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de propre qu'elles n'admettent pas le gouvernement civil dans le sens où nous l'entendons. Le pouvoir, pour le Juif comme pour l'Arabe, vient toujours de Dieu : système déplorable, qui a livré les peuples musulmans ati despotisme, sans une ombre de garantie ni de tempérament, et a créé cet affreux état de société qu'offre l'islam depuis six ou sept cents ans r La théocratie, en attribuant au pouvoir une origine spirituelle, plaît aux esprits élevés; mais elle renferme un poison caché, qui la rend toujours funeste : elle ne peut produire que des pouvoirs absolus. Le principe germanique, que le pouvoir, à ses différents degrés, est la propriété de celui qui l'exerce, en apparence si mesquin, est en réalité bien noeilleur; car, selon cette manière de voir, tout devient droit personnel : chacun a sa charte, chacun est roi dans sa forteresse. Il est certain du moins que c'est la notion de la souveraineté ainsi conçue qui a fondé dans le monde la liberté.
Là est la grande différence qui sépare M. Salvador de nous autres libéraux. M. Salvador veut unir et fonder; }). songe à un pouvoir spirituel, il voudrait un symbole et un dogme établi. Nous autres, nous voudrions que chacun eût son symbole; nous craindrions de trop fortes unions, car elles nuiraient à la liberté. Gomme toutes les natures exaltées, M. Sal-
yador aime l'unité. Pour nous, au contraire, la division est la condition de la liberté. Il dépendrait de quelqu'un de fondre les nations en une seule nation, les Églises en une seule Église, les sectes, les écoles, en une seule secte, en une seule école,*qu'il faudrait s'y opposer. Le vieux monde romain a péri par l'unité, le salut du monde moderne sera sa diversité. M. Salvador invite le siècle à regarder vers l'orient et le sud; nous autres, nous lui disons : Fuyez vers le nord et vers l'ouest. L'Orient n'a jamais rien produit d'aussi bon que nous. Qu'y a-t-il de juif dans notre' christianisme germanique et celtique, dans saint François d'Assise, dans sainte Gertrude, saint Bernard, sainte Elisabeth, et plus récemment dans Vincent de Paul, Schleiermacher, Ghanning? Est-ce à ces fleurs écloses au souffle romantique et charmant de nos mers et de nos montagnes que vous comparerez vos Esther et vos Mardochée? Qu'y a-t-il de juif dans le livre deïlmilation^ dans I9. vie monastique, cet élément si capital du christianisme, dans la pauvreté, cette charmantevertu toute chrétienne, dans nos saints de l'époque mérovingienne, nos vrais saints? Restons Germains et Celtes; gardons notre « évangile éternel », le christianisme tel que l'a fait notre verte et froide nature. Tout ce qu'il y a de bon dans l'humanité s'y est greffé, tout progrès moral
s'est identifié avec lui. Une sorte de .crudité native, et comme un péché originel, distingue les pays et les races sur lesquels cette excellente discipline n'a point passé. Remarquons, d'ailleurs, que le fait historique des origines est ici peu de chose, que la biographie est d'intérêt secondaire : l'idée est tout en pareille matière. Il sortirait de dessous terre un document qui montrerait que l'estime personnelle qu'on a faite jusqu'ici d'Aristote a été exagérée, qu'il n'est pas l'auteur des écrits ou des doctrines qu'on lui attribu e,^nous n'en resterions pas moins aristotéliciens. Le nom propre n'est ici qu'une marque d'origine, dont l'exactitude n'importe qu'à l'érudit.
La question religieuse de l'avenir se trouve ainsi fort limitée. Aucune grande création religieuse complètement originale ne naîtra dans notre civilisation. Les tentatives dans le genre du saint-simonisme reposent sur un malentendu; elles veulent appliquer le nom de religion à des choses qui n'ont rien de religieux, telles que le bien-être, l'industrie. Où trouver en tout cela la part de l'abnégation, du dévouement, le sacrifice du réel à l'idéal, qui est l'essence même de la religion? Les tentatives de l'école révolutionnaire ne sont pas moins entachées d'erreur. La Révolution est un fait tout profane; son dernier mot, c'est le code civil. Si l'Amérique renferme
encore assez d'ignorance et d'énergie de nature pour qu'il puisse y éclore un de ces mouvements singuliers qui n'ont guère de titre à la créance que d'avoir résisté aux sarcasmes de deux ou trois générations, on peut affirmer que le rationalisme environnant sera néanmoins assez fort pour les empêcher de doubler le cap après lequel la foi aveugle devient tradition. Les religions, comme l'araignée, ont besoin d'un point d'attache pour suspendre leur toile. Ce point d'attache manquera aux essais nouveaux. Le christianisme seul reste donc en possession d'un avenir. Seulement, le christianisme est tout un monde : il faut, pour se faire une idée de ses révolutions futures, étudier son état actuel et la proportion des partis qui se sont formés, dans son sein.
