RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAT DES ESPRITS
Un mot résume l'histoire de la littérature, de la philosophie, de l'art depuis dix-huit mois, et ce mot, c'est la peur. Le Prophète était achevé avant 1848, et je ne pense pas que ce soit la révolution de Février qui ait inspiré les Confidences et Rapha'èL La France, depuis plus d'une année, semble avoir oublié de produire.
Il ne s'agit point là d'un fait accidentel et 9ïtns portée. Cet étrange arrêt de la pensée tient aux conditions essentielles du mouvement intellectuel dans les sociétés contemporaines, et forme avec le passé un remarquable contraste.
S'il est un lieu commun démenti par les faits, c'est que le temps des révolutions est peu favorable au travail de l'esprit, que la littérature, pour produire des
chefs-d'œuvre, a besoin de calme et de loisir, et que les arts méritent Tépithète classique d' « amis de la paix ». L'histoire démontre, au contraire, que le mouvement, la guerre, les alarmes, sont le vrai milieu où rhumanité se développe, que le génie ne végète puissamment que sous l'orage, et que les grandes créations de la science et de la poésie sont apparues dans des sociétés fort troublées. De tous les siècles, le xvi** est sans doute celui où l'esprit humain a déployé le plus d'énergie et d'activité en tous sens : c'est le siècle créateur par excellence. La règle lui manque, il est vrai : c'est un taillis épais et luxuriant où l'art n'a point encore dessiné des allées. Mais quelle fécondité ! Quel siècle que celui de Luther et de Raphaël, de Michel-Ange et de l'Arioste, d'Ulrich de Hutten et d'Érasme, de Cardan et de Copernic! Tout s'y fonde : philologie, mathématiques, astronomie, sciences physiques, philosophie. Eh bien, ce siècle admirable, où se constitue définitivement l'esprit moderne, est le siècle de la lutte de tous contre tous : luttes religieuses, luttes politiques, luttes littéraires, luttes scientifiques. Cette Italie,, qui devançait alors l'Europe dans les voies de la civilisation, était le théâtre de guerres barbares telles que l'avenir, il faut l'espérer, n'en verra plus. Le sac de Rome ne troublait pas le pinceau de Michel-Ange ;
EN 1849. m
orphelin à six ans, sabré par les soldats dé Gaston de Foix dans la cathédrale de Brescia, sauvé par sa mère, qui le lécha comme une chienne, Tartaglia crée l'algèbre. Il n'y a que les rhéteurs qui puissent préférer l'œuvre calme et artificielle de l'écrivain à l'œuvre brûlante et vraie qui fut un acte, qui apparut à son jour comme le cri spontané d'une âme héroïque ou passionnée. Dante aurait-il composé au sein d'un studieux loisir ces chants les plus originaux d'une période de dix siècles? Les souffrances du poëte, ses colères, son exil ne sont-il pas une moitié du poëme ? Ne sent-on pas dans Milton le blessé des luttes politiques? Chateaubriand aurait-il été ce qu'il est, si le XIX® siècle eût continué tranquillement le xvm®?
L'état habituel d'Athènes, c'était la terreur. Jamais les mœurs politiques ne furent plus implacables, jamais la sécurité des personnes ne fut moindre. L'ennemi était toujours à dix lieues; tous les ans, on le voyait paraître ; tous les ans, il fallait aller guerroyer contre lui. Et à l'intérieur, quelle série interminable de révolutions! Aujourd'hui exilé, demain vendu comme esclave , ou condamné à boire la ciguë, puis regretté, honoré comme un dieu, exposé tous les jours à se voir traduit à la barre du plus impitoyable « tribunal révolutionnaire », l'Athénien qui, au milieu de cette vie agitée, n'était jamais sûr
du lendemain, produisait avec une spontanéité qui nous étonne. Le Parthénon et les Propylées, les créations de Phidias, les dialogues de Platon, les comédies d'Aristophane furent l'œuvre d'une époque fort ressemblante à 93, d'un état politique qui entraînait, proportion gardée, plus de morts violentes que notre première révolution n'en fit à son moment le plus terrible. Où est dans ces chefs-d'œuvre la trace de la terreur? Je ne sais quelle timidité s'est chez nous emparée des esprits. Sitôt que le moindre nuage paraît à l'horizon, chacun se renferme, se flétrit sous la peur : « Que faire en des temps comme ceux-ci? Il faudrait de la sécurité. On n'a goût à rien produire, quand tout est mis en question. » Mais songez donc que, depuis le commencement du monde, tout est ainsi mis en question, et que, si les grands hommes dont les travaux nous ont faits ce que nous sommes eussent raisonné de la sorte, l'esprit humain serait demeuré stérile.
