‹ Questions contemporaines (volume 3)Chapitre 51 sur 71 · EN 1849. 31Ç · texte numérisé non relu

EN 1849. 31Ç

demandées. Voilà pourquoi un fabricant de romansfeuilletons peut faire une brillante fortune et arriver à ce qu'on appelle une position dans le monde, tandis qu'un savant sérieux, eût-il d'aussi beaux travaux que Bopp ou M. Eugène Burnouf, ne pourrait en aucune manière vivre du produit vénal de ses œuvres. La poésie, la philosophie, la littérature' n'étaient pas, dans les beaux siècles de l'antiquité, des professions exclusives, comme cela a lieu dans notre société moderne. On était philosophe ou poète, comme on est honnête homme, dans toutes les positions de la vie. Nul intérêt pratique, nulle institution officielle n'était nécessaire pour exciter le zèle de la recherche ou la production poétique. La curiosité spontanée, l'instinct des belles choses y suffisaient. Ammonius Saccas, le fondateur de la plus abstraite des écoles philosophiques de l'antiquité, était un portefaix. Imaginez un fort de la halle créant chez nous un ordre de spéculation analogue à la philosophie de Schelling ou de Hegel ! Quand je pense à ce noble peuple d'Athènes, où tous sentaient et vivaient de la vie de la nation, à ce peuple qui applaudissait les pièces de Sophocle e^ critiquait Isocrate, à cette ville où les femmes disaient: « C'est là ce Démosthène ! » où une marchande d'herbes reconnaissait Théophraste pour étranger, où tous avaient fait leur

éducation au môme gymnase et dans les mêmes chants, où tous savaient et comprenaient Homère; je ne puis m'empêcher de concevoir quelque humeur contre notre société si profondément divisée en hommes cultivés et en barbares. Là, tous avaient leur place au soleil de Tintelligence, tous avaient part aux mêmes souvenirs, tous se glorifiaient des mêmes trophées, tous avaient contemplé la même Minerve et le même Jupiter. Que sont pour notre peuple Racine, Bossuet, BufFon? que lui disent les héros de INordlingue et de Fontenoi*?Le peuple est chez nous déshérité de la vie intellectuelle ; il n'y a pas pour lui de littérature. Immense malheur pour le peuple! malheur plus grand encore pour la littérature !

Le travail intellectuel n'a toute sa valeur que quand il résulte spontanément du besoin de la nature humaine, exprimé par ce mot : « L'homme ne vit pas seulement de pain. » Le grand sens scientifique et religieux ne renaîtra que quand on reviendra à une conception de la vie aussi vraie, aussi peu mêlée

1. G*estun des bienfaits de TEmpire d*avoir donné au peuple des souvenirs héroïques et un nom facile à comprendre et à idolâtrer. Napoléon, si franchement adopté par fimagination populaire, offrant un grand sujet d'enthousiasme national, aura puissamment contribué à Texaltation intellectuelle des classes ignorantes, et est devenu pour elles ce qu'Homère était pour la Grèce, l'initiateur des grandes choses, celui qui fait tressaillir la fibre et étinceler l'œil. (18i9.)

de factice, que celle du voyageur seul au milieu des forêts de F Amérique, ou que celle du brahmane trouvant qu'il a vécu ce qu'il devait, et se disposant au grand départ, c'est-à-dire à mourir sur les sommets de l'Himalaya. Qui n'a éprouvé de ces moments de solitude intérieure, durant lesquels l'âme, descendant de couche en couche et cherchant à se joindre elle-même, perce les unes après les autres toutes les surfaces superposées, jusqu'à ce qu'elfe arrive à la région silencieuse où toute convention expire, où l'on est en face de soi-même sans fiction ni artifice ? Ces moments sont rares et fugitifs ; habituellement nous vivons en face d'une tierce personne, qui empêche l'effrayant contact du moi contre lui-même. La franchise de la vie n'existe qu'à la condition de déchirer ce voile et de poser incessamment sur le fond vrai de notre nature pour y écouter les instincts désintéressés, qui nous portent à savoir, à adorer, à aimer.