De tout temps, le christianisme a été très-divisé. Résultat de trois siècles d'efforts individuels, il trouva le principe de sa force dans cette division même et dans l'extrême activité qu'elle produisait. L'organisation primitive du christianisme fut en quelque sorte municipale, chaque Église existant par elle-même et
toutes les Églises communiquant entre elles par des épîtres et des envoyés reconnus. Les Églises ne firent, à vrai dire, que continuer le vaste système de synagogues qui couvrait l'empire à l'époque d'Auguste, et qui s'est continué chez les juifs jusqu'aux temps modernes. La vie intime des communautés juives, au moyen âge et encore de nos jours dans les pays où le judaïsme a conservé son organisation originale, est le modèle de ce qui se passait dans les Églises du temps de saint Paul : mêmes rivalités, mêmes cabales, même éveil sur les questiops de doctrine, de discipline, de hiérarchie. « Les Églises » ont devancé « l'Église », et même quand celle-ci, devenue officielle, cherche à reproduire dans son sein l'unité de l'empire, la division s'opère par un autre côté. Un parti d'opposition rationnelle se fait jour sous le nom d'arianisme et balance pendant près d'un siècle la destinée de l'Église orthodoxe. Quand ce type de christianisme , trop avancé pour le temps, disparaît, sauf à revivre mille années après, une opposition bien plus profonde, celle qui tient aux races, commence à se manifester. L'Église se coupe selon la division des deux grandes familles du monde antique. Ce que Rome impériale n'avait pu faire, Rome chrétienne ne le put davantage. De même que la langue latine, à l'heure où elle étendait ses conquêtes
jusqu'en Ecosse, s'arrêtait à Naples, devant la ligne grecque du midi de l'Italie; de même l'Église romaine se trouva impuissante devant l'Église grecque. Photius ne fit qu'obéir à une nécessité historique ; la séparation était faite depuis Constantin. Ces deux branches du christianisme continuent leur propagande durant tout le moyen âge : Tune s'assimile les peuples germaniques, l'autre les peuples slaves; longtemps elles se disputent l'empire. L'Église grecque, supérieure en culture à l'Église latine jusqu'au X" ou XI® siècle S lui devient très-vite inférieure du côté de la force morale : l'islamisme l'écrase; les Slaves, qu'elle s'est affiliés, se réveillent tard ; le latinismis, au xvi® siècle, prend une immense supériorité. Cette supériorité aboutit, comme toutes les renaissances, à une scission. Le grand réveil chrétien, le protestantisme, se produit dans l'Église latine. La force, la profondeur, la liberté du génie germanique éclatent. Ce génie, qui ne s'était assu-
1. La première moitié du moyen âge latin n*i^pas un homme d'une aussi vaste lecture ni d'une aussi belle instruction que Photius. Au xii« et au xni* siècle, l'Occident est supérieur ; aucun Byzantin n'égale Abélard et Roger Bacon. Cependant, au xiv« et au xv« siècle, les Grecs sont encore nos maîtres; c'est à eux en grande partie qu'on doit la renaissance italienne. Pléthon, Manuel Paléologue et Bessarion étaient après tout les premiers hommes de leur temps pour la culture de l'esprit.
jetti qu'à regret au gouvernement spirituel de Rome, réclame ses droits et se crée un christianisme à sa manière, lequel, après beaucoup de tâtonnements, arrive, vers la fin du xvm" siècle et au xix®, à une hauteur inconnue jusque-là. , L'Allemagne à cette époque réalise la plus belle religion qui ait été professée, et cette religion s'appelle toujours christianisme. Ainsi, à côté des deux vieilles orthodoxies, grecque et latine, qui restent enchaînées dans leurs symboles, se produit une nouvelle forme de christianisme, dont la dernière conséquence, qui est le christianisme libre, ne s'aperçoit que de notre temps. Trois puissances destinées à toujours se combattre sans jamais s'anéantir ni même s'affaiblir, à plus forte raison sans pouvoir se- réunir, divisent la chrétienté, et, en la préservant de toute domination exclusive, assurent son avenir, j'ose dire aussi l'avenir de la philosophie et de la liberté.
