TROIS PROFESSEURS
Parmi les nombreuses monographies dont la Faculté des lettres de Paris, soit par les savants travaux de ses membres et de ses agrégés, soit par le remarquable mouvement d'études qu'elle encourage, a enrichi l'histoire littéraire et philosophique, l'étude de M. Charles Waddington sur Ramus^ est une des plus dignes d'éloge : elle ajoute un chapitre curieux à l'histoire de la philosophie française et de l'université de Paris. Ramus ne saurait prétendre à la gloire de. ces grands créateurs dont l'influence s'étend sur toute la ligne de l'esprit humain; mais peu
i. Ramus {Pierre de la Ramée), sa Vie, ses Écrits et ses Opinions, par Charles Waddington, professeur agrégé de philosophie à la Faculté des lettres de Paris. — Paris, 1855.
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de maîtres ont eu plus d'importance dans renceinte des écoles. A Ramus appartient le premier essai tenté pour tirer l'instruction du cercle étroit de la scolastique et pour faire parler aux sciences la langue, vulgaire. L'enseignement littéraire et l'enseignement scientifique,, dans leur opposition avec l'enseignement scolastique, doivent le tenir pour un de leurs pères. Le moyen âge n'a pas eu de plus ardent adversaire, et, comme presque tous les réformateurs, il fut victime de sa réforme. Sa mort déplorable, en effet, ne saurait être mise uniquement sur le compte des passions religieuses, et Ramus doit être considéré bien plus comme un martyr de la bonne discipline de l'esprit humain que comme un martyr de la liberté de conscience. Le principal intérêt de l'ouvrage de M. Waddington est dans le tableau vivant qu'il présente de l'état des études et de l'Université au xvi^' siècle. Ce tableau n'est pas flatteur : je ne sais si l'université de Paris compte dans ses longues et souvent glorieuses annales une époque de plus grand abaissement. La Renaissance, fait essentiellement italien dans son origine, n'y avait pas encore pénétré. La routine, la paresse, le parti pris de repousser les études nouvelles avaient formé autour de cette grande institution d'infranchissables barrières; une
scolastique formaliste et vide de sei^ occupait la place due aux études libérales, seules vraiment efficaces pour la culture de Tesprit; les règlements, toujours funestes à l'enseignement supérieur, ne laissaient rien à l'initiative du maître. Le grief sans cesse renouvelé contre Ramus est que, dans son cours de philosophie, il se permettait parfois d'expliquer des portes et des orateurs : un professeur de philosophie ne devait citer qu'Aristote, c'est-àdire les cahiers traditionnels où l'on prétendait qu'était renfermée la doctrine de ce philosophe. Le même Ramus ayant osé dire qu'Aristote n'avait pas bien défini la logique, un procès lui fut intenté, et un arrêt du roi, publié à son de trompe dans les rues de Paris, le déclara pour ce fait téméraire, arrogant, impudent, ignorant, homme de mauvaise volonté, médisant, menteur. Encore cet arrêt fut-il trouvé beaucoup trop doux : Jacques Charpentier, préludant aux violences qui devaient plus tard faire de lui un assassin, réclamait un exil perpétuel; d'autres adressèrent au roi leurs plaintes et supplications, « afin que, dans son amour pour les lettres et sa bienveillance pour les maîtres qui les enseignent, il voulût bien condamner cet homme aux galères ». Leur requête fut un moment prise au sérieux, car, plusieurs années apirès, Charpentier, dans une apo-
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Strophe ad^psée à Ramus, disait : « Ceux auxquels il souvient encore de ce temps disent que, si Ton n'eust adouci le roy, il vous eust dès lors envoyé plus loin semer vostre doctrine, et par adventure occupé en un lieu où vous n'eussiez eu le loisir de faire des animadversions sus Âristote. »
Ce qu'il y a de curieux, c'est que François I",' en rendant l'arrêt ridicule dont nous venons de parler, crut de la meilleure foi du monde soutenir sa réputation de restaurateur des études. On lui avait persuadé que Ramus en voulait aux auteurs anciens, qu'il couvrait de sa royale protection. « Étrange contradiction! dit M. Waddington. Voilà un roi qui avait, dit-on, de la sollicitude pour la philosophie, et qui la persécute outrageusement; ce même roi se vante de protéger les sciences, et c'est pour en étouffer le progrès ; il s'appelle le « père des lettres » , et il bâillonne un des écrivains qui ont fait le plus d'honneur à la France du xvi* siècle. Telles sont les erreurs inévitables du pouvoir absolu quand il se mêle de ce qui ne le regarde pas. La pensée n'a pas de maître ici-bas : elle ne relève que d'ellemême. » Quant à l'Université, elle regarda la condamnation de Ramus comme une victoire. Le texte de l'arrêt, imprimé en français et en latin, fut affiché dans tous les quartiers; on représenta dans les col-
léges des pièces où Ramus était accablé d'outrages aui grands applaudissements des scolastigues qui y assistaient.
En présence d'un pédantisme aussi intolérant, la nature et la vraie destination du Collège de France apparaissent dans tout leur jour. La fondation de cet illustre établissement fut la conséquence de l'esprit d'exclusion qui repoussait de l'Université toutes les études nouvelles, réclamées par les progrès du temps. Les études, ainsi chassées de l'enseignement oiBciel, allaient coloniser près de là; et ainsi, par le concours de bannis, se forma la grande école qui. a eu la gloire de représenter à diverses reprises la plus haute culture de l'esprit humain. Le grec se présenta d'abord; mais l'Université, ne trouvant pas dans ses archives un texte qui permît l'enseignement de cette langue, suspecte d'hérésie, considérant d'ailleurs que les bons docteurs ne l'avaient pas connue^ ferma ses portes, et ce fut le' Collège royal qui eut la chaire de Danès. L'hébreu s'offrit ensuite; mais l'hébreu n'était pas une des langues dont rOniversité admît l'existence légale; l'hébreu fut repoussé, et le Collège royal eut la jchaire de Vatable. Les canonistes et les professeurs de droit romain s' obstinant à soutenir que le droit français n'existait pas et ne pouvait être enseigné, le Collège
de France eut la première chaire de droit national, fondée pour De Launai. Ramus ayant vainement essayé d'introduire dans la philosophie universitaire un esprit plus libéral, le roi Henri II, au lieu de l'envoyer aux galères selon la supplique de ses collègues, lui adressa une lettre pleine d'encouragements et d'éloges, pour lui annoncer qu'il venait de créer en sa faveur au Collège royal une chaire d'éloquence à la fois et de philosophie, et qu'il l'autorisait à y poursuivre ses études selon le plan qu'il s'était tracé.
