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Jes autres, arrivent à constituer par la liberté un ensemble harmonieux.
Jamais peut-être le Collège royal ne réalisa mieux ce beau programme que dans les premières années de sa fondation. Malheureusement, les factions religieuses vinrent y porter le trouble et anéantir presque Tœuvre de François l*^^ Ramus, comme plusieurs de ses collègues, embrassa la Réforme ; c'était trop de deux haines contre un seul homme, à une époque où la haine ne s'assouvissait que dans le sang. En général, la bonne politique défend de conduire plus d'une opposition à la fois. Le monde, avec raison peut-être, a de telles antipathies contre les novateurs, que l'homme qui dévoue sa vie à une idée ne peut guère triompher qu'en succombant sous le poids des colères que les fortes individualités ont le privilège d'exciter autour d'elles. Le jour où, à la haine des partisans d'Aristote, qui étaient assez modérés pour ne demander contre lui que les ga-* 1ères, vint se joindre la haine du parti fanatique, qui en appelait aux massacres et aux bûchers, le pauvre Ramus fut perdu. On débuta par les destitutions et les tracasseries. « Les ennemis de Ramus, dit H. Waddington, n'avaient pas manqué de dire et de répéter qu'un professeur huguenot faisait tort à rUnivei-sité, et que les pères de famille ne voudrcdent
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plus envoyer leurs enfants dans des collèges infectés par rhérésie. « Les parents, disait-on dans une « requête du mois d'août 1568, estoient divertis « d'envoyer leurs enfants aux collèges, pour la a crainte qu'ils avoient que par tels principaux et ({ pédagogues ils ne fussent divertis de la vraye (( religion; dont procédoit une infinité d'inconvé- (( nients et mesme toute espérance oslée de pouvoir « reiàettre ladite Université en sa première splen* (( deur et vigueur. » De là dans le corps enseignant tant d'épurations qui, au dire de certaines gens, devaient repeupler les écoles... Peut-être le lecteur est-il curieux de savoir ce que devinrent l'Université et le Collège royal, quand on en eut chassé par tant d'exorcismes et d^ordonnances tout ce qui sentit de près ou de. loin rhérésie... L'Université est sans doute plus florissante 7 II n'en est rien : des milliers d'étudiants qui naguère afiluaient de tous les pays de l'Europe ont renoncé à venir sur une terre inhos« pitalière pour entendre des professeurs qui ne sont plus les premiers du monde» ou dont les doctrines intolérantes les effrayent. Mais du moins les pères de famille catholiques ont-ils repris confiance 7 envoient-ils de nouveau leurs enfants dans les écoles purifiées? Pas davantage; ils les envoient chez les jésuites, par la raison très-simple que, si l'on cher-'
cbe uniquement dans Téducation les principes les plus purs du catholicisme, personne, sous ce rap^ port, ne saurait rivaliser avec la société fondée par Loyola. Écoutons du reste un témoin oculaire, assez peu suspect de favoriser cette société. Ilubert Languet, écrivant de Paris à son ami Gamérarius, le 26 août 1571, lui décrit en quelques mots l'état de renseignement : « Les études se relèvent un peu; « mais ceux qui professent notre religion sont exclus « de toutes les chaires. Les jésuites éclipsent en « réputation tous les autres professeurs, et peu à a peu ils foïit tomber les sorbonistes dans le méa pris. » Quant au Collège de France, personne n*en parle à cette époque : Turnèbe est mort ; Ramus est condamné au silence; Denis Lambin, intimidé par le nom de a politique » que lui donne Charpentier et par les dénonciations furibondes de ce dernier, Lambin s'exile, sous prétexte d'aller consulter en Italie des manuscrits. Il reste Charpentier; mais, s'il a bien pu, comme il s'en vante, conserver au Col* lége royal son existence, il est incapable de lui donner la gloire. Il neretient du monde à ses cours qu'en se livrant h des déclamations sanguinaires, à des sorties violentes contre les a politiques }>•
