise des choses de l'esprit arriva bientôt à former dans le sein de l'Église un ordre indépendant. Les universités, qui d'abord relevaient directement de l'autorité ecclésiastique, s'affranchirent peu à peu en s* appuyant sur la royauté, et formèrent une espèce de pouvoir, en partie ecclésiastique, en partie laïque, qui représenta la culture d'État. Le xii^ et le xiii® siècle furent l'époque florissante de ce grand mouvement, qui rendit célèbres dans le monde entier la montagne Sainte-Geneviève , le clos de Garlande, les échoppes de la rue du Fouarre. Ce fut un mouvement fort original, surtout dans ses commencements, une vraie renaissance, mais qui ne sut

pas porter des fruits durables. Au xiv® et au xv® siècle, les universités sont en pleine décadence, envahies par le pédantisme, uniquement préoccupées de l'enseignement, ne faisant presque rien pour le progrès de l'esprit humain. La vraie et grande renaissance, celle que l'Italie a la gloire éternelle d'avoir fondée, se fait en dehors des universités. Bien plus, elle compta dans les universités ses ennemis les plus acharnés; elle aipeuta les docteurs de toute espèce. Elle fut l'œuvre de Florence, non de Padoue, des gens du monde, non des professeurs. Ni Pétrarque, ni Boccace, ni Bacon, ni Descartes, ne sont des hommes d'université. L'université de Paris en particulier, au XVI® siècle, atteignit le dernier degré du ridicule et de l'odieux par sa sottise, son intolérance, son parti pris de repousser toutes les études nouvelles. Il fallut que la royauté, qui par sa puissante tutelle avait presque affranchi l'université de l'Église, prît sous sa protection, contre l'université, le mouvement scientifique, et, par le Collège de France au XVI® siècle, par les académies au xvii®, créât un contre-poids à ces habitudes de paresse, à cet esprit de négation malveillante dont les corps purement enseignants ont beaucoup de peine à se préserver.

Le mouvement scientifique en France a eu ainsi

pour patron la royauté. Nous n'avons pas à rechercher si ce patronage fut toujours éclairé. Dans notre pensée, la royauté, par l'extermination du protestantisme, causa aux fortes études bien plus de dommage qu'elle ne leur fit de bien par ses faveurs. Le protestantisme français sous Henri lY et Louis XIII avait été une merveilleuse école de philologie et de criti- • que historique. La France protestante était en train de faire dans la première moitié du xvii* siècle ce que l'Allemagne protestante fit dans la seconde moitié du XYiii*. Il en résultait pour tout le pays un admirable mouvement de discussion et de recherches. C'était le temps des Gasaubon, des Scaliger, des Saumaise. La révocation de Tédit de Nantes brisa tout cela. Elle tua les études de critique historique en France. L'esprit littéraire étant seul encouragé, il en résulta une certaine frivolité. La Hollande et l'Allemagne, en partie grâce à nos exilés, eurent presque le monopole des études savantes. Il fut décidé dès lors que la France serait avant tout une nation de gens d'esprit, une nation écrivant bien , causant à merveille, mais inférieure pour la connaissance des choses, et exposée à toutes les étourderies que l'on n'évite qu'avec l'étendue de l'instruction et la maturité du jugement.

Le régime des universités du moyen âge avait à

peu près disparu en France au xviii* siècle*. Ce régime se continuait en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, en Suède, et dans tous ces pays il est venu jusqu'à nos jours. On ne peut dire qu'en Angleterre un tel régime ait produit des résultats de premier ordre. Oxford et Cambridge ont eu au xvu* et au xvm* siècle des hommes éminents, mais n'ont été le théâtre d'aucun grand mouvement. Ces vieilles institutions ont fini par s'endormir dans une routine, une ignorance , un oubli des grands intérêts de l'esprit, qu'on eût pu croire incurables, si l'Angleterre ne possédait dans ses libertés, dans l'éveil et l'activité des individus, le remède à tous les maux. C'est en Allemagne que le régime des universités porta des fruits merveilleux. On peut dire que l'Allemagne a fait dans l'ordre des choses de l'esprit ce que l'Angleterre a lait dans l'ordre politique. L'Angleterre a tiré de la j iéodalité, ailleurs insupportable et tyrannique, la constitution la plus libérale qui ait jamais existé. L'Allemagne a tiré des universités, ailleurs aveugles et obstinées, le mouvement intellectuel le plus riche, le plus flexible, le plus varié, dont l'histoire de l'es-

1. Les jésuites l'avaient tué. Les collège'* de Tuniversité euxmêmes imitaient plus ou moins les collèges des jésuites. Le sys- . tème d'éducation française créé après la Révolution sous le nom . d' « Université » tient en réalité beaucoup plus des jésuites que des anciennes universités.

prit humain ait gardé le souvenir. La division d^PAIlemagne en petites principautés et l'esprit paitiettlier du luthéranisme, plus doux, plus tolérant, plus dégagé que le calvinisme des symboles absolus, produisirent, en ce qui concerne la science libre, des résultats admirables et un mouvemMt intellectuel dont les renaissances du xii' et du iVi* siècle n'approchèrent pas. Pendant que la France, avec ses gens du monde et ses gens d'esprit, créait la philosophie du xv!!!"* siècle, expression dernièrtl d'un bon sens superficiel, sans méthode, sans possibilité de progrès, l'Allemagne, avec ses docteurs, créait Tfaistoire, non l'histoire anecdotique, amusante, déclamatoire ou spirituelle, dont la France avait fort bien eu le secret, mais l'histoire envisagée comme le parallèle de la géologie, l'histoire recherchant le passé de l'humanité, de même que la géologie recherche les transformations de la planète. Il fallait d'abord reconstituer les textes anciens, dont les critiques du xvi* siècle, hommes éminents pour la plupart, mais condamnés à une œuvre trop hâtive, avaient supprimé les difficultés et souvent altéré les détails. Il fallait découvrir des sources nouvelles, principalement au moyen de l'étude de l'Orient. Il fallait surtout interpréter les témoignages antiques, en peser la valeur, en discuter l'authenticité, se placer dans le milieu intellectuel

OÙ vivait récrivaiii et où se formèrent les traditions, pour les contrôler et les comprendre. Voilà ce que l'Allemagne fit ou refît dans vingt écoles savantes avec une suite, une persistance, une pénétration mervetUeuses. Certes la France y avait amplement contribué. D'abord, dans sa grande période scientifique, de François I" à Louis XIII, elle avait, comme je l'ai déjà dit, préludé à ce que TÂllemagne réalisa plus tard. Même au xviii' siècle, l'Académie des inscrip-^ tions et belles-lettres compta cinq ou six hommes vnûment éminents, qui fondaient la critique à leur manière, manière en un sens supérieure à celle de l'Allemagne; mais ils étaient isolés. En fait de critique, le plus spirituel des hommes ne sortait pas des contre-sens naïfs ou puérils de la vieille école. Voltaire ne comprenait ni la Bible, ni Homère, ni Fart grec, ni les religions antiques, ni le christianisme» m ter moyen âge. 11 faisait une œuvre excellente, il fcmdtitla tolérance, la justice, le bon sens public : inclinon»>Mii9 devant lui, n6us vivons de ce qu'il a fondé ; mais dans Foràre de la pensée il a peu de chose à nous apprendre. Il n'était pas dans la tradition de la grande culture; il n^eat sorti de lui aucune. série vraiment féconde de recbecches et de travaux. Voltaire n'a pas fait d'école. Je vois ce qui est soili de Descartes, de Newton, de Kant, de Nie-

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buhr, des Schlegel, des Humboldt, mais non ce qui est sorti de Voltaire,