Plût à4)ieu.que toutes les âmes vives et pures fussent persuadées que la question de l'avenir de

rhumanité est tout entière une question de doctrine, et que la seule philosophie, c'est-à-dire la recherche rationnelle, est compétente pour la résoudre I La révolution réellement efficace, celle qm donnera la forme à l'avenir, ne sera pas ime révolution politique, ce sera une révolution religieuse et morale. La politique a fourni tout ce qu'elle pouvait fournir; c'est désormais un champ aride, épuisé, une lutte de passions et d'intrigues, fort indifférentes à l'humanité, intéressantes seulement pour ceux qui s'y mêlent.

Il y a des siècles où tout devient politique : ainsi, par exemple, à la limite du moyen âge et des temps modernes, au temps de Philippe le Bel, de Louis XI , les docteurs et les penseurs étaient peu de chose, ou n'avaient de valeur réelle que s'ils servaient la politique. Il en fut de même au commencement de notre siècle. La politique alors mena le train du monde; les gens d'esprit qui aspiraient à autre chose qu'à charmer leurs contemporains devaient se faire hommes d'État, pour exercer sur le temps une légitime part d'influence. Ce n'est pas une blâmable ambition qui a entraîné dans ce tourbUlon les hommes les plus intelligents de la première moitié de notre siècle; ces hommes ont fait ce qu'ils devaient faire pour servir leurs contemporains. Mais l'état de choses qu'ils

représentaient touche à son terme; le rôle principal va de plus en plus, ce me semble, passer aux hommes de la pensée ^ A côté des siècles où la politique a occupé la première place dans le mouvement de l'humanité, il en est d'autres où elle s'est vue acculée dans le petit monde de l'intrigue, et où le grand intérêt s'est porté sur les hommes de l'esprit. Par exemple, au xviii® siècle, qui a tenu en ses mains les grandes affaires de l'humanité? C'est Voltaire, c'est Rousseau, c'est Montesquieu, c'est toute une grande école de penseurs qui s^empare puissamment du siècle, le façonne et crée l'avenir. Que sont la guerre de la succession d'Autriche, la guerre de Sept ans, le pacte de famille, comparés comme événements au Contrat social ou à V Esprit des Lois? Les affaires étaient entre les mains d'un roi incapable, de courtisans sans vues ni portée. Les vrais personnages historiques du temps sont des écrivains, des philosophes, des hommes d'esprit ou de génie. Et ces penseurs cherchent-ils à s'occuper des affaires d'État, comme le fera la première gêné*

1. Je laisse subsister cette naïve prophétie, qui semble au premier coup d'oeil s'être bien peu réalisée. Mais Je parle ici d'influence historique réelle, non de rôles officiels. Peut-être, dans cent ans, quand on fera l'histoire du xix* siècle, découvrira-t-on, de 1848 à 1857, des hommes qui eurent plus d'importance que M» Rouher (1857]«

ration du xix* siècle? Nullement; ils restent écrivains, philosophes, moralistes, et c'est comme tels qu'ils agissent sur le monde. J'imagine de même que ceux qui nous rendront la grande originalité seront non pas des politiques, mais des penseurs. Ils grandiront en dehors du monde officiel, ne songeant même pas à lui faire opposition, le laissant mourir dans son cercle épuisé*.

Dans les maigres pâturages des Iles de Bretagne, chaque brebis du troupeau, attachée à un pieu, ne peut brouter une herbe rare que dans l'étroit rayon de la corde qui la retient. Telle me paraît la condition actuelle de la politique; elle a usé les ressources qu'elle possède pour résoudre le problème de l'humanité. La morale, la philosophie, la vraie religion ne sont pas à sa portée ; elle tourne dans une fatale impuissance. Si le salut du siècle présent devait venir de l'habileté, espérons-nous trouver des hommes plus habiles que M. Guizot, que M. Thiers? Qui ne hausserait les épaules en voyant la naïve inexpérience de médiocres débutants qui prétendent du premier.

1. (( Aucuns voyants la place du gouvernement politique saisie par des hommes incapables, s^en sont reculés. Et celuy qui demanda à Cratès Jusques à quand il faudroit philosopher, en receut cette réponse : « Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui condui- « sent nos armées. » (Montaigne, liv. I, c. 24.)

coup mieux faire que de tels hommes ? Non, on ne les dépassera pas en faisant comme eux ; on les dépassera en faisant autrement qu'eux. Si de tels hommes ont été frappés d'incapacité, est-ce leur faute? ou ne serait-ce pas plutôt qu'aucune habileté n'est égale à la situation?

