Voir ci-dessus, p. 85, note
l'enseignement théologîque des universités allemandes atteignit une hauteur dont aucun siècle n'avait offert l^xemple. L'absence de centralisation, qui avait fait le succès du protestantisme en Allemagne, portait ici son fruit ordinaire; en créant la «
rivalité, elle créait la lumière et la liberté.
Ce n'est là qu'une exception, dont il ne faudrait pas tirer de conséquences. En général, la subordination de l'Église à l'État est mauvaise et contraire aux vrais besoins de l'esprit moderne. En France suttout, elle serait fatale, et j'envisage comme une grande erreur l'opinion de très-bons esprits qui cherchent de ce côté une solution à des difficultés sans cçsse renaissantes. L'Église gallicane de Pierre Pithou aurait eu tous les défauts de l'Église anglicane, et n'en aurait peut-être pas eu les qualités. Les requêtes que les assemblées du clergé de France adressaient au roi avaient d'ordinaire pour objet de solliciter des actes d'intolérance. Je ne doute pas que de nos jours une Église gallicane, dépendante de l'État, ne pesât beaucoup plus sur la liberté que l'Église dépendante de Rome. Mieux vaut le pape que l'empereur théologien de Byzance ou de Moscou. On connaît ces superbes paroles : a J'allais relever le pape outre mesure, l'entourer de pompes et d'hommages. Je l'eusse amené à ne plus regretter son
temporel. J'en aurais fait une idole. Il eût demeuré près de moi; Paris fût devenu la capitale du monde <;hrétien, et j'aurais dirigé le monde religieux, ainsi que le monde politique. C'était un moyen de resserrer toutes les parties fédératives de l'empire et de contenir en paix tout ce qui demeurait en dehors. J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions législatives. Mes conseils eussent été la représentation de la chrétienté ; les papes n'en eussent été que les présidents. J'aurais ouvert et clos ces assemblées, approuvé leurs décisions, comme Y avaient fait Constantin et Charlemagne. » Je ne connais pas de danger plus grave que celui qu'impliquait ce programme. Les pays d'administration et de centralisation sont ceux où une Église nationale produit les effets les plus fâcheux. Pie V et Philippe II n'ont pas arrêté l'esprit moderne; le despotisme administratif l'arrêterait. Celui-ci, en effet, n'a pas besoin d'être violent. Des brutalités comme celles qui avaient lieu en Judée du temps de Ponce-Pilate, à Rome sous Néron, en ^Europe au xvi® siècle, ne sont plus à craindre. Et pourtant la liberté que supposent la fondation du christianisme et la victoire de la Réforme n'existe plus; de simples règlements de police correctionnelle ont rendu de pareilles manifestations religieuses impossibles. M. Michelet a très-bien montré com-
ment la persécution des habiles administrateurs sortis de l'école de Golbert, lesquels n'aimaient guère le clergé, a bien plus frappé au cœur ses victimes que la grossière cruauté de l'inquisition espagnole. Quand l'État met la main sur l'âme, celte main est toujours bien plus lourde que celle du prêtre. Le prêtre, même armé de pouvoirs énormes, n'empêche pas les nouveautés de se produire; l'État, avec sa douceur prudente et son système préventif, arrête toute initiative. Je ne vois pas une seule vie de saint ou de grand homme dans le 'passé qui, de nos jours, ne fût une contravention perpétuelle. Nos lois sur l'exercice illégal de la médecine, sur les réunions, sur l'autorisation préalable en fait de culte, auraient suffi pour couper court aux deux ou trois événements auxquels le monde doit sa vie et son progrès.
La France est fière de son concordat, et, en effet, le Concordat est bien le dernier mot de la Révolution dans l'ordre religieux, comme le code civil est le dernier mot de la Révolution dans l'ordre politique. Le Concordat a le caractère de tout ce qui est sorti de la Révolutiotf : essentiellement administratif, il témoigne une remarquable entente de ce qui fait la force et la paix d'une nation, mais en même temps un singulier oubli de la liberté, un mince respect
pour la conscience individuelle, et une complète méconnaissance du côté moral de l'homme. Le Gon cordât se résume en ce mot qu'on prête à Portalis : « Régulariser et resserrer la superstition. » L'erreur de la France est, en général, de croire qu'on peut suppléer à la libre spontanéité des âmes par des institutions bien combinées. Un barbarisme affreux, moraliser^ est devenu un mot français. Partant de l'idée qu'une nation est heureuse dès qu'elle a un bon code et une bonne administration, n'accordant à Wndividu qu'un seul droit, celui de s'amuser à son aise, sans idées, sans opinions, sans rien de ce qui dérange un bonheur vulgaire, les politiques qui résumèrent les principes de la Révolution devaient être amenés à regarder les croyances religieuses comme un mal inévitable, qu'il faut restreindre et légiférer par de sages règlements. Mais l'humanité a trop de feu dans le sang pour se contenter d'un Éden de bourgeois heureux, s' amusant par escouades, vivant et mourant par habitude, croyant par décret. Le sentiment religieux prendra sa revanche; les cultes aimeront mieux les périls de la liberté qu'une protection obtenue au détriment de ce qu'ils ont de plus cher. Ils préféreront à tous les avantages le droit de se combattre et de croire qu'ils ne relèvent que d'eux-mêmes et de la vérité.