Telle fut k l'époque de sa fondation et telle est encore de nos jours la raison d'être de ce grand établissement, dont la destination est en général si peu comprise. Loin de faire double emploi avec les établissements de l'Dniversité, comme on le suppose trop souvent, le Collège de France répond à des besoins (J'un autre ordre et qui tiennent si profondément au progrès de l'esprit humain, que la manière plus ou moins fidèle dont il remplit sa mission peut être prise comme mesure du développement scientifique à un moment donné. Les époques où le Collège de France a compté dans son sein les chefs du mouvement intellectuel ont été les époques fécondes en grands résultats ; les moments où le Collège de France, transformé en succursale des éta-
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blissements ordinaires , n'a fait que répéter des doctrines reçues sans poursuivre aucune méthode nouvelle, ont été des temps de décadence scientifique. Un corps comme TUniversité, — ai-je besoin de dire que je n'entends parler ici que delà tendance générale de l'institution, et non des personnes distinguées qui peuvent en faire partie ? — un corps, dis-je, comme l'Université, chargé d'enseigner à tous^ les degrés les études réputées classiques, est nécessairement un peu étroit dans ses jugements. Les nouvelles études ne doivent pas être témérairement introduites dans le programme de l'instruction : il faut qu'un stage leur soit pour ainsi dire imposé, et il n'y a pas d'inconvénient à ce que l'enseignement commun ne suive qu'avec une certaine mesure le progrès de la science; autrement on s'exposerait à donner une sanction officielle à des hypothèses, et l'on s'obligerait à mener la jeunesse à travers les tâtonnements qui se produisent toujours au début d'un nouvel ordre de travaux. Toute corporation d'ailleurs doit avoir ce qu'on appelle « l'esprit de son état », et par conséquent une tradition chargée de maintenir cet esprit. Op, la tradition dans les choses intellectuelles dégénère en routine, sans qu'il y ait de là faute de personne. L'esprit particulier de chaque état implique quel-
que chose d'étroit, qui n'est pas la libre allure de rhomme dégagé de tout lien de profession. On corps enseignant, quel que soit le nombre des hommes illustres qu'il renferme, est obligé de conserver un peu de ce bon petit esprit à la manière de Rollin, sage, honnête, ne péchant pas par trop de pénétration et "de vivacité. La science a d'autres droits et d'autres devoirs; les utiles barrières que réclame l'austère fonction de l'enseignement seraient quelquefois pour elle des entraves ; la première condition qu'elle exige pour porter ses fruits est la liberté. A côté des établissements où se garde le dépôt des connaissances acquises, il est donc nécessaire qu'il y ait des chaires indépendantes où s'enseignent , non les branches de la science qui sont faites, mais celles qui sont en voie de se faire, et où la grande originalité, qui dans l'enseignement proprement dit n'est pas une qualité indispensable, trouve sa juste place. S'il était permis de comparer des choses aussi différentes par. leur nature, je dirais que le Collège de France, aux bonnes époques, a été à l'Université ce que les anciennes colonies des États-Unis ont été pour l'Angleterre, un asile ouvert à tout ce qui ne se trouve point à l'aise dans la mère patrie, et où des fondalions distinctes, en apparence sans lien les unes avec
les autres, arrivent à constituer par la liberté un ensemble harmonieux.
Jamais peut-être le Collège royal ne réalisa mieux ce beau programme que dans les premières années de sa fondation. Malheureusement, les factions religieuses vinrent y porter le trouble et anéantir presque Tœuvre de François V'. Ramus, comme plusieurs de ses coll^ègues, embrassa la Réforme ; c'était trop de deux haines contre un seul homme, à une époque où la haine ne s'assouvissait que dans le sang. En général, la bonne politique défend de conduire plus d'une opposition à la fois. Le monde, avec raison peut-être,' a de telles antipathies contre les novateurs, que l'homme qui dévoue sa vie à une idée ne peut guère triompher qu'en succombant sous le poids des colères que les fortes individualités ont le privilège d'exciter autour d'elles. Le jour où, à la haine des partisans d'Aristote, qui' étaient assez modérés pour ne demander contre lui que les galères, vint se joindre la haine du parti fanatique, qui en appelait aux massacres et aux bûchers, le pauvre Ramus fut perdu. On débuta par les destitutions et les tracasseries. « Les ennemis de Ramus, dit M. Waddington, n'avaient pas manqué de dire et de répéter qu'un professeur huguenot faisait tort à l'Université, et que les pères de famille ne voudraient
m RAftlUS.
plus epvpyer levr3 pnfants <î^ns dos wllégps ipftcjé? par l'hérésie. « Les parents, disî^it-oii im^ xù^ « reqiiête du mois d'^-oût 1568, estoient divertis (( d'envoyer leurs enfants aux collèges, pour U « crainte qu'ils avoient que par tels priupipaux et « péd^gpgues ils pe fussent divertis dç }a yr^ye (( religion; dont procédoit une infmité d'iapoinvé^- (î flieijt3 çt mçgpaç toute espérance Q^tée de pouvoir « remettre ladite Université eu ga pretpière splen»- « deuf et vigueur, v De 1^ dAlïs le corps en^eigpant tant d'épurations qui, au difo de certaines geus, devaient repeuplç^r les écolçs.., Peut-être Iç lecteur est-il curieux de savoir ce que devinrent l'Université et le Collège royal, quç^nd on en eut pbasçié par tant d'exorcismes et d'ordonnance? tout ce qui seutait de près ou de loin l'hérésie... L'Uoivorsité est sans doute plus flori3sante? \l p'en est rjen : des milliers d'étudiants qui naguère çiffluaient de tous les pays de l'Europe ont renoncé à venir sur une terre iphQSpitalière pour entendre des professeurs qui ne sont plus les premiers du monde» ou dont les doctrines intolérantes les effrayent. Mais du moins les pèrea de famille catholiq^ues ont-ils repris confiance ? envoient-ils de nouveau leurs enfants dans les écoles purifiées? Pas davantage; ils les envoient che? le» jésuites, par la raison très-çdmple que, si l'oii. cber-
chfe uniquement dans l'éducation les principes les plus purs du catholicisme, personne» sous ce rapport, ne saurait rivaliser avec la société fondée par Loyola. Écoutons du reste un témoin oculaire, assez peu suspect de favoriser cette société. Hubert Langueti écrivant de Paris à son ami Garaérarius* le 26 août 1571, lui décrit en quelques mots l'état de renseignement : « Les études se relèvent un peu ; « mais ceux qui professent notre religion sont exclus o de toutes les chaires. Les jésuites éclipsent en Cl réputation tous Jes autres professeurs, et peu à « peu ils font tomber les sorbonistes dans le taé- « pris. » Quant au Collège de France, personne n'en parle à cette époque : Turnèbe est mort ; Ramus est condamné au silence ; Denis Lambin, intimidé par le nom de « politique » que lui donne Charpentier et par les dénonciations furibondes de ce dernier, Lambin s'exile, sous prétexte d'aller consulter en Italie des manuscrits. Il reste Charpentier; mais, s'il a bien pu, comme il s'en vante, conserver au Collège royal son existence , il est incapable de lui donner la gloire. Il ne retient du monde à ses cours qu'en se livrant à des déclamations sanguinaires, à des sorties violentes contre les « politiques )> .
« Ainsi, continue M. Waddington, s'annonçait cette décadence progressive de l'Université que
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devait achever la Ligue, et que décrit assez plaisamment la satire Ménippée : « Jadis, au temps des « politiques et des hérétiques Ramus, Gallandius, « Turnebus, nul ne faisait profession des lettres « qu'il n'eust de longue main et à grands frais estu- « dié et acquis des arts et sciences en nos collèges,* « et passé par tous les degrés de la discipline sco- « lastique. Mais maintenant les beurriers et beur- « rières de Vanves, les vignerons de Saint-Cloud, « sont devenus maistres es arts, bacheliers, princi- « paux, présidents et boursiers des collèges, régents « des classes, et si arguts philosophes que mieux « que Gicéron ils disputent de inventione. »
Les efforts consciencieux de Ramus pour s'opposer, en qualité de doyen du Collège royal, à cette décadence; achevèrent de perdre le courageux réformateur. La Saint-B'arthélemy offrit à ses ennemis l'occasion de satisfaire leur rage, en la couvrant d'un prétexte religieux. Les circonstances de cet abominable assassinat nous sont connues dans leurs plus menus détails, grâce à la piété des amis de Ramus, dont l'un habitait la même maison que lui, et dont l'autre fit un long voyage pour venir à Paris recueillir le témoignage des voisins et des témoins oculaires. Le mardi 26 août, c'est-à-dire le troisième jour du massacre, des
assassins à gages, conduits par deux hommes, dont Tun était tailleur et Tautre sergent, forcèrent rentrée du collège de Presles^, où demeurait Ramus, et se mirent à fouiller la maison. Ramus, à la vue des meurtriers, s'était retiré dans un petit cabinet de travail au cinquième étage; il y attendait la mort en priant, lorsque la troupe homicide, sur quelques indications qui lui furent données, força la porte et se précipita dans, la chambre. L'un des chefs de la bande lui déchargea sur la tête une arme à feu dont les deux balles allèrent se loger dans la niuraille, tandis qu'un autre scélérat le perçait de son épée. Les assassins le précipitèrent ensuite par la fenêtre, d'une hauteur de plus de cent marches. Le corps, dans sa chute, renconira un toit qu'il défonça -en partie, et tomba palpitant dans la cour du collège. Le sang et les entrailles se répandirent sur le sol, et pourtant l'infortuné respirait encore. On lui attacha une corde aux pieds et on le traîna par les rues étroites qui avoisinent la place Maubert jusqu'à la Seine ; là, on lui coupa la tête, et le corps fut jeté dans la rivière. Mais la populace, chez laquelle trois journées de massacre avaient éveillé l'horrible ap-
1. Le collège de Presles était situé sur le versant de là montagne Sainte-Geneviève, près de l'emplacement actuel du Collège de France.
petit du sang et de la mort, n'étp^it pas encore satisfaite. Les passants, moyennant un écu qu'ils donnèrent à des bateliers, se firent apporter sur la berge le cadavre qui surnageait près du pont Saint-Michel, et s'en donnèrent le spectacle. Les ennemis de Ramus prodiguèrent de nouveau à ses restes d'infâmes outrages, pendant que sa riche bibliothèque et son mobilier devenaient la proie des assassins.