De nos jours, bien qu'en décadence, le mouvement dés universités allemandes est encore très-brillant, et constitue la part principale du travail sérieux de l'esprit humain. Dans les sciences physiques et mathématiques, ces grandes écoles ont peut-être des rivales; mais dans les sciences historiques et philologiques leur supériorité est telle, que l'Allemagne, en ces études, peut être considérée comme rendant plus de services que tout le reste de l'Europe ensemble. La vaste reconstitution des textes grecs et latins qui s'est faite depuis cinquante ans est l'œuvre de l'Allemagne. La philologie comparée est la création de l'Allemagne. La critique historique lui doit, sinon sa création, du moins ses plus larges applications. Je ne vois que l'archéologie et les voyages scientifiques où sa gloire soit égalée. Dne université allemande dé dernier ordre, Giessen ou Greifswald, avec ses petites habitudes étroites, ses pauvres professeurs à la mine gauche et effarée, ses privatdocent hâves et faméliques, fait plus pour l'esprit humain que l'aristocratique université d'Oxford, avec ses millions de revenu, ses collèges splendides, ses riches traitements, ses féllqws paresseux. Dieu me garde de médire de l'Angleterre ! Dans les sciences physiques et mathéma-

tiques, eHe a des hommes de premier ordre. En toute chose, elle compense par la grandeur des efforts individuels la faiblesse des directions officielles; mais dans les sciences historiques et philologiques, le peu de disposition de l'esprit anglais pour comprendre ce qui n'est pas lui, la pesanteur de son gros bon sens pratique, qui n'est guère de mise en ces études, lui créent une réelle infériorité. On dirait que l'aptitude pour les sciences dont nous parlons est en raison inverse de l'aptitude à la politique. Je voulus un jour lire Macaulay ; ces partis tranchés, cette façon de n'aimer pas ses ennemis, ces préjugés avoués, ce manque d'impartialité, cette absence de la faculté de comprendre les choses contraires, ce libéralisme qui n'est pas de la largeur d'esprit, ce christianisme si peu chrétien, me blessèrent. Telle est la pauvre espèce humaine qu'il y faat des esprits étroits. Peutêtre l'impuissance politique de l'Allemagne est-elle la condition de sa supériorité intellectuelle S C'est parce que l'esprit français a le charmant privilège de s'élever mieux qu'aucun autre au-dessus des préjugés de caste, de secte, de métier, de spécialité, qu'il

1. L'Allemagne a certes. Tau dernier, fort bien secoué son im-' puissance. Mais la question se pose à l'inverse : l'entrée de TAHemagne dans le champ de l'activité politique et militaire ne 8era«t-elle pas son abaissement intellectuel?

étonne si souvent le monde par ses contradictions, ses défaillances, ses singuliers retours.

La révolution française, en faisant table rase des institutions du passé, en ne laissant subsister en face l'un de l'autre que l'individu et l'État, se donna la tâche difficile de tout créer à nouveau sur le modèle de la pure logique. Tout ce que faisaient autrefois l'Église, les universités, les ordres religieux, les villes, les provinces, les corporations, les classes diverses, l'État dut le faire. Il serait facile de montrer qu'en cela la Révolution n'innova guère, qu'elle ne fit qvie suivre la voie ouverte par la royauté du xvn* siècle. Quoi qu'il en soit , le principe fut appliqué avec beaucoup de rigueur dans l'ordre qui nous occupe. L'État nouveau accepta l'héritage de la vieille Université; il enseigna. Il eut des écoles de tous les degrés, depuis l'école de village jusqu'à l'école scientifique de l'ordre le plus élevé. Un tel système, se combinant avec la nature particulière de l'esprit français, produisit des résultats singulière-

ment originaux, et qu'il est bon, à la dietance où nous sommes, d'étudier dans leur ensemble. Je m'abstiendrai de tout jugement sur l'enseignement primaire et secondaire, non que j'en méconnaisse la capitale importance, mais parce que Tinstruction supérieure a des intérêts à part, et qui suffisent pour le moment à nos réflexions.

L'enseignement supérieur, tel qu'il sortit de la Révolution (sous ce mot, je renferme l'Empire, suite et développement naturel du mouvement qui l'avait précédé), se composait de trois séries d'établissements : 1® d'écoles spéciales chargées de transmettre certaines connaissances d'une nécessité absolue pour l'État (l'École polytechnique par exemple) , 2* d'établissements de science pure uniquement chargés d'augmenter le trésor des vérités acquises et de continuer la tradition de la recherche savante (Collège de France, Muséun) ) , S"" des facultés des lettres et des sciences, chargées de répandre un enseigpement plus élevé que celui des collèges, sans aucune vue d'application immédiate, sans autre but que la culture désintéressée de l'esprit.

L'admission dans les écoles spéciales étant assujettie à certaines conditions, ces écoles possédèrent tout d'abord un public déterminé. Leurs amphithéâr tres, tout.en s' ouvrant parfois avec beaucoup de li«-

béralité à quiconque en exprimait lé désir, eurent un auditoire fixe, compétent, ayant prouvé qu'il possédait les connaissances préalables. Il n'en fut pas de même des établissements scientifiques et des facultés. Comme la gratuité absolue était et devait être la loi de ces établissements, on adopta pour l'admis-»sion du public le régime le plus singulier. Les portes furent ouvertes à deux battants. L'État , à certaines heures, tint salle ouverte pour des discours de science et de littérature. Deux fois par semaine, durant une heure, un professeur dut comparaître devant un auditoire formé par le hasard, composé souvent à deux leçons consécutives de personnes toutes différentes. Il dut parler sans s'inquiéter des besoins spéciaux de ses élèves, sans s'être enquis de ce qu'ils savent, de ce qu'ils ne savent pas. Quel enseignement devait résulter de telles conditions? On l'entrevoit sans peine. Les longues déductions scientifiques, exigeant qu'on ait suivi toute une série de raisonnements, durent être écartées. L'auditeur vient ou ne vient pas au cours selon ses occupations ou son caprice. Faire une leçon qui suppose nécessairement que l'élève a assisté àla leçon précédente, qu'il s'est préparé avant de venir, c'est faire un calcul qui sera sûrement couronné de peu de succès. Que signifie, dans un tel régime, ce mot terrible « avoir peu de suc-

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ces » ? C'est avoir peu d'élèves ; en d'autres termes, ce qui est le signe d'un enseignement vraiment isupérieur devait devenir une sorte de reproche. Laplace, s'il eût professé dans de pareils établissements, n'aurait certainement pas eu plus d'une douzaine d'auditeurs. Ouverts à tous, devenus le théâtre d'une sorte de concurrence dont le but est d'attirer et de retenir le public, que seront les cours supérieurs ainsi en-, tendus? De brillantes expositions, des <t récitations » à la manière des déclamateurs de la décadence romaine. Qu'en sortira* t-il? Des hommes véritablement instruits, des savants capables de faire avancer la science à leur tour? Il en> sort des gens amusés durant une heure d'une manière distinguée, il est vrai, mais dont l'esprit n'a puisé dans cet enseignement aucune connaissance nouvelle.

Certes de nombreuses exceptions protesteront contre l'épidémie du bel esprit, conséquence nécessaire d'un tel système. Un Eugène Bumouf mettra sa gloire à avoir six ou huit élèves venus des quatre coins de l'Europe, et auxquels il enseigne les textes les plus difficiles, textes que lui seul sait comprendre et expliquer ; mais pour cela il faudra être un héros de la science. Dans un grand nombre de cas, le savant solide portera envie à son confrère superficiel qui, par une parole aisée, par des aperçus faciles à saisir, par

des leçons détachées dont chacune fait un tout, saura mieux attirer et retenir la foule. Une sorte de rivalité souverainement déplacée s'établira, rivalité oùlesa-^ vant consciencieux, celui qui aspire à enseigner à ses auditeurs quelque chose de positif, aura nécessairement le dessous. Ce qu'il faut, c'est que l'oisif qui en passant s'est assis durant un quart d'heure sur les sié- .ges d'une salie ouverte à tous les vents sorte content de ce qu'il a entendu. Quoi de plus humiliant pour le professeur, abaissé ainsi au rang d'un amuseur public, constitué par cela seul l'inférieur' de son auditoire, assimilé à l'acteur antique dont le b.ut était atteint' quand on pouvait dire de lui : Saltavit etplacuil^? La surprise de l'Allemand qui vient assister à ces( cours est très-grande. Il arrive de son université, où il a été habitué à entourer son professeur d'un grand respect. Ce professeur est un Hofrath; il voit le prince à certains jours! C'est un homme grave, ne disant que des paroles remarquables, se prenant fort au sérieux. Ici, tout est changé*. Cette porté battante, qui durant tout le cours ne cesse de s'ouvrir et de se fermer, ce va-et-vient perpétuel, cet air désœuvré des auditeurs, le ton du professeur presque jamais didactic[ue, parfois déclamatoire, cette habileté à re-

i. Inscription d*Antibes.

