‹ Questions contemporaines (volume 3)Chapitre 66 sur 71 · Canon · texte numérisé non relu

Canon

maître y consent, et les enfants de ceux qui, après - avoir embrassé Torthodoxie, sont revenus à Thérésie peuvent être baptisés de force ; que le consentement d'un seul des parents suffit, et qu'en cas de conversion de l'un d'eux, l'enfant en bas^âge doit suivre la partie fidèle. On sait, d'ailleurs, les exigences rigoureuses de l'Église en ce qui concerne les enfants issus des mariages mixtes, tandis que l'équité voudrait que le partage se fît d'après le sexe , comme y consentent les sectes protestantes. Enfin, l'Église n'a eu que des éloges pour les actes attentatoires à la liberté des familles dont Louis XIV fit précéder et appuya sa révocation de l'édit de Nantes ^ L'Église, quand elle l'a pu, a donc porté l'État à violer le droit de la famille sur l'éducation religieuse. Et pourtant ce droit est bien plus sacré en fait de religion qu'en fait d'éducation. L'État doit posséder quelque pouvoir sur l'éducation intellectuelle et morale de ses membres; il ne peut rieù sur la religion. La religion, en effet, est chose essentiellement traditionnelle. (( Nos pères ont ainsi adoré » : voilà sa meil-

^ 1. L'œuvre des «Nouvelles catholiques») avait pour objet de fournir UQ asile contre l'influence paternelle aux jeunes filles protestantes amenées de gré ou de force au catholicisme. Quand les Églises séparées se sont permis des actes semblables (et d'ordinaire elles y ont mis plus de modération), les catholiques en ont appelé à la liberté !

4i6 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL.

leure, ou, pour mieux dire, sa seule raison d'être. Toute conversion est mauvaise; car toute conversion prête une valeur absolue à des formes de culte relatives et discutables. La naissance doit faire les religions ; la raison seule doit faire les opinions in dividuelles.

Si Torthodoxie est obligée de se montrer sévère contre toute croyance qui s'écarte de la saine doctrine théologique, que fera-t-elle contre le libre penseur, qui se met en dehors de toute doctrine religieuse? La plus grande grâce qu'elle pourra lui faire sera de le traiter comme hérétique.. En effet, l'Église n'a guère distingué de Tun à l'autre : l'inquisition est le remède commun qu'elle a opposé à la liberté de croire et à la liberté de penser.

Je sais qu'il y a dans l'Église un parti plus libéral, qui condamne ces mesures barbares. Mais c'est là une des mitigations que des esprits peu conséquents ont introduites sur plusieurs points de la doctrine et de la discipline catholiques, devenus trop cho-

quants pour Tesprit moderne. L'orthodoxie sérieuse suit, à regard de ces adoucissements, une tactique conforme à son esprit général. Elle n'a garde d'y donner la main; mais elle est bien aisé qu'il y ait des docteurs naïfs pour mettre en avant des explications superficielles dont les laïques se contentent. Assurés d'avance que les objections contre leur foi sont mauvaises, les catholiques y font souvent de mauvaises réponses, sachant fort bien ce qu'elles valent. Cela tient à ce suprême dédain pour ceux qui doutent ou ne croient pas, qui est au fond des controverses théologiques. Pour sauver la thèse fondamentale, on est complaisant sur le reste. Le théologien, s'envisageant toujours comme en possession d'une science supérieure, que les simples gens ne peuvent comprendre, traite ses adversaires comme un mathématicien traite le public à qui il est obligé d'exposer une question transcendante. Le mathématicien, en pareil cas, se permet beaucoup de tours de démonstration qu'il sait bien n'être pas exacts, mais qu'il trouve appropriés à ses auditeurs. Le théologien, jugeant le laïque incapable de saisir les vraies raisons de la vérité, est bien aise de le voir s'attacher à certaines solutions qui satisfont son ignorance, et dont lui, théologien, voit bien la fragilité.

Pour en revenir à l'inquisition, les orthodoxes

laissent dire assez volontiers que ce fut un abus, que ce ne fut pas l'œuvre de l'Église, que celle-ci n'est nullement intéressée à l'apologie de ce tribunal odieux, lis le laissent dire, mais ils savent fort bien qu'on ne peut le croire. Et, de fait, cela n'est pas : l'inquisition est la conséquence logique de tout le système orthodoxe ; elle est le résumé de l'esprit de l'Église; l'Église, quand elle le pourra, ramènera l'inquisition, et, si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne le peut pas.