La rage qui se déploya lors de la mort de Ramus ne permet guère de croire que le fanatisme religieux ait été le seul mobile qui conduisit le bras des assassins. Tel fut l'avis des contemporains, et tous, d'une seule voix, désignèrent comme le principal coupable le rival et l'indigne confrère de Ramus, Jacques Charpentier. La. discussion lumineuse de M. Waddington ne permet plus un doute sur ce point. Oui, l'histoire peut, sans craindre d'être injuste ou téméraire, faire peser sur Charpentier toute la responsabilité de l'assassinat que nous venons de raconter. Les antécédents de Charpentier, sa haine bien connue contre Ramus, les imprécations auxquelles on le voit se livrer dans sa chaire contre les protestants et les « politiques )), les menaces de mort et les prédictions sinistres qui reviennent fréquemment sous sa plume, l'éloge impudent qu'il ne rougit pas de décerner aux
RAlfttiS. lôî
pltos odieuses proscriptions, la joie qu'il témdi^Éia de la Saint-Barthélémy, qu'il appelle une belle et dotace journée*; la part qu'il prit cortime dizeniei" à toutes les violences cotitre les pi'otestants et probableaient ati massacre même du 2â et du 25 août ; Vhorrible façon dont, quelques mois après, renouvelant ses diatribes contre Ramus, il apostrophe sa mémoire et le représente comme frappé par Dieu d*un juste mais trop tardif châtiment; ses liaison^ intimes avec une coterie d^hommes qui jouèrent un rôle important dans la» Ligue, tous violents, fanatiques, médiocres, et partageant sa haine contre Ramus; les félicitations qu'il reçut après la Saint- Barthélémy de l'un de ses collègues, félicitations qu'il mit en tête de son dernier ouvrage, et où se trouvent d'atroces plaisanteries sur « le plongeon profitable pour tous, que Ramus aurait dû faire un peu plus tôt »; la mort de Denis Lambin, qui, attaché au parti des « politiques w et se souvenant des emportements de Charpentier contre ce parti, crut voir son sort écrit dans celui de l'infortuné Ramus et mourut de frayeur quelques jours après la Saint- Barthélémy; enfin le témoignage unanime des côti-
1. Clarissimus sol idemque suaviis'mus Galîiœ illuxH, stiperiore même AîêgnÈtb.,.
temporains, excepté un seul, dont le récit porte des traces évidentes de fausseté, tout se réunit pour accabler Charpentier. Le Collège de France lui-même a paru renoncer à défendre une mémoire aussi compromise. Dans un discours prononcé en 1595 sur la constitution et la réorganisation de cet établissement, le professeur H. de Monantheuil, exprimant le vœu que l'on place dans le Collège les portraits de tous ceux qui y ont enseigné, propose d'en exclure Jean Dampestre, à cause dé son incapacité avouée ; puis il énumère tous les lecteujs royaux depuis Tan 1530; dans cette liste il n'omet qu'un seul nom, celui de Jacques Charpentier. Associons-nous donc à l'arrêt sévère qu'à trois siècles de distance prononce M. Waddington : « Je le dis en terminant, avec une conviction profonde et inébranlable : Ramus a péri victime d'une vengeance particulière, et le meurtrier est bien Jacques Charpentier. Au nom de sa victime, je le voue à l'indignation des hommes de cœur et au mépris éternel des gens de bien. Tout ami des lettres, de la philosophie et des sciences, pour ne pas dire de la religion et de la morale, s'unira, j'en suis sûr, à cet anathème. »
La dispute et l'injure, qui semblèrent le partage de Ramus durant sa vie, ne cessèrent point par sa mort. En 1577, cinq ans après la Saint-Barthéleroy,
le théologien Génébrard, dans un discours prononcé à Saint-Germain-des-Prés, l'appelait a corrupteur et abuseur de la jeunesse, laquelle il dégoustoit de bons autheurs, doctes livres et anciennes disciplines, hérétique aux éléments et langues, hérétique en grammaire, hérétique en rhétorique et philosophie, hérétique en Euclide, père et fondateur des mathématiques, hérétique en Tart militaire, hérétique en théologie, esprit de trouble, de contradiction, vertigineux, gros, espais et ignorantissime en la cognoissance des choses, manquant d'une des principales parties de rhétorique, à sçavoir invention, pauvre etoutrecuidé ignorant. » Ces invectives, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, provoquaient d'un autre côté des louanges non moins exagérées. Ramus, condamné en France comme un dangereux novateur, s'élevait ^ aux honneurs de chef d'école, et le ramisme devenait la philosophie officielle de presque tous les pays protestants. L'Allemagne, qui avait encore deux cents ans à attendre avant de trouver sa philosophie originale, fut ramiste pendant une partie du xvi*' et du XVII* siècle. Il faut lire, dans l'ouvrage instructif et judicieux de M. Waddington, l'histoire de cette longue tradition pour comprendre le rang élevé que Ramus mérite d'occuper parmi les fondateurs de la philosophie riioderne. Il scella de son sang le prin-
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cipe fondamental de cette pMtosophre, la liberté de la pensée ; les tribulations de sa vie et Thorreur de sa mort resteront comme an frappant exemple des ridicules et des atrocités qui se produisent, toutes les fois que l'État ne rempli! pasf son prewïi^er devoir, qui est de rester neutre dans les combats de' l'esprit.
La France et l'Europe viennent de perdre un savant qui, dans une vie de cinquante années, a su faire revivre deux ou trois civilisations de T antique Asie, restituer à la science des langues dont le nom était à peine connu avant lui, expliquer des mouvements religieux dont le sens avait jusqu'à nos jours échappé à la critique, rendre leur signification primitive aux livres de Zoroastre, aux inscriptions de Darius et de Xerxès, aux légendes primitives du bouddhisme, découvrir et déterminer avec finesse mille ,lois délicates de l'esprit humain, mille relations inaperçues, mille traits de la nature morale intéressants pour l'histoire et la vraie philosophie, laisser enfin le plus parfait modèle d'une vie consacrée à l'étude et à la méditation. S'il est un homme pour lequel il
1; Écrit au lendemain de sa mort. .
soit vrai de dire que l'histoire de sa vie fut l'histoire de ses travaux, c'est assurément Eugène Burnouf. Jamais pensée ne fut plus absorbée que la sienne dans la recherche du vrai ; jamais existence ne fut plus exclusivement vouée à Tobjet qu'elle s'était assigné. Et pourtant ceux qui ne connaîtront cet homme éminent que par ses livres n'apprécieront jamais que la moindre partie de ses admirables facultés. Il fut supérieur à ses travaux, non qu'il ne les ait portés au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre dans l'état actuel de la science, mais parce que volontairement il s'y borna à l'œuvre la plus humble et la plus utile, évitant avec autant de soin que d'autres les recherchent, les occasions de déployer les parties brillantes de son génie.