EN FRA.NCE. m

chercher les lieux communs sonores qui n'apprennent rien de nouveau, mais qui font infailliblement écla* ter les marques d'assentiment, tout cela lui paraît étrange et inouï. Les applaudissements surtout excitent son plus haut étonnement. Un auditoire attentif n'a pas le temps d'applaudir. Cet usage bizarre lui montre de plus qu'il s'agit ici non d'instruire, mais de briller. Il s'aperçoit qu'il n'apprend rien, et se dit à lui-même qu'en Allemagne il ne souscrirait pas à ce coure. Dans un cours assujetti à une rétributic^n, ce qu'on veut pour son argent, c'est de la science positive, ce sont des résultats précis. On ne paye pas pour écouter un homme qui n'a d'autre but que de vous prouver qu'il sait bien parler. Wilhelm Schlegel, m'a^t^on dit, voulut, à l'imitation de la manière française, faire à Bonn de ces cours oratoires; il n'eut . aucun succès. Personne ne voulut se déranger pour entendre des récitations brillantes, dont le but principal était de montrer l'esprit du professeur, et dont le résultat le plus clair était qu'on se dît à la sortie : « Il a du talent. »

Le talent, tel fut en effet le but suprême de la culture nouvelle inaugurée sous le double régime de la publicité absolue et de la gratuité. Deux circonstances importantes donnèrent à cette direction un caractère encore plus tranché. La Révolution, loin d'interrom-

pre les traditions des sciences physiques et mathér matiques, avait semblé leur donner un nouvel élan. 11 n'en fut pas de même dans l'ordre qu'on appelle (( des lettres», et qu'on appellerait beaucoup mieux l'ordre des sciences historiques et philologiques. Dans cet ordre, la France, à la fin du xviii» siècle, était fort abaissée. La Révolution acheva de la décapiter. Vers 1800, la France n'avsdt réellement que deux savants éminents dans les études dont nous parlons, Silvestre de Sacy et d'Ansse de Villoison; encore ces deux hommes, de premier ordre comme hellénistes et orientalistes, étaient-ils dénués de toute philosophie. Les études historiques et littéraires, tenant à des choses bien plus délicates que les sciences physiques et mathématiques, ne pouvaient se développer sous l'Empire : elles ne prirent chez nous un essor brillant que sous la Restauration ; mais le pli était donné; L'interruption fâcheuse que la Révolution avait amenée dans les études savantes devait porter ses fruits pendant plus d'un demi-siècle. Une certaine faiblesse dans l'enseignement des langues et de l'histoire fut la conséquence de cette interruption. A part quelques hommes éminents, peut-être supérieurs à tout ce que l'Europe produisait dans le même ordre, l'école française, en fait de lettres savantes, resta médiocre. Ce ne fut ni l'esprit, ni la pénétration, ni les habitudes

laborieuses qui lui manquèrent, ce fut la tradition. Une quantité énorme de force se perdit faute de direction; des efforts surhumains furent dépensés pour acquérir ce que l'étudiant d'une bonne université allemande ou hollandaise apprend en quelques mois.

La nature particulière de Tesprit français contribua bien plus encore à faire pencher notre enseignement supérieur vers les exercices oratoires. La maîtrise de l'esprit français, au jnoins depuis Louis XIV, est bien plus dans la forme que dans le fond deschoses. Nulle part on n'écrit si bien qu'en France; nulle part on n'hérite d'un si précieux trésor de bon langage, de si excellentes règles de style ; formé par des générations d'incomparables artisans de la parole, notre idiome est comme un guide excellent de la pensée, la contenant, la mesurant, parfois la limitant, mais toujours lui donnant un relief, une clarté qu'aucune langue n'égale. Les Italiens ont un privilège analogue, et sont après les Français la nation qui écrit le mieux. Certes je suis loin de dire que ce don de lucide exposition exclue la solidité des recherches : la perfection serait de réunir les deux qualités; mais la perfection est rare, et les dons des nations sont presque toujours exclusifs. Avec sa langue puriste à l'excès, l'Italie devait aboutir aux sonnets et

94 L'INSTRUCTrOR SUPÉRIEUR!

à Télégant radotage des académies du xviii^ #cle. Le danger de la France dans l'ordre intellectii^ ^ de devenir une nation de parleurs et de rédactetm^ sans souci du fond des choses et du progrès réel det connaissances. L'institution à laquelle la France a confié le recrutement de son corps enseignant dans Tordre secondaire et supérieur, l'École normale, a été, pour la division des lettres, une école de style, non une école où Tod a|)|»rend des choses. Elle a produit des publicistes esquis, des KtMnanciers attachants, des esprits raffinés en de» gntie&fôrt divers, tout enfin, excepté des hommes possédaoti no» soMe connaissance des langues et des littératusrea. L'enseignement grammatical en particulier, base de la philologie, y a toujours été systématiquement abaissé. Sous prétexte de s'en tenir à des vérités générales dé. morale et de goût, on a enfermé les esprits dans le lieu commun. Les esprits, quand il s'en est trouvé, ont pris leur revanche, et sûrement aucun séminaire^ d'Allemagne n'a produit d'hommes comme M. Prevost-Paradol, M. About, M. Taine. Telle est la France, compensant d'un bond son arriéré, sachant tout sans avoir rien appris, réalisant par les dons heureux et faciles de son génie ce que les

1. Séminaire est en Allemagne à peu près synonyme û*éc(de normale.

autres obtiennent à force d'application et de travail. Serait-il juste d'oublier, en effet, ce que le système d'instruction supérieure dont nous venons de critiquer certaines parties eut par moments de brillant et de glorieux? Peut-oii oublier ces professeurs illustres qui, dans la première moitié de ce siècle, donnèrent à la chaire profane un éclat sans égal ? Ce fut là une manifestation tout à fait originale de l'esprit français, à laquelle aucune autre nation n'a rien à comparer. Hais les institutions doivent être combinées en vue de durer. Il faut que, dans un système embrassant des centaines de personnes, la médiocrité ait sa place et puisse produire des fruits. Un élève même secondaire de M. Bœckh, de M. Bopp, de M. Karl Ritter, rend des services, est un homme utile, qui compte dans le mouvement scientifique du temps, et travaille pour sa part à polir une des pierres qui entrent dans l'édifice du temple éternel ; mais qu'est-ce qu'un élève médiocre de M. Cousin, de M. Guizot, de M. Villemain, de M. Michelet ? Le genre d'enseignement inauguré par ces hommes supérieurs ne pouvait convenir qu'à eux. Il n'en pouvait sortir un mouvement fécond de recherches ^ De brillantes généralités, enseignées

t. M. Cousin et M. Michelet. ont provoqué dob Tocations historiques et de sérieux travaux ; mais ce n*est point par leurs cours de la Sorbonne ou du Collège de France qu'ils les ont provoqués.

avec le plus rare talent , attirent un auditoire , mais ne forment pas d'élèves. Dans un pays comme la France, où la contagion du succès est dangereuse, la vogue de tels cours devait avoir de fâcheux résultats. Elle devait nuire aux enseignements spéciaux. Des facultés, où il était à sa place, renseignement oratoire devait gagner les établissements scientifiques proprement dits. On dut être amené à mesurer l'excellence d'un cours au nombre de ses élèves. Tel savant de premier ordre, dont le nom sera attaché dans des siècles à des découvertes capitales, se vit préférer l'agrégé, formé par de longs exercices aux habiletés de la parole. Ce qu'on appela un sujet de grande espérance fut le jeune homme habile dans l'art de l'exposition, mais le plus souvent incapable de faire faire à la science un progrès, de travailler utilement sous une direction, ou même de se tenir au courant des connaissances acquises. La recherche pure en souffrit d'irréparables dommages. Il fut trop souvent de bon goût d'accueillir par une feinte incrédulité les résultats nouveaux et les recherches de première main, qu'on qualifiait de témérités de la critique allemande. Par ce dédain superbe, on se donnait un air de supériorité, et du même coup on excusait sa paresse d'esprit. L'hommevouéàl'exposition, en effet, n'aime pas qu'on change ses partis pris et ses phrases toutes

faites. Moins soucieux du vrai que de la forme, ce qu'il voudrait, ce seraient des thèses convenues à la façon de la Chine, où Ton enseigne, dit-on, une fausse astronomie en la sachant fausse, parce qu'elle est celle des bons auteurs. V Histoire universelle de Bossuet n'a plus, dans l'état actuel des études historiques, aucune partie qui tienne debout ; mais le livre est classique : tant pis pour l'histoire. Mommsen aura beau faire, il n'aura pas raison contre ce beau style et ces habitudes enracinées.