Je n'aurais, pour prouver cette proposition, qu'à renvoyer le lecteur à un curieux opuscule d'un théologien italien du commencement de ce siècle, le chanoine Muzzarelli *, lequel a consacré une longue et * érudite dissertation ^ à démontrer que les Pères, les conciles, la discipline universelle de l'Église, sont favorables à l'inquisition; que l'inquisition est dans l'esprit môme de l'Évangile (erreur : dans l'esprit de l'Église, oui), et qu'il n'y a que les incrédules qui puissent y être hostiles.

C'est là une triste thèse sans doute, mais une thèse malheureusement très-vraie. Que peuvent, en

1. Muzzarelli fut le théologien le plus autorisé de Rome sous le règne de Pie VII et le conseiller intime de ce pontife.

2. On peut la lire traduite en partie à la suite du tome V de V Histoire générale de V Église par M. le baron Henrion.

effet, répondre les orthodoxes aux concUes qui ont établi ou approuvé l'inquisition, aux Pères et aux évoques qui ont conseillé et pratiqué des mesures inquisitoriales? Le P. Lacordaire reconnaît que, depuis Constantin, c'est-à-dire depuis que l'Église a eu quelque pouvoir dans l'État, l'Église a toujours fait appel à l'autorité publique pour la conservation de la foi, et cela, dit-il, est tout naturel, la religion étant le premier bien des peuples ^ Les empereurs chrétiens furent, pour la plupart, intolérants, à l'instigation des évoques*. Constantin intervint directement dans la querelle des donatistes*. Une foulé de conciles particuliers, celui d'Aquilée (381), celui de Milan, sous saint Ambroise (389), le cinquième

1. Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des frères prêcheurs, en tête de sa Vie de saint Dominique, p. 136 et suiv. (3« édit., 1844).

2. n peut être intéressant de savoir sur ce point le sentiment de Bossuet. Voici encore quelques axiomes de sa Politique : « Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses religions... » (L. VII^ art. m, prop. 9). « Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur impie. » Après avoir exposé la conduite des princes chrétiens, il ajoute : « L'Église les remerciait de ces lois. » Le prinpe, toujours selon Bossuet, est l'exécuteur de la loi de Dieu; il doit prendre soin de l'instruction religieuse de ses peuples, de faire sanctifier les fêtes, de punir les blasphémateurs. (L. VU, art. 4, 5, etc.)

à. Voir Fleury, Hist, eccl,, 1. X, n°» 10 e suiv.

de Garthage (àOO), celui de Milève (416), implorèrent la puissance civile contre les hérétiques. Dioscore d'Alexandrie ayant été condamné au concile général de Gbalcédoine (451), fut puni, par ordre du concile, de peines séculières. Le troisième concile d'Orléans (538), le sixième de Tolède (638), celui de Toulouse 1119) préludèrent à Tinquisitioni Le pape Innocent III, les conciles de Toulouse (1229), d'Arles (1234), de Narhpnne ^1235), de Béziers (1246), d' Albi (1254), achevèrent peu à peu l'organisation de cette redoutable institution. Deux conciles œcuméniques l'ont hautement approuvée. Le concile de Vienne délègue des inquisiteurs, enjoint aux évêques de leur prêter «ecours, prescrit, avec le plus grand soin, la sûreté des prisons , la fidélité des gardes, leur vigilance, leur secret. Les paroles du quatrième concile de Latran font frémir : « Les dépositaires du pouvoir politique seront avertis et, s'il en est besoin, contraints par censures de prêter serment de purger leurs terres de tous les hérétiques notés par TÉglise. 5i le seigneur temporel , après cet avertissement, reste dans l'inaction, il sera excommunié par les prélats de la province, et, s'il ne satisfait dans l'année, on le dénoncera au souverain pontife, afin que, dès lors, celui-ci déclare ses vassaux déliés du serment de fidélité, et propose ses domaines aux armes

des catholiques, qui les posséderont sans aucune contradiction, après en avoir chassé les hérétiques, et qui les conserveront dans la pureté de la foi, ^auf les droits du seigneur principal, pourvu que luimême n'apporte aucun empêchement à l'exécution du décret. Or, ceux qui se croiseront gagneront les mêmes indulgences que ceux qui vont à la terre sainte. Nous excommunions aussi -les fauteurs et receleurs d'hérétiques, en sorte que, s'ils ne satisfont dans l'année, ils seront infâmes de plein droit, et, comme tels, exclus de tous offices et conseils publics, des droits d'élection, de celui de rendre témoignage et de recevoir des successions. On ne leur répondra point en justice, et ils seront obligés de répondre aux autres. S'ils sont juges, leurs sentences seront nulles, et l'on ne portera point de causes à leur audience; s'ils sont avocats, ils ne seront point admis à plaider; s'ils sont tabellions, les actes qu'ils auront dressés seront de nulle valeur; ainsi du reste*. »

Les mesures ordonnées pour la recherche des hérétiques répondent à ces effrayantes pénalités ^

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