En somme, le système des Églises nationales nous semble avoir peu d'avenir. La conception étroite de la vérité qu'il suppose est contraire à la tendance de l'esprit français vers un idéal universel et commun à tous. Il faut l'optimisme patriotique de l'Anglais pour s'imaginer que l'Église de son île doit être la meilleure, parce qu'elle est la sienne. Le sentiment religieux vise de plus en plus à tenir peu de compte des fleuves et des montagnes. Une administration centrale, telle qu'est la cour de Rome, sera d'ailleurs bien plus accessible à certaines idées de progrès que de petites Églises dominées par une incurable routine. Rome jusqu'au xviii® siècle a joué dans le catholicisme le rôle d'une capitale plus éclairée que les provinces. Bérenger, Abélard, Roger Bacon ont trouvé plus d'appui ou de tolérance dans la papauté que dans les autorités ecclésiastiques locales. Aucune Église locale a-t-elle contribué à la Renaissance comme le pontificat du xv® et de la première moitié du XVI* siècle ? Quel temps que celui où la découverte d'un auteur latin conduisait à la papauté ou au cardinalat! Qu'on songe à l'incomparable largeur d'esprit que supposent des papes comme Thomas de Sarzane, iEneas Sylvius, Jules II, Léon X, des secrétaires apostoliques comme le Pogge, l'Arétin (Léonardo Bruni), Bembo, Sadolet ! Au'xriii® siècle même.
aucune Église nationale ne possédait un Benoit XIY, correspondant de Voltaire, un Clément XIV, un Passionei, un Etienne Borgia. La papauté, bénéficiant des rares qualités de l'esprit italien, du tact, de l'habileté, de la science pratique de la vie qui sont comme innés chez les anciennes races classiques, a su embrasser un horizon plus étendu qu'aucune Église locale. Si de nos jours il n'en est plus ainsi, c'est que Rome n'est plus un centre italien. Des néocatholiques français, des Belges, des Irlandais, y f(mt la mode et y parlent un langage que ne comprendraient plus les Mai, les Bernetti, les La Somaglia. De ce que le système catholique est préférable au régime des Églises nationales dépendantes de l'État, faut-il CQnclure qu'un tel système représente en religion l'idéal de notre temps? Non certes. La notion ultramontaine d'un pouvoir religieux centralisé dans une capitale, possédant cette capitale et les provinces qui en dépendent en toute souveraineté, traitant avec les États de puissance à puissance, par-dessus la tête des clergés locaux, implique, à mon avis, des difficultés qui se révéleront. Une logique inflexible, en effet, a de plus en plus amené le catholicisme à fortifier son centre, à y faire refluer toute puissance. De plus en plus les catholiques ont été conduits à croire qu'ils reçoivent de Rome la vie et le salut. Il
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est même bien remarquable que ce sont les nouvelles conquêtes du catholicisme qui montrent à cet égard le plus de susceptibilité. Le vieux catholique provincial, qui tient sa foi du sol, a moins besoin du pape et est beaucoup moins alarmé des orages qui le menacent que le néo-catholique, qui, en revenant au catholicisme, a envisagé le pape, selon le nouveau système, comme l'auteur et le garant de sa foi. Une sorte de lamaïsme ou de foi en une perpétuelle incarnation de la vérité tend ainsi à s'établir. Par une bizarre rencontre, le plus puissant auxiliaire de ces modernes exagérations a été celui qui en a semblé le plus redoutable ennemi. L'idée que le pape est dans l'Église ce que l'empereur est dans l'État, qu'il administre l'Église par les évêques comme, l'empereur administre l'État par les préfets, que traiter avec lui, c'e^t traiter avec l'Église, comme traiter avec l'empereur, c'est traiter avec l'État, cette idée-là est une idée de Napoléon. Elle est le fond du Concordat. On eût demandé à Grégoire VII s'il se croyait les pouvoirs nécessaires pour biffer d'un trait de plume une Église entière et la reconstruire le lendemain selon les vues du souverain temporel, qu'il eût répondu négativement. Les théologiens de ce qu'on appelle la « petite Église » produisirent sur ce point d'invincibles arguments. Le Concordat est un fait
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inouï dans Thistoire de TÉglise et l'acte d'ultramontanisme le plus énorme que la papauté se soit jamais permis. L'évêque, qui, dans les anciennes institutions canoniques, tient son pouvoir d'un droit divin, n'est plus, d'après les nouveaux principes, qu'un préfet révocable, même sans qu'il soit en faute, pour le bien de la communauté. Le pape, qui n'a dans l'ancienne Église qu'une primauté mal définie, devient, selon le droit canon inauguré par Napoléon, l'administrateur général de l'Église. La constitution des diocèses, comme Églises distinctes, est profondément atteinte; le réseau peut en être changé quand il plaît à l'administrateur suprême; ils n'ont plus qu'une existence factice comme le département. Le principe administratif de la France fit ainsi dans l'Église une complète invasion ; le pape devint le souverain absolu de l'Église; tous les droits qui, selon l'ancienne constitution, étaient répandus dans le corps ecclésiastique se trouvèrent concentrés dans la main de celui qui désormais passera pour l'équivalent de Jéçus- Christ.