Je ne me plains pas qu'un tel esprit existe. 11 est utile, nécessaire peut-être ; mais, selon moi, il a beaucoup trop envahi l'enseignement supérieur. Il en est résulté un véritable abaissement pour les recherches de première main. Toute culture qui tourne sur elle-même sans se renouveler dégénère forcément en déclamations de rhétorique. Il ne faut pas croire qu'un corps enseignant puisse impunément n'être ni peu ni beaucoup un corps savant. On enseigne mal ce dont on n'a pas le sentiment vif et direct. Dn exemple rendra ma pensée. Les textes de l'antiquité sont venus jusqu'à nous à travers mille accidents qui en ont rendu la reconstitution dans une foule de cas douteuse et toujours pleine de difficultés. Les premières éditions des classiques, faites au xv* siècle, se bornant presque toutes à reproduire lettre pour

lettre un seul manuscrit, étaient illisibles. Les éditeurs savants du xvi® siècle, hommes de goût et surtout préoccupés de faire jouir les anciens d^ la vogue qu'ils méritaient, voulurent donner au public des édih tkms où Fon ne s'aheurtât pas à chaque ligne contre de» non-sens. Ils corrigèrent, parfois avec bonheur, mais souvent avec une effrayante hardiesse, voulant à tout prix qoe le texte qu'ils> offraient au public fttt RQt et clair. La comparaison de tous les manuscrits était alors impossible, et puis on était pressé ; il fallait répondre à la juste avidité qu« le public témoignait pour tant de chefs-d'œuvre. En réalité, pendant deux cents ans, les textes classiques que les écoles admirèrent et commentèrent furent des textes fort altérés, où les rhéteurs du Bas-Empire et les philologues de la Renaissance avaient collaboré pour une bonne part. Quelle fut , dans la grande enquête qui s'ouvrit en Allemagne vers la fm du dernier siècle, la méthode suivie par la critique? La même que celle qu'on obtserve dans la restauration des œuvres d'art. Une* foule de statues antiques avaient été^ au xvi^ siècle, Pé^arées et retouchées , car ce qu'on se proposait à cette époque, ce n'était nullement de voir les œuvres de l'antiquité telles qu'elles étaient venues Jusqu'à nous : c'était de montrer des œuvres belles, que rien M (jL^ps^i^* Quand un goût plus ejeereô.s'intr'OduijNit

En FRA^NCE. ' M

dans Tétude de l'art ancien, on seb&ta d'enlevw ces additions malencontreuses. On a fait de même pour les^tejctes. Grâce aux facilités qu'offrent maintenamt Ibs^ grandes collections de manuscrits centralisées daOB les ^pitales, on a institué un vaste travail de odla* tiM ; au moyen de règles sûres, on est remonta aa phi^ailden texte qufii soit possible d'atteindre; on a fadf ju^ieë'des corrections maladroites des èditaora niodernes. Or, voici ce qu'il y a de bien remarquables Le département d^s manuscrits de la Bibliothèque impériale est la plus précieuse collection que Ton possède pour les textes de l'antiquité ktine. Soot-ce les professeurs de l'Université de France qui ont feit usage de tek trésors? Nullement. Ce sont des colonies d'Allemands et de Hollandais qui ont exploité ce vaste dépôt et en ont cueilli tout le fruit. Des col-' lections de classiques, où rien n'était épai^é sousda rapport de la typogl'aphie, se sont faites* en Fvanoe, saa9 qu'on se soit avisé d'aller rue de Richelieu eber^ cher les moyens d'améliorer les textes. Ce travail méme^ exécuté par l'Allemagne et la Hollande avec une si rare patience, l'école universitaire Ta presque vu de maiuvais (BîI. 11 a été de règle de dire que les Allemands « changent les textes » , qoa«d en réalili ils ne font qu'essayer de les retrouver. Autant vau* dbait i»ét«mdim qu'on change un beau tidoilea» de

maître en le dégageant de mauvais repeints. La routine, du reste, est toujours la même. Quand TAristote grec, TAristote véritable, parut, il eut une longue lutte à soutenir contre TAristote apocryphe des universités. Les professeurs se plaignirent ; habitués à s'en tenir à des cahiers d'école qui n'avaient pas cent ans et qui étaient en possession de présenter les vraies doctrines du philosophe, ils traitèrent celui-ci en intrus lorsqu'il osa se présenter avec le texte authentique de ses ouvrages. Combien de fondateurs, s'ils revenaient, seraient ainsi fort mal reçus de ceux qui prétendent enseigner en leur nom !

Je sais que des restrictions nombreuses sont ici nécessaires; mieux que personne j'ai pu apprécier ce que valent quelques-uns de nos maîtres, et je déclare bien haut qu'il n'est pas une seule des assertions précédentes qui ne fût fausse, si on la prenait dans un sens absolu ; mais presque tous les vrais savants que compte dans son sein le corps enseignant seront eux-mêmes, j'imagine, d'accord avec moi pour regretter de voir la direction qu'ils donnent si peu suivie. L'enseignement de nos facultés des lettres, dans son ensemble , est moins celui de la science moderne que celui des rhéteurs du'iv® ou du v® siècle, et souvent je me figure que, si les grammairiens contemporains d'Ausone entraient dans les salles de

notre haut enseignement, ils croiraient entrer dans leur école. Paris est un centre si brillant, qu'on ne s'aperçoit pas de cette lacune ; mais, si l'on passe à la province, quel désert! A part quelques honorables exceptions, il ne sort des facultés de province rien d'original, rien de première main. Une ou deux tentatives qui se sont produites pour former ou continuer des écoles provinciales, bien que révélant une activité louable, ont décelé un manque de sérieux, une puérilité, une fausseté de jugement, qui attristent. Strasbourg seul, par suite de ses institutions protestantes, a gardé une forte tradition d'études propres et de solides méthodes. A cela près, toute la production scientifique va de plus en plus se concentrant à Paris. On ne cherche, on ne trouve que là. Cette brillante Alexandrie sans succursales m'inquiète et m'effraye. Aucun atelier de travail intellectuel ne peut être comparé à Paris i c'est une ville faite exprès pour l'usage des gens d'esprit ; mais qu'il faut se défier de ces oasis au milieu d'un désert! Des dangers perpétuels les assiègent. Un coup de vent, une source tarie, quelques palmiers coupés, et le désert reprend ses droits.

N'hésitons donc pas à le dire : il y a là une infériorité dont il importe de se préoccuper. Dans les voies nouvelles où est entré l'esprit européen depuis

im L*INSTRUGTli(>N SiÇpÉRIEURE

^Ue 6* an teo^it i ses vi^Ues (r^afUiiocv» de s^kitoeUe légèceié. .Âcb»eitG06 q^e h Fr wce &oit A.ujour4'hui ausa^ ^piritueUe qu'oU^ réteît atijtrBfpki; U .est jl^ep «âjr a^ ;|Qoi(Q6 que ao» geere (}'e^prj.t n*est j^^ au«i^ ^t^. (Jl3 fr'eat plvis <5^t iasprU qui fait h W fû Europe. Le groui)te Dombc^u^iLid'biwme/ii^telibi^ezitoqiii ir^avaUlçint a^ec ardoui* et $uGçès à tirer l'Angleterre fie S66 habitudes .^rjérées est iouraé Xout entier 4u odté deTAUema^me. L'Italie»- la-Grè^e, qMia'évejlLent, ne vont pas à l'école d/s la Frwce ; elleo vont à l'école de l'Allemagne. La. Baa»e y est depuis cent ans «t y reste. Or» c'est justement le privilège de la France de savoir se plier ^ tout et d'exceller même en ce qu'elle jen^pruAte. La France, à l'heure qu'il est, e^t assez ignorante : elle croit qu'on lui dit de^ choses hardies quand on lui parle de choses éJèrnentain^s ; mais, qu'on ne s'y trompe pas, demain elle sera passée maîtresse. On dirait une femme qui d' abord vous écoute sans vous comprendre» pui^ tout à coup vous prouve pv pn mot ju^te, vif, profond, qu'elle a tout co9)pris, et qu'en un n^ment elle a df^viné ce qui vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France peut ainsi réparer toutes ses fautes passées. Il y a dans le n^f étonnement que lui inspirent les nouvelles études quelque cho^ de si spirituel, qu'un

£N F RAliGE. tOd

p^dwt mSmG«(B serait désarmé. Seulameat|«ej)ous imaginons pas gué, pour soutenir DOtre r^utation^ nous soyons obligés d'être superficiels. Nos pères m relaient pas tant qu'on le dit ; en tout cas, ils l'étaient satts^fTort^ La légèreté a un preoiier charme < mais il n'y faut pas trop appuyer. GardOD«-nous de ce que madame de StaSl a quelque part appelé le pédantisme de la légèreté.

