DESTITUTION
d'un professeur au collège de FRANCE.
Le 2 juin 1864, parut au Moniteur un rapport adressé à Sa Majesté Terapereur par M. le ministre de rinstruction publique. On y lisait ce qui suit :
II y aurait donc lieu de supprimer à la Sorbonne la chaire de M. Hase, mais de créer, sous le titre de grammaire et de philologie comparées , une chaire nouvelle au Collège de France.
. La dotation de cette chaire n'existant pas au budget, on y appliquerait provisoirement les fonds votés pour la chaire des langues hébraïque, chaldaïque et syriaque.
Depuis plus de deux ans, cette chaire n'est point remplie, par des raisons d'ordre public qui subsistent dans toute leur force. Ce provisoire ne peut durer plus longtemps.
Je tiens, sire, à mettre une extrême régularité dans toutes les parties de l'administration que l'empereur m'a conûée. Or, il est contraire aux intérêts du service, à la bonne gestion des deniers publics, autant qu'à la dignité même du savant distingué qui est forcé de subir cette anomalie, qu'un traitement soit touché sans que la fonction soit remplie.
IG
Ne pouvant faire remonter M. Renan dans la chaire où il n'a paru qu'une fois, je crois qu'il convient de faire loyalement cesser une situation anomale et d'appeler M. Renan à d'autres fonctions.
C'est de la Bibliothèque Impériale qu'il est sorti pour entrer au Collège de France, et il en a emporté lo titre de bibliothécaire honoraire; je prie Votre Majesté de vouloir bien l'y ramener en lui confiant la place de conservateur sous-directeur adjoint au département des manuscrits, où son érudition spéciale lui permettra de rendre au public de réels services.
Suivaient des décrets conformes.
Le jour même, j'écrivis à M. le ministre de l'instruction publique la lettre suivante :
Sèvres, le 2 juin 1864.
Monsieur le mcnistre,
J'ai appris ce matin, par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser et par le Moniteur, que Sa Majesté l'empereur, par un décret signé d'hier, avait daigné me nommer conservateur sous-directeur adjoint au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale. Aux termes des règlements actuels, toute fonction à la Bibliothèque impériale est incompatible avec un enseignement. Accepter la fonction à laquelle Sa Majesté l'empereur a bien voulu me nommer serait donc donner ma démission de la chaire que j'occupe au Collège de France.
J'ai déjà eu plusieurs fois l'honneur d'exposer à Votre Excellence les motifs pour lesquels il m'est impossible de donner d'une façon directe ou indirecte cette démission. J'ai été porté
à la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque par le suffrage de MM. les professeurs au Collège de France et de mes «orffrèTOS deTAcadémie des inscriptions et belles-lettres. Cette chaire, d'ailleurs, n'est pas pour moi la première fonction venue. Je l'ai voulue pour elle-même, et non pour le traitement qui y est attaché. Les langues hébraïque et araméenne sont ma spécialité scientifique. J'attachais beaucoup d'importance à un tel enseignement, la faiblesse des études critiques en France tenant en grande partie, selon moi, à la nullité dont les anciennes études •sémitiques sont depuis longtemps frappées parmi nous. Relever ces études* dans nos grandes écoles a toujours été ce que j'ai considéré comme ma tâche scientifique et comme une partie de mes devoirs moraux.