Ce fatal besoin de repos vient de la longue paix que nous avons traversée, et qui a si profondément influé sur le tour de nos idées. La forte génération qui prit la robe virile en 1815 eut le bonheur d'être bercée au milieu des grands périls, et d'avoir pour exercer sa jeunesse une lutte généreuse. Mais, nous qui avons commencé de sentir en 1830, nous que le
sort a fait naître sous les influences de Mercure, le monde nous est apparu comme une machine régulièrement organisée ; la paix nous a semblé l'atmosphère naturelle de Tesprit humain, la lutte ne s* est montrée à nous que sous les mesquines proportions d'une opposition parlementaire. Le moindre orage nous étonne. Conserver timidement ce que nos pères ont fait, voilà tout l'horizon qu'on nous a proposé. Malheur à la génération qui n'a eu sous les yeux qu'une police régulière, qui a conçu la vie comme un repos et l'art comme une jouissance! Les grandes choses n'apparaissent jamais dans ces tièdes milieux. Il ne faut pas refuser toute valeur aux productions des époques de calme et de régularité. Elles sont fines, sensées, raisonnables, conséquentes avec elles-mêmes; elles se lisent avec agrément aux heures de loisir ; mais elles n'ont rien de ferme et d'original, rien qui sente l'humanité militante, rien qui approche des œuvres hardies de ces temps extraordinaires où les éléments de l'humanité en ébullition apparaissent tour à tour à la surface. L'univers ne créa qu'aux périodes primitives et sous le règne du chaos. Les « monstres » ne sauraient naître sous le paisible régime d'équilibre qui a succédé aux tempêtes des premiers âges.
11 faut être juste : jamais on n'a vécu plus à l'aise
que de 1830 à 1848. Peut-on dire cependant que, pendant cette période, Thumanité se soit enrichie de beaucoup d'idées nouvelles, que la moralité, l'intelligence, la vraie religion aient fait de sensibles rogrès? Une civilisation régulière, en traçant à l'existence un chemin trop étroit, et en imposant à la liberté individuelle de continuelles entraves, ne nuit pas moins à la spontanéité que le régime de l'arbitraire. « Cette liberté formaliste, dit M. Villemain, fait naître plus de tracasseries que de grandes luttes, plus d'intrigues que de grandes passions. » Certainement, les libertés publiques sont maintenant mieux garanties qu'à l'époque où naquit le christianisme; et pourtant une grande idée trouverait de nos jours pour se répandre plus d'obstacles que n'en rencontra le christianisme à ses débuts. Si Jésus paraissait de nos jours, on le traduirait en police correctionnelle; ce qui est pis que d'être crucifié. On se figure trop facilement que la liberté est favorable au développement d'idées vraiment originales. Gomme on a découvert que dans le passé tout système nouveau est né sans autorisation et a grandi hors la loi, jusqu'au jour où, prenant sa revanche, il est à son tour devenu loi, on a pu croire qu'en reconnaissant et légaUsant le droit des idées nouvelles à se produire, les choses en iraient beaucoup mieux. C'est
le contraire qui est arrivé. Jamais on n*a pensé avec moins d'originalité que depuis qu'on a été libre de le faire. L'idée vraie ne demande pas de permission; elle se soucie peu que son droit soit ou non reconnu. Le christianisme n'a pas eu besoin de la liberté de la presse ni de la liberté de réunion pour conquérir le monde.