Les dangers d'une telle organisation s'aperçoivent sans peine. L'expérience, a prouvé que les pouvoirs centralisés sont les moins stables, un coup de maii) suffisant pour les renverser. La révolution est la. forme sous laquelle s'opèrent les changements dansi
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les États de ce genre. Avec la centralisation, la fragilité et la révolution ont fait leur entrée dans l'Église. Le pape est bien plus vulnérable qu'une Église partout répandue. Le pape, d'ailleurs, étant mis par le système des concordats en rapport direct avec les gouvernements, la religion est ramenée dans le cercle des choses mondaines; elle est mêlée à toutes les intrigues de la terre : son représentant n'est plus le pontife, le saint homme, le docteur; elle se personnifie dans des diplomates, des Gonsalvi, des Caprara. Le pape du xii® et du xiii® siècle est certes fort mêlé aux choses de la terre; mais il y est mêlé comme un acteur de premier ordre, et même comme le premier de tous. Privé de ce rôle suprême depuis le xiv« siècle, représentant dans le monde une puis- . sance de deuxième ou de troisième rang, le pape des temps modernes est réduit à de petites habiletés peu dignes de lui. Le catholicisme a été entraîné de la sorte à devenir une religion essentiellement politique : les jésuites, qui ont tracé le code de sa diplomatie, sont les seuls qui aient compris les exigences de sa position et la ligne de conduite à laquelle il est condamné*
Préjudiciable à la religion, l'organisation ultramontaine ne l'est guère moins à l'État. Ce n'est pas un superficiel préjugé qui a mis en opposition dans
certains pays les mots de « catholiques » et « de patriotes », et en a fait le drapeau de partis contraires. Le catholicisme est en fait bien plus la patrie du croyant que l'État où il est né. Plus une religion est forte, plus elle a cet effet; l'islamisme a totalement tué en Orient la patrie. L'Europe ne court pas les mêmes dangers; mais on ne peut nier que le catholicisme ultramontain ne crée pour la société civile de graves •embarras. La religion, dans le système ultramontain, étant une puissance à part, qui dispose de moyens terrestres, l'État est obligé envers elle à de perpétuelles concessions. Ces concessions sont toujours des diminutions de la liberté publique. Se posant comme une puissance de droit divin, à laquelle obéissance est due par ceux qui ne la professent pas, l'Église, quand elle ne domine pas, se croit persécutée. Elle réclame le droit commun, et elle a i-aison; mais, en réalité, elle jouit d'un énorme privilège, qu'elle tient de ses allures hautaines. L'évêque se plaint de ne pas jouir pour la publication de ses mandements de toute la liberté qu'il désirerait : je suis avec lui dans cette croisade ; mais pourquoi Tévêque ne veut-il pas permettre que le libre penseur jouisse de la même liberté ? pourquoi exige-t-il de l'État que les opinions différentes de la sienne soient exclues de l'enseignement? Si l'évêque pèse sur l'État, il ne doit pas
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trouver mauvais que l'État pèse sur lui; s'il demande à rÉtat qu'il ne se dise dans les chaires publiques rien de contraire à ses idées, il ne doit pas trouver mauvais que l'État revise ses mandements pour qu'il ne s'y trouve rien de contraire à la politique nationale. Il est peu naturel que le clergé ne puisse recevoir les bulles de Rome que par la voie diplomatique; mais il faut se rappeler que le pape est un souverain, et que ses nonces sont des « ambassadeurs ». Il est absurbe que l'État force le prêtre à chanter des Te Deum et le poursuive quand il refuse de prier ; mais il faut se rappeler que ce prêtre tient de l'État un immense privilège, que sa puissance, ses richesses, son règne passé et les beaux débris qui lui en restent, il les doit directement ou indirectement à l'État, qui, depuis des siècles, lui a maintenu un monopole exclusif. Soyez libres, à la bonne heure; mais qu'alors tous le soient ! Ne demandez pas à l'État de reconnaître que vous possédez la vérité; défendez-vous sans invoquer l'État contre vos adversaires ; ne demandez qu'une chose au pouvoir, celle à laquelle tous ont droit, la liberté de croire ce qui vous semble vrai, et de faire partager aux autres votre conviction par des moyens avoués de la stricte équité.
C'est là, je le sais, une abnégation impossible. Le catholicisme, persuadé qu'il travaille pour la vérité,
essayera toujours de faire servir l'État à sa défense ou à sa propagande. La formation d'un « parti catholique » ayant pour principe d'employer son influence dans l'intérêt de l'Église, d'appuyer ou d'attaquer les gouvernements, suivant qu'ils servent ou ne servent pas sa foi religieuse, est la conséquence inévitable du système ultramontain. L'histoire de ce parti, auquel n'a manqué ni le talent ni l'habileté, est déjà longue de près d'un demi-siècle ; il a toujours parlé de liberté : peut-on dire que ce grand mot ait toujours été la règle de sa conduite ? Les belles résolutions de tolérance qu'il prenait quand il était faible, les a-t-il gardées au lendemain de sa victoire ? Quand le parti catholique, dans les deux ou trois années qui suivirent la révolution de 1848, arriva à une importance de premier ordre, respecta-t-il beaucoup ses adversaires? Toutes les lois qu'il vota, songea-t-il qu'un jour elles pourraient lui être appliquées? Le concordat de l'Autriche, celui du grand-duché de Bade, qui furent son œuvre, sont-ils vraiment des œuvres de liberté? Lui qui approuvait la révolte de la Belgique contre la Hollande, de la Pologne contre la Russie, qui approuverait la séparation de l'Irlande, que dit-il du soulèvement des Romagnes? 11 est certain pourtant que les traités de 1815 ne sont guère moins violés par une de ces révoltes que par
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Tautre. Le parti catholique déteste à bon droit le régime de la Terreur; et cependant il fait T apologie de Pie V et de Tordre de Saint-Dominique. 11 s'élève contre la tyrannie; mais blâme- t-il bien hautement l'Église d'avoir fait alliance avec tous les despotismes qui Font servie, depuis Philippe II jusqu'à tel président sans nom des républiques américaines? On nous assure qu'il n'en sera plus de même dans l'avenir. Dieu le veuille ! Au surplus, peu nous importe ; on tient la liberté de soi et non d' autrui. Il faut souhaiter à tous la mesure de liberté que nous voudrions pour nous-mêmes, mais n'attendre que de nous celle dont nous avons besoin, et à laquelle nous avons droit.