En soumettant ces réflexions aux persoianes qui s'occupent des choses de Tesprit, on n'a nullement prétendu faire la critique d'aucune administration. Ce qui est arrivé est arrivé fort logiquement; personne n'en est responsable, et en tout cas ceux qui peuvent le plus justement s en laver les mains sont ceux qui n'ont fait que recueillir l'héritaged'un long pass^. Encore moins a-t-^n voulu demander des réformes, ou même en indiquer. Je crois peu à l'efficacité des règlements ; non qu'ils soient indifférents, mais rarement le bien qui résulte des réformes compense Tinconvénient de changer ce qui est établi. Je conçois une administration idéale qui ne ferait pas un seul

arrêté nouveau, et se bornerait à un choix de personnes. Les hommes sont tout; les règlements, très-peu de chose. Les conditions de notre enseignement su- / périeur tiennent d'ailleurs si profondément aux lois fondamentales de la société française sortie de la Révolution, qu'il ne faut songer à aucune modification radicale. Limiter la gratuité et là publicité absolues de cet enseignement semblerait illibéral. Le transporter hors de Paris, créer en France des villes d'étude, des Gœttingue, des Heidelberg, paraîtrait à plusieurs une pensée si folle, qu'il est inutile de la discuter. Or, toute la direction qu'a prise en France le système de l'enseignement supérieur est la suite de ces trois ou quatre conditions fondamentales. Fautil donc renoncer à voir la France dotée de ces grands établissements scientifiques qui font la gloire des pays étrangers? Non, sans doute. Les cadres existent; une administration éclairée, également attentive à toutes les parties de ses attributions, persuadée que le devoir de l'État est double, qu'il doit à la fois répandre les connaissances et les étendre, une telle administration , dis-je , saurait tirer parti des ressources infinies que la France possède. Deux ou trois circonstances récentes me semblent de nature À faciliter cette tâche et à élever chez nous le niveau de l'enseignement supérieur.

Je mets sur la première ligne la liberté accordée en principe à un enseignement libre, d'un caractère à la fois attrayant et élevé, de se former à côté de celui de rÉtat. Si, comme on doit Tespérer, cette excellente institution est destinée à prendre des développements, on en peut attendre les plus heureux effets *. Tout éveil est salutaire, et telle est la miraculeuse efficacité de la liberté, qu elle profite à tous, même à ceux dont elle semble blesser les privilèges. Dans mon opinion, personne ne retirera plus d'avantages de ces sortes de cours libres que l'enseignement de l'État. La charge d'amuser et d'instruire un public aimable et spirituel étant devenue ce qu'elle doit être, c'est-à-dire une industrie libre, permise, encouragée mêmé^ les titulaires des grandes chaires seront plus à l'aise pour vaquer à leurs austères devoirs. L'État ne doit l'amusement à personne. Il doit l'instruction élémentaire à tous; il doit de plus la haute instruction destinée à un petit nombre, mais dont les bienfaits retombent sur tous. On peut sérieusement espérer que les établissements d'instruction supérieure gagneront à être ainsi débarrassés d'un public qui les faussait. Rendus à leur vraie destination, qui est de continuer la tradition de

i. Ceci fut écrit en 1864. Les espérances qu'on formait alors ne se sont guère réalisées.

im L'INSTRUCTION SUPERIEURE

la Imute culture, ils songeront moins à attirer la foule qu'à faire des élèves. L'idée de Tautorité scieîitifi'q'ue> qui mancpie si profondément en Fratice, s'étendra el se fortifiera.

Une distinction d'ailleurs s*élablina de plus en pl«s« Que les chaires de iacultés continuent à avoir pour but principal de répandre les vérités acquises^ la science déjà faite, nous n'y voyons pas d'inconiTénient; mais qu'on fie sacrifie pas i ce besoin légitime d'une exposition élégante et claire la science en voie de se feire, l'enseignement dont le but principal est de découvrir des résultats nouveaux. Que le Collège de France redevienne ce qu'il f;it au xvi* siècle , ce qu'il a été depuis à plusieurs reprises, le grand chapitre scientifique, le laboratoire toujours ouvert où se préparent les découvertes, où le public est admis à voir comment on travaille, comment on découvre, comment on contrôle et vérifie ce qui est découvert. Les cours intéressants ou simplement instructifs n'y sont pas à leur place; il ne doit pas y être question de programmes formant un ensemble. Les cadres mêmes du Collège doivent varier sans cesse. A part un certain nombre de chaires , qui ont toujours leur raison d'être, car elles représentent de grandes divisions scientifiques où -le travail se continue de siècle en siècle , les titres des chaires de-

YTnient étce ipour ta flup^att mobilee, cofregpoodaat à la tache àe cha^e jour. II ne faut pas s'obliger m làwdei^ isyoïétries imaginaires, ni tenir à ce que toutes les branches de renseignement soient représentées» Geriea» Dieu j»e garde d'indiquer uneBeulë des chaires aeluelleiMat existantes dont on pût diésirer la suppression, puisqu'il n'en est pag une qui ne soit oc- <^U;péie par un homme <]'an rare mérite ; n'e$t-jl pas oependaftt regrettable qu'aucun vide ne se eoit enrcote produit qui ait permis de créer uae chaire de z^nd^ une «ctiaire de littérature védique, et sunbout u»e chaire «de langues et de littératures celtiques? Ce 4eraier point est pour les amis des études sayantep l'objet 4' aurères réflexions* Il n'y a pas en Allemagne, je .9e dis pas une université, mais une école d'un ordre élevé, qui n'ait sa chaire de langues et de littératures germaniques anciennes. Serait-ce que les langues celtiques possèdent moins de monuments, qu'elles donnent lieu à des problèmes de critique moins intéressants et moins variés/' Non certes. Les textes écrits dans les quatre dialectes celtiques forment une masse presque égale à celle des anciens textes germaniques; il» remontent presque aussi haut, et, sous le rapport de l'intérêt historique et poétique, ils sont, selon moi, supérieurs. Eh bien, ces trésors nationaux sont chez nous oubliés. Il a suffi de

i08 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE

quelques exagérations niaises, des ridicules d'une ou deux académies celtiques au commencement de ce siècle pour jeter un discrédit complètement injuste sur ces études : nos vieilles langues indigènes ne jouissent pas du même honneur que le turc et le javanais; elles n'ont jamais été représentées dans notre haut enseignement.

Un riche Collège de France où rien ne soit donné à la frivolité, dont l'existence soit à peine connue du grand public, bien que personne n'en soit exclu, voilà donc le grand remède à cette infériorité dans les hautes études qu'un peuple jaloux d'être envié par les autres ne saurait patiemment souffrir. La raison qui fit créer le Collège de France au xvi« siècle est celle qui doit le faire durer. La Renaissance avait créé une foule d'études et de méthodes auxquelles l'Université refusait l'entrée dans ses établissements. François I", au lieu de combattre directement par des mesures administratives l'esprit routinier de l'université, créa à côté d'elle un établissement rival, où les études nouvelles que l'on repoussait trouvèrent un asile. Que faire pour rendfe le Collège de France à cette haute destination? Reprendre l'esprit de François I*''et de Henri II, y appeler, les hommes qui, dans les sciences physiques et mathématiques, ou dans les sciences historiques et philologiques, sont en voie de

créer. Qu'aucune branche nouvelle d'études ne se manifeste en France sans qu'immédiatement elle soit représentée au Collège par son fondateur. Il n'est nullement nécessaire que les chaires du Collège de France représentent le cadre encyclopédique de l'enseignement. Ce qui est essentiel, c'est qu'elles représentent l'état du mouvement scientifique. Le but du Collège de France étant moins de fournir une série complète de cours que de maintenir la grande tradition des recherches de première main, les leçons du professeur, pour un grand nombre d'enseignements, ne devraient constituer qu'une partie de ses devoirs. Le Collège de France n'a jamais été plus florissant qu'à l'époque où il n'avait pas de bâtiment à lui *, et où chaque professeur réunissait à son domicile les disciples désireux de l'enfendre. L'essentiel serait que l'homme voué à une série de recherches nouvelles formât autour de lui une école qui travaillât sous sa direction. Les laboratoires atteignent très-bien ce but pour la chimie, la physique, la physiologie. Peut-être pour l'enseignement philologique serait-il opportun de créer quelques bourses « d'auditeurs

1. Il importe, en effet, d'observer que rancien « lecteur royal » était uniquement pensionné pour répandre et perfectionner de la façon qu'il jugeait la meilleure les études qu'il représentait. Le Collège n'a' commencé à avoir un local que sous Louis xni.

iid L'INSTRUCTION SOPÉRIEURE

pensioimaires », qui permettraient à des jeunes gens studieux de suivre durant un certain nombre d'anAè» des études qui sont d'abord complètement imppoduc-* tives. La vie modeste du jeune savant étant devenue beaucoup plus difficile depuis les récentes transformations^ de la vie parisienne, il s^enswivra an gra^d diâebet pour la haute culture, si Ton n'f porte remède par des précautions sagement ménagées.