Une liberté reconnue légalement doit être réglée. Or, une liberté réglée constitue une chaîne plus étroite que l'absence de loi. En Judée, sous Ponce- Pilate, le droit de réunion n'était écrit nulle part et on n'en était que plus libre de se réunir; car, par là même que ce droit n'était pas écrit, il n'était pas limité. Mieux vaut, je le répète, pour la grande originalité, l'arbitraire et les inconvénients qu'il entraîne que l'inextricable toile d'araignée où nous enserrent des milliers d'articles de lois, arsenal qui fournit des armes à toute fin. Nos garanties ne profitent réellement qu'à la petite originalité» si fatale en ce qu'elle déprécie la grande; elle servent trèspeu le progrès véritable de l'esprit humain. Nous usons nos forces à défendre des libertés abstraites, sans songer que la liberté est un moyen, qu'elle a du prix si elle facilite l'avènement des idées vraies, mais seulement alors. Nous tenons, à pouvoir produire ce qui est en nous, et de fait nous ne produisons rien.
Nous voulons être libres de penser, et de fait on a pensé plus librement et plus hardiment il y a un demi-siècle à la cour de Weimar, sous un gouvernement absolu, qu'on ne le fait dans notre pays, après tant de combats livrés pour la liberté. Goethe, Tami d'un grand-duc, aurait pu se voir en France poursuivi devant les tribunaux. Occupons-nous donc un peu plus de penser, et un peu moins d'avoir le droit d'exprimer notre pensée. L'homme qui a raison est toujours assez libre. D'ordinaire, ceux qui se plaignent le plus des entraves apportées à la pensée ne sont pas tant des gens possédés par le vrai et souffrant de ne pouvoir le divulguer, que des gens qui n'auraient rien à dire s'ils étaient autorisés à tout dire. Les novateurs à qui l'avenir a donné raison ont pu être persécutés; mais la persécution n'a pas retardé \ d'une année peut-être le triomphe de leurs idées, et leur a plus servi que n'eût fait un avènement immédiat.
Sans doute nous devons soigneusement maintenir les libertés que nos pères ont conquises par tant d'efforts; mais il importe bien plus encore de se con-. vaincre que ce n'est là qu'une condition, avantageuse si l'on a de fortes études, funeste si l'on n'en a pas. Car à quoi sert-il d'être libre de se réunir, si on n'a
pas de bonnes choses à se communiquer ? A quoi sertil d'être libre de parler et d'écrire, si l'on n'a rien de vrai et de neuf à dire ?
Ce n'est donc ni le bien-être ni même la liberté qui contribuent beaucoup à l'énergie du développement intellectuel; c'est le spectacle des grandes choses, c'est l'activité universelle, c'est la passion développée par le combat. Le travail de l'esprit ne serait sérieusement menacé que le jour où l'humanité serait trop à l'aise. Grâce à Dieu, nous n'avons pas à craindre que ce jour soit près de nous!
Dn journal sommait, il y a quelques semaines, l'Assemblée nationale de proclamer le « droit au repos » ; ingénieuse image dont le sens n'échappait à personne. Certes, s'il ne fallait voir dans la vie que le plaisir, on devrait maudire l'agitation de la pensée, et traiter de pervers ceux qui viennent, pour satisfaire leur inquiétude, troubler le doux souimeil des autres. Mais, s'il en était ainsi, si le bien-être était réellement la fin de l'humanité, Fourier et Cabet auraient raison. Il est horrible qu'un homme soit sacrifié à la jouissance d'un autre homme. L'inégalité n'est concevable et juste qu'aux yeux de celui qui prête à la société une signification morale. S'il ne s'agis^it que de jouir, mieux vaudrait pour tous le brouet noir que
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pour un petit nombre les délices, pour le grand nombre la faim. En vérité, serait-ce la peine de sacrifier sa vie et son bonheur au bien d' autrui, si tout se bornait à procurer de fades jouissances à quelques niais, qui se sont mis eux-mêmes par leur égoïsme au ban de Thumanité? Et qu'importe, à la fin de cette ^ triste et courte vie, d'avoir pu être cité comme un exemple de félicité extérieure? Ce qui importe, c'est d'avoir beaucoup pensé et beaucoup aimé, c'est d'avoir levé un œil ferme sur toute chose, c'est de pouvoir dire à sa dernière heure: « J'ai beaucoup vécu. » j'aime mieux un yogui, j'aime mieux un mouni de l'Inde, j'aime mieux Siméon Stylite mangé des vers sur sa colonne, que ces pâles existences que n'a jamais traversées le rayon de l'idéal, qui depuis leur premier jusqu'à leur dernier moment se sont déroulées jour par jour comme les feuillets d'un livre de comptoir.