Prenons encore pour exemple les trois premiers siècles de l'ère chrétienne. Où se passaient alors les grandes choses? où se fondait l'avenir? quels étaient les noms désignés aux respects des générations futures? Était-ce Tibère et Séjan, était-ce Galba, Othon, Vitellius, qui occupaient vraiment le centre de l'humanité, comme on le croyait sans doute de leur temps? 'Le centre du monde, c'était le coin de terre le plus méprisé de l'Orient. Les grands hommes marqués pour l'apothéose étaient des croyants enthousiastes fort étrangers aux secrets de la grande politique. Cinq siècles plus tard, on ne nommera entre les hommes illustres de ce siècle que Pierre, Paul, Jean, Matthieu, pauvres gens qui, assurément, faisaient peu figure. Qu'aurait dit Tacite, si on- lui eût annoncé que tous les personnages de ses histoires seraient un jour complètement effacés devant les chefs de ces (( chrétiens » dont il parle avec tant de mépris ; que le nom d'Auguste ne serait sauvé de l'oubli que parce qu'en tête des fastes de Tannée chrétienne, on lirait :

ItnperarUe Cœsare AugustOy Christus natus est m Bethlehem Juda; qu'on ne se souviendrait de Néron que parce que sous son règne souffrirent Pierre et Paul, maîtres futurs de Rome ; que le nom de Trajan se retrouverait encore dans quelques légendes, non pour avoir vaincu les Daces et poussé jusqu'au Tigre les limites de l'empire, mais parce qu'un crédule évêque de Rome du vi* siècle eut un jour la fantaisie de prier pour lui? Voilà donc un immense développement, sourdement préparé durant trois siècles en dehors de la politique, grandissant parallèlement à la société officielle, persécuté par elle, et qui, un certain jour, étouffe la politique, ou plutôt se trouve vivant et fort, quand le monde officiel se meurt d'épuisement* Si saint Ambroise fût resté gouverneur de Ligurie, en supposant même qu'il eût eu de l'avancement, et fût devenu, comme son père, préfet des Gaules, il serait maintenant oublié. Il a bien mieux fait de devenir évêque. Dites donc encore qu'il n'y a moyen de servir l'humanité qu'en se jetant dans la mêlée. Je dis, moi, au contraire, que celui qui embrasse de toute âme cet humiliant labeur prouve par là môme qu'il n'est pas appelé à la grande œuvre. Qu'est-ce que la politique de nos jours? Une agitation sans principe et sans loi,, un combat d'ambitions rivales, des mines et contre*mines d'intrigues,

un vaste théâtre de cabales, de luttes toutes personnelles. Que faut -il pour y réussir, pour être « possible », comme on dit maintenant? Une vive originalité? une pensée ardente et forte? une conviction impétueuse? Ce sont là d'invincibles obstacles au succès. Il faut ne pas penser ou ne pas dire sa pensée ; il faut s'enfermer dans un système de conventions et de mensonges officiels. Et vous croyez que c'est de là que sortira ce dont nous avons besoin, une sève originale, un renouvellement du patriotisme, une croyance capable de passionner de nouveau Thumanité? Autant vaudrait espérer que le scepticisme engendrera la foi, et qu'une reli^on nouvelle sortira des bureaux d'un ministère ou des couloirs d'une assemblée. Ce qu'il faut à l'humanité, c'est une morale et une fw ; c'est des profondeurs de la na- j ture humaine que cette foi doit sortir, et non des l J

chemins battus et inféconds du monde officiel. '

M. de Chateaubriand a, je crois, soutenu quelque part que l'entrée des hommes de lettres dans la politique active marqtie l'affaiblissement de l'esprit politique chez une nation. Il est plus vrai de dire que cela prouve un affaiblissement de l'esprit philosophique : cela prouve que l'on ne comprend plus la valeur et la dignité de l'intelligence ; cela prouve que le règne a passé de l'esprit et de la doctrine à l'intrigue et à la

petite activité. Il en est ainsi de notre temps. Mais le flot toujours montant des questions sociales forcera la politique d'avouer son impuissance. Alors on comprendra que la grande révolution viendra, non des jbommes d'action, mais des hommes de pensée et de sentiment, et toutes les âmes élevées, abandonnant la terre aux esprits inquiets, tenant pour choses indifférentes les formes de gouvernement, les noms des gouvernants et leurs actes, se réfugieront sur les hauteurs de la nature humame, et,brûlant de l'enthousiasme du beau et du vrai, créeront cette force nouvelle, qui renversera les frêles abris de la politique, et deviendra à son tour la loi de l'humanité.