Une circonstance particulière complique encore ces difficultés. Gomme tous les États centralisés, le catholicisme ultramontain a besoin d'une capitale. Il faut qu'une certaine portion de la surface du monde soit soustraite à toutes les conditions de la vie nationale pour servir de territoire à son administration et de siège à son souverain. La supériorité du protestantisme par ce côté est immense. L'unité du protestantisme est toute spirituelle; il n'a pas besoin d'un pouce de terre pour y établir son centre. Jamais protestant, pour la tranquillité de sa conscience, n'a demandé le sacrifice d'un village de dixièipe ordre.
Mettant son repos non point dans la communion avec un chef, mais dans la foi en un livre, et ultérieurement dans la pure idée du Christ, la conscience du protestant est au-dessus des révolutions et des hasards de l'histoire. Ce complet détachement de l'espace, ce spiritualisme absolu, n'admettant de lien avec aucun point terrestre, le catholicisme ultramontain ne saurait le pratiquer. Il ne peut se passer d'un établissement, matériel ; il faut qu'il ait un patrimoine, une armée, un trésor, une diplomatie, une politique. Il entre len plein dans le courant des choses passagères ; il en doit subir la loi. Il pose sur le sol ruineux de notre planète ; il en ressentira toutes les secousses. Pour que Tultramontanisme, en effet, pût se promettre des destinées éternelles, il faudrait que Fultramontanisme fût assuré que le coin de terre sur lequel il a bâti sa ville sainte ne tremblera jamais, et que le peuple qu'il s'est approprié nonseulement restera toujours catholique, mais ne réclamera point son droit de vivre comme les autres nations. Il lui faudrait une ville dans les nuages, un pic inaccessible, où nul voisinage ne vînt le troubler. Voyons si le pays où, en vertu de déductions théologiques fort subtiles, et surtout par suite de nécessités historiques très-profondes, le catholicisme a placé son siège réunit toutes ces conditions.
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Ce pays est Tltalie. C'a été là pour le catholicisme une heureuse fortune, et l'Italie, de son côté, y a gagné une destinée brillante et tout à fait unique, qui n'est devenue pour elle un fardeau et une infériorité que depuis les changements amenés par la Révolution dans le train du monde; mais quatre faits considérables se sont introduits, il y a un demi-siècle, dans Tordre européen, et ont rendu très-difficile à maintenir la séquestration de VItq.lie, condition essentielle de la vieille organisation de la papauté. Ces quatre faits sont : — l'importance prise par le principe des nationalités, — la prépondérance exclusive que les grands États se sont arrogée, — la profonde transformation subie par la papauté elle-même, — . la révolution qui, sans distinction de secte, s'est opérée dans le sentiment religieux.
On peut trouver de 'l'exagération dans les applications diverses que notre siècle tend à faire du droit des nationalités ; mais il est certain que le principe des divisions territoriales fondées sur la nature mêra^ ou le besoin des peuples tend à se substituer aux divisions fondées sur la convenance des princes. Or, la grandeur de la papauté est justement d'être en dehors et au-dessus des nationalités, d'être une machine universelle, d'exiger par conséquent le sacrifice de la nationalité dont elle occupe le sol. Si
le pape est italien, ilne sera pas catholique ; s'il est catholique, il ne sera pas italien. L'histoire est ici d'une logique inflexible ; elle nous montre, avec une évidence qui ne peut échapper qu'aux esprits étrangers à toute vue générale, la papauté opposant, depuis le temps des Lombards, un obstacle infranchissable à la formation d'un royaume d'Italie. Je ne veux tenir ici aucun compte d'événements contemporains qui semblent des faits accomplis. C'est la. gloire de l'I^glise romaine de mépriser les orages : j'admettrai donc, si l'on veut, que la tentative d'une nationalité italienne est destinée à une série de défaites, et que dix fois encore Pierre, fort de l'appui de la catholicité, marchera sur l'aspic et le basilic ; mais ce que je vois clairement, c'est que chacune de ces victoires lui sera fatale, que chacune d'elles creuse un gouffre où le Vatican s'abîmera, car les peuples ne meurent pas, et les institutions meurent : les institutions périssent par leurs victoires, et les •peuples triomphent par leurs défaites. Un duel à outrance est engagé, où Tun des combattants, quoique le plus faible et sans cesse terrassé, ne peut pas mourir. La conséquence inévitable, c'est que l'autre meure. Chaque effort pour étouffer son ennemi coûte à la papauté des engagements, des compromis, des pactes avec la terre qui lui seront funestes à la.
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longue, et lui enlèveront jusqu'à la dernière parcelle de cette indépendance qu'elle prétendait fonder sur la poàsession d'une petite principauté.