Le but de l'humanité n'est pas le bonheur ; c'est la perfection intellectuelle et morale.. Il s'agit bien de se reposer, grand Dieu ! quand on a l'infini à parcourir et le parfait à atteindre! L'humanité ne se reposera que dans le parfait. Il serait trop étrange que des hommes intéressés, par des considérations de bourse eu de boutique, arrêtassent le mouvement de l'esprit, le vrai mouvement religieux. L'état le plus
darfgereux pour T humanité serait celui où la majorité, se trouvant à Taise et ne voulant pas être dérangée, maintiendrait son repos aux dépens des penseurs et d'une minorité. Ce jour-là, il n'y aurait plus de salut que dans les barbares. Le barbare, en efifet, représentant quelque chose d'inassouvi, est l'éternel trouble-fête des siècles satisfaits. Or, les barbares ne font jamais défaut. Quand ceux du dehors sont épui- ' ses, il y a ceux du dedans.
Ce sera donc bien vainement que nos aînés, devenus sages, nous prieront de ne plus penser et de nous tenir immobiles, de peur de déranger Je frêle abri sous lequel ils reposent. Nous réclamons pour nous la liberté qu'ils ont prise pour eux. Nous les laisserons se convertir, et nous en appellerons de Voltaire malade à Voltaire en santé.
Réfléchissez donc un instant à ce que vous voulez faire, et songez que c'est la chose impossible par \ ^ excellence, celle que, depuis l'origine des sociétés, i "^ les conservateurs ont tentée sans y réussir .^ ' arrêter l'esprit humain, assoupir l'activité intellectuelle, persuader à la jeunesse que toute pen- \ sée est dangereuse et tourne à mal. Vous avez pensé librement, nous penserons de même; ces grands hommes du passé que vous nous avez appris à admirer, ces illustres promoteurs de la pensée que
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VOUS répudiez aujourd'hui, nous les admirerons comme vous. Nous vous rappellerons vos leçons, nous vous défendrons contre vous-mêmes. Vous êtes vieux et malades ; mais nous, vos élèves en libéralisme, nous, jeunes et pleins de vie, nous à qui appartient l'avenir, pourquoi accepterions-nous la communauté de vos terreurs ? Gomment voulez-vous qu'une génération naissante se condamne à sécher de dépit et de frayeur? L'espérance est de notre âge, et nous aimons mieux succomber dans la lutte que mourir de froid ou de peur.
« Pour faire croire le peuple, avez-vous dit, il faut que nous croyions. » — De tous les partis, c'est ici le plus chimérique. N'est pas orthodoxe qui veut. Vous croirez au moment du danger, ou plutôt vous chercherez à croire. Au premier beau soleil, vous redeviendrez incrédules. Oh ! les étranges chrétiens que les chrétiens de la peur !
