‹ Questions contemporaines (volume 3)Chapitre 70 sur 71 · LA THÉOLOGIE DE BÉRANGER · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE DE BÉRANGER

Un titre me frappa il y a quelque temps parmi les réclames : Le Déranger des familles (Paris, Perrotin, 1859). Je fus curieux de voir comment on avait réconcilié M. Béranger avec la religion et la morale, et au prix de quels sacrifices on peut devenir en France la lecture du soir des ^familles bien pensantes. L'examen m'a prouvé que l'opération qui transfigure ceux que la légende populaire a déjà consacrés peut être faite d'une main fort légère, et que, s'il est des péchés que la France ne pardonne pas, il en est aussi qu'elle couvre d'une absolution bien facile. Je supposais naïvement que la préface du nouvel éditeur renfermerait quelque explication sur cette singularité littéraire d'un poëte qui a chanté tout autre chose que la religion et les vertus domestiques devenant, dans un temps aussi facile à scandaliser que le nôtre, un auteur classique pour les maisons d'édu-

cation. Il n'en est rien. On m'apprend seulement que, (( bien qu'il ait joui de sa jeunesse tant qu'il fut jeune, il fut par-dessus tout un homme de bien.., ;. que ce n'est pas seulement un grand poëte, que c'est le patriarche d« la France nouvelle;. qu'il nous a légué en même temps que ses vers l'exemple de son caractère et l'enseignement de ses vertus. » A Dieu ne plaise que je personnifie la France en M. Déranger! La Franèe est par excellence le pays des dons variés et contraires, et on se trompe toutes les fois qu'on veut assigner une limite à sa nature. Mais une autorité presque indiscutable a proclamé M. Déranger (( poète national )); l'opinion exprima dans la préface que je citais tout à l'heure tend de plus en plus à devenir générale et presque officielle. On est par conséquent autorisé à réfléchir sur cette curieuse adoption et»à rechercher par quel côté du génie français elle a pu s'accomplir.

Je n'ai lu M. Déranger que fort tard et comme on lit un document historique. Je suis donc mal placé pour le bien comprendre, et je me défiè d'une certaine injustice dans les sentiments qu'il m'inspire. Sa' langue, qui me semble manquer de limpidité et de vraie légèreté, fait peut-être un meilleur effet quand on l'entend chanter. Plusietfis de ses motifs poétiques, qui sont pour nous dénués de sens, en

avaient sans doute lorsqu'ils furent accueillis avec tant de faveur. Un perpétuel malentendu, auquel il ne paraît pas que le public ait été fort sensible, me gâte, d'ailleurs ses chansons les mieux réussies et se mêle comme une dissonance à ses rhythmes harmonieux. Je veux parler de cette prétention qui lui à fait si souvent payer tribut à un des défauts de notre temps, à la manie de confondre les genres et de transformer tout en déclamation. Chaque genre est bon, pourvu qu'il soit franc et tranché. Nos vieux chansonniers de l'école provençale sont des classiques à leur manière. Anacréon chanta le plaisir d'une façon qui fut presque une leçon de morale, puisqu'elle fut une leçon de simplicité, de grâce et de bon goût. Hafiz surtout est un incomparable débauché. La profonde mélancolie de la condition humaine, l'instabilité du sort, la fatalité qui nous presse n'eurent jamais de plus profond interprète. La pensée de la mort est son compagnon d'ivresse; derrière le plaisir se cache pour lui, non la vulgaire gaieté, mais le repos dans l'infini, la vision de Dieu. Tout ce qui est vrai doit avoir sa place en esthétique. Le mauvais est ce qui est* artificiel : c'est l'honnête et pédant Chapelain, usurpant gauchement le rôle de l'aède et du trouvère; c'est le poëte du xviii® siècle, un J.-B. Rousseau, un Piron, faisant à volonté des can-

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tiques pieux, des odes pindariques et des épigrammes obscènes; c'est le chansonnier respectable, chantant It vin par conscience et « célébrant les faveurs de Glycère », comme le thème obligé de quiconque veut Caire des vers.