A plusiteTirs, de tels soucis pour des études en afi^ parence humbles et obscures paraîtront superfiofs^^ Le gi-and danger de nos sociétés, ce sont les couvteg vuesi On ne songe qu'à un seul âge. « Depuis cinquante àms^ ft dit très- bien M. BiotS l^s sciences physiques^ et cMmiques ont rempli le monde de leurs merveilles. La navigation à vapeur, la télégraphie électrique, ïô*^ elatrage au gaz ou celui qu'on obtient par la lumâère éblouissante de l'électricité, les rayons soladres' devenus des instruments de dessin^ d'impression^ de gra^ vure» cent autres miracles humatfis que j'oublie, oa* frappé les peuples d'une immense et universelle ad^ miration. Alors, la foule irréfléchie, ignoraute des causes, n'a plus vu des sciences que leur résultatv et, comme le sauvage, elle aurait volontiers trouvé bon qu'on coupât l'arbre pour avoir le fruit: Allez

1. Jùwnai des Savantr, mars 1854, et Mélanges^ seiênti/lpiues et littirairer, t. I*»; p. 46©-4TO;

donc lui parler d* études antérieures, de théories physiques, eàîmi(|ues, qui, longtemps élaborées dan» le sitenc^ du cabinet, cnt domié naissance àces prodiges^ Vafite;!'lui les niathémaulnqueB^ ces racines générai tricea de toutes les sciences positives. Elle ne s'ar* râ(iei;apaâà voudécouter. Â quoi bon des tbéoricîans? Ugrafîge» Laplace^, ont*ils créé de» usines ou de&bDhdosliriâs? Voilai ce qufkl faut! Elte ne veut ^ue jouir. Pour elle, le résultat est tout ; elle igiHDre les antôcèômta et les dédaigasie. Gardons-nous, tous tant que nous soia.fDes qui cultivons les sciences, de nou^laisr sep troubler à ce bruit dies exigences populaires. Poursuivons avec une invariable persévérance notre partient travail d'exploration, sans les écouter. »

C'est H)Qin& la foule ignorante qu'ime médiocrité prétentieuse et mesquiuie qui fait le raisonndnae&t justement blâmé par M. Biot; mais il esit trèV^vai qitie ce faux, raisonnement est le véritable dâfiger des sociétés modernesi. surtout de la société française, dé qui e£^ brillant et actuel a chez nous trop d'avantages sur ce qui est à longue portée. La solidité en a beaucoup souffert. Certes nous savons plus de choses que le xvn® et le xviii® siècle; le monde s'est pour nousinfiniment élargi, l'histoire surtout, comme nous la concevons, n'a* presque rien de commun avec ce qu'on appelait de ce nom; mais la discipline iatel-

lectuelle était plus forte autrefois. Quelle application! quel sérieux I et, au milieu de singulières petitesses, quel goût de la vérité I Les classes sociales étaient à quelques égards mieux ordonnées. La magistrature, le clergé, les «institutions monastiques fournissaient aux hommes laborieux d'excellentes formes d'existence. En s'obligeant à remplacer tout cela, le budget a accepté un lourd héritage. Qu'il n'y manque pas tout à fait ; que l'État fasse pour la culture scientifique ce qu'il fait pour les choses indispensables qui seraient négligées s'il ne s'en mêlait. Les forêts disparaîtraient, si on les abandonnait à la spéculation privée; il en faut cependant, et voilà pourquoi on les cultive comme choses d'État. 11 en est de même de la haute science. Elle ne périrait pas sans doute, si l'État en France l'abandonnait : grâce à la division de l'Europe et aux bienfaisantes rivalités qu'elle porte en son sein , grâce surtout à l'initiative individuelle et aux grandes fortunes qui, en Angleterre particulièrement, sont venues en des mains intelligentes, l'avenir du libre développement de l'esprit est assuré; mais il y va de l'honneur de notre pays. L'intime persuasion que le monde nous admire ne suffit pas : il faut prouver par des effets qu'on tient sa place dans le genre de culture d'esprit que l'Europe a définitivement préféré.

Certes il serait fort puéril d'espérer que la France modifiera son caractère ; il serait même téméraire de le souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Aurait-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant de toucher à ces choses complexes où tout se tient , où les qualités sortent des défauts, et où Ton ne peut rien changer sans faire crouler l'ensemble. Mais le moyen d'être vraiment soi-même Vest pas de cultiver ses défauts. La grandeur de la France est de renfermer les pôles opposés. La France est la patrie de Gasaubon, de Descartes , de Saumaise, de Du Gange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse aux époques où elle était le plus spirituelle ; on pourrait même soutenir qu'elle était plus spirituelle quand elle était plus sérieuse, et que ce qu'elle a perdu en solidité, elle ne l'a pas gagné en véritable agrément. Gardons, je le veux bien, la tradition de l'esprit français, mais gardons*la tout entière. N'espérons pas surtout que nous exercerions désormais sur l'Europe l'action que nous avons exercée au xvu"" et au XVIII* siècle en nous renfermant dans nos vieilles habitudes. La culture intellectuelle de l'Europe est un vaste échange où chacun donne et reçoit à son tour, où l'écolier d'hier devient le msdtre d'aujourd'hui. G'est un arbre où chaque branche participe à la vie des autres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui

il4 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE

s'isolent et se privent de la communion avec le tout. La grande expérience que la France accomplit depuis la fin du siècle dernier se poursuit dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre politique. L'issue de cette expérience est tout à fait incertaine ; mais Usera sûrement glorieux de l'avoir tentée. La démocratie à la manière française peut-elle constituer en politique une société forte et durable? Peut-elle constituer

dans l'ordre intellectuel une société éclairée, qui ne soit pas dominée par les charlatans, où le savoir, la raison, la supériorité d'esprit aient leur place, leur autorité légitime et leur prix? Voilà ce qu'on saura dans cent ans, et on le saura grâce à la France. Je suis de ceux qui croient à l'avenir delà démocratie ; mais ces sortes de prévisions sont toujours sujettes à beaucoup de doutes, car les choses humaines sont trop compliquées pour qu'on puisse être sûr de tenir à la fois toutes les données du problème , et d'ailleurs la volonté des grands hommes vient de temps en temps déjouer les calculs. En tout cas, il faut continuer l'expérience. Félix culpal Cette audace qui parfois nous enlève les avantages des gens sensés fait notre gran^ deur. Beaucoup d'excellents esprit?, à la vue des crises périodiques, suivies d'abattements, qui semblent le régime de notre pays, voudraient imiter ceux qui n'ont pas péché, ou Men user de remèdes capables

EN FRANCE. il5

de nous rendre le calme. Ce calme serait la mort. La France ne sait pas être médiocre. Si on veut travailler à la rendre telle, on n'y réussira pas; ce n'est pas médiocre, c'est nulle et inférieure à tous qu'on la rendrait. N'arrêtons donc pas cette fièvre glorieuse, qui est le signe de notre noblesse. Prenons garde seulement qu'un accès n'emporte le malade, ou ne le frappe d'une incurable débilité. La solide culture de l'esprit, une vigilante attention donnée aux intérêts permanents des sociétés, une perpétuelle appréhension de céder aux vues superficielles qui trop souvent surprennent les jugements de la foule, sont les contrepoids au moyen desquels on préviendra quelquesunes des chances mauvaises d'une situation pleine de péril.

L'INSTITDT DE FRANCE.