Il y a, je le sais, dans l'homme des instincts de faiblesse, d'humilité, de mollesse, qui se réveillent surtout aux mauvais jours, et qui souffrent de cette mâle tenue du rationalisme, laquelle ressemble parfois à une sorte de roideur. Il est certaines âmes d'une nature fort délicate, qu'il sera à jamais impossible de plier au sévère régime, à l'austère discipline de la philosophie. Les grandes calamités, en humiliant
la raison, en émoussant la pointe des vives facultés, inspirent à l'humanité, comme les maladies à l'individu, un certain besoin de soumission, d'abaissement, d'humiliation. Il passe. un vent tiède et humide — ^ qui détend toute rigidité, rend lâche ce qui tenait ferme. On est presque tenté de se frapper la poitrine pour l'audace que l'on a eue en bonne santé; les ressorts perdent leur élasticité; les instincts généreux et forts s'affaiblissent; on éprouve je rie sais quelle molle velléité de tomber à genoux. Si les fléaux du moyen âge revenaient, les monastères se repeupleraient, les superstitions du moyen âge reviendraient. La superstition sera toujours en raison inverse de la *^ / vigueur de l'esprit et de la culture intellectuelle. Elle est là derrière l'humanité, attendant ses moments de défaillance pour la recevoir dans ses bras, et prétendre ensuite que l'humanité s'est donnée à elle. Pour nous, nous ne plierons pas; nous tiendrons ferme comme Ajax contre les dieux ; s'ils prétendent nous faire fléchir en nous frappant, ils se trompent. Honte aux timides qui ont peur ! honte surtout à ceux qui exploitent nos misères et attendent pour nous vaincre que le malheur nous ait déjà à moitié vaincus ! -^
Il est triste pour l'homme d'intelligence de traverser ces moments d'affaissement, de voir les choses saintes raillées par les profanes, et de subir le rire
insultant de la frivolité triomphante. Mais n'importe : le philosophe tient le dépôt sacré, il porte l'avenir, il est homme dans le grand et large sens. Il le sait,' et de là ses joies et ses tristesses : ses tristesses, car, pénétré de l'amour du parfait, il souffre que tant de consciences y demeurent à jamais fermées; ses joies, car il sait que les ressorts de l'humanité ne s'usent pas, que, pour être assoupies, les puissances de l'âme humaine ne sont pas éteintes, et qu'un jour elles se réveilleront pour étonner de leur Gère originalité, de leur indomptable énergie, et leurs timides apologistes et leurs insolents contempteurs.
Notre première colère est sans do^te pour la brutale inintelligence qui a causé tous nos maux et qui, par ses excès, ou plutôt par ses menaces, a rendu suspecte toute pensée libérale. Mais que ceux qui, escomptant par avance nos malheurs, fondent leur espoir sur la fatigue et la dépression intellectuelle qu'amènent les grandes souffrances, ne s'imaginent pas que la génération qui entre dans Ta vie de la pensée est à eux! Nous saurons maintenir l'esprit moderne, et contre ceux qui veulent ramener le moyen âge, et contre ceux qui prétendent substituer à notre civilisation vivante et multiple je ne sais quelle société architecturale et pétrifiée, comme celle du siècle où l'on bâtit les pyramides.
Si la philosophie, si la science, si Tart, si la littérature n'étaient qu'un agréable passe-temps, un jeu pour les oisifs, un ornement de luxe, une fantaisie d'amateur, « la moins vaine des vanités » en un mot, il y aurait des jours où le savant devrait dire avec le poëte :
Honte à qui peut chanter, pendant que Rome brûle !
Mais, si le travail de la pensée est la chose la' plus sérieuse qu'il y ait, si les destinées de l'humanité et la perfection de l'individu y sont attachées, ce travail a, comme les choses religieuses, une valeur de tous les jours et de tous les instants. Ne donner à l'étude et à la culture intellectuelle que les moments de calme et de loisir, c'est faire injure à l'esprit humain, c'est supposer qu'il y a quelque chose de plus sérieux que la recherche de la vérité. Or, s'il en était ainsi, si la philosophie ne constituait qu'un intérêt de second ordre, l'homme qui avoué sa vie au parfait, qui veut pouvoir dire à ses derniers instants : « J'ai accompli ma fin, » devrait-il y consacrer une heure, quand il saurait que des devoirs plus élevés le réclament?