Il s'élève, en effet, contre la papauté temporelle une difficulté bien plus forte que celle qui résulte du réveil des nationalités. L'indépendance papale a été assez bien garantie par sa souveraineté de trois ou quatre millions d'hommes à l'époque où les petits États étaient encore quelque chose. Quand la république de Venise était en Europe une puissance fort respectée et résistait au roi de Fiance, le souverain de Rome et de Bologne était, dans l'ordre temporel, indépendamment de son prestige religieux, un per-sonnage considérable. Il n'en est plus ainsi depuis que quatre ou cinq grandes agglomérations ont accaparé pour elles seulgs lé maniement des choses européennes. Dans un tel état de choses, on voit sans peine quelle doit être la position des petits souverains. Si Ton peut dire (et certes bien des restrictions seraient ici nécessaires) que, pour les quatre ou cinq, grandes puissances, souveraineté est synonyme d'indépendance, il est bien sûr que le petit souverain est, lui, le plus dépendant des hommes. Que dire quand ce petit souverain est en lut^e forcée avec ses sujets? Il est clair qu'en ce cas il dépend de la nation qui le garde, ou de la nation sur laquelle il s'appuie contre
celle qui le garde. Mieuîç vaudrait être le sujet libre d'une puissance libérale que d'être ainsi alternativement l'obligé de toutes. La formation d'une armée catholique n'est pas une solution à cette difficulté. Une armée catholique échouera, comme toute chevalerie dans notre âge de plomb, devant la fatalité des grandes masses. Si la catholicité peut former une armée comme celle de la France, une flotte comme celle de l'Angleterre, je n'ai rien à dire; mais qui ne voit que le principe national seul peut entretenir ces gigantesques appareils? J'ajoute que l'habile parti romain, qui, comptant peu sur les miracles, a toujours courtisé les forces établies bien plus qu'il n'a recherché l'appui de l'enthousiasme religieux, se défiera de l'armée catholique, en neutralisera les effets, et se tournera de préférence vers la diplomatie. Par la fatalité des choses, le pape sera donc réduit à demander la garantie de ses États aux grandes puissances, à épier le succès, à pactiser avec les forts, à s'enfoncer dans le dédale des calculs humains. Ce n'est donc pas de sa petite principauté qu'il tire son indépendance; au contraire, sa principauté est le point par lequel il est cloué à la terre et traduit au tribunal des puissances européennes, où le schisme et l'hérésie disposent de la majorité. — J'ajoute encore qu'un grand principe de
force, la légitimité, ne saurait être ici invoqué, La légitimité se fonde sur une sorte de mariage séculaire entre une maison royale et une nation, la maison royale s'obligeant à une stricte héridité, et renonçant à tout intérêt privé qui ne serait pas conforme à l'intérêt de la nation. Il n'y a ici ni maison héréditaire ni intérêts nationaux; la papauté n'est pas plus admise à revendiquer les droits d'une dynastie que le dogat de Venise, et, quant aux intérêts qu'elle représente, ils ont cessé depuis longtemps d'avoir rien de commun avec le pays sur la surface duquel elle règne, mais non en vue duquel elle gouverne. Chargé d'une mission universelle, le pape manquerait à ses devoirs de père commun des fidèles, s'il ne considérait que l'intérêt de sa petite principauté, c'est-à-dire s'il était bon souverain.
Les exagérations introduites de notre temps dans l'idée de la' souveraineté spirituelle et temporelle du pape ont donné à cette difficulté des proportions toutes nouvelles. L'Italie cultiva la papauté tant que la papauté fut italienne et lui laissa le gouvernement qu'elle aimait, le gouvernement municipal. On eût tenté au xviii^ siècle d'arracher la papauté à l'Italie, que l'Italie l'eût défendue de toutes ses forces. Les choses à cet égard sont irrévocablement changées. D'une part, la papauté devient de plus en plus une
administration catholique, où l'influence est exercée par des étrangers. De l'autre, une idée étroite de souveraineté directe et administrative a remplacé à Rome la vieille idée de suzeraineté, qui constituait pour le pape une position plus digne et plus commode. Par un faux calcul dont les conséquences rempliront notre siècle, Gonsalvi fit adopter ce principe que la souveraineté du pape sur les États qu'on lui rendait en 1815 était une pleine souveraineté, analogue à celle du roi de France, par exemple, et impliquant l'abolition des anciennes franchises. C'était là une énorme usurpation, car en 1796 Bologne était une vraie république, n'ayant avec Rome qu'un lien de vassalité nominale; mais c'était la faute du temps : il semble qu'en renversant l'Empire, on prît à tâche de continuer partout, avec autant de rigueur et moins d'éclat, le système de gouvernement que l'Empire avait inauguré. L'idée de la souveraineté napoléonienne devint en 1815 la base du droit public européen : l'Allemagne conservait ses petits princes comme de complets souverains ; la Restauration conservait le régime préfectoral; le pape et le sultan étaient déclarés rois absolus des pays que la carte leur attribuait. Pour Rome et Constantinople , la faute fut la môme. D'un côté, elle devait aboutir au massacre des chrétiens; de l'autre, livrer les États
romains, et surtout les Romagnes, à la révolution . Le pape, en effet (et je n'entends pas en ceci lui faire un bien grave reproche), ne sera jamais un bon administrateur; le gouvernement des sociétés humaîa^s est descendu à des détails mesquins où la vieille majesté romaine ne peut que se compromettre. Le pape d'autrefois échappait à cette responsabilité par la nature peu précise de son pouvoir ; le pape du XIX* siècle n'avait qu'un moyen d*y échapper : c'était d'accepter le/égime constitutionnel. Il ne l'a pas voulu, et, pour être juste, il faut se demander s'il l'a pu. Je suis loin de méconnaître ce qu'a eu de généreux une tentative où se sont usés de nobles cœurs ; j'avoue cependant (et certes j'aimerais à voir mon appréhension déjouée) que l'hypothèse d'une papauté parlementaire au temporel me semble impossible à réaliser. A quelques égards même, on peut dire qu'une telle hypothèse est en contradiction avec les principes essentiels non de la papauté idéale, mais de la papauté exagérée qui est sortie des maximes de l'ultramontanisme moderne. Je comprends très-bien le pape suzerain féodal de provinces assez libres ou protecteur de petites républiques; je ne comprends pas le pape constitutionnel, au moiûs avec les formes d'une représentation centrale. Ce prêtre qu'il faut faire souverain pour ne le subor-
donner à aucun souverain, ne doit-on pas craindre de le subordonner à ses sujets? Le catholique, dont la conscience se révolte s'il peut croire que celui qui représente à ses yeux la vérité subit quelque contrainte du dehors, ne se révoltera-t-il pas bien plus encore si son chef infaillible et impeccable dépend d'une chambre toute profane et plie devant son cabinet?