Quels que soient les excellents souvenirs que j'aie gardés du département des manuscrits à la Bibliothèque impériale, je n'accepte donc pas la fonction que Sa Majesté l'empereur a daigna me conférer hier. La chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France n'est pas supprimée ; je ne sui& pas destitué ; seulement, le traitement de ladite chaire est affectéprovisoirement à un autre usage. Ce traitement, monsieur le ministre, j'avais continué de le toucher, sans que ma « dignité », dont je suis bon juge, en souffrît, d'abord parce qu'on me laissa espérer, lors de l'arrêté de suspension, une prompte réouverture; en second lieu, parce que renoncer à ce traitement eût été reconnaître un état de choses contre lequel j'ai protesté en toute circonstance; en troisième lieu, parce qu'en réalité j'ai rempli ma fonction autant qu'il dépendait de moi, et même, selon mon opinion, de la manière la plus fructueuse. Dès qu'il me fut prouvé, en effet, que la réouverture de mon cours pouvait encore être fort éloignée, j'ai fait chez moi, au petit nombre d'orientalistes et de philologues que mes leçons devaient intéresser, le cours que j'aurais fait dans la « salle des Langues » au Collège de France. Ces sortes d'enseignement (je l'ai tou-
jours dit^ ) sont uniquement destinées à dix ou douze personnes déjà préparées, et vouées aux travaux scientifiques. Aux époques les plus florissajites du Collège de France, les maîtres les plus célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglementaires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut pas que les étroites idées administratives de notre temps se transportent d'une façon trop absolue dans l'ordre des choses de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins ponctuejle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un savant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas gagner la faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le mi- •nistre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, et selon un illustre exemple : Pecunia tica tecum sit.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque à telle fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je tiens de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères à Tlnstitut. Sans traitement, je continuerai à remplir les devoirs que ce titre m'impose, c'està-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études dont la tradition m'a été confiée. ^
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance delà haute estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
E. Renan.
i. Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi, 8, 9, 30.
Le 5 juin, parut au Journal des Débats l'article suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un , peu vif, excusé par l'agacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collaborateur nous paraît avoir été guidé en cotte circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre collaborateur nous paraît donc, dans celte circonstance, avoir été conséquente ;^en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par M. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait continué jusqu'ici à toucher. M. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de principe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reconnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Mais M. Renan a sans cesse réclamé contre
la suspension de son cours. Il a toujours dit qu'il était prêt à remonter dans sa chaire quand on lèverait l'arrêté qui Ten écartait. Enfin, par une pensée pleine de sagesse, il a donné -chez lui deux fois par semaine les leçons qu'il lui eût été plus •agréable et plus commode de donner au Collège de France. Dans un tel état de choses, M. Renan avait parfaitement raison (le maintenir ses droits et de ne pas aggraver de gaieté de cœur la situation qu'on lui avait faite.
Les motifs d'ordre public qui ont empêché la réouverture du cours de M, Renan étaient-ils aussi graves qu'on l'a supposé? Nous ne le croyons pas. La première et la seule leçon qu'ait faite M; Renan fut accueillie par la jeunesse avec un enthousiasme dont on n'a pas perdu le souvenir. Comme nous croyons les démonstrations publiques contraires au véritable esprit de liberté, nous ne désirerions nullement voir renaître les manifestations bruyantes qui, ce jour-là, accompagnèrent le professeur jusqu'à sa demeure. Mais M. Renan, dans sa première leçon, tant applaudie, déclara à plusieurs reprises que le cours qu'il ^vait à faire était un cours technique destiné à un petit nombre d'auditeurs. C'est un usage que les professeurs réceipment nommés débutent par une première leçon de généralités, laquelle se fait d'ordinaire dans un amphithéâtre plus vaste que celui qui sert aux leçons spéciales. M. Renan suivit cet usage. A la fin de son discours d'ouverture, il prit congé en quelque sorte de son nombreux auditoire, et déclara qu'à la prochaine leçon il commencerait l'exposition de la grammaire hébraïque. La salle où se font ces sortes de cours peut contenir vingt ou trente personnes, et jamais elle n'est remplie. Admettons que, • vu l'intérêt spécial du cours, et par suite de la curiosité un peu excitée du public, la salle eût été comble les premiers jours; en vérité, l'ordre public court-il de grands dangers parce qu'on se presse un peu dans une salle de quelques mètres <;arrés? Les mesures les plus simples, et qui n'eussent pas
«xigé la présence d'un seul sergent de ville, auraient sufû pour empêcher tout inconvénient.