Qui opérera ces merveilles? La philosophie, la science, l'action combinée de toutes les facultés humaines*. Le temps des sectes est passé. On ne se convertit pas de la finesse au béotisme; n'aurait-on été raisonnable qu'une heure, on se rappelle toujours cette heure. Pour qu'une secte religieuse fût désormais possible, il faudrait un large fossé d'oubli, comme celui qui fut creusé par l'invasion barbare, 'OÙ vinssent s'abîmer tous les souvenirs du monde moderne. Conservez une bibliothèque, une école, un monument tant soit peu significatif, vous conservez la critique, ou du moins le souvenir d'un âge critique. Or, je le répète, il n'y a qu'un moyen de guérir

de la critique comme du scepticisme, c'est d'oublier son passé et de recommencer la vie sur un autre pied. Voilà pourquoi toutes les sectes religieuses qui ont essayé, depuis un demi-siècle, de s'établir en Europe, sont venues se briser contre une sorte de ridicule. Notre temps est si peu religieux qu'il n'a pas même pu enfanter une* hérésie*. Tenter une innovation religieuse, c'est faire acte de croyant, et c'est parce que tout le monde désespère de voir renaître la foi, qu'il devient de mauvais goût de rien changer au statu quo en religion. La France est le pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le pays du monde le moins religieux. Si la France avait davantage le sentiment religieux, elle fût devenue protestante comme l'Allemagne. Mais, n'entendant absolument rien en théologie, et sentant pourtant le besoin d'une croyance, elle trouve commode de garder le système qu'elle rencontre sous sa main, sans se soucier de le perfectionner ; car tenter de le perfectionner, ce serait le prendre au sérieux, ce serait faire acte de théologie ; or, il est de bon ton parmi nous de dé-

1. Ceci s'applique surtout à la France catholique. H n'en est pas de même en Angleterre ni aux États-Unis. La formation de nouvelles sectes, que les catholiques reprochent aux protestants comme une Marque de l«ur faiblesse, prouve, au contraire, que le sentiment religieux vit encore chez ces derniers, puisqu'il y est créateur. Rien de plus mort que ce qui ne bouge pas.

clarer qu'on ne s'occupe pas de ces sortes de choses. L'indifférence et l'orthodoxie se touchent. L'hérésiarque n'a donc rien à espérer de nos jours ni des orthodoxes sévères, qui l'anathématiseront, ni des libres penseurs, qui souriront à la tentative de réformer l'irréformable.

Il y a une ligne très-délicate au delà de laquelle l'école philosophique devient secte : malheur à qui la franchit I A l'instant la langue s'altère, on ne parle plus pour tout le monde, on affecte des formes mystiques, une part de superstition et de crédulité parait tout à coup dans les doctrines qui semblaient les plus raisonnables, la rêverie se mêle à la science. Le philosophe cesse de mériter son nom, s'il prétend devenir le patriarche d'une petite église, si, désertant le grand auditoire du genre humain, il aspire à jouer le rôle facile et flatteur pour Tamour-propre de grand prêtre et de prophète dans des cénacles d'adeptes dont on se demande parfois avec hé^tation : « Sont-ils assez naïfs pour être croyants? » Le trait général des œuvres religieuses est d'avoir besoin pour être comprises d'un sens spécial que tout le monde n'a pas» d'être vraies ou belles pour les affiliés et non pour tous les hommes. Des croyances à part, des sentiments à part entraînent un style à part, des images à part. C'est assurément un admirable génie

que saint Paul, et pourtant sont-ce les grands instincts de la nature humaine, pris dans leur forme la plus générale, qui font la beauté de ses lettres, comme ils font la beauté des Dialogues de Platon, par exemple ? Non. Sénèque ou Tacite, en lisant ces^ curieuses compositions, ne les eussent pas trouvées belles, du moins au même degré que nous, initiés^ que nous sommes aux données de l'esthétique chrétienne. Le sectaire est fermé à la moitié du monde. Toute secte se présente avec des limites; or, une limite quelconque est ce qu'il y a de plus antipathi- ^gueaux bons esprits. Nous avons vu tant d'écoles sesuccéder dans l'histoire, que nous ne pouvons nous résigner à croire que l'une d'elles possède plus qu'une autre la vérité absolue. Tout en reconnaissant volontiers que la grande originalité a été jusqu'ici sectaire, ou au moins dogmatique, nous voyons l'impossibilité absolue de renfermer à l'avenir l'esprit humaindans aucune de ces formes étroites qu'on appelle une église. Car, avec une conscience aussi réfléchie que la nôtre, nous aurions bien vite fait des rapprochements, nous nous jugerions nous-mêmes comme nous jugeons le passé, nous nous critiquerions tout vivants. Le dogmatisme du sectaire est inconciliable avec la critique; comment s'empêcher de vérifier sur soi-même les lois qu'on a observées dans le dévelop-