La religion enfin aspirant de nos jours à 'se renfermer dans les âmes, le fatal attachement à la terre qu'implique le nouveau système ultramontain deviendra très-antipathique aux personnes vraiment religieuses : elles finiront gar voir un acte de peu de foi dans cette perpétuelle défiance de la vertu du secours divin. Il j^ a des indépendances tout humaines qui savent fort bien se maintenir sans posséder un coin de terre; pourquoi celui qu'assistent la force et la lumière d'en haut n'aurait-il pas le même courage ? Une fausse idée de la souveraineté est au fond des jugements que portent sur ce point les catholiques; on commence par supposer que Ton ne peut être en même temps libre et sujet, que le souverain est nécessairement un Louis XIV, possédant à la fois les corps et les âmes. Que les catholiques s'unissent à nous pour tâcher qu'il n'en soit plus ainsi. Au lieu de fonder Tindçpendance de la foi sur
des murailles de pierre, qu'ils travaillent à conquérir la liberté pour tous et à réduire les droits que TÉtat s'arroge sur les choses de l'esprit. Que l'action du pape se borne aux intérêts purement religieux, aucun gouvernement n'essayera de le gêner sur ce terrain. La confession d'Augsbourg, pour être digne et forte, n'a pas besoin d'un représentant souverain : elle se défend par la foi commune de ses adhérents.
De toutes parts nous arrivons donc à ce résultat, que l'établissement catholique fondé sur l'aliénation éternelle d'une partie de l'Italie ne saurait se maintenir. L'imprudence que le catholicisme a faite en se centralisant outre mesure apparaîtra avec une effrayante clarté. On maudira le jour où César Borgia donna à la papauté les provinces qu'il avait conquises par des procédés admirés de Machiavel. Ah ! gonfalonier de la sainte Église, quel triste cadeau vous lui avez fait ! On regrettera les moyens termes qui rendaient l'inconséquence possible et facile. On reconnaîtra qu'une principauté italienne était un mauvais moyen pour maintenir l'indépendance de la religion. Ainsi le catholicisme sera amené à préférer le simple appel à la conscience au régime protecteur. D'une part, il sera assez fort pour rendre impossible une Église nationale, administrée par l'État; de l'autre, il ne pourra pas défendre son établissement
central : il restera une puissante association libre, reposant sur une force morale répandue partout. Ce jour-là, r^glise réclamera la liberté avec une ardente bonne foi et lui rendra de grands services, car elle en aura besoin. J'espère qu'aucun vrai libéral ne lui rappellera avec ironie le temps où elle s'arrogeait le droit divin de régner, bù elle traitait tout dissident de rebelle, et repoussait l'égalité des droits comme une injure à la vérité.
A Dieu ne plaise que je semble jamais mécpnnaître la grandeur du catholicisme et la part qui lui revient dans la lutte que soutient notre pauvre espèce contre les ténèbres et le mal! Que de bien jaillit encore au sein des eaux troublées de cette fontaine intarissable, où l'humanité a bu si longtemps la vie et la mort ! Même en cet âge de décadence, et malgré des fautes poussées à l'extrême avec une obstination sans égale, le catholicisme donne des preuves d'une étonnante vigueur. Quelle fécondité dans son apostolat de charité ! Que d'âmes excellentes parmi ces fidèles qui ne puisent à ses mamelles que le lait et le miel, laissant à d'autres l'absinthe et le fiel ! Gomme, à la vue de ces tentes rangée's dans la plaine, et au milieu desquelles se promène encore Jéhovah, on est tenté, avec le prophète infidèle, de bénir celui qu'on voulait maudire et de s'écrier : « Que tes pavillons sont
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beaux! que tes demeures sont charmantes! » Malgré les limites obligées que le catholicisme pose à certains côtés du développement intellectuel, combien d'esprits, qui sans les fondations religieuses seraient restés ensevelis dans la vulgarité ou Tignorance, lui doivent leur éveil ! Où trouver quelque chose de plus vénérable que Saint-Sulpice, cette image vivante des anciennes mœurs, cette école de conscience et de vertu, où Ton donne la main à François de Sales, à Vincent.de Paul, à Fénelon? Même dans cette association, parfois un peu niaise, entre le catholicisme et les débris de la vieille société française, dans ce néo-catholicisme souvent affadi, que de distinction encore! quelle atmosphère pure et honnête! quel effort naïf vers le bien ! Ah ! gardons-nous de croire que Dieu a quitté pour toujours cette vieille Église. Elle rajeunira comme l'aigle, elle reverdira comme le palmier; mais il faut que le feu l'épure, que ses appuis terrestres se brisent, qu'elle se repente d'avoir trop espéré en la terre, qu'elle efface de son orgueilleuse basilique : Christus regnaty Christus imperaty, qu'elle ne se croie pas humiliée quand elle occupera dans le monde une position qui ne sera grande qu'aux yeux de l'esprit.