Nous regrettons donc qu'au lieu de préférer cette solution, si conforme aux vrais principes de la liberté scientifique, on Tait, au contraire, ajournée. Mais, puisque M. Renan se déclare peu atteint par la mesure qui lui enlève son traitement, et qu'il garde le titre auquel il tient si fort, les droits essentiels de la science sont sains et saufs. M. Renan insiste avec raison sur une circonstance capitale qu'on a souvent feint d'ignorer. Il a :été nommé à la place qu'il occupe sur la. double présentation de ses collègues et confrères du Collège et de l'Institut. Quand il s'agit de choix faits sur présentation, le rôle de l'adminis- •tration est bien simple. A toutes les objections qu'on soulève contre de tels choix, elle n'a qu'une seule chose à répondre : « J'ai nommé celui qu'on m'a présenté. Prenez-vous-en aux corps qui ont fait la présentation. »
Le 12 juin, parut au Moniteur le décret suivant :
Napoléon, etc.,
Sur la proposition de notre ministre de l'instruction publique;
Vu le décret du 4" juin 1864, par lequel M. Renan, professeur au Collège de France, est relevé de ses fonctions et appelé à la charge de conservateur sous-directeur adjoint du département des manuscrits à la Bibliothèque impériale;
Vu la lettre de M. Renan qui refuse cette fonction et prétend -conserver son premier wnploi ;
Vu le décret du 9 mars \ 852 portant que l'empereur nomme «t révoque les professeurs du Collège de France,
Avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. 4<'^ La nomination de M. Renan à la Bibliothèque impériale est rapportée.
Art. %, M. Renan demeure révoqué de ses fonctions au Collège de France.
Art. 3. Notre ministre de l'instruction publique est chargé de Texécution du présent décret.
Fait au palais de Fonlainebleau; le W juin 1864.
Napoléon.
Le là juin, parut dans le Journal des Débats Tarticle suivant :
Le décret inséré hier au Moniteur a tranché tous les doutes qui pouvaient rester sur la situation de M. Renan. M. Renan est destitué. Nos principes en fait de liberté sont assez connus pour que nous n'ayons pas besoin d'exprimer les regrets que nous cause cette mesure. Pour nous borner aux questions de forme, nous ferons remarquer que le décret de destitutioi\ de M. Renan n'est pas motivé. Les quatre destitutions de professeurs au Collège de France qui ont été prononcées depuis le commencement de ce siècle avaient été précédées d'un exposé de motifs. L'ordonnance royale qui priva M. Tissot de sa chaire n'en avait pas dans sa première rédaction ; M. Lefèvre-Gineau, alors administrateur du Collège de France, refusa de la recevoir en cet état. On la lui rendit avec un exposé qui servit du moins à montrer la faiblesse des raisons sur lesquelles on se fondait, et qui, en 4830, amena l'annulation de l'ordonnance.
Cette omission nous semble fâcheuse. L'obligation de motiver un décret de destitution ne serait écrite nulle part qu'elle serait un devoir pour l'administration. Au degré le plus humble de la fonction, celui que l'État frappe a le droit de savoir pour-
quoi on le frappe. L'administration doit cette garantie à celui qu'elle destitue ; on peut dire qu'elle se la doit à elle-même. Il faut que la responsabilité de pareils act^s soit pleineigent avouée, qu'on voie d'oiH ils viennent", à quelle ligne de conduite ils se rattachent. C'est là une sécurité pour le fonctionnaire; car l'aveu des motifs peut arrêter bien des mesures violentes; on peut fort bien ne pas vouloir faire explicitement ce qu'on fait tacitement et comme une simple mesure administrative. Cette obligation, d'ailleurs, nous semble résulter clairement du décret du 6 mars 1852. L'article 5 de ce décret, énumérant les* peines qui peuvent être portées contre les membres de l'enseignement supérieur, met de ce nombre « la peine de la révocation, laquelle ne peut être prononcée que suc la proposition du ministre de l'instruction publique, par le président de la • République ». Que cette proposition doive être motivée, c'est ce qui nous paraît évident. La révocation est une « peine »; le décret du 9 mars le déclare. Une peine suppose une « faute i>. L'administration ne peut proclamer à la face du public qu'un citoyen a commis un manquement à ses devoirs sans dire quel est ce manquement. Or, le décret inséré au Moniteur le \ 2'juirt n'articule contre M. Renan aucun grief. M. Renan, sans curiosité indiscrète, peut bien désirer savoir quelle est la faute qu'il a commise selon les principes de M. le ministre, quel est le blâme que M. le ministre lui inflige.
