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fance et dans ma première jeunesse les plus douces joies du croyant, et, je le dis du fond de mon âme, ces joies n'étaient rien, comparées à celles que j'ai senties dans la pure contemplation du beau et la recherche passionnée du vrai. Je souhaite à tous mes frères restés dans l'orthodoxie une paix comparable à celle où je vis depuis que ma lutte a pris fin, et que la tempête apaisée m'a laissé au milieu de ce grand océan padfique, mer sans vagues et sans rivages, où l'on n'a d'autre étoile que la raison, ni d'autre boussole que son cœur.
L'ascétisme chrétien n'avait pas tort en déclarant que les choses religieuses ont seules une valeur idéale, et que tout le reste est vanité. Mais, en pi?'©clamant cette grande simplifica^on de la vie, il entendit d'une façon si étroite la seule chose nécessaire, que son principe devint avec le temps, pour l'esprit humain, une chaîne intolérable. Non-seulement-* les pères de la vie spirituelle négligèrent totalement le vrai et le beau ( la philosophie, la science, la poésie étaient à leurs yeux des vanités ) ; inais, en s'attachant exclusivement au bien, ils le conçurent sous la forme la plus mesquine : le bien fut pour eux l'exécution de la volonté d'un être supérieur, une sorte de sujétion humiliante pour la dignité humaine ; or, la poursuite du bien moral n'est pas plus une obéissance
à des lois imposées que la recherche du beau dans une œuvre d'art n'est Tobservation de certaines règles. Ainsi la nature humaine se trouva mutilée dans sa portion la plus élevée. Parmi les choses intellectuelles, qui sont toutes également saintes, on distingua du sacré et du profane. Le profane, grâce aux instincts de la nature, plus forts que les principes d'un ascétisme artificiel, ne fut pas entièrement banni ; on le toléra quoique vanité : mais, si on eût été conséquent, on l'eût banni sans pitié ; c'était une faiblesse à laquelle les parfaits renonçaient. Fatale distinction, qui a empoisonné l'existence de tant d'âmes belles et libres, nées pour savourer l'idéal dans toute son infinité, et dont la vie s'est écoulée triste et oppressée sous l'étreinte de l'étau fatal ! Que de luttes elle m'a coûtées I La première victoire philosophique de ma jeunesse fut de proclamer du fond de ma conscience : « Tout ce qui est de l'âme est sacré. »
L'infériorité de la société contemporaine vient de ce que la culture intellectuelle n'y est point entendue comme une chose religieuse , de ce que la poésie, la science, la littérature y sont envisagées comme des arts de luxe, qui ne s'adressent giière qu'aux classes privilégiées ^e la fortune. L'art grec produisaitpour la patrie; l'art au xvii" siècle produisait pour le roi, ce
qui était en un sens produire pour la nation. L'art de nos jours ne produit guère que sur la commande des individus. La Grèce tirait de son sein des ' poèmes, des temples, des statues, pour épuiser sa propre fécondité et satisfaire à un besoin de la nature humaine. Chez nous, on accorde à l'art quelques subventions péniblement marchandées, non par le besoin qu'on éprouve de voir la pensée nationale traduite en grandes œuvres, non par l'impulsion intime qui ^/ ,
porte l'homme à réaliser la beauté, mais par une vue réfléchie, parce qu'on reconnaît, sans savoir trop * ^^ ^ ^, ^ -<^
pourquoi, que l'art doit avoir sa place, et qu'on ne ^/' i ^
veut pas rester en arrière du passé *. Or, réfléchissez aux conséquences de ce déplorable régime qui soumet l'art, et plus ou moins là littérature et la poésie, au goût des individus. Dans l'ordre des productions de l'esprit, bien moins que dans l'ordre industriel, et cependant pour une grande part, la production se règle sur une demande expresse ou supposée de l'acheteur, et, par la force des choses, il arrive que c'est ou la richesse ou le grand nombre qui fait la demande. Celui donc qui est obligé de vivre
1. Une des raisons que Ton faisait valoir tout récemment en faveur du projet pour rachèvement du Luovre, c'est qu'il y aurait là un « moyen d'occuper les artistes ». Est-ce que Périclès fit valoir ce motif aux Athéniens, quand il s'agit de bâtir les Propylées? (1849.)
de la production intellectuelle doit songer avant tout à deviner la demande du riche ou du grand nombre pour s'y conformer. Or, que demande le riche» que demande le grand nombre, en fait de productions intellectuelles? Est-ce de la littérature serieuse? est-ce de la haute philosophie? Dans l'art, sont-ce des productions pures et sévères, de belles créations morales? Nullement. C'est de la littérature amusante; ce sont des feuilletons, des romans, des pièces spirituelles*. Ainsi, le riche et la foule réglant plus ou moins la production littéraire et artistique par leur goût suffisamment connu, et ce goût étant souvent porté (il y a de nobles exceptions) vers la littérature frivole et l'art indigne de ce nom, il devait fatalement arriver qu'un tel état de choses avilît la littérature, l'art et la science. Le goût du riche et ^u badaud, en effet, faisant le prix des choses, un jockey, une danseuse qui correspondent à ce goût sont des personnages de plus de valeur que le savant ou le philosophe, dont les œuvres sont peu
1 . Le progrès des temps a montré que cette dernière qualité était même inutile. La sottise, la plaisanterie nauséabonde, l'ignoble platitude sont devenues les conditions du succès bourgeois et provincial. Mais une distinction est nécessaire dans ce mot « le goût du grand nombre ». Je suis persuadé que, si les ouvriers des villes étaient libres de se créer une littérature, ils la créeraient forte et saine. (1867.)