On s'interdit de nommer ici des membres vivants
demie afin d'obtenir d'elle des traités pour combattre les erreurs socialistes. Sûrement ces petits livres, qu'on a depuis réunis en un gros volume, n'eurent pas un seul lecteur parmi ceux qu'ils devaient convertir. On compromettait ainsi la dignité de la libre science, qui ne songe pas aux applications, en des luttes d'un autre ordre, qui s'accommodent mieux d'expédients que de philosophie.
Les réactions qui suivirent ramenèrent l'Institut à ses paisibles travaux. Jamais peut-être l'activité intérieure n'y fut plus grande que depuis 1852. Quelques dangers qui menacèrent un moment sa dignité et son indépendance furent habilement conjurés. Moins bien inspiré que ne le furent les ministres de 1830 et de 1848, M. Fortoul essaya d'apporter des restrictions aux libertés de l'Institut. Dès qu'on eut montré à l'empereur les conséquences de ces mesures, les choses furent ramenées à leur ancien état. Il ne resta de cette malheureuse tentative qu'une section nouvelle ajoutée à l'Académie des sciences morales, section dont, apparemment, le besoin n'était pas bien sensible, puisque plus tard l'Académie l'a fondue dans les 'autres sections, avec le consentement des membres et l'approbation du gouvernement. Dix personnes furent nommées partdécret pour remplir les nouvelles places, ce qui ne s'était pas vu
depuis les plus mauvais jours de la Restauration. Est-ce à dire que nous prétendions que l'Institut n'a besoin d'aucune réforme? Non certes; paais, avant de rien tenter à cet égard, les gouvernements feront bien de réfléchir beaucoup et dé beaucoup consulter. Entre les réformes possibles, il en est deux qui nous paraissent surtout devoir être méditées. L'une serait relative à la division de certaines académies en sections. Cette division, indispensable dans l'Académie des beaux-arts, est funeste aux académies scientifiques. Elle fait dominer dans les élections un esprit étroit de spécialité et de coterie. Les fondateurs des sciences nouvelles et ceux qui les cultivent sont exclus justement par ce qui fait leur gloire ou leur mérite. L'importance relative des sciences change, le nombre de ceux qui les cultivent varie. Le cadre des sciences qui était bon en 1795 ne saurait plus Tètre de nos jours. En 1795, il pouvait être juste d'affecter six personnes à la botanique et six personnes à la chimie. Dira-t-on que l'importance relative de la botanique et de la chimie est maintenant ce qu'elle était alors? La conséquence de ces divisions intérieures est que certaines sections sont obligées, pour se recruter, de prendre des sujets de mérite secondïiiire, tandis que d'aiitres sont forcées de se priver d'hommes de premier ordre.
L'institution des membres libres semble aussi appeler une réforme. Sous l'ancien régime, cette institution avait toute sorte de motifs d'exister. A tort ou à raison, notre société ne s'y prête pas. Selon l'idée qui présida à la création des membres libres, le membre libre est un haut personnage, aimant la science, la comprenant, la patronnant, n'ayant pas le temps de la cultiver, venant très-rarement aux séances, ne songeant pas à s'occuper des affaires intérieures de l'académie, qu'il ne connut pas, et qu'il a d'ailleurs la confiance de voir bien gérées par les membres ordinaires. Il n'est ni supérieur ni inférieur aux membres ordinaires ; il est d'un autre rang et, si j'ose le dire, d'un autre état. Or, de nos jours, on voit des académiciens libres se plaindre de n'avoir pas toutes les charges des académiciens ordinaires. On voit poindre l'idée fausse et inconvenante que les académiciens libres sont des académiciens de second ordre. Certes, si une telle idée devait prévaloir, il vaudrait mieux procéder par voie d'extinction successive à la suppression des membres libres; car l'égalité académique est le premier principe d'un corps fondé sur l'estime réciproque et la bonne con-' fraternité.
Tel qu'il est, l'Institut est uh des éléments essentiels du travail intellectuel en Francp. Le régime in-
tellectuel de la France ne saurait être ni celui de l'Angleterre, à plus foite raison de l'Amérique, ni celui de l'Allemagne. Notre centralisation ne permet pas ces nombreuses et fortes universités, qui sont à la fois des académies et des corps enseignants, et d'où le génie allemand a tiré sa plus grande force. Chez nous, la science et l'enseignement sont choses distinctes, souvent jalouses et ennemies. Le régime de pure liberté intellectuelle, pratiqué par l'Angleterre et l'Amérique, pourrait encore moins nous convenir. Outre que ce régime a créé pour les pays où il règne une véritable infériorité en critique, il a l'inconvénient d'offrir au charlatanisme et à la sottise trop de faicilités. Il y a une vraie science, il faut donc qu'il y ait une autorité scientifique. C'est en Allemagne que cette autorité existe au plus haut degré ; là, le charlatanisme et l'absurdité sont infailliblement arrêtés dès les premiers pas. Chez nous, d'assez fortes mystilications peuvent se produire et réussir. La voix de la science sérieuse est parfois bien iaible contre l'audace et l'imposture. Mais il y a une voix de la science, et, quand les clameurs de la mode sont tombées, cette voix continue de se faire entendre, et à la fin Ton n'entend plus qu'elle. Voilà pourquoi, malgré les plaintes perpétuelles de la basse opinion contre les académies scientifiques, ces académies finissent toujours par
remporter, parce qu'elles sont les gardiennes de la vraie méthode. Elles existent pour un petit nombre, mais ce petit nombre a raison, et il n'y a que la raison qui dure.
On peut dire que le régime des choses de l'esprit en Fiance doit résulter d'une sorte d'équilibre entre trois pouvoirs, dont aucun ne doit régner absolument : le gouvernement, les académies, le public. Ces trois grands Mécènes ne sont pas toujours d'accord, et leur division est justement la garantie de la liberté pour les penseurs, les écrivains et les chercheurs. Constituées en sénats irresponsables, les académies se montreraient souvent égoïstes et passionnées. Le gouvernement, disposant de moyens d'action supérieurs aux leurs, corrige au besoin leurs injustes exclusion^; le public, avec la grande couronne qu'il a dans la main, le succèç, console amplement les exclus. — Seul maître des choses de l'esprit, le gouvernement céderait trop souvent à des considérations personnelles, à des jugements superficiels. Les académies le ramènent à la saine appréciation des hommes ; le contrôle du public l'empêche de tout donner aux complaisances de cour, aux intérêts départi. — - Le public est souvent mauvais juge, il n'est pas capable d'apprécier certains mérites scientifiques. Le gouvernement et les académies sont là pour dispenser
les savants d'avoir besoin du public» pour favoriser ces travaux spéciaux qu'une cinquantaine de personnes en Europe suivent et comprennent, pour faire justice des charlatans et des intrigants qui surprennent souvent les suffrages de la foule et la faveur des journaux. Nulle part plus que dans les choses de l'esprit, l'unité du pouvoir n'est dangereuse : la liberté résulte de forces contraires, ne pouvant s'absorber et servant par leurs rivalités mêmes la cause du progrès.