Nous persistons aussi à croire* que M. Renan aurait dû jouir
i. M, Laboulaye, dans un article d'une logique péremptoire, publié au Journal des Débats le 10 juin, avait prouvé Tillégalité de ma révocation. Le décret porté le 14 juillet 1863 contenait ce qui suit :
« Considérant qu'il importe d'assurer aux membres du corps enseignant toutes les garanties possibles de justice...
« Art. 1«"^. A partir de ce jour, un comité composé de cinq membres désignés par le conseil impérial de l'instruction publique, et
iÔO DESTITUTION D'UN PROFESSEUR, ETC.
des garanties assurées par le décret du 41 juillet 4863 à tous les membres de l'enseignement supérieur et de l'enseignement secqpdaire. Le considérant du décret du 9 mars 4 85SI met expressément le Collège de France dans le corps enseignant. Si le Collège de France fait exception dans le corps enseignant, ce doit être par plus d'indépendance. S'il a une situation privilégiée, ce n'est pas une raison pour lui refuser le droit commun. Est-il naturel qu'un professeur de sixième ait plus de garanties que le successeur de Burnouf ou de Guvier?
Les motifs pour lesquels M. Renan a été destitué n'étant pas exprimés, nous ne les discuterons pas. Mais nous croyons que tous les libéraux ressentiront vivement le coup porté, dans la personne de notre collaborateur, à l'indépendance de la pensée.
choisis dans son sein, sera appelé à donner son avis motivé toutes les fois qu'il pourra y iivoir lieu à la révocation d'un professeur de renseignement supérieur ou de l'enseignement secondaire qui sera titulaire de son emploi.
« Art. 3. L'inculpé sera admis à présenter sa défense, selon qu'il le jugera préférable, de vive voix ou par écrit, »
Le Collège de France fait partie de l'enseignement supérieur, de l'enseignement secondaire ou de l'enseignement primaire. A moins de soutenir qu'il fait partie de l'enseignement primaire, il faut adrmettre que le décret susdit s'y applique.
(Lettrt aux directeurs de la Revue germanique^.)
Paris, le 15 décembre 1857.
Messieurs,
Votre projet d'une Bévue germanique réalise un des yœiix que j'ai le plus souvent formés. Je n'ai point la prétention de vous suggérer des idées que vous n'ayez déjà eues. Cependant, afin de vous prouver quel intérêt je prends à votre noble dessein, je me permettrai de vous communiquer quelques réflexions sur la place que devra, ce me semble, occuper dans votre recueil la partie des études allemandes dont je me suis plus particulièrement occupé.