pement des autres doctrines, et comment concilier la croyance absolue avec de telles arrière-pensées? On peut donc dire sans hésiter qu'aucune secte religieuse ne naîtra désormais en Europe, à moins que des races neuves, étrangères à la réflexion, n'étoufient encore une fois la civilisation.

La question de l'avenir des religions doit donc être résolue diversement, selon le sens qu'on attache au mot de religion. Si l'on entend par ce mot un ensemble de doctrines léguées traditionnellement, revêtant une forme mythique et dogmatique, il faut dire, sans hésiter, que les religions ne tiennent pas au fond même de la nature humaine et qu'elles disparaîtront un jour. Si, au contraire, on entend par ce mot une croyance accompagnée d'enthousiasme, de dévouement et de sacrifices, il est indubitable que l'humanité sera éternellement religieuse. Mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'une doctrine n'a désormais quelque chance de faire fortune qu'en se rattachant bien largement à la nature humaine,' en écartant toute forme particulière, en s'adressant à tout le monde sans distinction d'adeptes ou de profanes. La philosophie du xviii* siècle demeure ici notre éternel modèle. Cette philosophie a changé le monde et inspiré d'énergiques convictions, sans se faire secte ou religion. La réforme religieuse et sociale viendra,

puisque tous rappellent; mais elle ne viendra d'aucune secte; elle sera le fruit du progrès de la science et des efforts unis de Thumanité.

Ce n'est donc pas une exagération de dire que la science renferme l'avenir de l'humanité, qu'elle seule peut apprendre à l'homme sa destinée et lui enseigner la manière d'atteindre sa fin. Jusqu'ici, ce n'est pas la raison qui a mené le monde; c'est le caprice, c'est la passion. Un jour viendra où la raison éclairée par l'expérience prendra son empire, le seul qui soit de droit divin, et conduira le monde non plus au hasard, mais avec la vue claire du but à atteindre. Notre époque de passion et d'erreur apparaîtra alors comme la pure barbarie, ou comme l'âge capricieux et fantasque qui, chez l'enfant, sépare les charmes du premier âge de la raison de l'homme fait. Notre politique machinale, nos partis aveugles et égoïstes sembleront des monstres d'un autre âge. On n'imaginera plus comment un siècle a pu décerner le titre d'habiles à des hommes prenant le gouvernement de l'humanité comme une simple partie d'échecs. La science qui conduira le monde, ce ne sera pas la politique. La politique, c'est-à-dire la manière de gouverner l'humanité de la même façon que l'on gouverne une machine ou un troupeau, disparaîtra comme art spécial. La science maîtresse.

le souverain d'alors, ce sera la philosophie, c'est- -à-dire la science qui recherche le but et les conditions de la société. Pour la politique, dit Herder, l'homme est un moyen ; pour la morale, il est une fin. La révolution de l'avenir sera le triomphe de la morale sur la politique. Organiser scientifiquement l'humanité, 'tel est le dernier mot de la science moderne; telle est son audacieuse mais légitime prétention. De quoi s'étonnerait-on, quand on songe que tout le progrès accompli jusqu'ici n'est peutêtre que la première page de la préface d'une œuvre infinie ?