Le trait essentiel du caractère d'Eugène Burnouf fut le dévouement et l'oubli de soi-même. iNon content de donner à ses livres la forme la plus strictement scientifique, il se refusait jusqu'aux moyens les plus légitimes de publicité, moyens dont le charlatanisme peut abuser, il est vrai, mais que la bonne science n'est pas obligée pour cela de s'interdire. « Il en est des vérités philosophiques, disait-il en 18/i8, en présidant la séance annuelle des cinq académies, comme des vérités morales : l'homme ne
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doit pas en détourner un seul instant ses regards, parce que c'est dans la contemplation incessante de ces vérités qu'il trouve, avec une règle infaillible, la récompense promise à qui sait les comprendre. Analyser les œuvres de la pensée humaine en assignant à chacune son caractère essentiel, découvrir les analogies qui les rapprochent les unes des autres, et chercher la raison de ces analogies dans la nature même de l'intelligence qui, sans rien perdre de son unité indivisible, se multiplie par les productions si variées de la science et de l'art, tel est le problème que le génie des philosophes de tous les temps s*est attaché à résoudre, depuis le jour où la Grèce a donné à l'homme les deux puissants leviers de l'analyse et de l'observation. »
Telle était la pensée dominante d'Eugène Burnouf. L'histoire de l'esprit humain était le but suprême qu'il posait à la science, histoire non pas improvisée par l'esprit de système ou devinée a priori par une prétendue philosophie, mais fondée sur l'étude la plus patiente et la plus attentive des détails. C'est parce que l'Inde lui parut une des pages les plus importantes de cette histoire qu'il y consacra tous les efforts de sa noble intelligence; et c'est parce que les études indiennes lui semblaient encore à leur enfance qu'il se confina dans les travaux de la phi-
lologie la plus spéciale. II pensait avec raison qu'il ne s'agit pas encore de disserter sur une littérature que Ton connaît depuis un demi-siècle, et dont 00 ne possède les monuments en Europe que d'une manière très-incomplète. Quelques personnes semblaient croire qu*avec ses hautes facultés, il eût fait une OBuvre plus méritoire et plus honorable eh écrivant sur l'Inde de savantes généralités qu'en se livrant à ce pénible travail d'éditeur et de traducteur. Eugène Burnouf résistait à ces entraînements, et, quand loccasion le forçait à développer ces vues générales où éclatait la pénétration de sa critique, il né le faisait qu'à contre-cœur, en s' excusant d'avance des belles pages qu'il allait écrire, et en protestant que l'étude positive, la dissuasion philologique étaient à ses yeux, dans l'état actuel de la science, l'œuvre la plus urgente et la plus essentielle.
. Cette admirable abnégation, il la portait jusqu'au mépris de ses droits les plus acquis^ La priorité des découvertes le touchait peu quand il s'agissait des siennes. Dans plusieurs circonstances où des personnes moins désintéressées eussent engagé de vives polémiques, il se tut« Il regardait comme perdu le temps employé à ces stériles débats. Son cours au Collège de France était le reflet du même esprit. Nul
n'était plus capable que lui d'attacher un auditoire par 6a parole vive, ^evée, pleine de justesse. Il se refusait ce moyen si légitime de séduction; il n'était bloquent qu'à la dérobée et dans ses moments d'oubli. 11 croyait mieux faire pour la science en se bornant 4 une analyse purement philologique des textes les plus difficiles de la littérature sanscrite, les Commentaires du code de Manou. Lui seul possédait le secret de ce style étrange, vraie algèbre de la pensée humaine; à peine quatre ou cinq personnes en Europe étaient capables de le suivre. Il préférait cet austère enseignement 4 des développements qu'il jugeait prématurés, ou à des explications plus accessibles, mais que d'autres maîtres eussent pu donner comme lui*
Et ne croyons pas que ce fût là une fantaisie d'éruditi un simple amour de la difficulté pour ellemême et pour le plaisir qu'on trouve à la vaincre. Eugène Burnouf était convaincu que la science n'est solide que si elle repose sur la plus scrupuleuse philologie* Voilà pourquoi une des intelligences les plus vives et les plus ouvertes de ce siècle se voua au rude métier de manœuvre, se borna presque à la tâche de recueillir des documents, d'apprendre des langues» de se créer des dictionnaires, des grammaires. La disproportion apparente qu'on peut trou-
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ver entre sa réputation méritée d'homme supérieur et le caractère de ses écrits, trop sérieux pour être généralement appréciés, n'eut pas d'autre cause. Cuvier est plus connu par son superficiel Discours sur les révolutions du globe que par les mémoires spéciaux qui forment, aux yeux du savant, ses véritables titres scientifiques. Eugène Burnouf ne voulut laisser aucun écrit de cette espèce. Il né faisait nulle concession à la frivolité (de cela, il faut le louer sans . réserve), ni même au public simplement curieux (de ceci, on peut éprouver quelques regrets). Cet habile maître, appelé par la supériorité de son esprit et ses précieuses qualités morales à devenir le centre d'une grande école, resta ainsi dans l'isolement. 11 craignait d'abaisser la science, et, ne tenant pas compte de la faiblesse de son siècle, il la rendait presque inabordable. La fière et noble manière des maîtres d'autrefois, répoussant comme indigne d'eux tout effort pour rendre l'instruction attrayante et facile, suppose dans l'élève une force de volonté, une résolution,, un désintéressement bien rares de nos jours. L'œuvre scientifique, d'ailleurs, renferme deux fonctions bien distinctes ; le génie de la découverte, le travail des recherches originales et l'art de les rendre accessibles au public. Ces d»ux rôles ne peuvent être bien remplis que par la même pereonne. La science.
EUGÈNE BDRNOUF. 161
se trouve presque toujours mal des interprètes qui veulent parler pour elle sans connaître sa méthode et ses procédés. Par un rare bonheur, Eugène Burnouf réunissait ces deux aptitudes presque opposées ; mais, des riches dons de sa nature, il préféra les plus sévères, et négligea les plus brillants. Le public distrait ne sut pas comprendre cette haute abnégation. Eugène Burnouf put d'abord y être sensible ; mais cela n'atteignit pas le fond de son âme. Nous lui avons souvent entendu répéter qu'il n'était guidé dans ses travaux que par la vue la plus abstraite du devoir, et qu'il n'avait besoin d'attendre aucune récompense de l'opinion. Les joies exquises de l'intérieur, qui lui furent si abondamment départies, d'abord auprès d'un père, dont le souvenir était pour lui un véritable culte, puis au sein d'une famille digne de lui, suffisaient à son bonheur; tout le reste, il le faisait parce qu'il croyait devoir le faire. Il avouait que, dans ses premières années, il avait été soutenu par une noble émulation de gloire, et que peut-être, sans ce mobile, il n'eût pu mener à fin les immenses travaux par lesquels il débuta dans l'a science. Mais cette chaleur de jeunesse l'abandonna ; il en était venu à cette paix inaltérable de l'homme qui ne connaît au monde qu'un seul juge, sa conscience.
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• Et c'est précisément parce qu'il la fuyait, que la gloire vint le chercher. L'opinion fut vraiment étrange à son égard. Elle ne sut pas le suivre dans la haute voie où il s'était engagé, et pourtant elle le comprit d'instinct; elle sentit tout ce qu'il y avait de grave et d'élevé dans cette noble figure. Son immense réputation dans les écoles savantes de l'étranger réagit sur l'indifiFérence de ses compatriotes. Se& derniers jours furent son triomphe : à quelques semaines d'intervalle, il se vit élevé par le gouvernement aux fonctions d'inspecteur général de l'enseignement supérieur, et par TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, à la charge de secrétaire perpétuel. Les louanges unanimes et sans mélange qui éclatèrent à sa mort prouvèrent qu'en prenant la part du sérieux et de l'honnête, il avait réellement pris la meilleure part.
Son souvenir restera, pour tous ceux qui l'ont connu, un sublime et. cher entretien, un motif de foi et de confiance, une excitation à bien penser et à bien faire. Cette vie toute consacrée aux ' choses supérieures, cet exemple d'un homme possédé par la passion désintéressée du vrai, avec un rare génie pour la satisfaire, leur rappellera que, si la gloire n'est pas faite pour tous, les pures joies de l'étude et du devoir accompli sont ouvertes
à tous. Non, aucun de ceux qui ont senti le parfum qui s'exhale de cet illustre mort ne croira qu'il eût mieux fait de suivre une voie moins noble et moins pure.
ETIENNE QUATREBiERE.