1. Cette lettre parut dans le premier numéro de la Revue germam«tte. ^
Votre Bévue doit être un tableau complet des travaux intellectuels en Allemagne. Or, la partie de ces travaux qui mérite le plijs, selon moi, d'attirer l'attention, ce sont les sciences historiques et philologiques. L'Allemagne, jusqu'à ces dernières années, a été égalée par la France dans le domaine des sciences physiques et mathématiques. La philosophie allemande est quelque chose de très-particulier, qui ne peut être comparé à quoi que ce soit et dont le temps seul permettra d'apprécier la valeur. Quant à l'ensemble des productions qu'on appelait autrefois les « ouvrages de l'esprit » et qu'on désigne maintenant du nom de « littérature », l'Allemagne n'a point échappé à là décadence générale dont les œuvres d'imagination sont frappées de nos jours : elle a eu, en ce genre, des hommes de génie ; à l'heure qu'il est, elle possède à peine quelques hommes de talent. La vérita!ble excellence de l'Allemagne est, à mon avis, dans l'interprétation du passé. L'Allemagne a compris l'histoire bien plus comme une science que comme un art. Elle n'a pas de grands historiens dans le sens que nous attachons à ce mot; il faut pour mériter ce nom un talent de composition qu'elle semble dédaigner; mais jamais race ne posséda une plus merveilleuse aptitude pour les recherches d'érudition. La science critique et his-
jrique de l'esprit humain, la philologie, instrument sssaire de cette science, voilà sa création. Certes, le sérieuse et patiente des monuments antiques it avant que FAUemagne s'en fût emparée. & n'en citer qu'un seul exemple, quel admirable Fèpertoire de solide érudition que l'ancien recueil de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ! Mais le service qu'a rendu l'Allemagne, c'est d'avoir élevé à la hauteur d'une science organisée ce qui n'avait été jusque-là qu'un délassement d'amateur, et d'avoir <lonné une valeur philosophique à des études qu'on envisageait comme un simple exercice de curiosité.
L'Allemagne, vous le savez, n'a pas de « Revues » comme nous les entendons. Elle a des journaux spéciaux où chaque science dépose ses découvertes successives. Les Allemands n'écrivent pas; ils cherchent et ils pensent. Le genre de critique difficile et brillant dont la Revue des Deux Mondes a créé le modèle parmi nous ne va pas à la tournure de leur génie, plus soucieux du fond que de la forme. Même différence dans l'enseignement* Les cours faits dans la manière éloquente que MM. Cousin, Villemain, Guizot ont inaugurée en France, n'ont dans les universités allemandes aucun succès. Les enseignements les plus spéciaux, au contraire, y ont des auditeurs.
quand on est sûr d'y recueillir des idées nouvelles ou des faits nouveaux.
C'est donc dans les journaux spéciaux que les rédacteurs d'une Revue germanique devraient, selon moi, chercher les éléments les plus considérables de leur travail. Le Journal de la Société orientale allemande est le plus abondant répertoire pour les travaux relatifs aux antiquités de l'Asie. On ferait une œuvre utile en traduisant le rapport qui paraît dans chaque volume de ce recueil sur les progrès annuels des études orientales. Le journal de M. Haupt pour les antiquités germaniques, le Musée du Rhin pour l'antiquité classique, les Communications de l'institut de Perthes pour la géographie, sont aussi de précieux recueils, où notre insouciance des choses étrangères laisse s'enfouir de véritables trésors. Le Journal pour la philologie comparée de MM. Kuhn et Aufrecht, enfin, est la publication périodique la plus intéressante que je connaisse, par la richesse, la variété, la finesse des découvertes qui y sont consignées. C'est là que s'est fondée la science capitale qui résume le travail * philologique des dernières années, la mythologie comparée. C'est aux fines analyses de M. Kuhn et de ses collaborateurs qu'on doit la démonstration de ce résultat important, que la race indo-européenne n'a eu d'abord qu'un
système de mythes, dont les Yédas nous présentent la forme la plus ancienne, comme elle n*a eu d'abord qu'un seul vocabulaire, qui se trouve épars dans le& rameaux divers de la grande famille depuis l'Islande jusqu'à Ceylan. .