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Le monde sera éternellement religieux, et le christianisme, dans un sens large, est le dernier mot de la religion. — Le christianisme est susceptible de transformations indéfinies. — Toute organisation officielle du christianisme, soit sous la forme d* Église nationale, soit sous la forme ultramontaine, est destinée à disparaître. Un christianisme libre et in- ; dividuel, avec d'innombrables variétés intérieures, comme fut celui des trois premiers siècles, tel nous ; -^ ) v T semble donc l'avenir religieux de TEurope. Ils se trompent également, et ceux qui croient que la religion est destinée à perdre peu à peu son importance dans les affaires du monde, et ceux qui voient dans une sorte de déisme le terme final de toute religion. La religion est une Chose sut geiwris ; la philosophie des écoles né s'y substituera pas. Le déisme, qui a la» prétention d'être scientifique, ne l'est pas plus que la religion; c'est une mythologie abstraite, mais c'est une mythologie. Il exige des miracles ; son Dieu intervenant providentiellement dans le monde ne diffère pas au fond de celui de Josué arrêtant le
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• soleil. Ajoutons que deis dogmes étroits, secs, n'ayant lien de plastique ni de traditionnel, ne prêtant à aucune interprétation, sont pour Tesprit humain une l)ien plus étroite prison que la mythologie populaire. Herder, Fichte, Schleiermacher n'étaient pas assez orthodoxes pour une chaire de religion naturelle, au sens de Voltaire; ils ont été d'excellents théologiens. Le principe religieux et nullement dogmatique proclamé par Jésus se développera éternellement, avec une flexibilité infinie, amenant des symboles déplus en plus élevés, et, en tout cas, créant pour les divers étages de la culture humaine des formes de culte appropriées à la capacité de chacun.
Je sais qu'à beaucoup de personnes une telle solution paraîtra une utopie, et elles auraient raison si Ton parlait ici de mesures à prendre ou de législation à réformer; mais ce n'est point de la sorte que s'opèrent les grandes transformations de l'humanité. La législation des cultes peut rester tant que l'on voudra ce qu'elle est; la seule question intéressante pour le philosophe est de savoir de quel côté va le monde, ou, en d'autres termes, de voir clairement les conséquences qu'impliquent les faits accomplis. Or, s'il est un principe qui s'établisse d'une manière irrévocable, c'est que le domaine de l'âme est celui de la liberté. Les trois grandes forces de l'Europe
moderne, la démocratie française, le génie allemand et l'esprit anglais, sont d'accoitl sur ce point. Les idées ultramontaines sont liées à des partis sans avenir. Tout le faubourg Saint-Germain, avec son oracle M. de Maistre, pèse moins dans le monde que quelques quakers de Manchester. Comment voulez-vous que ces chrétiens lancés au fond de l'Amérique et de rOcéanie conservent avec la vieille Rome, notre mère à tous, les mêmes liens d'obéissance que ceux qui lui doivent la civilisation et la foi? Le christianisme libre est seul éternel et universel. L'idée d'un pouvoir spirituel opposé au pouvoir temporel doit être modifiée. Certes le spirituel n'est pas le temporel; mais le spirituel ne constitue pas un u pouvoir », il constitue une «liberté ». S'il y avait ici-bas un pouvoir spirituel, Grégoire VII aurait eu raison dans ses plus hardis paradoxes : le royaume des âmes eût été tout, le royaume des corps bien peu de chose. En réalité, le royaume des âmes n'existe que dans la région des âmes, c'est-à-dire dans le monde de l'idée pure. La liberté est limitée dans l'ordre matériel : le* champ de mon voisin m'est interdit, cela est juste et nécessaire pour que le mien le soit à mon voisin; mais mon voisin ne me fait aucun tort en ayant sur Dieu, le monde et la société les opinions qui lui semblent bonnes, car, en ayant ces opinions.
il ne. m'enlève rien du droit que j'ai d'en avoir de tout opposées, L'Kglise, si l'on entend par ce mot un pouvoir armé d'autres moyens que ceux de la libre propagande, doit ainsi disparaître, non au profit de l'État, mais au profit de la liberté. Tant qu'il y aura un établissement officiel de la religion, il vaut mieux que les deux autorités soient distinctes que réunies ; mais l'idéal où il faut tendre est justement d'arriver au règne pur de l'esprit, non comme l'entendent les fanatiques et les sectaires, mais comme l'entendent les vrais libéraux, persuadés qu'une croyance n'a de prix que quand elle est acquise par une réflexion personnelle, qu'un acte religieux n'est méritoire que quand il est spontané.
C'est sans contredit le protestantisme qui est le plus près de cet idéal. Se dégageant peu à peu de ses liens avec l'État, le protestantisme arrive de nos jours à sa dernière conséquence, qui est l'organisation libre de la religion et l'union des chrétiens, non dans la lettre morte des symboles, mais dans la pure idée religieuse, telle que l'Évangile l'a pour la première fois exprimée. Malgré des réactions locales et momentanées, le protestantisme, en Allemagne, en Angleterre, en France, en Hollande, en Suisse, accomplit chaque jour de sensibles progrès dans cette voie. Les Églises réformées de France, en particulier,
traversent une crise dont l'issue intéresse au plus haut degré le philosophe et Thomme religieux. Obligées de se serrer pour résister, ces Églises étaient restées jusqu'à ces dernières années renfermées dans les étroits symboles du calvinisme. La largeur en religion est le fruit d'une longue paix. Ce n'est pas à des fils de martyrs qu'il faut demander de critiquer les symboles pour lesquels leurs pères ont souffert. Les formules larges ne savent pas se défendre et ne saisissent pas assez l'homme tout entier pour faire endurer cent cinquante ans de proscriptions. Le protestantisme français demandait ainsi à être jugé non par ce qu'il était devenu sous le coup d'odieuses persécutions, mais par ce qu'il eût été s'il fût resté libre. Un demi-siècle de liberté a suffi pour le rendre à sa direction naturelle. Dès l'époque de la Restauration, un pasteur de Nîmes, Samuel Vincent, quoique connaissant peu encore le christianisme germanique, énonçait avec une rare fermeté les maximes qui depuis sont devenues des axiomes" sur la nature de la croyance religieuse. Plus tard, une influence d'études supérieures, venue surtout de Strasbourg, a renouvelé, la tradition des savantes écoles réformées du xvi® et du xvii* siècle. Le protestantisme français tout entier finira par comprendre que, s'il n'est pas la religion libre, il n'a pas de raison d'exister, que le siècle ne
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se fera pas calviniste, qu'il ne quittera pas l'Église pour la Bible, le concile de Trente pour le symbole de la Rochelle. L'ancien protestantisme confessionaliste et national peut rendre de grands services comme pépinière d'hommes éclairés ; mais, comme secte particulière, il ne peut aspirer à un bien grand avenir.