11 n'est point permis de laisser sans mémoire une vie comme celle de l'orientaliste éminent que l'Académie des inscriptions et belles-lettres a perdu il y a quelques jours. M. Etienne Quatremère avait demandé qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe. L'austérité de ses mœurs et l'âpre fierté de son caractère eussent repoussé de même l'idée d'une louange posthume qui ne fût pas venue de ses œuvres. L'éloge avec ses formules obligées et ses partis pris de dissimulation nous est donc interdit. Ce n'est point à des convenances personnelles, c'est à la science qu'on doit le compte de ces vies consacrées à l'étude et qui appartiennent à tous.
M. Etienne Quatremère naquit à Paris en 1782, d'une famille où la gravité, la sévérité de mœurs et le goût des choses sérieuses qu'inspirait le jansénisme formaient une sorte d'hérédité. Son aïeul, marchand
de drap comme ses ancêtres (le mot n'est point emphatique appliqué à d'anciennes familles bourgeoises où vivait une si forte tradition), fut anobli par Louis XVI avec la clause exceptionnelle que l'un de ses fils pourrait toujours, sans déroger, continuer le commerce. Sa grand'mère, Anne Bourjot, dont la vie a été écrite par dom Labat, fut un modèle de charité chrétienne poussée jusqu'à l'héroïsme. Son père, pénétré de la même foi, et ouvert aux idées généreuses du siècle dans la mesure assez large où le jansénisme les admettait, fut un des premiers officiers municipaux élus en 1789. L'étude et le goût dés exercices de l'esprit prenaient place dans ces vies austères à côté des devoirs religieux. La famille àe M. Quatremère, soit par elle-même, soit par ses branches collatérales, a donné aux lettres les noms inégalement célèbres de Quatremère de Quincy, Quatremère-Roissy, Quatremère-Disjonval. La sève énergique de ces vieilles familles aboutissait presque toujours à une grande originalité : chacun y avait son t^pe, et, comme on dirait en ce temps de pâle uniformité, son ridicule. Le pli vigoureux que les caractères recevaient de l'éducation traditionnelle y inculquait très-profondément certains préjugés; mais ces préjugés mêmes entretenaient une force de volonté et une puissance d'initiative qui
s'en vont de plus en plus, depuis qu'on a cru régler le monde en n'y laissant de place que pour la faiblesse et la médiocrité.
Une horrible expérience de la méchanceté humaine ouvrit la vie de M. Etienne Qtiatremère, et ne contribua pas peu sans doute à lui inspirer cette humeur sombre et mélancolique qui a si souvent attristé ses plus fidèles amis. Au milieu des misères des premières années de la Révolution, son père commit la généreuse imprudence de répandre des aumônes abondantes, qui lui firent supposer des richesses supérieures à celles qu'il avait. Traduit au tribunal révolutionnaire, il fut condamné le 21 juin 179â pour incivisme et fanatisme. Les malheureux dont il était le soutien habituel étaient présents à l'audience, et, dans ce sanglant prétoire ou la voix de la nature était si rarement entendue, il se fit un mouvement quand l'arrêt fut prononcé. Le président se leva et déclara que Quatremère, n'ayant eu en vue que son Dieu et nullement les sans-culottes, .méritait la mort « pour avoir humilié le peuple par sesliienfaits. ))
On conçoit quel refoulement cette exécrable dérision dut produire dans l'âme d'un enfant de douze ans. La largeur de l'esprit et l'indépendance de la libre pensée sont presque toujours le fruit d'une
expérience heureuse de la vie : l'homme qui n'a rencontré autour de soi que bonté et droiture admet volontiers d'énormes diversités dans la manière de <;roire au vrai et de réaliser le bien ; mais il ne faut pas demander la modération à celui qui a souffert, ni la tolérance pour les idées à celui qui à vu les idées servir de prétexte à la spoliation et à l'assassinat, M. Quatremère ne connut point cette pacifique disposition d'esprit, qui est non pas l'indifférence, mais l'optimisme d'une belle âme supposant chez les autres la sérénité et l'absence de passions qu'elle sent en elle. Ni la philosophie ni les habitudes de l'homme du monde ne tempérant sa roideur, il aima mieux renoncer à la part de légitime influence qu'il eût pu exercer que de faire aucun sacrifice au commerce des hommes*. De bonne heure, il se plongea dans l'étude et ne voulut pas en être distrait. Toute sa vie il vécut seul, presque sans autres amis que ses livres, les seuls qui ne pussent jamais le contredire. Les grands travaux qu'il a publiés n'étaient pas euxmêmes le but principal qu'il se proposait, et ses écrits sont toujours restés, pour le nombre et l'iipportance, au-dessous de son érudition. Jl aimait ;3a science jusqu'à en être jaloux ; il voulait qu'on y crût sur sa parole et semblait regretter que le public en profitât.
Les langues orientales furent le champ principal de sa curiosité, mais il ne les prit point comme une spécialité exclusive : toute autre étude l'eût autant cjbarmé, et, s'il préféra celle-ci, c'est probablement parce qu'il la trouva plus rare et plus difficile. 11 n'y avait livre qu'il ne lût. Son admirable bibliothèque de cinquante mille volumes n'était point, comme cela arrive si souvent, un instrument oisif entre les mains d'un maître qui ne lit pas; c'était l'image fidèle de son savoir universel. De toutes ses œuvres, c'est celle qu'il a le plus aimée, et une de ses préoccupations habituelles était la beauté du catalogue qui en serait dressé après sa mort.
Cette manière de prendre l'étude comme une jouissance personnelle, bien plus que comme un moyen d'enrichir la science de résultats nouveaux, explique les côtés éminents et les parties faibles de la carrière de M. Etienne Quatremère. Peu de savants peuvent lui être comparés pour l'étendue et la sûreté des connaissances; on sent que ce qu'il donne au public est le fruit d'un vaste travail dont la plus grande partie reste inconnue : nul souci de se montrer; aucun de ces artifices, bien vite découverts par un œil exercé, au moyen desquels l'érudition novice essaye de faire illusion. Tous les travaux de M. Quatremère^ quand il n'y mêle point de jugement propre,
peuvent être pris comme des sources premières et maniés avec une entière sécurité. Mais on ne saurait nier que, sous le rapport de la critique, ils ne laissent beaucoup à désirer. Ce n'est jamais impunément qu'on manque d'esprit philosophique, même dans les travaux qui semblent en exiger le moins. Faute de direction générale, M. Quatremère, avec d'incomparables ressources et une puissance de travail qui ne fut jamais surpassée, n'a point ouvert de voie vraiment féconde. L'unité d'une carrière intellectuelle résulte toujours d'une grande idée extérieure, impersonnelle, objective, comme on dit en Allemagne, qui entraîne l'homme, le domine, fait sa vie sans lui et malgré lui. L'activité, si noble d'ailleurs, de M. Quatremère fut gouvernée par de tout autres vues. L'intérêt abstrait de la science le touchant moins que sa propre curiosité, il se laissa conduire par son travail plutôt qu'il ne le dirigea. On ne saisit pas le principe qui relie ses ouvrages les uns aux autres. Ce n'est point une critique que je fais ici; je constate seulement la diversité des dons que la nature sait partager entre les esprits excellents. M. Quatremère a laissé dans le champ des études historiques et philologiques une trace durable, quoi- ^ qu'il n'ait jamais bien nettement compris, je crois, la portée et l'objet de ces études. Il ne se douta pas
du lien qui rattache toute recherche sérieuse au problème vital de Têtre pensant ; il n'aperçut pas le but supérieur de Térudition, qui est de construire pierre à pierre la science historique de Tesprit humain, c'est-à-dire la moitié de la philosophie. Jl ne vit pas tout cela, et peut-être, s'il l'eût vu, eût-il moins bien mérité de la cause qu'il servait sans le savoir. Il fut comme un ouvrier laborieux, rendant d'immenses services à la construction d'un édifice, dont le plan, la destination et les proportions ne lui apparurent jamais.