Certes, il serait injuste de placer M. Béranger dans cette classe d'écrivains artificiels ou sans valeur. Mais on ne peut nier que son œuvre ne. soulève aux yeux du critique une singulière difficulté. La légèreté, chez lui, est réfléchie et voulue. C'était, dit-on, un homme sobre, d'un jugement rare, plein de bons conseils, buvant peu, et beaucoup plus prévoyant qu'il ne voudrait le faire croire dans ses chansons. Quand on m'apprend tout cela, je suis presque tenté de m'écrier : « Tant pis ! » Viveur, je l'eusse placé à côté de ses confrères, représentants de l'antique gaieté^ fous de bon aloi, buveurs sincères, qui ne faisaient pas de chansons sociales et philosophiques et ne' voyaient rien au delà de leurs joyeux refrains. Mais, si l'on m'apprend que Lisette et le chambertin ne sont que des figures de rhétorique, que ce chanteur insouciant, qui prétend n'avoiç d'autre soin que les dîners du Caveau et sa maltresse, a une philosophie, une politique, et. Dieu me pardonne I une théologie, toute mon esthétique est en désarroi. Je ne vois plus dans l'expression de cette gaieté menteuse qu'une

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amplification d'écolier, quelque chose d'analogue aux vers latins que, du temps de TEmpire, Thomme le plus rangé faisait sur le vin et l'amour, par système poétique et comme signe de son admiration pour Horace. En vérité, conçoit-on qu'en ud siècle préoccupé de problèmes aussi sérieux que ceux qui nous obsèdent, un homme de sens ait accepté devant le public ce rôle de faux ivrogne et de faux libertin? Gomment choisir de sang-froid un genre de littérature où la condition essentielle pour rester ,dans le . vrai est d'être un mauvais sujet? Désaugiers, si inférieur à Béranger en ce qui peut s'appeler portée d'esprit, me semble un bien meilleur chansonnier; car il n'a pas d'arrière-pensée; sa gaieté est bien la vieille gaieté sans conséquence; il n'aurait pu, quand il l'eût voulu, faire autre chose que des chansons. Mais M. Béranger a fait des épopées ; il a été à son jour poëte solennel d'une école politique; tout nous le montre comme un homme fort avisé, d'un esprit peu étendu, mais très-clairvoyant. Sa modestie est donc feinte, et en effet lui-même, sur la fin de ses jours, laissa là cette poétique de convention pour chercher la popularité dans la chanson philanthropique et le socialisme sentimental.

L'art et la poésie ne sont pas la morale. Us n'en sont pas le contraire, comme le pensent quelques

critiques; l'art et la poésie supposent en un sens la morale; mais on ne saurait dire que le but de l'artiste et du poète soit le même que celui du moraliste. Aristophane et Shakspeare nous présentent souvent dans toute sa nudité le côté le plus laid de la nature humaine, sans que pour cela personne, après avoir lu leurs écrits, se soit trouvé rapetissé ou perverti. Le Sardanapale de lord Byron est noble encore dans sa débauche; le tableau de la vie des Borgia dans les récits •du chapelain Barchard est beau comme une tempête, comme un abtme. Mais le vice égrillard, la coquetterie de l'immoralité, la gentillesse du mal, voilà le péché français par excellence, voilà la petitesse, voilà le ridicule dont le Français croit se laver par son air dégagé et son éternel sourire. Voilà aussi ce qui ne fera jamais de grande poésie. 11 n'y a pas de poésie des mauvaises mœurs. Prenez Thomme de génie à ses moments d'égarement, un Schiller à son début, vous verrez que c'est Tivresse de quelque beau principe faussement appliquée qui l'égaré, et non le goût du grivois, la fanfaronnade de la légèreté. Le jour où Beaumarchais se fit applaudir après Molière fut le jour oCi la bourgeoisie (je donne à ce mot un sens intellectuel et non un sens social) prit possession du parterre, et, en s'y installant, chassa de la scène le génie et le grand art.

, De toutes lea parties du système poétique de Béranger, celle qui me surprit le plus, quand je le lus pour la première fois, ce fut sa théologie. Je connaissais peu alors l-esprit français ; je ne savais pas les singulières alternatives de légèreté et de pesanteur, de timidité étroite et de folle témérité, qui sont un des traits de son caractère. Toutes mes idée^'s furent troublées quand je vis quq ce joyeux convive, que je m'étais figuré mécréant au premier chef, parlait de Dieu en langage fort arrêté, et engageait sa maîtresse à

Lever les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons.

