TROIS PROFESSEURS
RAHUS.
Parmi les nombreuses monographies dont la Faculté des lettres de Paris, soit par les savants travaux de ses membres et de ses agrégés, soit par le remarquable mouvement d'études qu'elle encourage, a enrichi l'histoire littéraire et philosophique, l'étude de H. Charles Waddington sur Bamus* est une des plus dignes d'éloge : elle ajoute un chapitre curieux à l'histoire de la philosophie française et de l'université de Paris. Ramus ne saurût prétendre à la gloire de ces grands créateurs dont l'influence s'étend sur toute la ligne de l'esprit humain ; mais peu
i. Bamus (Pierre de la Bafnéê),$a Vie, ses Écrits et ses Opinions, par Charles Waddington, professeur agrégé de philosophie à U Faculté des lettres de Paris. — Paris, 1855.
de maîtres ont eu plus d'importance dans l'enceinte des écoles. A Ramus appartient le premier essai tenté pour tirer l'instruction du cercle étroit de la scolastique et pour faire parler aux sciences la langue vulgaire. L'enseignement littéraire et l'enseignement scientifique, dans leur opposition avec l'enseignement scolastique, doivent le tenir pour un de leurs pères. Le moyen âge n'a pas eu de plus ardent adversaire, et, comme presque tous les réformateurs, il fut victime de sa réforme. Sa mort déplorable, en effet, ne saurait être mise uniquement sur le compte des passions religieuses, et Ramas doit être considéré bien plus comme un martyr de la bonne discipline de l'esprit humain que comme un martyr de la liberté de conscience. Le principal intérêt de l'ouvrage de M. Waddington est dans le tableau vivant qu'il présente de l'état des études et de l'Université au xvi* siècle. Ce tableau n'est pas flatteur : je ne sais si l'université de Paris compte dans ses longues et souvent glorieuses annales une époque de plus grand absûssement. La Renaissance, fait essentiellement italien dans son origine, n'y avait pas encore pénétré. La routine, la paresse, le parti pris de repousser les études nouvelles avaient formé autour de cette grande institution d'infranchissables barrières; une
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scolastique formaliste et vide .de sens occupait la place due aux études libérales, seules vrsdment efficaces pour la culture de l'esprit; les règlements, toujours funestes à renseignement supérieur, ne laissaient rien à l'initiative du maître. Le grief sans cesse renouvelé contre Ramus est que, dans son cours de philosophie, il se permettait parfois d'expliquer des poètes et des orateurs : un professeur de philosophie ne devait citer qu'Arîstote, c'est-àdire les cahiers traditionnels où l'on prétendait qu'était renfermée la doctrine de ce philosophe. Le même Ramus ayant osé dire qu'Aristote n'avait pas bien défini la logique, un procès lui fut intenté, et un arrêt du roi, publié à son de trompe dans les rues de Paris, le déclara pour ce fait téméraire, arrogant, impudent, ignorant, homme de mauvaise volonté, médisant, menteur. Encore cet arrêt fut-il trouvé beaucoup trop doux : Jacques Charpentier, préludant aux violences qui devaient plus tard faire de lui un assassin, réclamait un extl perpétuel ; d'aiir très adressèrent au roi leurs plaintes et supplications, « afin que, dans son amour pour les lettres et sa bienveillance pour les maîtres qui les enseignent, il voulût bien condamner cet homme aux galères ». Leur requête fut un moment prise au sérieux, car, plusieurs années après, Charpentier, dans une apo-
Strophe adressée à Ramus, disait : « Ceux auxquels
il souvient encore de ce temps disent que, si l'on n'eust adouci le roy, il vous eust dès lors envoyé plus loin semer vostre doctrine, et par adventure occupé en un lieu où vous n'eussiez eu le loisir de faire des animadversions sus Âristote. »
Ce qu'il y a de curieux, c'est que François I*^, en rendant l'arrêt ridicule dont nous venons de parler, crut de la meilleure foi du monde soutenir sa réputation de restaurateur des études. On lui avait persuadé que Ramus en voulait aux auteurs anciens, qu'il couvrait de sa royale protection, a Étrange contradiction! dit M. Waddington. Voilà un roi qui avait, dit-on, de la sollicitude pour la philosophie, et qui la persécute outrageusement; ce même roi se vante de protéger les sciences, et c'est pour en étouffer le progrès; il s'appelle le « père des lettres», et il bâillonne un des écrivains qui ont fait le plus d'honneur à la France du xvi' siècle. Telles sont les erreurs inévitables du pouvoir absolu quand il se mêle de ce qui ne le regarde pas. La pensée n'a pas de mattre ici-bas : elle ne relève que d'ellemême. » Quant à l'Université, elle regarda la condamnation de Ramus comme une victoire. Le texte de l'arrêt, imprimé en françsds et en latin, fut affiché dans tous les quartiers; on représenta dans les col-
léges des pièces où Ramus était accablé d'outrages aux grands applaudissements des scolastiques qui y assistaient.