Ce fut en 1808 que M. Etienne Quatremère débuta dans la carrière savante par un écrit qui doit compter au nombre des meilleurs qu'il ait produits, ses Re^ <;herches sur la langue et la littérature de VEgypte. M. Quatremère y établit d'une manière absolument démonstrative un résultat entrevu avant lui par Jablonski, à savoir que la langue de l'ancienne Egypte doit être cherchée dans le copte. Ce fut le point de départ des recherches qui peu après furent entreprises pour résoudre l'énigme de l'écriture hiéroglyphique. Mais M. Quatremère s'arrêta après ce premier pas, et n'entra pas dans la voie nouvelle. Il nia même la possibilité d'aller plus loin, et ne crut jamais aux découvertes de GhampoUion. Il poussait à l'excès la réserve quand il s'agissait de recherches aux-
quelles il n'avait point eu de part. Quelquefois cette réserve était légitime, et on ne peut que le louer 4' avoir pris les plus grandes précautions contre les méthodes peu sévères ; mais on ne saurait nier que souvent aussi il n'ait trop cédé à certaines préventions. Ainsi, il n'admit jamais ce qu'on appelle la philologie comparée, cette .grande méthode créée par Frédéric Schlegel, Bopp, Burnouf, et de la valeur de laquelle il n'est plus permis de douter. Il envisageait les langues isolément, croyait qu'elles se ressemblent à peu près également et qu'elles diffèrent à peu près également les unes des autres, sans distinction de familles. Il repoussait jusqu'à l'unité de la famille indo-européenne, et il disait que l'usage du sanscrit pour expliquer les origines grecques, latines, etc.,. passerait, comme avait passé la mode de tout expliquer par l'hébreu.
Les études sémitiques furent l'objet habituel des travaux de M. Quatremère : il les parcourut dans les 5eDs les plus divers, et toujours avec un savoir consommé. L'enseignement de l'hébreu, qui est la clef de toutes les recherches sur le monde sémitique, fut durant quarante ans au Collège de France confié à ses soins. On «e peut pas dire que, dans cet ordre de recherches, M. Quatremère ait rendu à la science de signalés services. Il ne suivit guère les immenses
172 ETIENNE QUATRRMÈRE.
travaux qui, depuis un demi-siècle, se sont accumulés en Allemagne, et ont fait de la philologie hébraïque le modèle de toutes les philologies. 11 n'observa peut-être point assez délicatement la nuance essentielle qui doit distinguer la chaire de « littérature hébraïque, chaldaïque et syriaque » au Collège de France, d'une chaire « d'Écriture sainte » dans une faculté de théologie. M. Quatremère voulut être théologien, et théologien raisonnable : il ne satisfit personne. M. Quatremère se rapprochait parfois de l'école qu'on appelle en exégèse l'école rationaliste y dont la tendance est de trouver aux faits donnés pour surnaturels des explications historiques. Il ne rejetait pas les miracles, mais il en voulait le moins possible ; quand il en rencontrait « d'une exécution difficile », selon sa naïve expression, il cherchait à les atténuer ou à les expliquer par des procédés naturels- et par des malentendus. Cela l'entraînait dans bien des subtilités peu profitables à la philologie. Il distinguait, par exemple, les miracles qui supposent seulement une violence faite aux lois de la surface de notre planète ' des miracles qui supposent un arrêt du système solaire tout entier, comme le miracle de Josué. Bien que la puissance divine soit très-grande, il croyait la soulager en la dispensant d'un tel effort. Il
ETIENNE QHATREMÈRE. 173
n'admettait pas que ni le soleil ni la terre se fussent arrêtés à la voix de Josué ; il pensait que le nuage chargé de pierres, passant devant le soleil, l'obscurcit momentanément. Le nuage s'étant déchargé sur les Chananéens, le soleil reparut, et, comme dans la chaleur du coinbat on ne mesure pas bien le temps, les compagnons de Josué crurent qu'une prolongation du jour avait eu lieu en leur faveur*. Un nuage chargé de cailloux lui paraissait un prodige beaucoup moins inadmissible qu'une suspension des mouvements du ciel. Dans un cours où la littérature hébraïque aurait été prise comme l'est dans un cours de sanscrit la littérature indienne, dans un cours de chinois la littérature chinoise, je veux dire comme un instrument pour l'étude des origines d'une fraction de l'humanité, de pareilles questions n'auraient pas dû se poser.
Les études phéniciennes, qui ne sont qu'une application des études hébraïques, occupèrent beaucoup M. Quatremère, et furent pour lui l'occasion de travaux importants. Ce n'est pas que ses interprétations aient été d'ordinaire les mieux inspirées; en tout ce qui demandait un certain bonheur de divi-
t. Voir les Observations sur un passage du livre de Josué, publiées dans le Journal des Savants (août 1856).
474 ETIENNE QUÂTRËHÈRE.
nation, un instinct particulier de rectitude, de simplicité et de justesse, M. Quatremère ne jouissait pas de tous ses avantages. Cependant sa riche mémoire lui suggéra quelques rapprochements ingénieux. C'est à lui qu'appartient la découverte de la forme exacte du pronom relatif en phénicien, qui jusque-là avait été méconnue. Cette découverte, faite sur des textes fort courts et peu significatifs, a été confirmée par le déchiffrement des grandes inscriptions plus récemment trouvées à Marseille et à Saïda, et qui ont livré à la science les premiers textes de quelque étendue écrits en langue phénicienne.
Dans le champ des études araméennes, M. Quatremère a marqué sa trace par un ouvrage trèsimportant, et qui, à l'époque où il parut, fut, peut-être sans que l'auteur s'en doutât, un trait de lumière jeté sur les antiquités sémitiques ; je veux parler de son Mémoire sur les Nabatéens. M. Quatremère aperçut le premier l'intérêt d'un livre singulier qui est parvenu jusqu'à nous dans une traduction arabe sous le titre $ Agriculture nabatéenne. Il en tira de précieux renseignements, autour desquels il groupa, avec l'érudition qui n'appartenait qu'à lui, toutes les données que l'Orient et l'antiquité classique nous ont laissées sur le même sujet. Ces re-
cherches ont été depuis reprises par M. Ghwolson, de Saint-Pétersbourg; celui-ci a énormément enchéri sur les opinions de M. Quatremère qui pouvaient paraître les plus exagérées. Selon notre savant compatriote, nous aurions dans Y Agriculture nabatéenne un ouvrage d'agronomie composé à Babylone à Tépoque de Nabuchodonosor. Selon M. Ghwolson, ce serait à plusieurs milliers d'années avant Jésus-Christ que ce livre singulier nou» ferait renionter. Il faut attendre, pour se prononcer d'une manière assurée, que le texte arabe complet des ouvrages nabatéens ait été publié. Mais les extraits qu'en a donnés M. Ghwolson soulèvent les doutes les plus graves*. 11 est bien probable que toute cette littérature nabatéo-arabe est un produit apocryphe des écoles babyloniennes du v* ou du VI* siècle de notre ère. Mais, comme telle, elle a encore beaucoup d'intérêt ; car il s'y trouve de précieuses données sur l'ancienne civilisation de la Chaldée. Le Mémoire sur les Nabatéens conserve de même son prix, bien que les conclusions en soient fort ébranlées. Le manque de critique ne pouvaft permettre à M. Quatremère de traiter avec un plein
1. Voir Mém, de VAcad. des inscv* et belles-lettres, t. XXIV, i'* partie, p. 139 et suiy.; Zeitschrift der deutschen morgenlOndischen Gesellschaft, 1861, p. 1 et sui?.
i76 ETIENNE QUATREMÈRE.
succès ces difTiciles questions de haute antiquité. Dans ses Mémoires sur la topographie de Babylone et sur Darius le Mède, le môme défaut se fait sentir.