Cette triple division de la famille chrétienne, en effet, n'est pas, comme l'arianisme, le pélagianisme, une simple division de sectes : elle correspond à des divisions naturelles, à celles que trace dans le monde civilisé la séparation des races latines, germaniques, gréco-slaves. L'Angleterre tout entière se laisserait séduire à la critique inintelligente du docteur Pusey, qu'elle ne se réconcilierait
pas avec le pape. Les théologiens grecs et latins s'entendraient sur fiUoquCy que Rome pour cela ne régnerait pas à Moscou. L'inutilité des efforts que ces trois Églises ont faits pour s'absorber est désormais démontrée. Au moyen âge, l'Église latine pèse sur l'Église grecque et sur les petites Églises orientales, qu'on peut considérer comme des annexes de l'Église grecque, du poids de sa supériorité militaire ; depuis le XVI* siècle, elle pèse encore sur elles du poids de sa diplomatie et de toute l'importance que lui donne parmi les Slaves la possession de la Pologne. Elle détache du tronc oriental des branches entières, Arméniens unis. Maronites, grecs unis. Les Turcs infligent à l'Église grecque un affront en apparence éternel. Mais voici qu'au bout de quatre ou cinq cents ans, l'Église grecque ressuscite. Une conquête qui pendant des siècles sembla de peu d'importance, celle des Russes, lui confère en un jour un principat égal à celui des Latins. La race Imaginative et résistante des Slaves se substitue à la race grecque affaiblie, et, au bout de dix siècles, l'œuvre de Photius se retrouve comme un phénomène capital de l'histoire du monde. Le protestantisme ne s'est pas montré moins obstiné : Philippe II, Pie V, le duc d'Albe, les jésuites, Louis XIV s'y sont brisés; l'hérésie, qu'on proclamait exterminée, est restée maîtresse des parties les plus
vivantes de l'Europe. Rien donc ne sortira de la lutte réciproque des trois familles chrétiennes : leur équilibre n'est pas moins assuré que celui des trois grandes races auxquelles le monde appartient; leur division préservera l'avenir contre les excès d'un pouvoir religieux trop fort, comme la division de l'Europe doit empêcher à jamais le retour de cet orbis romanusy de ce cercle fermé, où nul recours n'était possible contre la redoutable gendre toujours l'unité.
La propagande de ces troi/|^^|f (i^V^lEbiSï^ T] les portions non encore chrétier gera-t-elle quelque chose à leuf tive ? En d'autres termes, quel est l'avenir des missions catholiques, gréco-russes et protestantes? Une constante expérience permet de s'exprimer sur ce point avec beaucoup de précision. Peu de dévouements sont aussi respectables que celui du missionnaire ; peu d'institutions ont rendu et peuvent rendre aux sciences ihistoriques et géographiques des services aussi grands que les établissements de propagande. Si de nos jours les missions protestantes remplissent presque seules ce noble rôle, par suite de la fâcheuse indifférence pour les sciences que montrent trop souvent les missionnaires catholiques, il ne faut pas oublier les belles missions
catholiques du xviii* siècle, celles des jésuites en Chine, celles des missionnaires italiens dans Tlnde et au Thibet, les Horace délia Penna, les Paulin de Saint-Barthélémy, les Tieffenthaler. Mais, une fois cet hommage rendu à un courage digne d'admiration et à de réels services, il faut reconnaître que les missions modernes n'ont eu sur l'histoire religieuse du monde que des effets de second ordre. Cette façon d'agir en colporteur isolé de la vérité convient aux grands apostolats fondateurs qu'on trouve à Torigine de toutes les religions; elle est insuffisante quand le premier feu de la création est passé. Saint Paul de nos jours ne se ferait pas missionnaire. On ne citerait pas une communauté chrétienne sérieuse qui soit l'œuvre des missions modernes. Les Églises de la Chine et du Japon étaient bâties sur le sable. Ni Théroïsme de François Xavier, ni l'habileté et parfois la largeur d'esprit des jésuites n'ont pu les empêcher de crouler. Les efforts pour attaquer les grandes religions de l'Asie, l'islamisme, le brahmanisme, le bouddhisme, la religion lettrée de la Chine, ont été impuissants. Ce n'est pas vers le christianisme que l'Afrique semble se tourner ; à l'heure qu'il est, par une coïncidence singulière, elle se convertit d'un bout à l'autre à l'islamisme. Quant aux raceis sauvages.