Eh bien, que tous ceux qui adorent encore quelque chose s'unissent par l'objet qu'ils adorent. L'athée, c'est l'homme frivole ; les impies, les païens, ce sont les égoïstes, ceux qui n'entendent rien aux choses de Dieu, âmes flétries qui affectent la finesse et rient de ceux qui croient, âmes basses et terrestres, destinées à jaunir d'égoïsme et à mourir de nullité. <]omment, ô disciples du Christ, faites-vous alliance avec ces hommes? Ah! ne vaudrait-il pas mieux nous asseoir les uns et les autres à côté de la pauvre humanité, assise morne et silencieuse sur le bord du chemin, pour relever ses yeux vers le ciel, qu'elle ne regarde plus? Quant à nous, le sort en est jeté; ^t, lors même que la superstition et la légèreté, désor-

mais inséparables et auxiliaires Tune de l'autre, parviendraient à engourdir pour un temps la conscience humaine, il sera dit qu'en ce xix® siècle, le siècle de la peur, il y eut encore quelques hommes qui, nonobstant le mépris du vulgaire, aimèrent à être appelés gens d'un autre monde ; des hommes qui crurent à la vérité, et se passionnèrent à sa recherche, au milieu d'un âge frivole, parce qu'il était sans foi, et superstitieux parce qu'il était frivole.

Beaucoup de personnes, de celles qu'on nomme éclairées, sont arrivées de nos jours à un système singulier. Persuadées que le bien suprême est T universelle pacification, elles pensent que tout ce qui divise les hommes doit être prévenu par l'État, et elles ferment les yeux sur les questions qui troubleraient leur heureuse quiétude. La Chine est, sans qu'elles le sachent, l'idéal qu'elles se proposent. Là, chacun a son épithète officielle, chacun a droit après sa mort à la considération dont il a joui pendant sa vie; tout magistrat y est intègre, tout préfet bon administrateur; tous les rois ont été des pères : s'ils ne l'ont pas été, nul ne l'ose dire, et l'on raconte que, quand les vieux sages trouvaient la trace de quelque méfait commis par les souverains, ils l'effaçaient prudemment. La Chine apparaît de la sorte

au premier coup d'œil comme un paradis de sages, et le XVIII* siècle, qui prit au sérieux cette niaiserie obstinée des annales du Céleste-Empire, crut avoir trouvé le peuple modèle. En réalité, la Chine, avec ses mandarins, sa police par moments admirable, ses concours de gradués, son instruction publique si largement répandue, a toujours été inférieure à notre Occident, même à ses plus mauvais jours. Quand nous brûlions des hommes pour des subtilités théo- Agiques , nous étions fort loin assurément de cette indifférence raisonnable pour les choses transcendantes qui est, aux yeux d'un disciple de Confucius, la condition essentielle du bonheur; mais il faut prendre les races dans l'ensemble de leur histoire. La Chine, par suite de son optimisme béat, meurt non pas de vieillesse, mais d'une enfance indéfiniment prolongée. Les nations occidentales, qui ont eu la fièvre ardente de l'absolu et du droit, l'inquisition, le tribunal révolutionnaire, la terreur, sont jeunes, maîtresses du monde. Capables de beaucoup aimer et de beaucoup haïr, elles doivent à leurs excès mêmes d'avoir dans le passé quelque chose à détester et dans l'avenir un idéal à poursuivre. Les mots de foi et d'espérance ont pour elles un sens : ce sont des races dogmatiques, habituées à préférer mille choses à la vie, possédées d'une con-

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fiance invincible en ce qu'elles croient la vérité. Ce que les politiques superficiels-du siècle dernier et du commencement de celui-ci admiraient le plus dans les institutions de la Chine, c'était l'écart prudent où la législation avait eu soin de tenir les questions religieuses. Une sorte d'académie des sciences morales réglant une fois pour toutes les relations de l'homme avec l'infini, un pouvoir central étendant une prudente prohibition sur tout ce qui pouvait monter les têtes et amener des discussions, une religion de cérémonies et d'innocentes parades, leur parurent le chef-d'œuvre d'une administration sage. Dans la persuasion plus ou moins avouée que le but de la vie est de jouir, on regardait comme des importuns ceux qui rappelaient les problèmes d'un ordre supérieur. Luther et Calvin étaient des hommes dangereux, qui avaient fait verser beaucoup de sang. Peu s'en fallait qu'on ne reprochât à Pilate d'avoir agi avec trop de faiblesse, en n'arrêtant pas le christianisme, et aux commissaires de la police romaine de n'avoir pas exercé une surveillance assez active sur les catacombes. Toute propagande fut un délit. Un des articles organiques du Concordat portait que les prédicateurs ne devaient se permettre dans leurs instructions aucune inculpation directe ou indirecte contre les autres cultes autorisés par l'État.