11 est certains hommes dont les livres se présentent avec une sorte de périodicité, et qui sont une école à eux seuls. Ce tour particulier d'esprit qui rend les Allemands impropres à composer des ouvrages, mais qui* en fait d'excellents collecteurs de matériaux, devait amener quelques travailleurs au système, plus commode pour eux que pour le public, de donner «leurs idées au fur et à mesure qu'elles leur viennent. En France, on s'impose de ne livrer son œuvre au public que quand elle -est parfaitement mûrie et achevée ; en Allemagne, on la donne à l'état provisoire, non comme un enseignement doctrinal, mais comme une excitation à penser et comme un ferment pour les esprits. Il résulte de tout cela des livres moins bien faits que les nôtres, mais un mouvement fort supérieur au nôtre. Parmi ceux qui ont cédé à cette tentation, indice au moins d'une très-grande activité, je citerai d'abord M. A. Weber, de l'académie et de l'université de Berlin. Je ne connais pas en Europe de chercheur plus pénétrant et plus fécond. Ses Indische Sludien
paraissant à des intervalles irréguliers et ses autres ouvrages vous donneront toujours le dernier mot du grand ensemble de recherches qui se rattache au sanscrit. M. Ewald et ses Annuaires vous tiendront au courant des études bibliques : consultés avec discernement et avec défiance quand il s'agit de questions de personnes, les ouvrages de ce critique parfois éminent sont d'un prix infini. Pourriez-vous oublier M. de Bunsen, cette infatigable activité, ce zèle pour tout ce qui est noble et grand, et ce vaste atelier de travail scientifique qui se groupe autour de lui * ? Les trois ou quatre volumes que publie par an M. de Bunsen sont un vrai journal, où l'on est sûr de trouver toujours les résultats, sinon les plus démontrés, du moins les plus récents, de la philologie comparée, des études védiques, des études sur FAvesta, des études bibliques, en un mot de tout ce qui est vivant et en progrès dans le champ des études philologiques.
Vous aurez sans doute des correspondants auprès des diverses universités. C'est là qu'il faut prendre comme à sa source le riche développement d'idées qui assure à l'Allemagne, dans l'ordi'e des spécula-
1 . Cet homme excellent est mort depuis que les pages que nous reproduisons ici ont été écrites.
tions rationnelles, une si incontestable supériorité. L'enseignement n'est point en Allemagne, comme il Test dans d'autres pays, une pédagogie étroite et jalouse de la science. Les établissements d'instruction publique y sont aussi des établissements scientifiques, recevant l'impulsion, non d'une administration centrale, d'ordinaire peu au courant des choses intellectuelles, et naturellement indifférente ou hostile à ce qu'elle ne comprend pas, mais de savants et de penseurs, prenant au sérieux les choses de l'esprit. De là un enseignement large, libre, plein d'initiative, représentant à chaque heure l'état de la science ; si bien que le jeune homme qui l'a suivi aperçoit clairement dès ses débuts le point d'où il faut partir et la région qui promet de récompenser par des découvertes les efforts des travailleurs.
Je sais que je vous parle ici d'un idéal quelque peu éclipsé aujourd'hui. Selon moi, Tâge d'or de l'Allemagne, au moins sous le rapport des conditions extérieure^ de la vie intellectuelle, est passé. La réaction des dix dernières années^ a exercé sur ces belles études une influence fatale. L'enseignement de la théologie, autrefois si indépendant et si élevé.
i. Je rappelle que ceci fut écrit à la fia de 1857.
est devenu dans les pays protestants d'Allemagne presque aussi impossible que dans les pays catholiques, Or^ qu'on ne s'y trompe pas, c'est l'enseignement de la théologie qui a été la cause du grand développement qu'ont pris en Allemagne les études philologiques : les fondateurs des études orientales en particulier, les Eichhorn, Les Gesenius, étaient des théologiens. Cette ressource si précieuse pour le travail intellectuel est perdue peut-être sans retour. Les jeunes gens sérieux, qui autrefois trouvaient dans l'enseignement de la théologie ou le ministère pastoral un excellent moyen de mener une vie laborieuse, repoussés par les symboles inacceptables ou étroits qu'on leur impose, se rejettent sur les carrières purement scientifiques, qui sont nécessairement peu nombreuses. Tout cela, se combinant avec le renchérissement de la vie matérielle, qui atteint même les villes d'universités en Allemagne, a pro'duit une misère sur laquelle nous n'insisterions pas, si elle n'avait pour la science les plus fâcheux résultats. En effet, une conséquence de cet état de gêne, ce sont les travaux hâtifs par lesquels une jeunesse intelligente, mais trop nombreuse et trop empressée, cherche à se frayer une route vers les fonctions salariées. Ce n'est jamais impunément qu'où met les découvertes aux enchères. Les travaux
solides sont de tous les temps ; mais les découvertes viennent à leur jour, et il ne faut pas les devancer. Le grand défaut de TAUemagne est cet empressement fiévreux d'annoncer des résultats nouveaux et de dépasser les maîtres, qui produit un déluge de thèses hardies et de paradoxes. Ajoutez à cela les intrigues d'un parti religieux, mettant gour condition à ses faveurs tout autre chose que le mérite scientifique, et vous comprendrez les effets désastreux qu'ont pu produire sur des études aussi délicates que les nôtres quelques années d'un tel régime. Yous aurez le droit d'être sévères pour l'école superficielle, qui voudrait ainsi passer l'éponge sur le travail d'un demi-siècle, et enlever à l'Allemagne sa vraie couronne, celle delà science critique, saine et désintéressée.