ces tristes survivants d'un monde en enfance, à qui Ton ne peut souhaiter qu'une douce mort, il y a presque dérision à leur appliquer nos formulaires dogmatiques. Avant d'en faire des chrétiens, il faudrait en faire des hommes, et il est douteux qu'on y réussisse. On style le pauvre Taïtien à aller à la messe ou au prêche; on ne corrige pas l'irrémédiable mollesse de son cerveau, on le fait mourir de tristesse ou d'ennui. Oh! laissez ces derniers fils de la nature s'éteindre sur le sein de leur mère ; n'interrompez pas de nos dogmes austères, fruit d'une réflexion de vingt siècles, leurs jeux d'enfants, leurs danses au clair de lune, leur douce ivresse d'une heure 1 La grande erreur des jésuites, cette idée que l'éducation de Thomme se fait par le dehors, au moyen de procédés artificiels et de machines pieuses, est au fond de toutes les missions. On crée des Paraguay, des joujoux d'enfant, et l'on croit faire revivre l'Éden !
Est-ce à dire que toute espérance d'agrandissement soit fermée pour le christianisme? Non certes. Si nous prenons l'état géographique du christianisme vers Tan 1500 et si nous le comparons à ce qu'il est de 'nos jours, nous sommes frappés de ses vastes accroissements; mais ces accroissements ne sont pas dus aux missions : ils sont dus à la propa-
gation de la race européenne, en d'autres termes, à la conquête et à la colonisation. La conquête et la colonisation renferment tout le secret de l'avenir du christianisme ; il faut voir laquelle des trois communions chrétiennes peut se promettre sous ce rapport les plus grands avantages.
On ne peut nier que le protestantisme ne se présente ici avec une certaine supériorité. Les nations colonisatrices sont presque toutes protestantes ; le protestantisme, par son esprit d'individualité, par la simplicité de son culte, par son peu de besoin de communier avec le reste de la chrétienté, semble par excellence la religion du colon. Avec sa bible, l'Anglais trouve au fond de l'Océanie l'aliment religieux que le catholique ne peut recevoir sans tout un établissement officiel d'évêques et de prêtres. « Sur dix hommes, dit très-bien M. Prevost-Paradol, qui, la hache et le fusil à la main, s'avancent dans des solitudes inexplorées, y établissent leur demeure et bientôt une cité, y fondent une famille et bientôt un État, un seul à peine appartient à l'Église romaine, et le plus souvent, s'il n'en sort pas lui-même, il n'y maintient pas ses enfants ^ » Aussi le protestantisme
1. On estime que, si les catholiques qui émigrent aux États-Unis étaient i*estés fidèles à leur culte, ils formeraient une population
a-t-il bénéficié des meilleures conquêtes que le christianisme ait faites, les États-Unis, l'Australie, les Indes hollandaises, le cap de Bonne-Espérance. L'Hindoustan et la Chine ont même reçu une forte semence protestante. Presque toute TOcéanie semble destinée à devenir protestante, et ce qu'il y a de plus grave, c'est que ces riches dépôts de race anglosaxonne jetés au bout du monde colonisent et fructifient à leur tour avec une admirable fécondité. Il y a là une sourde conquête dont les résultats sont incalculables. — On se tromperait cependant si l'on croyait que, dans ce partage de la terre par la race de Japhet, les deux Églises orthodoxes n'ont pas aussi, à la suite de la politique, d'importantes conquêtes à accomplir.
La Russie, en effet, gagne à l'Église grecque des tribus nombreuses dans le nord et le centre de l'Asie; les populations bouddhiques, paraissent appelées à se souder à la branche orientale de la société chrétienne. Ces conquêtes se font sans violence et avec assez d'habileté. La Chine recevra probablement du même côté l'apport chrétien le plus énergique. Enfin quelques petites chrétientés schis-
de 7,500,000 âmes; or, les États-Unis ne renferment que 2 millions de catholiques, malgré l'annexion du l'exas et de la Californie.