En présence d'an pédantisme aussi intolérant, la nature et la vraie destination du Collège de France apparaissent dans tout leur jour. La fondation de cet illustre établissement fut la conséquence de l'esprit d'exclusion qui repoussait de l'Université toutes les études nouvelles, réclamées par les progrès du temps. Les études, ainsi chassées de l'enseignement officiel, allaient coloniser près de là; et ainsi, par le concours de bannis, se forma la grande école qui a eu la gloire de représenter à diverses reprises la plus haute culture de l'esprit humain. Le grec se présenta d'abord ; mais l'Université, ne trouvant pas dans ses archives un texte qui permit l'enseignement
de cette langue, suspecte d'hérésie, considérant
d'ailleurs que les bons docteurs ne l'avaient pas connue, ferma ses portes, et ce fut le Collège royal qui eut la chaire de Danës. L'hébreu s'offrit ensuite ; mais l'hébreu n'était pas une des langues dont l'Université admît l'existence légale; l'hébreu fut repoussé, et le Collège royal eut la chaire de Vatable. Les canonistes et les professeurs de droit romain s'obstinant à soutenir que le droit français n'existait pas et ne pouvait être enseigné, le Collège
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de France eut la première chaire de droit national, fondée pour De Launad* Ramus ayant vainement essayé d'introduire dans la philosophie universitaire un esprit plus libéral, le roi Henri II, au lieu de l'envoyer aux galèrea selon la supplique de ses col* lègues, lui adressa une lettre pleine d'encouragements et d'éloges, pour lui annoncer qu'il venait de créer en sa faveur au Collège royal une chaire d'élo* q[uence à la fois et de philosophie, et qu'il l'autorisait à y poursuivre ses études selon le plan qu'il s'était tracé.
Telle fut à l'époque de sa fondation et telle est encore de nos jours la raison d'être de ce grand établissement, dont la destination est en général si peu comprise. Loin de faire doublé emploi avec les établissements de l'Université, comme on le suppose trop souvent, le Collège de France répond à des besoins d'un autre ordre et qui tiennent si profondément au progrès de l'esprit humain, que la manière plus ou moins fidèle dont il remplit sa mission peut être prise comme mesure du développement scientifique à un moment donné. Les époques où le Collège de France a compté dans son sein les chefs du mouvement intellectuel ont été les époques fécondes en grands résultats ; les moments où le Collège de France, transformé en succursale des éta-
blissements ordinaires » n'a fait que répéter des doctrines reçues sans poursuivre aucune méthode nouvellet ont été des temps de décadence scientifique» Un corps comme l'Université, — û-je besoin de dire que je n'entends parler ici que delà tendance générale de l'institution, et non des personnes distinguées qui peuvent en faire partie 7 — un corps, dis-je, comme TDniversité, chargé d'enseigner à tous les degrés les études réputées classiques, est nécessairement un peu étroit dans ses jugements. Les nouvelles études ne doivent pas être témérairement introduites dans le programme de l'instruction : il faut qu'un stage leur soit pour ainsi dire imposé, et il n'y a pas d'inconvénient à ce que l'enseignement commun ne suive qu'avec une certaine mesure le progrès de la science ; autrement on s'exposerait à donner une sanction officielle à des hypothèses, et l'on s'obligerait à mener la jeunesse à travers les tâtonnements qui se produisent toujours au début d'un nouvel ordre de travaux. Toute corporation d'ailleurs doit avoir ce qu'on appelle « l'esprit de son état », et par conséquent une tradition chargée de maintenir cet esprit. Or, la tradition dans les choses intellectuelles dégénère en routine, sans qu'il y ait de la faute de personne. L'esprit particulier de chaque état implique quel*
iU RAMUS.
que chose â*étroit, qui n'est pas la libre allure de rhomme dégagé de tout lien de profession. Un corps enseignant, quel que soit le nombre des hommes illustres qu'il renferme, est obligé de conserver un peu de ce bon petit esprit à la manière de Rollin, sage, honnête, ne péchant pas par trop de pénétration et de vivacité. La science a d'autres droits et d'autres devoirs ; les utiles barrières que réclame l'austère fonction de l'enseignement seraient quelquefois pour elle des entraves ; la premier! condition qu'elle exige pour porter ses fruits est la liberté. Â côté des établissements où se garde le dépôt des connaissances acquises, il est donc nécessaire qu'il y ait des chaires indépendantes où s'enseignent, non les branches de la science qui sont faites, mais celles qui sont en voie de se faire, et où la grande originalité, qui dans renseignement proprement dit n'est pas une qualité indispensable, trouve sa juste place. S'il était permis de comparer des choses aussi différentes par leur nature, je dirais que le Collège de France, aux bonnes époques, a été à l'Université ce que les anciennes colonies des États-Unis ont été pour l'Angleterre, un asile ouvert à tout ce qui ne se trouve point à l'aise dans la mère patrie, et où des fondations distinctes, en apparence sans lien les unes avec