L'Institut est une des créations les plus glorieuses de la Révolution , une chose tout à fait propre à la France. Plusieurs pays ont des académies qui peuvent rivaliser avec les nôtres par l'illustration des personnes qui les composent et par l'importance de leurs travaux; la France seule a un Institut, où tous les efforts de l'esprit humain sont comme liés en faisceau, où le poëte, le philosophe, l'historien, le philologue, le critique, le mathématicien, le physicien, l'astronome, le naturaliste, l'économiste, le jurisconsulte, le sculpteur, le peintre, le musicien, peuvent s'appeler confrères. Deux pensées préoccupèrent les hommes simples et grands qui conçurent le dessein de cette fondation toute nouvelle : l'une admirablement vraie, c'est que toutes les productions de Tes-

prit humain se tiennent et sont solidaires l'une de l'autre ; Fautre, plus critiquable, mais grande encore et en tout cas tenant à ce qu'il y a de plus profond dans l'esprit français, c'est que les sciences, les lettres et les arts sont une chose d'État, une chose que chaque nation produit en corps, que la patrie est chargée de provoquer, 4'encouniger et de récompenser. « Il y a pour toute la République un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences (loi du 22 août 1795). » L'avant-dernier jour delà Convention (25 oct. 1795), parut la loi destinée à réaliser cette pensée pleine d'avenir. L'objet de l'Institut est le progrès de la science, l'utilité générale et la gloire de la République, Il rend compte tous les ans au Corps législatif des progrès accomplis. Il a son budget, ses collections, ses prix; il confie des missions, patronne les établis-* sements scientifiques et littéraires. Pour la formation du noyau primitif de ses membres, il fut décidé que le Directoire exécutif nommerait quarante-huit per«< sonnes, soit un tiers des titulaires : ceuxHji nomme-* raient les deux autres tiers au scrutin.

Trois hommes contribuèrent surtout à tracer ces grandes lignes, auxquelles il faudra revenir toutes les fois que l'Institut voudra renouveler sa jeunesse : ce furent Lakanal, Daunou,' Garnot. Malheureuse-

ment, la France était alors à l'état d'un- malade qui sert épuisé d'un accès de fièvre. Des branches entières de la culture humaine avaient été balayées. Les sciences morales, politiques, philosophiques étaient profondément abaissées. La littérature était presque nulle* Les sciences historiques et philologiques ne comptaient que deux hommes éminents, Silvestre de Sacy et d'Ansse de Villoison. En revanche, les sciences physiques et mathématiques étaient à un des moments les plus glorieux de leur développement. Les divisions de l'Institut en classes et en sections se ressentirent de cet état de choses. Les classes étaient au nombre de trois. L'une répondait exactement à l'Académie des sciences actuelle, et présentait à peu près les mêmes sections. La seconde s'appelait classe des a sciences morales et politiques ». Elle répondait à TAcadéiaie qui porte aujourd'hui le même nom et à une petite partie de notre Académie des inscriptions et belleslettres. La ^troisième classe s'appelait « littérature et beaux-arts ». Elle embrassait ce que nous appelons maintenant Académie ^française^ Académie des beaux-arts et la plus grande partie de l'Académie des inscriptions. La grande erreur de cette division était de ne pas admettre l'existence des sciences historiques. A dire vrai, ceux qui la firent

120 LMNSTITDT DE FRANCE.

étaient excusables : ces sciences alors exjstaieût à peine en France. Les sciences historiques supposent de longues traditions, une société raffinée et, jusqu'à un certain point, aristocratique. La philosophie, d'un autre côté, ne se commande pas et ne se laisse point classer. Quelque chose d'un peu écolier, sentant le pédagogue, présida à toute cette distribution primitive. La deuxième classe avait une section appelée « Analyse des sensations et des idées. » Six personnes étaient toujours occupées à ce difficile labeur. La troisième classe comprenait huit sections qui s'appelaient : « Grammaire, Langues anciennes. Poésie, Antiquités et monuments, Peinture, Sculpture, Architecture, Musique et Déclamation. »

Cette organisation primitive dura six ans. Diveps règlements vinrent successivement la compléter. La loi du 4 avril 1796 régla le mode des élections; elles étaient à trois degrés. Les sections faisaient des présentations aux classes, celles-ci en faisaient à l'Institut entier, lequel votait en dernier ressort. On ne pouvait être membre à la fois de plusieurs classes. Le droit de présentation pour les vacances dans toutes les grandes écoles de l'état fut attribué aux classes correspondantes. Enfin, par cette même loi fut dévolue à l'Institut la continuation des grands recueils conunencés sous la royauté par l'Académie des

sciences et par rAcadémie des inscriptions et belleslettrés. On jugea que, dans une. société où, en haine . des corporations, on avait tout rendu individuel et viager, l'Institut avait seul assez de continuité pour accepter l'héritage de ces grands travaux ; pensée juste et féconde, dont il faut principalement faire honneur à Camus.

Le premier consul, cependant, voyait de mauvais œil un corps libre, borné, il est vrai, à la pure spéculation, mais se mouvant sans limites ni entraves dans le vaste champ des choses de l'esprit. Quelques défauts sensibles s'étaient d'ailleurs manifestés dans le plan primitif. Le 23 janvier 1803, une organisation nouvelle, inspirée par Ghaptal, vint modifier l'œuvre de la Convention. L'approbation du premier consul fut requise pour toutes les élections. Le nombre des classes fut de quatre. La première répondait à notre Académie des sciences ; la deuxième (langue et littérature françaises ) , à l'Académie française ; la troisième (histoire et littérature anciennes), à notre Académie des inscriptions; la quatrième, à l'Académie des beaux-arts. A beaucoup d'égards, cette division était meilleure que celle de 1795. Sous une forme chétive encore, elle créait une place aux sciences historiques. Elle détruisait T agglomération disparate de spécialités sans lien entre elles, que la loi de 1795 avait

établie sous le nom de troisième classe. Dans la classe de langue et de littérature françaises, et dans celle d'Histoire et de littérature anciennes, lessectîona intérieures, toujours funestes aux corps savants, furent supprimées. La création des secrétaires perpétuels donna plus de suite aux travaux. La continuation des recueils diplomatiques, legs de l'ancien régime et en particulier de la savante Congrégation de Saint-Maur, fut dévolue à la troisième classe. Mais l'esprit général de cette organisation nouvelle était, sous d'autres rapports, bien étroit. Les sciences moraies et politiques se trouvèrent écartées des travaux de l'Institut. La première classe n'eut le droit de s'occuper de ces sciences que « dans leur rapport avec l'histoire ». On sent la volonté systématique de découronner l'esprit humain, de réduire la littérature à de puérils exercices de rhétorique. Les sciences physiques et mathématiques gardèrent la supériorité que leur assuraient des hommes tels que Laplace, Lagrange, Monge, BerthoUet. Mais la nullité littéraire et philosophique devint déplorable ; les sciences historiques, de leur côté, se développèrent d'une façon pénible. C'était la faute du temps, plus que celle du gouvernement. Celui-ci prit l'initiative de quelques fondations utiles. La continuation de Y Histoire littéraire de la France^ précieux recueil commencé par

les Btoéiîiotifis, fut décrétée en 1807 sur la proposition de M, de Cbarapagny, . yorganiaation de l'Institut, inaugurée en 1803, dura jusqu'en 1816. Le 21 mars de cette année, une ordonnance du roi Louis XVIII porta i l'Institut un eoup bien plus grave que celui du 28 Janvier 1808, Fondation révolutionnaire, l'Institut déplaisait aux hommes exaltés de ce temps. Un moment on so»gea à. le supprimer et à rétablir les académies de l'ancien régime. Un parti de conciliation prévalut. (( La protection que les rois nos aïeux ont constammeut accordée aux sciences et aux lettres nous a toujours fait considérer avec un intérêt particulier les divers établissements qu'ils ont fondés pour honorer ceux qui les cultivent : aussi n'avons-nous pu voir sans douleur la chute de ces académies qui avaient si puissamment contribué à la prospérité des lettres, et dont la fondation a été un litre de gloire pour nos augustes prédécesseurs. Depuis l'époque où elles ont été rétablies sous une dénomination nouvelle, nous avons vu avec une vive satisfaction la considération et la renommée que Tlnçtitut a méritées en Europe. Aussitôt que la divine Providence nous a rappelé sur le trône de nos pères, notre intention a été de maintenir et de propager cette savante compagnie; mais m\\s avons jugé convenable de rendre à chacune de

ses classj^s son nom primitif, afin de rattacher leur gloire passée à celle qu'ils ont acquise , et afin de leur rappeler à la fois ce qu'elles ont pu faire dans des temps difficiles, et ce que nous devons en attendre dans des jours plus heureux. »