a Ainsi, continue M. Waddington, s'annonçait cette décadence progressive de TUniversité que
devait achever la Ligue, et que décrit assez plaisamment la satire Ménippée : « Jadis, au temps des « politiques et des hérétiques Ramus, Gallandius, « Turnebus, nul ne faisait profession des lettres « qu*il n'eust de longue main et à grands frûs esta- « dié et acquis des arts et sciences en nos collèges, tt et passé par tous les degrés de la discipline sco- « lastique. Mais maintenant les beurriers et heur- (( riëres de Vanves, les vignerons de Saint-Cloud, « sont devenus maistres es arts, bacheliers, princi* a paux, présidents et boursiers des collèges, régents tt des classes, et si arguts philosophes que mieux « que Gicéron ils disputent de inventione. »
Les efforts consciencieux de Ramus pour s'opposer, en qualité de doyen du Collège royal, à cette décadence, achevèrent de perdre le courageux réformateur. La Saint-Barthèlemy offrit à ses ennemis l'occasion de satisfaire leur rage, en la couvrant d'un prétexte religieux. Les circonstances de cet abominable assassinat nous sont connues dans leurs plus menus détails, grâce à la piété des amis de Ramus, dont l'un habitait la même mai-* son que lui, et dont l'autre fit un long voyage pour venir à Paris recueillir le témoignage des voisins et des témoins oculaires. Le mardi 26 août, c'est-à-dire le troisième jour du massacre, des
assassins à gages, conduits par deux hommes, dont l'un était tailleur et l'autre sergent, forcèrent l'en* trée du collège de PreslesS où demeurait Ramus« et se mirent à fouiller la maison. Ramus, à la vue des meurtriers, s'était retiré dans un petit cabinet 4e travail au cinquième étage; il y attendait la mort en priant, lorsque la troupe homicide, sur quelques indications qui lui furent données, força la porte et se précipita dans la chambre. L'un des chefs de la bande lui déchargea sur la tète une arme à feu dont les deux balles allèrent se loger dans la muraille, tandis qu'un autre scélérat le perçait de son épée. Les assassins le précipitèrent ensuite par la fenêtre, d'une hauteur de plus de cent marches. Le corps, dans sa chute, rencontra un toit qu'il défonça en partie, et tomba palpitant dans la cour du collège. Le sang et les entrailles se répandirent sur le sol, et pourtant l'infortuné respirait encore. On lui attacha une corde aux pieds et on le traîna par les rues étroites qui avoisinent la place Maubert jusqu'à la Seine ; là, on lui coupa la tète, et le corps fut jeté dans la rivière. Mais la populace, chez laquelle trois journées de massacre avaient éveillé l'horrible ap^
i. Le collège de Presles était situé sur le versant de la montagne Sainte-Geneviève, près de remplacement actuel du Collège do France.
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petit du sang et de la mort, n'était pas encore satisfaite. Les passants, moyennant un écu qu'ils donne* rent à des bateliers, se firent apporter sur la berge le cadavre qui surnageait prës du pont Saint-Michel, fit s'en donnèrent le spectacle.Les ennemis de Ramus prodiguèrent de nouveau à ses restes d'infâmes ou* trages, pendant que sa riche bibliothèque et son mobilier devenaient la proie des assassins.