36i L'AVENIR RELIGIEUX
matiques de T Orient, les Arméniens par exemple, semblent destinées à se rattacher à l'Église grécorusse, quand elles sortiront de leur isolement. On voit quel énorme domaine semble ainsi dévolu à la famille chrétienne qui un moment avait paru condamnée à périr.
Quant au catholicisme, si son avenir colonial est moins brillant que celui du protestantisme, il ne faut pas s'arrêter à cette vue partielle. Certes TAmérique espagnole et portugaise, le Canada, les Philippines, ne valent pas les États-Unis et l'Australie; mais, sur tout le littoral de la Méditerranée, Rome peut faire d'importantes conquêtes. Une Église qui est celle de la majorité des Français ne peut manquer d'être réservée à bien des fortunes imprévues et de recevoir plus d'un glorieux reflet. Les écoles chrétiennes et les établissements charitables que le zèle du catholicisme français multiplie en Orient, comme pour combler l'effroyable lacune que l'islamisme porte au cœur, ont de l'avenir. Il est un élément, d'ailleurs, sur lequel le catholicisme a beaucoup plus de prise que le protestantisme, et même que l'Église gréco-russe : je veux parler des petites communautés chrétiennes déchirées ou flottantes que les désastres de l'Église grecque l'ont empêchée de s'assimiler. Abyssins, Coptes, Arméniens, jacobites et nestoriens
de Syrie. Rome, par ses apparences traditionnelles, a des avantages auprès de ces Églises, et les disputera souvent avec succès à la Russie. La fidélité qu'elle a su inspirer jusqu'à ces derniers temps aux Maronites est un fait très-caractéristique. La manière abstraite dont le protestantisme aborde ces populations n'est pas, en général (il faut faire une exception pour la belle mission américaine établie chez les nestoriens d'Ourmia), celle qui paraît la plus propre à assurer auprès de chrétientés aussi abaissées un bien solide succès. Enfin, l'Église romaine, si elle n'avait perdu le secret de son habileté traditionnelle, aurait certainement une magnifique partie à jouer dans la crise que traversent les provinces de la Turquie d'Europe. La majorité chrétienne des provinces slaves et roumaines est en communion avec l'Église orthodoxe. Mais l'espèce d'hégémonie religieuse que la partie la plus corrompue de l'Église grecque (celle qui se traîne dans les fanges de CJpnstantinople) a toujours exercée sur ces provinces a soulevé, surtout chez les Bulgares, une vive et légitime répulsion. Il est douteux que le patriarche de Constantinople, le jour où l'unité de l'empire ottoman sera détruite, reste le centre d'unité religieuse des provinces slaves et roumaines. L'Église latine, d'un autre côté, a déployé en Orient, dans ces dernières années, une poli-
tique si aveugle, qu'il est peu probable que ce riche héritage doive lui échoir. Infidèle à son ancienne et sage habitude * de conserver aux petites Églises qui s'unissaient à elle, leurs usages, leur discipline et leur liturgie, l'Église catholique, depuis quelque temps, poursuit ou du moins laisse poursuivre par ses agents les plus actifs, les jésuites, un but tout à fait chimérique. Ce qu'elle veut, c'est de latiniser ^ complètement les petites Églises, jadis dissidentes, qui se' sont réunies à elle ; ce qu'elle veut, c'est qu'un seul bréviaire et un seul missel puissent servir d'un bout à l'autre du monde oriental. Il est possible que cette imprudence rompe le lien qui rattache à Rome les Maronites et les grecs unis. Il est sûr au moins qu'elle nuira beaucoup aux acquisitions que la papauté aurait pu faire au milieu de la débâcle terrible que va traverser l'Orient.
Cette débâcle sera un événement religieux encore plus que politique. L'Église grecque et l'empire ottoman avaient contracté une' alliance intime. En retour de l'argent qu'elle payait et des humiliations qu'elle acceptait, le sultan garantissait à l'Église
i. On peut citer comme un modèle de cette politique le concordat conclu en 1599 entre le légat Dandîni et les Maronites.