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Des réactions vives, et en apparence opposées, ont prouvé que cette tendance étroite de quelques esprits n'était nullement celle de l'Europe, et que l'Occident , ne se résignera jamais, pour vivre en paix, à n'avoir plus de motif de vivre. La lutte changera mille fois de face, les partis abandonneront, il faut l'espérer, les armes déloyales dont ils se sont trop souvent servis; mais la guerre ne finira pas. Quelles sont les formes que revêtira l'éternel discord dont Dieu même a semé les germes dans l'humanité? Si les religions ont un avenir, quel est cet avenir? Gomment limiter sans l'éteindre le foyer d'incendie que toute grande société porte en son sein? Comment les proportions des familles religieuses qui se partagent le monde peuvent-elles être modifiées? Quelques' livres récents ont appelé l'attention sur tous ces points. Un écrivain connu depuis longtemps par des ouvrages d'une pensée individuelle et hardie, M. Salvador, a publié sur les questions religieuses un des livres les plus originaux qui aient paru depuis des années*. Un jeune et brillant publiciste, dont le noble cœur sait comprendre tout ce qui est libéral, M. Prevost-Paradol, en réimprimant un écrit publié il y a près de quarante ans par un des hommes de la

1. Paris, Rome et Jérusalem, ou la question religieuse au xix« siècle, par M. de Salvador. Paris, 1860.

génération passée qui eurent le plus de pressentiments de l'avenir, y a joint des vues pleines de justesse et de force sur l'état des diverses communions chrétiennes *. Un anonyme a exposé avec une vigueur remarquable les conséquences qui résultent de notre législation des cultes, et montré ce qu'il faut entendre par la liberté, religieuse *. Enfin des événements contemporains qu'on ne discutera pas ici, car il y a de la gaucherie à proposer, sans être consulté, des solutions pour des problèmes qu'on n'a pas soulevés, des issues pour des situations qu'on n'a pas faites, ont montré combien les questions religieuses sont encore mêlées au mouvement du monde, combien la politique en doit tenir compte , et combien les maximes suivies jusqu'ici sont devenues insuffisantes en présence des faits nouveaux qui se sont produits. Il faut rechercher si l'on est autorisé à tirer de tous ces faits quelques lumières sur les transformations possibles du code religieux de l'humanité.

1. Du Protestantisme en France, par Samuel Vincent, avec une introduction de M. Prevost-Paradol. Paris, 1859.

2. La Liberté religieuse et la Législation actuelle, Paris, 1860.

La première question qui se présente quand on réfléchit sur l'avenir religieux du monde est celle-ci : Peut-on croire qu'il apparaîtra une forme religieuse nouvelle, expression complète et ori^nale des besoins des temps nouveaux, ou bien ces besoins chercheront-ils à se satisfaire en modifiant diversement les cultes existants? En d'autres termes, en dehors du judaïsme, du christianisme, de l'islamisme, qui occupent à eux seuls depuis douze cents ans le champ clos de la civilisation, se formera-t-il une autre religion n'ayant pas plus de lien avec ces trois-là que Jésus n'en eut avec Moïse, et Mahomet avec Jésus? Ce problème prend dans le livre de M. Salvador un relief singulier. A égale distance et de l'orthodoxie, qui se renferme dans les symboles de l'une des trois religions, et de la libre symbolique, qui les interprète en des sens de plus en plus raffinés, et du déisme, qui n'en garde que le squelette desséché, et de la critique, qui cherche à en saisir la valeur dans l'ensemble total du mouvement de l'humanité, M. Salvador occupe une place à part au milieu du travail

religieux de notre temps. Si, comme le pensent quelques personnes, notre mal à tous est d'être trop historiens, M. Salvador peut passer pour tout à fait exempt du commun défaut de ses contemporains. Nature entière, grande, forte, pleine de race, s'inquiétant peu de faire sourire, se souciant médiocrement de nos nuances, de notre exactitude, étranger à cette fine intuition du passé que la critique allemande a inaugurée, H. Salvador est vrainient un original, un rénovateur religieux. Il ne connaît qu'à demi, il associe librement, il combine. Sa place eût été au xvi"" siècle, en Hollande, à côté des Spinoza et des Acosta ; égaré en un siècle d'analyse, je crains qu'il ne reste une apparition stérile. Le premier en France, M. Salvador aborda le problème des origines du christianisme. Il le fit avec une érudition insuffisante, mais avec un vif sentiment de quelques-unes des données du problème. Nous sera-t-il permis de le dire? il y portait un don de race, cette espèce de coup d'œil politique qui a rendu les Sémites seuls capables de grandes combinaisons religieuses. Cette race saisit les lignes générales des choses humaines, non comme nous par l'analyse et l'étude érudite des détails, mais par une sorte de vue sommaire, comme Élie du haut du Carmel. La philosophie de l'histoire est une œuvre juive et en un sens la