Le vieux chansonnier, lui, n'avait pas de théologie; il était athée par essence. Non qu'il niât la Divinité, c'eût été là un effort de spéculation dont cette inoffensive créature eut été incapable; mais, renfermé qu il était dans sa bqnne et patriarcale gaieté, toute sa reli gion consistait à ne faire de mal à personne. La chanson déiste était alors profondément inconnue. — La naïveté toute bourgeoise de cette théologie d'un genre nouveau, cette façon de s'incliner le verre en main devant le Dieu que je cherchais avec tremblement, furent pour moi un trait de lumière. A l'indignation que me causa l'idée d'une confraternité religieuse avec ceux qui adorent de la sorte se mêla le

sentiment de ce qu'il y a de fatalement limité dans les manières de voir et de sentir de la France. L'incurable médiocrité religieuse de ce grand pays, orthodoxe jusque dans sa gaieté, me fut révélée, et le Dieu des bonnes gens m'apparut comme l'éternel dieu gaulois contre lequel lutterait en vain toute tentative de philosophie et de religion épurée;

Quand j'ai cherché depuis à me rendre compte du scandale que je souffris en cette circonstance, j'ai trouvé qu'il tenait à ce que rien n'est relatif comme nos jugements sur la pesanteur et la légèreté, quand il s'agit des choses de l'esprit. Une anuée, une révolution, un degré de latitude produisent à cet égard d'étranges déplacements. Ce railleur, que tous autrefois trouvaient charmant, nous paraît maintenant fermé à toute nuance un peu déliée. D'un côté, nous sommes blessés de son rire : quand il raille l'huile sainte et Liesse, il nous offense ; car songez, disonsnous, à ceux que cette onction a consolés; songez combien de cœurs simples ont battu à la vue de ces tours, au récit de ces miracles. De l'autre, son dieu de grisettes et de buveurs, ce dieu auquel on peut croire sans pureté de mœurs ni élévation d'esprit* nous semble le mythe du béotisme substitué à celui de l'antique sentiment. Nous sommes tentés de nous faire athées pour échapper à son déisme , et dévots

pour n'être pas complices de sa platilude; si bien que le chanlsonnier orthodoxe de 1828 (tel est le chemin paicouru par l'esprit religieux en un quart de siècle) nous paraît maintenant à la fois un impie et un philistin.

La vraie religion, en effet, est le fruit du silence et du recueillement. Elle est synonyme de distinction, d'élévation, de raffinement; elle naît avec la délicatesse morale, au moment où l'homme vertueux, rentrant en lui-même, écoute les voix qui s'y croisent. En ce silence, tous les sens étant apaisés, tous les bruits du dehors étant éteints, un murmure pénétrant et doux sort de l'âme, et rappelle, comme le son d'une cloche lointaine de village, le mystère de l'infini. Semblable alors à un enfant égaré qui cherche vainement à démêler le secret de sa naissance inconnue, l'homme qui médite se sent dépaysé. Mille signes de la patrie provoquent chez lui de mélancoliques retours. Il s'élève au-dessus des terres fangeuses de la réalité vers des champs pénétrés de soleil ; il sent ces parfums des jours antiques que les mers du Sud conservaient encore quand les vaisseaux d'Alexandre les parcoururent pour la première fois. La mort, en habitude pèlerin revenant de terrç sainte, frappe à la porte de l'âme, qui commence 4 sentir, ce qu'elle ne voyait pas dans le trouble de la

vie, qu'il lui sera doux de mourir. Elle est assurée alors que ses œuvres la suivront; la vérité lui apparaît comme la récompense de ses bonnes actions; elle voit T insuffisance de toutes les formes passagères pour exprimer l'idéal; les mots d* « être » et de « néant » perdent leur sens contradictoire ; elle s'envisage avec la Divinité dans les rapports d'un fils avec son père, et elle prie à peu près en ces termes : « Notre Père, qui êtes au ciel... »

Quel droit a l'homme dissipé sur ces fugitives impressions? L'esprit superficiel, qui ne voit pas Je sens divin de la vie, n'est-il pas l'athée par excellence? L'homme est religieux au moment où le sentiment de l'infini prend chez lui le dessus sur le caprice ou la passion. Le plaisir, essentiellement égoïste, est par conséquent la négation du divin, l'inverse de la religion. Je comprends la fine ironie d*Horace, reléguant le plus loin possible les dieux dont il n'a nul besoin. ISamque deo^ didici securum agere œvum. Je comprends la religion parfois un peu baroque, mais jamais bourgeoise, de M. Alfred de Musset; sa joie n'est pas la gaieté; quand il veut rire, il se contraint; aussi est-ce bien le vrai Dieu qu'il adore.

Je ne puis,— malgré* moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir;

Et, quoi qu'on en ait dtt, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir.

O toi que nul n'a pu connaître.

Et n'a renié sans mentir, Réponds^moi, toi qui m'as fait naître Et demain me feras mourir ! , #

Puisque tu te laisses comprendre.