Que les révolutions et les craintes de l'avenir soient un écueil pour la littérature frivole et pour la science qui ne s'est jamais interrogée sur ce qu'elle veut et ce qu'elle vaut, cela se conçoit. Il y a des
jours OÙ s'amuser est un crime ou tout au moins une impossibilité. La niaise littérature des coteries et des salons, la science des curieux et des ainateurs est bien dépréciée par les terribles spectacles des guerres et des révolutions ; le roman-feuilleton perd beaucoup de son intérêt au bas des colonnes d'un journal qui offre le récit des combats de chaque jour; Tamateur doit craindre de voir ses collections emportées ou dérangées par le vent de T orage. Pour prendre goût à ces paisibles jouissances, il faut n'avoir rien à faire ni rien à craindre. Quant à la pensée philosophique, elle n'est jamais plus libre qu'aux grands jours de l'histoire. Ce qui est bon est toujours bon, et si, pour cultiver la science et l'art, nous attendons le calme, nous attendrons longtemps peut-être. Si nos pères eussent ainsi raisonné, ils se fussent croisé les bras, et nous ne jouirions pas de leur héritage. Qu'importe après tout que la journée de demain soit sûre ou incertaine? qu'importe que l'avenir nous appartienne ou ne nous appartienne pas ? La vérité est-elle moins belle, et Dieu est-il moins grand? Lç monde croulerait, qu'il faudrait philosopher encore, et j'ai la confiance que, si jamais notre planète est victime d'un cataclysme, à ce moment redoutable, il se trouvera des hommes qui, au milieu du bouleversement et du chaos, auront ffne pensée désinté-
ressée, scientifique, et qui, oubliant leur mort prochaine, discuteront le phénomène, pour en tirer des conséquences sur le système général de l'univers.
Tout le secret de la situation intellectuelle du temps où nous vivons est dans cette fatale vérité : Le travail intellectuel a été abaissé au rang des jouissances. Le jour des luttes sérieuses étant venu, les jouissances se sont trouvées insignifiantes et fades. La faute n'est donc pas aux événements, qui auraient dû plutôt contribuer à exciter la pensée ; elle est tout entière à la décadence générale amenée par Tamour du repos, à ce honteux culte du plaisir, dont les folies communistes ne sont que la dernière conséquence. Car, je le répète, si le but de la vie était de jouir, il ne faudrait pas trouver mauvais que chacun réclamât sa part; en une telle hypothèse, toute jouissance qu'on se procurerait aux dépens des autres serait bien réellement une injustice et un vol.
La science, l'art, la philosophie n'ont de valeur qu'en tant qu'elles sont choses religieuses, c'est-à-
dire en tant qu'elles fournissent à Thomme le pain spirituel, que les religions lui fournissaient autrefois et qu'elles ne peuvent plus lui donner. « Une seule chose «st nécessaire. » Il faut admettre ce précepte du grand maître de la morale comme le principe de toute noble vie, comme la règle expressive, quoique dangereuse en sa brièveté, des devoirs de la nature humaine. Le premier pas de celui qui veut se donner à la sagesse, comme disait la respectable antiquité, est de faire deux parts dans la vie : Tune vulgaire et n'ayant rien de sacré, se résumant en des besoins et des jouissances d'un ordre inférieur; l'autre, que l'on peut appeler idéale, céleste, divine, désintéressée, absorbée dans le culte des formes pures de la vérité, de la beauté, de la bonté morale, ou (pour prendre l'expression la plus large et la plus consacrée par les respects du passé) de Dieu lui-même, touché, perçu, senti sous ses mille formes par l'intelligence de tout ce qui est vrai et l'amour de tout ce qui est beau. Le saint est celui qui consacre sa vie à ce grand idéal et déclare tout le reste inutile.
Oui, il y a dans le culte pur des facultés humaines et des objets divins qu'elles atteignent une religion tout aussi suave, tout aussi riche en délices que les •cultes les plus vénérables. J'ai goûté dans mon en-