dernière transformation de l'esprit prophétique, la prophétie, vers l'époque des Séleucides, devenant vision apocalyptique, et la vbion apocalyptique, telle que nous la trouvons pour la première fois chez l'auteur inconnu du livre de Daniel, étant l'antécédent immédiat de l'abbé Joachim, de Bossuet, de Vico, de Herder*. Quand on étudie la philosophie de l'histoire des musulmans dans les Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, que vient de traduire M. de Slane, on est étonné des grandes vues d'ensemble que ces sortes de religions unitaires surent inspirer bien avant qu'aucune idée d'une science exacte de l'histoire se fût développée. Abd-el-Kader, de nos jours, a conservé au plus haut degré cette faculté de sa race ; c'est le prophète de l' arrière-saison sémitique, le Jérémie de l'islam. M. Salvador m'apparaît parfois sous un jour analogue. Si vous le prenez par le côté de l'exactitude et de l'esprit positif, vous le trouverez bizarre, souvent puéril. Ses spéculations, empreintes de ce genre d'imagination abstraite qui caractérise le peuple juif, sont souvent arbitraires; elles rappellent Philon et la cabbale. Mais il faut se rappeler que la première condition pour les combi-

1. La théorie des « qaatre empires /», qui, depuis Bossuet, est la base de la théorie historique enseignée dans nos écoles, a été exprimée pour la première fois dans le livre de Daniel.

naisons fécondes, c'est Ta peu près, Mahomet n'eût pas si bien amalgamé le christianisme et le judaïsme, s*il avait su lire et si la Bible lui avait été connue directement. La combinaison religieuse de l'avenir, en supposant que l'avenir nous réserve à cet égard quelque surprise, ne viendra certainement pas de critiques et de théologiens. Des têtes ardentes, voyant les choses à travers le voile de leurs rêves passionnés, sont pour cela bien mieux préparées.

M. Salvador est sans contredit l'homme de notre temps qui a conçu la rénovation du dogme de la façon la plus large. Quelquefois il rappelle saint Paul par la chaleur de son âme, son ardeur révolutionnaire en religion, et la facilité avec laquelle il se meut au milieu de la confusion. Médiocre historien, il nous surpasse tous par l'entente pratique des choses religieuses. Nous sommes pour la plupart trop chrétiens pour n'avoir pas en religion quelque préjugé, quelque attache d'habitude ou de sympathie. M. Salvador est presque à notre égard ce que devaient paraître les juifs aux païens de la Grèce et de Rome : un incrédule, un homme dégagé de la tradition, un railleur des dieux. Quelle vivacité originale dans le récit de sa vocation reli^euseM Quel prophète d'Israël a

4. Paris j Rome et Jérusalem, tome I", pages 243 et suivantes.

plus hardiment affirmé Tavenir de sa race? « Avance, dit-on au juif, et déclare-nous quel est ton nom. — Mon nom? Je m'appelle juif, mot qui signifie lottangeury céléhreur invariable de l'Être, de l'Dnîque, de l'Éternel*. — Ton âge? — Mon âge? Deux mille ans de plus que Jésus-Christ. — Ta profession ? — Je laisse à l'écart les tristes professions qui m'avaient été faites, et dont je ne manifeste encore que trop l'empreinte et les conséquences; mais ma destination à moi, ma profession traditionnelle est celle-ci : je garantis la sainte imprescriptibilité du nom de la loi, «t je suis le conservateur vivant de la noblesse antique et de la légitimité attachée par droit divin au nom, au propre nom du peuple. — Lève la main et promets de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité. — Je sais de science cer-, taine que, malgré ses admirables grandeurs, Rome est une cité usurpatrice, qu'.elle n'iest pas la vraie Jérusalem. Pour la gloire universelle de Dieu, de même que dans les intérêts positifs du monde, Rome doit être providentiellement transformée, doit être souverainement remplacée. Je sais de science certaine qu'il faut que la divinité de Jésus-Christ soit modifiée à fon^i ou rectifiée ouvertement dans une

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