Pourquoi fais-tu douter de toi?»

Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi?

Mais ce dieu de guinguette et de gens atta})lés, à qui Ton frappe sur Tépaule, qu'on traite en camarade et en bon vivant, m'irrite comme une usurpation de titre de noblesse*. Non, ils ne peuvent te connaître, être saint qu'on n'entrevit jamais que dans la sérénité d'un cœur pur. Tu n'appartiens qu'à nous qui savons te chercher. Les blasphèmes de l'homme de génie doivent plus te plaire que le vulgaire hommage de la gaieté satisfaite. L'athée est bien plutôt celui qui te méconnaît à ce point que celui qui te nie. Le désespoir des Lucrèce et dçs Byron fut plus selon ton t^œur que cette confiance effrontée de l'optimisme superficiel qui t'insulte en te bénissant.

Je n'insisterais pas sur la puérilité de cette théologie roturière, si elle ne nous faisait toucher du doigt un des phénomènes de la conscience religieuse les plus dignes d'être étudiés, je veux dire l'alliance sîn-

gulière qui s'établit quelquefois entre le dogmatisme et la frivolité. Rien ne met à Taise comme les opinions arrêtées en fait de politique, de religion, de littérature. Ce qyi fait la rhétorique en poésie fait en religion le^besoin des formes rigoureusement déterminées. On ne songe pas que la clarté est l'opposé de la poésie et de la religion, qui poursuivent un idéal obscur et mystérieux. La France, le seul pays où l'on s'amuse, est par excellence le pays des partis pris et des horizons bornés. La tendance qu'ont les gens du monde à prendre pour de l'orgueil le calme du philosophe, se passant de ce qu'ils regardent comme essentiel à la- vie tranquille, la facilité avec laquelle les personnes qui ont mené une vie légère se prêtent sur le retour à des idées étroites se rattachent à la cause que ngus indiquons ici. La Fontaine se convertit; Boccaceet l'Arioste ne se convertirent pas. Gela est tout simple : les contes de La Fontaine sont licencieux ; les récits de Boccace et de l'Arioste ne sont que charmants. La grande pensée ne connaît pas de résipiscence, et le grand art n'a jamais à se repentir.

La gaucherie de l'esprit français, quand il s'agit de l'infini, cette timidité qui fait que, ne sachant ni le nier ni le comprendre, il essaye de lui faire sa part, ne date pas, du reste, de nos jours. Voltaire offrit le premier

la combinaison singulière d'un tour d'imagination fort irréligieux et même assez immoral aveic une philosophie pesante et saine. Voltaire est un esprit léger; ce n'est pas un esprit hardi. Le rire de M. Béranger resta également fort éloigné de la vraie finesse; son air dégagé conserva toujours quelque chose de cette affectation de galanterie qui rend parfois lé Français si ridicule à l'étranger. Sa façon de prendre les femmes ressemble à. sa religion : elle manque non-seulement de toute distinction , mais même de tout atticisme et de toute urbanité. Les familiarités choquantes qu'il se permettait avec son lecteur tenaient au même principe, je veux dire à ce défaut de réserve qui l'empêcha de sortir jamais des limbes de la vulgarité. Recherchant la faveur d'un certain public qui aime à être traité sans façon, il l'enhardissait à se mettre en rapport avec lui, à le prendre en badinant. Aussi tomba-t-il plus lourdement que personne dans les pièges tendus à tous ceux qui n'ont pas horreur des opinions plates. Rien -de plus fatal pour le développement de l'esprit qu'une haine dominante ou une sympathie dominante. Béranger n'eut qu'une haine, la Restauration dévote, l'association , très-folle en effet, du trône et de l'autel. Cette haine Ta perdu. 11 ne faut jamais tant désirer une chose que tout le reste soit indifférent ou