Le catholicisme, avec la fière audace de ses affirmations et l'opinion exagérée qu'il a de ses droits, ne se prêtera point à d'aussi faciles transformations. Il traversera de longs déchiiements avant de renoncer à son règne terrestre, à l'idéa antichrétienne de son khalifat. Pour dire toute ma pensée, j'avouerai qu'un schisme entre les éléments opposés que le catholicisme renferme dans son sein me semble difficile à éviter, L^ parti politique, s' enfonçant de plus en plus dans les intrigues, et le parti sincère, froissé de plus ef\ plus par cette confiance exclusive accordée aux moyens humains, finiront par s'apercevoir qu'ils n'adorent pas le même Dieu. Le moindre malentendu, habilement secondé, qui s'élèverait à la mort d'un pape (qu'on veuille bien relire les deux premières pages de l'histoire du grand schisme d'Occident) ferait passer la scissjon intérieure à l'état de fait accompli» Toute grande crise religieuse est précédée d'une période d'essais timides, où la pensée d'avenir
s'agite en quelques âmes douces, et où les réformateurs, humbles encore, se soumettent à TÉglise, qui les condamne. Nous sommes à ce moment. La rupture de Lamennais a été un fait isolé, tenant à sa rudesse bretonne, toujours portée aux éclats.' La docilité des Montalembert, des P. Hyacinthe, résistera à toutes les épreuves. Mesurons la durée qui s'écoule de Joachim de Flore à Luther, en passant par Pierre-Jean d'Olive, Tauler, Gonecte, Savonarole : nous aurons l'espace de temps qui fait d'un saint un hérésiarque. Il e^t vrai que les mouvements de l'humanité sont en notre siècle fort accélérés; mais la patience des âmes pieuses est longue : il faut au moins deux générations pour que Rosmini ou Lacordaire soient les ancêtres d'un schismatique.
Une objection peut m'être adressée, et je dois la prévenir. « Vous voulez relever la religion, me dirat-on, et vous cherchez à la soustraire à la régence de l'État ; mais vous ne voulez pas , d'un autre côté, qu'elle soit une puissance organisée, qui force l'État à compter avec elle : ne voyez-vous pas que vous l'abaissez; que, n'étant plus une chose d'État, elle descendra au niveau des opinions de littérature ou d'art, dont l'administration ne se soucie pas, parce qu'elle les trouve au-dessous d'elle? Vous qui savez les conditions de la liberté, ne voyez-vous pas que
VOUS abattez la dernière tour où elle se défende ■encore ? Quoi ! dans notre société démantelée , vous applaudissez à la ruine de la dernière forteresse féodale! Vous ne songez pas que cette forteresse pourra être un jour Tunique asile des âmes qui ne /Voudront pas plier devant la redoutable puissance de l'État! En somme, au milieu de l'universel abaissement de l'Europe, au milieu du silence créé par l'égale sujétion de tous, qui a résisté? qui a parlé? Le pape, les évoques. L'égalité n'est pas une protection ; le Code n'est un abri pour personne. Si la vieille Rome eût eu de beaux caractères de prêtres, si la puissance pontificale, au lieu d'être absorbée par l'empereur, eût abouti à créer des évêques, le despotisme césarien eût été impossible. La liberté résulte d'un privilège; pourquoi ne voulez-vous pas que l'Église ait le sien? » Je le veux certes, s'il m'est permis d'avoir le mien contre elle; mais la faute de l'Église n'a-t-elle pas été précisément d'en appeler pins que personne au principe de-l'Étatpour étouffer au nom de l'unité nationale toute dissidence? Qui plus que l'Église a invoqué ce redoutable auxiliaire <îontre ceux qu'elle croit ses ennnemis? L'idée exagérée que la France' se fait de l'État, les difficultés qu'y trouve l'établissement durégime constitutionnel, ne sont-elles pas en partie l'œuvre du catholicisme ?
Cette pensée que les choses dont TÉtat ne s'occupe pas sont par là même des choses moins nobles n'estelle pas le mal qu'il faut combattre, et n'est-ce pas justement la protection dont plusieurs intérêts sociaux ont besoin contre les tendances nécessairement envahissantes de l'Église qui fait une bonne partie de la force de l'État? Qu'on laisse à l'Église son organisation féodale, mais qu'alors on relève de toutes pièces le système des organisations libres; qu'on laisse d'autres Églises, .d'autres associations de toute nature se former avec un droit égal ; sans cela l'injustice est flagrante. Un établissement officiel de l'Église peut être une condition de liberté dans les pays déjà libres ;*mais un tel établissement dans les pays centralisés est, au contraire, une atteinte à la liberté. Loin de s'exclure, comme l'a cru un publiciste d'ailleurs si pénétrant *, la liberté politique et la liberté de penser se supposent l'une l'autre, et, s'il fallait choisir, j'avoue même que je préférerais la seconde ; car on peut être un homme accompli dans un pays qui ne jouit pas de la liberté politique, et sans la liberté religieuse et philosophique on ne peut être qu'un homme fort imparfait.
La liberté se trouve ainsi la solution de la ques-