‹ Questions contemporaines (volume 3)Chapitre 69 sur 71 · Ibid., L cm, n · texte numérisé non relu

Ibid., L cm, n

l'Église n'use pas maintenant de ce droit, c'est une grâce qu'elle nous fait?

A la liberté de penser correspond le droit d'exprimer librement sa pensée, soit par la parole, soit par la presse. 11 est curieux de voir comment TÉglise a respecté cette liberté, la plus nécessaire de toutes, parce qne seule elle suffit pour conquérir et conserver les autres. On se rappelle que, dans une circontstance récente S un peupje renaissant à la vie poli^ tique fit la demande au plus libéral des pontifes de ce premier besoin des nations modenies. et qu'il lui fut répondu par un décret du concile de Latran *. La réponse était péremptoir^. ïne foule d'actes de r Église romaine, de nombreuses bulles papales, des institutibns revêtues de la sanction de l'Église universelle sont la négation du .droit de libre émission des idées. Qu'on lise, par exemple, les règlements faits par l'ordre du concile de Trente sur ï Index. 11 est impossible d'imaginer un plan mieux combiné pour étouffer la liberté de la pensée. Ce ne sont pas

1 . Aftision à un incident des premiers temps du pape Pie IX.

2. C'est par erreur qu'on a cru qu'il s'agissait du deuxième concile de Latran contre Arnauld de Bresse (Labbe, ConciU, t. X, col. d99 et suiy.)- Il s'agit du concile de Latran, sous Léon X (sess. X), dont les décrets à cet égard furent invoqués par le concile de Trente (sess. IV). . .

seulement les ouvrages relatifs à la théologie et à rÉcriture sainte gui sont assujettis aux entraves les plus tyrannigues : tous les livres des hérésiargues , de guelgue sujet gu'ils traitent, sont défendus; la condamnation in odium auctoris est déjà posée en principe ^ les pénalités les plus sévères sont portées contre les délinguants. Les règlements ultérieurs des papes et du saint office complétèrent ce système d'oppression. Les livres le? plus inoffensifs ou dont la connaissance est la plus indispensable, Descartes, Malebranche, par exemple, furent mis à l'index. La lecture en fut défendue, sous peine d'excommunication, à tous, même aux évêgues, excepté aux inguisiteurs, et à ceux gui obtiendraient la permission de les lire, en annonçant l'intention formelle et arrêtée d'avance de les réfuter. Les théologiens , avec leur scrupule ordinaire, ont même soin de faire observer gue l'excommunication frappe ceux gui ne font gue parcourir le livre des yeux, sans prononcer les paroles, et ceux gui se le. feraient lire par d'autres. Les Églises particulières renchérirent encore sur ces règlements. L'oubli a fort simplifié en ce point les devoirs des

1. C<mc, Trid., sess, IV etXVIII, et les règles De libris prohibitis portées par le concile et approuvées par la constitution Dominici le 24 mars 1564 (Labbe, Conc., t. XIV, col. 950 et suiv.).

fidèles : bien des personnes ne savent pâs sans doute qu'elles sont sous le coup de Texcommunicatlon dans le diocèse de Paris en possédant chez elles les Provinciales de Pascal.

On dira peut-être que j'ai pris l'orthodoxie par son côté sombre et sévère, qu'il est un catholicisme plus complaisant, qui a su pactiser avec les nécessités du temps et jeter un voile sur de trop rudes vérités. Je le sais ; mais, de tous lea systèmes, celui-là est le plus inconséquent. Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, mais non les néo-catholiques. L'ignorance profonde où Ton est en France, en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie a seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de contradictions. C'est dans les Pères, c'est dans les conciles qu'il faut chercher le vrai christianisme, et non chez des esprits à la fois faibles et légers, qui ont altéré la doctrine chrétienne en l'adoucissant, sans la rendre plus acceptable»

Dira-t-on que les temps sont changés, que l'Église ne songe plus à faire ce qu'elle a fait jadis? Ce n'est donc que pour mieux servir sa cause qu'elle se désiste de ses droits. Si elle nous permet la liberté, '<î'est qu'il serait trop difficile de réprimer nos écarts. On nous (jibandonne à la dureté de notre cœur;. on

nous laisse respirer, parce qu'on ne peut nous étouffer*. La liberté est une grâce qu'on nous accorde, une aumône qu'on nous fait en èoupirant. Nous n'en voulons pas à ce titre; la liberté est notre droit, et non une concession que nous voulons devoir aux temps mauvais : c'est notre droit de dire notre pensée sans autre contrôle que la raison publique. Pas de ^ générosités faites de ce qui nous appartient!

Et pourquoi, je vous prie, la répression seraitelle maintenant moins nécessaire qu'autrefois? Seraitce qu'à vos yeux l'opposition au catholicisme est de nos jours moins dangereuse? Vous ne le croyez pas sans doute.^^C'est donc que vous ne pouvez faire autrement. Vous êtes modérés, parce qu'il vous serait dangereux d'être violents. Ce n'est pas de la tolérance que de souffrir ses ennemis, quand on n'a la force ni de les enchaîner ni de les brûler.

Dites-le franchement : si vous étiez les maîtres, que feriez- vous? Inviteriez -vous la pensée ^ ouvrir ses ailes en toute liberté? Vous livreriez-vous-sans

1. Voici, par exemple, la théorie des catholiques sur l'édit de Nantes^ et la révocation de cet édit. Henri IV, disent-ils, a dû le porter, parce qu'il ne pouvait faire autrement (et ils détruisent tout lé capactère de ce prince pour prouver qu'en fervent catholique il n^accordait rien à l'hérésie qu'à contre-coeur). Louis XIV a dû le révoquer, du moment qu'il a été assez fort pour cela. Le pouvoir a toujours été la mesure de la tolérance de l'Église.

plastron aux coups de la critique? Non; vous vous retrancheriez derrière le nuage d'une révélation « évidente » ; vous relèveriez la vieille idole du respect; vous traiteriez vos ennemis d'aveugles volon^ taires, de pêrvertisseurs de la conscience publique ; vous seriez conséquents et chercheriez à les extirper à tout prix. Vous feriez, en un mot, ce que vous avez fait sous la Restauration, ce que vous avez fait toutes les fois qu'un pouvoir complaisant a bien voulu vous prêter la main, à charge de retour. Ne parlez plus de liberté, de tolérance; ne prononcez plus ces mots sacrés de notre symbole; pour pouvoir voua en servir, vous êtes obligés de les fausser. Vôtre tolérance est un don forcé; si vous étiez assez forts, vous la retireriez': nous ne vous en savons aucun gré.

Que l'Église reste donc ce qu'elle est et qu'elle avoue ses doctrines. On lui tiendra compte de sa sincérité. On l'accueillera avec cette bienveillance qu'on a pour les débris historiques; on la respectera comme ces vieillards à qui l'on pardonne de ne pas se plier aux idées nouvelles, de regretter le passé, même de se faire les censeurs aigres et fâcheux du présent. Que ^l'Église s'entoure de ce parfum de vénération qui s'attache aux vieilles choses, mais qu'elle n'essaye pas de se refaire à la mode du jour. Qu'elle conserve ses vieilles bannières, innocentes anti-

quaiUes qui ne font naître qu'un sourire; mais qu^elle ne tente pas de prendre ce drapeau moderne qui jure avec ses habitudes surannées. Un vieiUard n'jest pas ridicule en conservant le costume de son temps; il l'est en se coiffant du bonnet rouge et en prenant des airs de jeunesse qui contrastent avec sa caducité.

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