2. « Latin », en Orient, n'est pas synonyme de « catholique ». Les Maronites, les grecs unis sont catholiques et non pas latins.
grecque des provinces entières, dont les revenus dédommageaient le haut clergé fanariote des cadeaux simoniaques qu'il faisait au sultan et au grand vizir. Si la Russie n'avait pris depuis un siècle en Orient une attitude qui déjoue tous les calculs, on eût pu craindre que la ruine de l'empire turc ne fût en* même temps la ruine de l'Église orthodoxe, l'unité de cette dernière étant en partie constituée par la Turquie. Mais la Russie conservera toujours à l'Église orthodoxe une position de premier ordre. La propagande catholique, trop souvent exercée sous le couvert de la France , a d'ailleurs excité, depuis quelques anné^, de fortes antipathies dans tout le Levant. Nous inclinons à croire que le protestantisme plutôt que l'Église de Rome héritera des populations orientales qui, comme les Bulgares, tiennent l'Église de Constantinople pour une marâtre et désirent s'en séparer.
Laissons ces considérations d'un ordre profane, revenons à la conscience ; demandons à chacune des trois grandes communions chrétiennes par quel programme elle entend répondre aux exigences des sociétés modernes, et quel compromis elle peut offrir entre la tradition et les besoins nouveaux de l'esprit humain.
368 LAVEKIR RELIGIEUX
Le christianisme a pris dans les sociétés humaines trois positions qui répondent à peu près aux trois familles que les races et l'histoire ont formées dans le sein du christianisme lui-même.
Pendant les trois cents ans de sa lutte première, le christianisme ne demanda naturellement rien à l'État ; il fit ses affaires à lui seul. Persécuté par l'État, il triompha à force de patience et força l'État à signer une paix qui, par un singulier retour, fut beaucoup plus onéreuse pour lui que pour l'État. Il semble qu'il soit dans la nature du christianisme de ne pouvoir être simplement libre et toléré. Dès qu'il n'est plus persécuté, il devient religion officielle. La machine romaine était si puissamment organisée, que devenir la religion de l'État, c'était devenir une fonction de l'État. En effet, depuis Constantin, dans toutes les parties du monde qui suivent le sort du vieil empire, l'Église est dominée par l'État. Les divisions épiscopales sont calquées sur les divisions de Fempire ; l'évêque de Constantinople, siège si mo-
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derne., devient pape de rOrient parce qu'il estUévêque de la cour, à peu près comme si Févêquede Versailles fût devenu primat des Gaules. L'Église grecque, qui représente cette vieille tradition romano-byzantine, en a gardé la trace ineffaçable ; la Russie en a hérité, l'empereur y est chef absolu de la religion. Dans les communautés chrétiennes soumises à la Turquie, par un phénomène inverse, mais très-logique, l'Église est devenue l'état civil ; le patriarche est un administrateur civil autant que religieux nommé par le sultan. La religion est devenue la nationalité, ou, pour mieux dire, la formation de nationalités, dans le sens que nous attachons à ce mot, a été rendue impossible en Orient.
L'Occident eût, j'imagine, suivi la même ligne si l'unité de l'empire s'y fût maintenue. Le monde byzantin, dans sa décrépitude, nous représente au fond ce qu'eût été l'empire d'Occident sans les barbares, un monde dénué de liberté et du sentiment de l'infini. Mais les Germains, en brisant l'empire et en fondant des royaumes distincts, créèrent pour l'Église des conditions meilleures. Chacun de ces royaumes ne pouvant avoir la prétention de représenter à lui seul l'Église universelle, on fut amené à concevoir TÉglise et l'État comme deux choses distinctes, l'Église formant un ensemble plus étendu
que rÉtat, savoir la catholicité , avec le pape pour chef *. Le génie des grands «papes italiens des xi*, xïi* et xm« siècles donna à ce système un cachet dfe merveilleuse splendeur; l'Occident lui doit son irrévocable primatie. La distinction des deux pouvoirs est pendant tout le moyen âge la condition du progrès» la garantie d'une certaine liberté. Pour en apprécier la valeur, il faut jeter Içs yeux sur l'islamisme* LMslamisme ne connaît pas la distinction des deux pouvoirs; le mondé musulman en a péri; il n'a eu ni Jîean Ghrysostome, ni Grégoire VII, ni Thomas Becket. On cite quelques belles résistances d'imams; mais jamais de tout cela ne s'est formé un clergé indépendant et jaloux de ses privilèges ; jamais non plus ne s'est constitué, en opposition avec l'ordre religieux, un état civil bien défini. Si aujourd'hui la Turquie fait de vains efforts pour constituer une société fondée sur l'égalité des droits, c'est qu'elle lutte contre un principe séculaire et fatal. Héritier des khalifes, c'est-à-dire vice-prophète, le sultan ne peut pas plus présider un État mixte, où croyants et infidèles auraient les mêmes droits» que le pape ne pourrait, si la moitié de ses sujets
1. Sous Charlemagne et les Othons, qui ramènent une sorte d'unité pour Tempire d'Occident, l'Église latine oflfre un aspect peu différent de l'Église grecque.