Et puisque j'ai commencé à vous communiquer mes réflexions sur des points secondaires de votre plan, auxquels peut-être vous ne penseriez pas, j'oserai vous conseiller de ne pas chercher le développement de f esprit allemand seulement en Allemagne. Je ne sais si je me trompe, mais je crois voir le moment approcher où les Allemands joueront le même rôle. que ces Scots de la première moitié du moyen âge, qu'on trouve partout à l'état de missionnaires de la science et de grammairiens. Déjà presque
tout le travail matériel de la philologie est supporté dans le monde par des Allemands. Ne négligez donc pas d'embrasser dans votre recueil ces nombreuses colonies où, grâce à une puissance d'expansion qui nous étonne, la race germanique porte son activité intellectuelle et son sérieux. Suivez-la dans l'académie de Saint-Pétersbourg, où, malgré des susceptibilités assez naturelles, la science allemande s'est créé une mportante succursale, peu inférieure à l'académie de Berlin, surtout pour les sciences géographiques. Cherchez-la en Angleterre, à Oxford, à Londres, où vous rencontrerez à l'état d'exilés volontaires quelques-uns des meilleurs représentants de la nouvelle école, MM. Max MuUer, Aufrecht, d'autres encore. Ils écrivent en anglais; mais leur science, leur pensée sont allemandes : cela doit vous suffire. La Hollande mérite aussi que vous lui ouvriez votre recueil. L'université de Leyde me paraît depuis quelques années dans une direction excellente : elle possède un grand enseignement historique, à la tête duquel est M. Dozy, et une solide école d'exégèse dirigée par MM. Schoïten et Kuenen. En Suisse, vous trouverez l'université de Zurich et le savoir un peu hasardeux de M. Hitzig. L'Asie et l'Afrique enfin vous oflriront d'admirables missionnaires, tels que les Krapf, les Isenberg, et des voya^
geurs, tels que Barth et Overweg*. Tandis que les missions catholiques, autrefois si fructueuses, ne rendent plus à la science que de médiocres services, à cause du peu d'instruction et de curiosité de la plupart de ceux qui s'y dévouent S les missions allemandes, anglaises, américaines, ont produit d'habiles explorateurs qui ouvrent devant nous des mondes inconnus, et prennent place parmi les fondateurs de la science critique de l'humanité.
N'oubliez pas les juifs allemands : ils sont une partie essentielle et pourtant distincte du mouvement qui doit vous occuper. C'est un monde fort mêlé, mais où se rencontrent encore des Mendelssohn et des Spinosa, et d'où sont sortis de bons auxiliaires du travail scientifique. Par une singulière destinée, la race juive est de nos jours un utile interprète de certaines civilisations de l'Orient qui se sont trouvées, il y a deux ou trois mille ans, en contact avec elle, et dont les études bibliques et talmudiques la rapprochent.
Enfin, cherchez aussi l'Allemagne en France. Nous possédons parmi nous une colonie allemande qui,