C'est surtout à l'histoire, à la géographie et à la littérature du monHe musulman que M. Quatremère consacra d'immenses labeurs. Ses Mémoires géographiques et historiques sur V Egypte ; son Histoire des Sultans mamelouksy traduite de l'arabe de Makrizi; son Histoire des Mongols de la Perse^ traduite du persan de Raschid-eldin ; son édition du texte arabe des Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, l'un des monuments les plus curieux de la littérature arabe ; ses nombreux Mémoires insérés dans le Journal asiatique sont des trésors de matériaux du meilleur aloi. Les imperfections qu'on peut reprocher à la critique de M. Quatremère, quand il traite des époques reculées, ne se montrent point ici. M. Quatremère n'avait nullement le sentiment des choses primitives ; il manquait de cette souplesse qui fait deviner ou sentir des états intellectuels fort différents de celui où nous vivons. Mais, lorsqu'il s'agissait de l'histoire des époques moyennes ou modernes, histoire qui exige bien moins d'efforts d'interprétation et où la solidité de l'érudition suffit, il était sans égal. L'aridité et, il est permis de le dire, l'importance secon-
daire de ces époques de l'histoire de l'Orient ne le rebutaient pas. Les études orientales offrent un intérêt de premier ordre, égal et, selon moi, supérieur à celui des littératures classiques, quand elles s'appliquent à l'antiquité, c'est-à-dire à l'époque où l'Orient fut le théâtre de révolutions dont nous avons recueilli l'héritage. L'histoire de l'Inde védique, des Hébreux, de l'Assyrie, de la Perse ancienne, c'est notre histoire à tous, puisque notre civilisation plonge par ses racines dans le sol même où les Védas, la Bible, le Zend-Avesta nous transportent, et que nous subissons encore aujourd'hui le contre-coup de ce qui se passa il y a des milliers d'années dans l'Asie primitive, à Ninive, à Babylone, à Suse, dans le pays de Chanaan. On n'en peut dire autant des littératures modernes de l'Orient. Elles sont aussi d'un très-grand intérêt, puis8[ue rien n'est à négliger dans l'ensemble des choses, et que, d'ailleurs, les destinées des familles les moins favoriséeev de l'espèce humaine touchent par une foule de points au développement général de la civilisation ; mais enfin une distinction doit être faite entre le grand ' courant, qui entraîne d'une même teneur l'humanité vers un but inconnu, et les courants latéraux du fleuve, qui souvent semblent contrarier le cours principal. L'horrible abaissement de la mo-
ralité et de F intelligence dans les pays ipusulmans, surtout à partir de la seconde moitié du moyen âge, m'a toujours dégoûté, et j'admire la conscience des philologues qui consacrent à ce monde dégradé les mêmes soins qu'aux nobles restes du génie de la €rëce, de TlBde antique, de la Judée. Mais les plus tristes pages de l'histoire demandent aussi des interprètes, et dans le travail scientifique il faut savoir gré à ceux qui prennent pour eux la plus mauvaise ^part.
Il me reste enfin à rappeler les travaux de M.Étienne Quatremère qui auraient dû faire sa gloire principale, et qui, par suite de regrettables circonstances, ont été perdus pour le public savant, je veux dire ses travaux lexicographiques. La vraie vocation de M. Quatremère était de ce côté. Son immense lecture, sa ménM)ire qui tenait du prodige, son exactitude scrupuleuse sur les détails lui assuraient le premier rang dans un ordre de travaux où les qualités qui lui manquaient sont le moins exigées. Trèsjeune, il se mita recueillir d'immenses matériaux pour un dictionnaire arabe, qui, s'il eût été achevé, eût fait oublier sans peine tous ceux que l'on possède. Le meilleur juge en cette matière, son maître, Silvestre de Sacy, aimait à dire qu'Etienne Quatremère était le seul homme capable de composer un dic-
ETIENNE QUATREMÈRE. il'}
tiônnâire arabe. Il est certain que, si en grammaire Siivestre de Sacy n'a point été égalé, M. Quatremère n'eût point été de longtemps surpassé en lexicographie. On peut énoncer sur ce point des conjectures, quoique les travaux dont nous parlons soient restés inédits. M. Quatremère, pour utiliser des notes qu'il désespérait de réunir en un corps d'ouvrage, avait pris l'habitude de les placer à tout propos au bas des pages de ses différents écrits. Elles y forment un encombrement assez incommode, et il «st à craindre que la science ne tire jamais qu'un médiocre avantage des articles de dictionnaire ainsi dispersés; mais on est surprfs de l'immense dépouillement de textes auxquels l'auteur s'était livré. M. Quatremère recueillit également beaucoup de notes en vue d'un dictionnaire copte, d'un dictionnaire syriaque, d'un dictionnaire turc oriental, et je <îrois même de dictionnaires persans et arméniens.
Il est permis de supposer que tes services rendus par le docte orientaliste dans ces diverses branches d'étude eussent été fort inégaux. En syriaque, par -exemple, je pense qu'on se consolera de n'avoir pas ie travail de M. Quatremère quand on possédera complet le beau lexique de M. Bernstein, dont le premier fascicule a paru et donne la plus haute idée
de l'ouvrage*. Ce n'en est pas moins une chose déplorable que ce vaste amas de travaux soit resté et soit probablement destiné à rester toujours inutile-. Il faut dire, pour justifier la France et le public savant d'une indifférence coupable, que le goût personnel qui portait le laborieux auteur plutôt à recueillir des notes qu'à achever des ouvrages eut autant de part que les circonstances dans ce fâcheux abandon. «
Au Journal des Savants^ M. Quatremère représentait depuis vingt ans l'érudition orientale. Sa critique, rarement bienveillante et parfois empreinte d'une regrettable partialité, avait du moins l'avantage d'être sérieuse et approfondie. Il ne tint pas à lui que ce grand recueil ne continuât d'être ce qu'il était du temps de Daunou et de Silvestre de Sacy, l'écho fidèle et complet de la littérature savante de l'Europe. 11 y maintint la grande manière des recensions spéciales et détaillées, qui disparaît de jour en jour, et qui pourtant est indispensable au progrès des recherches de première main. L'abnégation nécessaire à ce genre de critique devient rare, et
\. M. Bernstein est mort depuis. J'ignore si l'on doit continuer riinpression de son ouvrage.
2. La bibliothèque royale de Munich en a fait l'acquisition. J'appronds avec joie qu'il est question d'en tirer parti.
peut seulement trouver ça place dans un recueil qui n'a point à tenir compte d'intérêts particuliers ni des exigences du public.
Les qualités de M. Quatremère ne le prédestinaient pas à faire école. Il continua son œuvre sans se soucier des autres ni encourager le progrès des études auxquelles il s'était voué. On pourrait croire que, dans ces froides recherches, la solitude devrait être un avantage ; il semble qu'un érudit détaché de tout ce» qui retire l'homme de la sphère des abstractions soit mieux placé pour voir le vrai sans nuage et pour tout embrasser. Il n'en est point ainsi : quand on n'a pas de devoirs envers les autres, on s'en croit souvent de trop grands envers soi-même, et les inconvénients de la bonté sont presque toujours moindres que ceux de la personnalité renfermée en elle-même et jalouse de son repos.
Peu sympathique au premier coup d'œil, M. Quatremère attachait à la longue par l'originalité de son caractère et par le tour arrêté de ses idées. Il représentait avec une énergie qui se perd de jour en jour l'ancien esprit de la bourgeoisie parisienne, ses traditions de sérieux, de culture libérale et d'honorable indépendance. Le « règlement » en toute chose était sa loi suprême : il le défendait avec acharnement dans les corps dont il faisait partie. Gardien
îïïi ETIENNE QUATREHÈRE.
TÎgilant des droits et de la dignité de ces corps, il en était venu (tel est le siècle où nous sommes) à paraître séditieux à force d'être conservateur. Malgré ses côtés étroits, et, si l'on veut, ses ridicules, ce 'vieil esprit avait d'excellentes parties que notre société, affaiblie pour les grandes choses, doit certes regretter. On vivait pour l'estime de quelques personnes, et, afin de l'obtenir, on recherchait en tout le solide et rbonnète. €omme on s'estimait beaucoup, soi et les siens, on consentait très-difficilement à estimer les autres ; cela rendait souvent les caractères aigres et difficiles, mais cela donnait de la fierté et de la tenue. On était attaché à ses idées; on avait une raison en dehors de son intérêt pour être de telle ou telle opinion. En religion, on devenait facilement sectaire, -afin de pouvoir regarder la vérité comme sa propriété ou comme un privilège qu'on partageait avec un petit nombre; mais du moins la foi pénétrait la vie, et on se Tassimilait comme quelque chose de personnel. L'abdication religieuse dont nous sommes les témoins, le laïque ne s'occupant plus de théologie et croyant sans se soucier de ce qu'il doit croire, eût paru à ces austères chrétiens une monstruosité.