étaient juifs ou protestants, leur faire une part dans les congrégations romaines ou le sacré collège. La lutte du sacerdoce et de Tempirè a été de la sorte le fait générateur des temps modernes. La théocratie et le despotisme absolu ont été rendus impossibles. Si l'islamisme avait eu cette division féconde, un monstre comme le khalife Hakem n'eût pu se produire, et la science arabe- n'eût pas été étouffée par le fanatisme laïque, le pire de tous les fanatismes.
Certes il s'en faut que le régime de division entre les deux pouvoirs qui régna en Occident durant tout le moyen âge fût un régime de liberté. L'Église latine, bien plus indépendante que celle d'Orient, ne fut pas plus exempte que cette dernière d'un mal funeste, conséquence de l'extrême énergie avec laquelle le christianisme affirmait sa vérité divine, je veux dire de l'intolérance. En brisant la vieille. « religion d'État » de l'empire romain, le christianisme mit à sa place la « religion absolue ». La dignité de la conscience y gagna ; mais des violences inconnues . jusque-là furent la conséquence de ce dogmatisme exagéré, et, par un étrange renversement, cette religion, dont la victoire avait été le triomphe de la conscience, s'est trouvée être la religion qui a fait couler le plus de sang. La raison en est simple : le
despotisme romain se souciait peu des âmes; sa religion était un règlement de police , qui atteignait peu la liberté philosophique. Le christianisme veut les âmes, le dehors ne lui suiBt pas ; c'est aux consciences qu'il porte le fer et le feu : de là un zèle de conversion dont la vivacité ne connsdt pas de limites. L'empire romain n'a pas persécuté un seul philosophe pour sa philosophie abstraite ; le moyen âge chrétien a étouffé la liberté de la pensée par d'atroces supplices. Des souverains que l'Église a tenus pour des modèles apparaissent aux yeux de l'histoire impartiale comme d'impitoyables bourreaux. Je ne prendrai pas pour exemple Philippe II, qui fut à la fois un tyran religieux et un tyran politique, un vrai Domitien. Je prendrai le plus honnête homme peut-être qui ait régné, un vrai libéral, un souverain qui respecta tous les droits, et dont la bonté de cœur n'a pas été surpassée : saint Louis est en religion un terrible persécuteur. Il est si convaincu de la vérité de sa croyance, qu'il pose en principe que l'homme laïque ne doit répondre aux objections qu'il entend faire, contre la foi qu'en perçant le ventre de celui qui les fait*, et qu'il laisse
1. Voyez Joînville, dans le Recueil des Histoires des Gaules et de la France, t. XX, p. 19^
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sans le moindre scrupule rhorrible inquisition dominicaine décimer ses sujets par « l'immuration » et le bûcher en permanence. Dioclétien n'a pas fait cela ; on n'a pas vu sous Dioclétien un tribunal suivre contre les chrétiens une procédure aussi odieuse que celle qui est prescrite dans le Directorîum Inquisiiorum de Nicolas Eymeric*. Aucun proconsul romain n'a écrit un poëme comme la Novelle de VHéréiique^ de l'inquisiteur Izarn, où chaque argument se termine par cette menace : « Et si tu ne le veux croire, , ,/x vois le feu allumé où brûlent tes compagnons , » ou ; bien : « Mais déjà s'appareillent le feu et le tourment par lequel tu dois passer *. » C'est en ce sens qu'il est permis de dire que la persécution théologique est dans le monde l'œuvre du christianisme. L'islatoisme, bien plus dur en un sens, ne chercha jamais à convertir. Son intolérance est celle du dédain : il étouffe le chrétien, il le pille, le massacre dans ses moments de fureur ;. mais il ne le prêche pas en lui offrant le choix entre ses syllogismes et le
1. Lés actes authentiques de ces horreurs, devant lesquelles p&lisscnt celles du tribunal révolutionnaire, sont encore en partie inédits. On peut lire les procès-verbaux de Tinquisition de Toulouse publiés par Limborch. Ceux de l'inquisition de Carcassonne sont à la Bibliothèque impériale (Saint-Germain latin, n°»395 et suiv.). Le Dtrectortum a été publié.