‹ Questions contemporaines (volume 3)Chapitre 54 sur 71 · Histoire littéraire de la France, t. XIX, p. 58i · texte numérisé non relu

Histoire littéraire de la France, t. XIX, p. 58i

bûcher. Le christianisme, avec sa tendresse infinie pour les âmes, a créé le type fatal d'une tyrannie spirituelle, et inauguré dans le monde cette idée redoutable, que l'homme a droit sur l'opinion de ses semblables. L'Église ne se fit pas l'État, mais elle força l'État à persécuter pour elle. Si le bras séculier exécutait la sentence, le prêtre la prononçait.

Tout en peignant les persécutions de l'empire, qui n'avaient pas la prétention de s'exercer au nom de la vérité, sous les couleurs les plus justement odieuses, le christianisme occidental fut donc en réalité au moyen âge une religion armée, violente, impérieuse, ne souffrant pas de discussion. Un tel système valait mieux pour la moralité générale de l'espèce humaine que le système romain, où l'État créait la religion, et que le système musulman, où la religion créait l'État ; mais, en réalité, il était le plus cruel de tous : il fit de l'Europe latine, au xiii® et au XIV* siècle, un champ de tortures; il était en flagrante contradiction avec les principes élevés dont l'Évangile gardait le secret. Une protestation sortie des entrailles mêmes du christianisme éclate au xvi^ siècle : un troisième type de société chrétienne se constitue et annonce la prétention de revenir à la primitive liberté. Certes il s'en faut que cette prétention fût dès lors justifiée : le protestantisme, outre beaucoup

d'actes de violence qu'il eut à se reprocher, put sembler d'abord n'être que le retour à des idées moins pures sur les rapports de l'Église et de l'Ëtat. Le luthéranisme mit la théologie dans la main des princes allemands ; le calvinisme, dans sa cité idéale de Genève, fonda la république sur la religion. En . Angleterre, en Sjuède, la réforme officielle n'aboutit qu'à des Églises nationales absolument dépendantes du pouvoir civil . Néanmoins le principe qui était l'âme cachée du mouvement nouveau, l'idée d'un christianisme libre que chacun crée et porte dans sou cœur, se dégage peu à peu. Les sectes dissidentes dans le sein de la Réforme, presque aussi vivement persécutées par les Églises protestantes officielles qu elles l'eussent été par les catholiques, maintiennent et propagent cette idée avec une admirable ténacité. De nos jours, elle éclate et triomphe sur tous les points du monde protestant. Une foule de sociétés chrétiennes, n'ayant aucun lien ni avec une Église centrale ni avec l'État, existent et fructifient. L'Amérique nous présente ce système érigé en loi constitutionnelle. Ainsi le protestantisme, après trois siècles d'hésitations, arrive à réaliser le programme dont il avait prématurément annoncé l' accomplissement. Il est revenu vraiment à la liberté des premiers siècles, dont toute trace avait disparu depuis

le jour où Gonstantia commença à s'occuper de théologie.

Église libre, comme dans les trois premiers siècles, comme de nos jours en Amérique ; — Église dépendante de l'État, comme en Russie, comme en Suède; — Église séparée de l'État, centralisée à Rome et traitant avec l'État de puissance à puissance, comme dans les pays catholiques : telles sont donc les trois formes sous lesquelles le christianisme s'est mis en rapport avec les sociétés humaines. Voyons laquelle de ces trois formes semble le mieux se prêter aux tendances de la pensée moderne vers un idéal de liberté, de douceur de mœurs, d'instruction et de moralité.

Au plus bas degré, il faut placer sans contredit le système qui fait de l'Église une fonction de l'État. Les effets de ce système sont fort divers selon la qualité même des gouvernements auxquels l'Église se trouve assujettie. Assez avantageux dans les pays où les gouvernenîents n'ont qu'une action très-limitée, il est fatal dans les pays despotiques. En Russie, il a amené les derniers excès de la servilité. L'Église russe, humiliée, pauvrement recrutée, sans germe apparent de progrès, se traîne dans les bas -fonds du christianisme et presque à sa limite. On cite peu d'hommes distingués qui soient sortis de son sein.

En Suède, l'Église d'État aboutit à une intolérance choquante et à une assez grande médiocrité. En Angleterre, l'Église officielle, après avoir été odieusement persécutrice à la fin du xvi* siècle et au XVII*, est arrivée depuis longtemps à un état -de nullité assez inoffensive. La paresse et les abus y régnent dans une parfaite quiétude; Oxford, jusqu'aux remarquables mouvements de ces dernières années, le disputait à Rome pour l'absence de critique et l'obstination des partis pris. Heureusement, des germes d'un bien meilleur avenir se font four çà et là, et de plus, mérite immense et sans égal! cette Église officielle, opulente, patronnée par l'État, réunissant les suffrages de la majorité, ne. persécute plus les dissidents; elle n'est d'aucun obstacle à la liberté. — Dans les petites principautés d'Allemagne, la dépendance de l'Église, après avoir produit au xvii* siècle un état intellectuel assez effacé, a eu plus tard d'excellents effets. Grâce à la largeur de l'esprit germanique et à l'intelligence remarquable des princes allemands vers la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, grâce peut-être aussi à ces riches facultés spéculatives que l'Allemagne semble expier par le manque d'influence politique S

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