même secondaire. La vie totalement désenchantée que le xviii* siècle avait créée, et dont la déplorable tradition régna exclusivement jusqu'en 1815, Textrême sécheresse de la société sortie des derniers temps de la Ré<'olution, ne le révoltaient pas. Débarrassé du noble et du prêtre, il se souciait peu que les choses que ces deux classes représentent, souvent très-mal, je Tavoue, souffrissent quelque déchet. , Gomprend-on maintenant pourquoi M, Béranger a obtenu son brevet d'orthodoxie, et comment le pays catholique par excellence a choisi pour son poète national le railleur superficiel des dogmes du catholicisme, l'inconvenant détracteur de son culte et de ses pratiques? Son apparence de légèreté a été son excuse. Un grain de polissonnerie lui a fait tout pardonner. Qu'on examine les réputations devenues nationales, on verra qu'il n'en est presque aucune où n'entre ainsi un peu de la faveur qui s'attache à un certain mauvais goût. Les bonnes manières, au contraire, qui sont nécessairement aristocratiques, en ce sens qu'elles impliquent le respect de soi et des autres, déplaisent toujours et rendent impopulaire. Combien n'a-t-il pas servi à Henri IV d'être un libertin ! Ce bon pays de France n'a pu résister à la séduction d'un roi bon camarade, ne resj>ectant aucune femme et ayant des airs familiers.

Il y a quelques années, le public raffola de la correspondance d'un hoiïime célèbre, où celui-ci s'avouait joueur, aventurier et mauvais sujet. Gela ne lui fit aucun tort, et^ quand on raconta qu'il fit une fin chrétienne, tous en furent édifiés. J'imagine qu'il arrivera quelque chose de semblable pour M. Béranger. La légende le fera se confesser en échangeant un gros rire avec son curé. Lui-m$me s'était complu dans cet affreux type du curé rabelaisien, le Vicaire de Wakefield de la race gauloise, dont l'idéal a été caressé par tous nos chansonniers, et que M. Bé ranger nous a montré, dans une de ses plus piquantes chansons, buvant au cabaret et ne damnant personne.

Voilà à quel prix tout lui a été permis. La France aime l'impiété grivoise; elle ne tolère pas la religion épurée. M. Béranger l'a enchantée en se moquant des croyances pour lesquelles elle a fait la Saint- Barthélémy, traversé un siècle de guerre civile, mis à l'ordre du jour les tortures et les proscriptions. Le protestantisme a amassé contre lui des trésors de colère ; la France en a eu le vertige : elle a applaudi ou laissé faire d'atroces persécuteurs, Foucault, Bâville, Saint-Florentin, dignes de la même exécration que les Carrier et les Fouquier-Tinville, à l'heure même où elle adorait Voltaire et lisait clandestine-

ment la Pucelle. Ah ! si les pasteurs du déserl avaient voulu imiter le curé que devait chanter M. Béranger, ils n'eussent pas été des séditieux. Mais, ils étaient graves, indépendants et austères ; ils furent pendus ou roués, et ceux qui les pendirent, à leur retour à Paris, furent accueillis comme des hommes fort honorables. On est compromis dans ce pays si Ton y avoue des sentiments particuliers en religion ; on est perdu si Ton nomme Spinoza sans accompagner son nom d'un anathème ; mais le libertin y est sacré : le Gode le protège, et il a droit à de la considératiçp. Que le penseur réclame les droits imprescriptibles de la science et du libre examen, c'est un novateur, et, s'il a des lecteurs, un homme dangereux. Mais, s'il voulait bien, au lieu de cela, chanter Lisette et rire des choses saintes le verre en main, le clergé serait odieux, rétrograde, ennemi des lumières en s' opposant à lui, et l'ombre du poëte national se lèverait pour montrer à tous les joyeux convives de France la liberté menacée et les principes de 89 en danger* Il résulte de tout ceci une leçon pour les jeunes poëteiqui, selon une prédiction vieille déjà de quelques années, ne pourront manquer d'illustrer la seconds moitié de notre siècle. Il ne faut pas être trop délicat. Au lieu de scruter avec crainte le problème que d'autres trouvent si clair, soyez vulgaires.

riez, faites des chansons à boire, flattez les erreurs populaires, et il vous sera pardonné. Des éditions de vos œuvres Jégèreraent expurgées vous mettront à la portée de tous. On fera des vignettes où les jeunes filles vous souriront. Vous serez à la fois le poëte des cabarets et le poëte des familles, des dîners bourgeois et des lectures du soir. Vous jouirez, pour me servir des paroles de l'éditeur du Béranger des familles y s^ de cette immortalité fabuleuse que la reconnaissance des peuples accorde à ceux qui les ont sincèrement aimés, » Vous serez national. Gela est tout simple; chaque pays recherche la liberté qui lui convient. La liberté de penser et de croire n'a de prix que pour ceux qui sont capables de croire et de penser : la liberté de Tépicuréisme bourgeois, au contraire, est d'importance majeure dans un pays où la poursuite d'un certain bonheur vulgaire est devenue la cause des révolutions politiques, l'inspiratrice de la Muse, le souci, et, en un sens, la religion de tous.

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