Voilà un fort bon langage, et qui semble nous porter bien loin de l'œuvre mesquine de Ghaptal et du premier consul. Malheureusement, le gouvernement de Louis XYIII démentit son apparente modération, et, sous prétexte de reconstituer l'Institut, lui fit la plus grande violence qu'il eût jamais subie. Jusque-là, il n'y avait eu qu'une seule radiation parmi les membres de l'Institut, celle de Carnot, prononcée avec une déplorable légèreté à la suite du 18 fructidor, et bientôt réparée. Le premier consul, en supprimant la classe des sciences morales et politiques, n'avait privé personne du titre de membre de l'Institut. Tous ceux qui jouissaient de ce titre en 1803 furent répartis entre les nouvelles classes établies à cette époque. Il n'en fut pas de même en 1816. Vingt-deux académiciens, entre lesquels le peintre David, l'évêque Grégoire, Monge, Carnot, Lakanal, Sieyès, furent privés d'un titre qu'ils honoraient par leur caractère ou leurs œuvres. Cette mesure de vengeance et d'iniquité avait été provoquée par le comte de Vaublanc. En revanche, dix-sept personnes re-

curent, par ordonnance royale, un titre qui n'a toute sa valeur que quand il est décerné à un homme de lettres ou un savant parle libre suffrage de ses pairs. C'était là un triste début. La suite ne le démentit pas. Le brillant éclat littéraire du temps de la Restauration, le puissant éveil des esprits qui firent de cette époque le xommencement d'une nouvelle ère intellectuelle pour la France, ne doivent pas laisser oublier l'état d'infériorité où la science fut tenue sous Louis XVIII et Charles X. Une sorte de puérilité frappa en particulier l'académie qui représentait les études historiques. Le titre de gentilhomme de la chambre faisait admettre un homme parmi les érudits. Ce n'est pas que l'organisation fût mauvaise. En réalité, on n'avait guère fait que changer le nom de deux académies. La classe de langue et de littérature françaises était devenue l'Académie française ; la classe d'histoire et de littérature anciennes avait repris le nom, compris de peu de personnes S d'Académie des inscriptions et belles-lettres. Les académies eurent

1. Ce nom ne vient pas de ce que cette Académie s^occupe d'inscriptioDs. Il vient de ce que le premier noyau de la savante compagnie qui a rendu tant de services à Thistoire au xviii* siècle fut une commission formée au sein de TAcadémie française, et chargée de faire des inscriptions pcyr les médailles de Louis XIV. Cet objet devint bientôt accessoire, mais le nom resta.

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leur règlement particulier et furent plus distinctes^ La grande unité de l'Institut, telle que k Gonventiom l'avait rêvée, était brisée depuis 1803; peut-être était-ce là une conception impossible. Mais les ex*^ pulsions de 1S16 ne sauraient értre pardonnées. Au sein des diverses académies, surtout de l'Académie des inscriptions et belles-lettre», les préjugés politiques et religieux du temps régnèrent, d'ailleurs, avec beaucoup d'intolérance. De précieuses qualités furent usées en intrigues. Le& influences les plus ridiculement incompétentes s'exerçaient au su de tous. M. le duc de Berry, M. le duc d'Angoulême avaient leurs candidats. L'institution des membres libres créa pour l'avenir le germe de grandes difficultés. L'intérêt des études sérieuses était le moindre souci d'académiciens bommes du monde, qui voyaient surtout dans leur nomination le privilège de porter l'épée et un babit brodé.

La révolution de 4830 amena des jours meilleurs. Certes, si jamais la vengeance littéraire était permise, elle l'eût été au lendemain des journées de juillet. Le parti légitimiste avait énormément abusé de sa force. Il s'était montré rogue, étroit, malveillant;. Il restait, quoique vaincu sur la place publique, en majorité dans presque toutes ]^ académies. Le gouvernement du roi Louis-Philippe, avec une haute rai-

L'INSTITUT DE FRANCE. iî7

s(m, se fia au temps et à la bonne direction qu'il comptait donner aux choses de Tesprit pour vaincre ces survivants d'un régime déchu. Il n'enleva ni ne conféra à personne le titre de membre de l'Institut. Maisy attentif à s'attacher les hommes de mérite, habile à traiter les affaires de littérature et de science, il eut bientôt conquis dans les diverses académies, par des moyens légitimes, l'influence qu'il eût peut-être vainement demandée à des radiations ou à des intrusions.

Une mesure importante, qui fut prise sur la proposition de M. Guizot, en 1832, mit cette sage conduite dans tout son jour. Le mot de « sciences morales et politiques » avait disparu de l'Institut depuis 1803. On ne peut pas dire précisément que cette académie eût été supprimée, puisque tous les membres en avaient été placés dans d'autres sections, et que les études historiques et géographiques qui furent d'abord attribuées à ladite classe avaient passé dans le domaine de la troisième classe, devenue depuis 1816 Académie des inscriptions. Mais la philosophie, la morale, la législation, l'économie politique, la statistique, n'avaient pas de place officielle dans l'Institut sous l'Empire et la Restauration. — En ce qui concerne la philosophie, cette lacune n'était pas fort à regretter. La philosophie de notre

temps n'est pas une science à part ; c'est l'esprit général de toutes les sciences. Il est assez singulier qu'il y ait dans l'Institut une section de six personnes s' appelant « section de philosophie ». En tout cas, une telle section serait à quelques égards mieux placée dans une académie scientifique, vouée à la pure spéculation, que dans une académie composée de magistrats, de politiques, d'économistes, d'hommes préoccupés de l'utilité journalière et des principes qu'il faut aux peuples. Les six membres de la section de philosophie devraient être les six penseurs les plus éminents de leur temps, sans distinction d' opinion. Dans deux cents ans, quand on fera lé tableau de la philosophie du xix® siècle, les noms des membres de la section dont il s'agit seront-ils les noms qui occuperont les premières places dans les récits de l'historien? On en peut douter. Auguste Comte n'a pas fait partie de ces représentants officiels de la philosophie. A l'heure qu'il est, Vacherot, Littré, Taine, ne figurent point parmi eux. — En ce qui concerne la morale, on peut s'étonner aussi de lavoir traitée comme une science à part. La morale n'est pas susceptible de progrès; on n'y fait pas de découvertes. — Quant à l'histoire, nous croyons qu'il y a des inconvénients à séparer le travail des documents originaux du travail littéraire et philosophique. Il est

à craindre que dans l'avenir cela ne constitue deux . sections du travail historique, Tune se faisant avec compétence par le paléographe, le diplomatiste, le philologue ; l'autre se faisant par des hommes de talent sans spécialité. — Nous préférons donc la division pratiquée dans l'Académie de Berlin, où nos deux académies des sciences morales et des inscriptions ne font qu'une classe et constituent ce qu'on peut appeler l'Académie des sciences de l'humanité, en opposition avec l'Académie des sciences de la nature. Mais, ces réserves faites, on ne peut que louer la façon libérale dont on procéda au rétablissement de la cinquième classe. On rechercha les membres de l'ancienne académie, qui se trouvèrent au nombre de dix. (On oublia Lakanal, réfugié en Amérique depuis 1815, et dont on ignorait l'existence, mais qui fut réintégré par élection fen 1837, après son retour en France.) On leur adjoignit deux des correspondants de la classe qui, depuis, étaient devenus membres de l'Institut. Ces douze personnes complétèrent par des élections successives le nombre de trente titulaires. Ainsi le gouvernement qui venait de créer une académie tout entière ne s'arrogea pas le pouvoir de nommer un seul membre. Cette réserve ne devait pas toujours être imitée.

De 1830 à 1849, l'Institut ne fit que grandir, L'A-

cadémie des sciences, entraînée par M. Ârago dans les voies d'une publicité peut-être exagérée, acquit une importance extraordinaire. Si le journalisme y prit dès lors trop de place, si cette docte compagnie en vint par moments à ressembler plus à une chambre de députés qu'à une académie, il ne faut pas oublier que c'est par là qu elle devint le centre scientifique de l'Europe. L'Académie des inscriptions fit des progrès bien plus incontestables. Eugène Burnouf et Letronne rivalisèrent avec les savants les plus exacts de l'Allemagne en méthode et en sagacité. Augustin Thierry développait en des œuvres accomplies sa fine et profonde manière d'entendre l'histoire. Entre les mains de Daunou, de Fauriel, et surtout du vrai bénédictin de noti'e siècle, M. Victor Le Clerc S les travaux de l'Académie furent conduits avec un soin et une activité inconnus jusque-là.

Le gouvernement de 1848 continua envers l'Institut les traditions de 1830. Quelques changements sans portée furent introduits. La gravité des problèmes sociaux qui s'agitaient donna de l'importance à l'Académie des sciences morales et politiques. On vit l'honnête général Cavaignac^ en sa naïve conception des choses humaines, s'adresser à cette aca-

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