M. Quatremère, sous ce rapport, comme sous tant d'autres, n'était pas de notre âge. Janséniste et
gallican, il portait dans sa piété une gravité triste et respectueuse qui n'excluait pas le libre jugement. Les innovations religieuses le révoltaient : il n'accepta point le bréviaire romain, devenu si fort à la mode dans ces dernières années; il y trouvait des fables, des anachronismes, et préférait beaucoup le bréviaire de Paris, composé tout entier avec des paroles de l'Écriture et des Pères. Les nouveaux dogmes, les nouveaux saints et les nouveaux miracles le trouvaient aussi fort sévère ; à l'époque où fut introduit dans le diocèse d'Amiens le culte de sainte ïhéodosie, il composa un savant Mémoire pour établir que les procédés par lesquels on avait créé la légende de cette sainte avec une inscription de quelques mots étaient contraires à toutes les règles de la saine critique. Cette fermeté nous paraît surannée ; croyants et sceptiques, nous sommes devenus bien plus dociles. Il faudrait s'en réjouir, si l'on pouvait croire que cela vient de plus de largeur et d'élévation d'esprit; mais, si cela vient de l'affaiblissement des caractères, de la fatigue et de la paresse, si les habitudes que nous envisageons comme des travers sont la condition de l'application mâle' aux choses désintéressées, il faut regretter la solide pesanteur que la discipline des deux derniers siècles avait donnée aux esprits. Le .jaaséniste acariâtre,u
chagrin, disant son bréviaire, pouvait être fermé à bien des idées et hostile à plus d'un progrès légitime ; mais il était, du moins pour les parties austères du travail de la pensée, un auxiliaire utile, et il rendait un immense service au développement sérieux deTesprit en faisant digue à l'envahissement du monde par l'immoralité, le charlatanisme et la légèreté.
{Journal des Débats, 10 décembre 1862.)
Toutes les personnes qui aiment la science d'une manière désintéressée sont en ce moment préoccupées d'une question fort grave. La chaire de sanscrit au Collège de France est vacante depuis la mort d'Eugène Burnouf, arrivée en 1852. Il y a quelques semaines, M. le ministre de l'instruction publique nvita, selon le règlement, MM, les professeurs du Collège de France à lui désigner les deux personnes les plus capables de remplir cette chaire , qui est d'une importance particulière dans l'état actuel des études philologiques. Les professeurs, réunis le dimanche^ suivant, ne purent s'empêcher de remarquer l'absence parmi les candidats de celui que l'opinion de toute l'Europe savante désigne comme le successeur d'Eugène Burnouf; je veux parler de M. Adolphe Régnier. La cause de cette
i8ri LA CHAIRE DE SANSCRIT
abstention était bien connue. Par un moiîf tout personnel, étranger à la politique, par suite d'une relation si intime qu'on peut presque rassimiler à un lien de famille, M. Adolphe Régnier ne croit pas pouvoir prêter le serment exigé par la loi pour les fonctions publiques. Pensant qu'on l'accuserait de présomption s'il avouait le désir d'une exception au droit commun, trop ennemi d'ailleurs des vaines démonstrations pour rechercher des suffrages avec l'intention de n'en pas profiter, M. Régnier avait pris le seul parti qui convînt à la modération de son caractère, il s'était interdit de se porter comme candidat à la chaire pour laquelle les présentations étaient demandées.
L'assemblée des professeurs du Collège de France, en présence de cette situation difficile, ne consulta que rintérêt des grandes études dont le dépôt lui est confié. Due lettre de candidature, en- pareille circonstance, ne pouvait être considérée comme nécessaire. En effet, la nouvelle de la convocation des professeurs du Collège de France avait été insérée au Moniteur quatre jours avant le terme fixé par M. le ministre pour la réunion. Tel candidat habitant une province écartée n'aurait pas eu le temps d'écrire pour faire connaître ses intentions. Le Collège^ d'un autre côté, devait-il entrer dans des considéra-
tions de politique et d'administration étrangères à la science ? MM. les professeurs ne le pensèrent pas ; ils crurent que dans ces sortes de convocations une seule question leur est posée : « Quel est le sujet le plus digne ? » Ils présentèrent en première ligne M, Adolphe Régnier. Quelques jours après, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, également consultée d'après les règlements, présenta le même candidat.
Voilà, ce nous semble, une des questions qui mettent le mieux en lumière les vrais rapports de l'État avec les choses de l'esprit. Il est indubitable que l'administration de l'instruction publique serait dans son droit en ne nommant pas M. Régnier. Le pouvoir n'est jamais tenu d'octroyer une dispense aux lois existantes. D'un autre côté, le ministre, en ne choisissant pas le candidat qui lui est présenté en première ligne par les deux corps savants, sortirait de l'usage (un seul exemple d'une telle nomination peut être cité, exemple emprunté aux plus tristes souvenirs de la Restauration); il ne sortirait pas du règlement. Si donc il est décidé que la dispense du serment, qui a été accordée à M. Arago et offerte spontanément à M. Cauchy, ne doit pas être offerte à M. Adolphe Régnier, les amis de la science devront se borner à regretter le dommage causé aux bonnes études par
les circonstances politiques, si embarrassées, que traverse notre siècle.
Mais l'administration de l'instruction publique, dans les attributions de laquelle le Collège de France est resté, veut sans doute le plus grand bien de l'enseignement et le libre développement de tout ce qui peut faire honneur au pays. A ce point de vue, nous ne croyons pas qu'un gouvernement pût faire un acte plus honorable et plus libéral qu'en invitant M. Adolphe Régnier à monter dans la chaire dont les deux corps les plus compétents du monde le croient digne, et à laquelle un scrupule de délicatesse l'empêche d'aspirer. La loi du serment n'est pas une loi comme une autre. Sans examiner si le chef de l'État a la faculté de dispenser de la loi, il peut être de sa générosité et de son goût éclairé pour les lettres de laisser tomber un droit que la loi lui confère, s'il voit dans cette renonciation un avantage pour l'esprit public. L'empereur, qui s'est déjà honoré en laissant M. Arago et M. Cauchy à leur haut enseignement, ne recueillerait sans doute de ce nouvel acte que d' unanimes approbations. Dans nos temps si troublés, les intérêts les plus graves de la société sont compromis si l'on n'admet pas la neutralité des grandes choses éternelles qui sont supérieures aux révolutions, aux divisions passagères, aux partis : neutralité de la
science, neutralité des travaux de l'esprit, neutralité de tout ce qui contribue à Tamélioration de Tespèce humaine et au progrès de la civilisation; j'ajouterai neutralité de la religion, pour celles des communions religieuses qui ne réclament pas au profit de leurs ' dogmes la protection de l'État. Si, par nos dissensions, une moitié de la France est tour à tour frappée d'incapacité pour les grands services de la patrie, qui ne voit l'infaillible abaissement qui en résultera dans tout ce qui demande de la continuité? L'enseignement du sanscrit est la maîtresse partie de notre haut enseignement philologiqne. « La chaire de sanscrit, annulée en France pour une génération comme elle l'est déjà en Angleterre, c'est un coup trop fort pour nos études*, » m'écrivait hier même un des plus illustres indianistes de l'Europe. La chaire de Wilson, en effet, par toute sorte de considérations mesquines, a . été comme supprimée à Oxford. Espérons qu'une noble pensée nous rendra la chaire d'Eugène Burnouf. Cette chaire a vu se
1. Mon correspondant ne savait pas qu'un orientaliste de grand mérite devait être promu à la chaire. S'il eût connu le nom de cet orientaliste, il eût hautement approuvé qu'on appelât au Collège de France pour représenter les études bouddhiques un homme qui a *u rendre à ces études de si grands services. Mais il eût probablement persisté à croire que la chaire de Burnouf devait garder son caractère distinct.
grouper autour d'elle comme élèves presque tous ceux qui sont aujourd'hui des maîtres en Allemagne, en Russie, en Italie, en Angleterre ; serons-nous réduits à aller chercher à l'étranger la science que nous lui avons donnée et les méthodes qu'il tient de nous?
LA GÏÏAIRE D'HÉBREU