La rage qui se déploya lors de la mort de Ramus 0e permet guère de croire que le fanatisme religieux ait été le seul mobile qui conduisit le bras des assassins. Tel fut l'avis des contemporains, et .tous, d'une seule voix, désignèrent comme le principal <;oupabIe le rival et l'indigne confrère de Ramus, Jacques Charpentier. La discussion lumineuse de &L Waddington ne permet plus un doute sur ce point. Oui, l'histoire peut, sans craindre d'être injuste ou téméraire, faire peser sur Charpentier toute la responsabilité de l'assassi* nat que nous venons de raconter. Les antécédents de Charpentier, sa haine bien connue conU*e Ramus, les imprécations auxquelles on le voit se livrer dans sa chaire contre les protestants et les « po* litiques », les menaces de mort et les prédictions slixistres qui reviennent fréquemment sous sa plume, Véloge impudent qu'il ne rougit pas de décerner aux
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plus odieuses proscriptions, la Joie quHl témoigna de la 8aint*Barthéleroy, qu'il appelle une belle et douce journée'; la part qu'il prit comme dlzenier à toutes les violences contre les protestants et probablement au massacre même du 2A et du 25 août; rhorrible façon dont, quelques mois après, renou^ vêlant ses diatribes contre Ramus, il apostrophe sa mémoire et le représente comme frappé par Dieu d'un juste mais trop tardif ch&timent; ses liaisons intimes avec une coterie d'hommes qui jouèrent un rôle important dans la Ligue, tous violents, fanatiques, médiocres, et partageant sa haine contre Ramus ; les félicitations qu'il reçut après la Saint- Barthélémy de l'un de ses collègues, félicitations qu'il mit en tête de son dernier ouvrage, et où se trouvent d'atroces plaisanteries sur a le plongeon profitable pour tous, que Ramus aurait dû faire un peu plus tôt n\ la mort de Denis Lambin, qui, attaché au parti des « politiques » et se souvenant des emportements de Charpentier contre ce parti, crut voir son sort écrit dans celui de Vinfortuné Ramus et mourut de frayeur quelques Jours après la Saint- Bartbélemy; enfin le témoignage unanime des con-
1. ClarissimuM sol idemque tuavissimus Gallim Uluxi^f tupmore
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tempomns» excepté un seul, dont le récit porte des traces évidentes de fausseté, tout se réunit pour accabler Charpentier. Le Collège de France lui-même a paru renoncer à défendre une mémoire aussi corn* promise. Dans un discours prononcé en 1505 sur la constitution et la réorganisation de cet établissement, le professeur H. de Monantbeuil, exprimant le vobu que Ton place dans le Collège les portraits de tous ceux qui y ont enseigné, propose d'en exclure Jean Dampestre, à cause de son incapacité avouée ; puis il énumère tous les lecteurs royaux depuis Tan 1530; dans cette liste il n'omet qu'un seul nom, celui de Jacques Charpentier. Associons*nous donc à l'arrêt sévère qu'à trois siècles de distance prononce M. Waddington : « Je le dis en terminant, avec une conviction profonde et inébranlable : Bamus a péri victime d'une vengeance particulière, et le meurtrier est bien Jacques Charpentier. Au nom de sa victime, je le voue à l'indignation des hommes de cœur et au mépris étemel des gens de bien. Tout ami des lettres, de la philosophie et des sciences, pour ne pas dire de la religion et de la morale^ s'unira, j'en suis sûr, à cet anathème. »
La dispute et l'injure, qui semblèrent le partage de Ramus durant sa vie, ne cessèrent point par sa mort. En 1577, cinq ans après la Saint-Barthélémy,
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le théologien Génébrard, dans un discours prûnoncô à Saint-6ermain-des-Prés, l'appelait a corrupteur et abuseur de la jeunesse, laquelle il dégoustoit de bons authéurs, doctes livres et anciennes disciplinesi hérétique aux éléments et langues, hérétique en grammaire* hérétique en rhétorique et philosophie, hérétique en Euclide, père et fondateur des mathé* matiques, hérétique en l'art militaire, hérétique en théologie, esprit de trouble, de contradiction, vertigineux, gros, espais et ignorantissime en la cognoissance des choses, manquant d'une des principales parties de rhétorique, à sçavoir invention, pauvre et outrecuidé ignorant. » Ces invectives, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, provoquaient d'un autre côté des louanges non moins exagérées. Ramus, condamné en France comme un dangereux novateur, s'élevait aux honneurs de chef d'école, et le ramisme devenait la philosophie officielle de presque tous les pays protestants. L'Allemagne, qui avait encore deux cents ans à attendre avant de trouver sa philosophie originale, fut ramisie pendant une partie du xvi' et du xvh' siècle. Il faut lire, dans l'ouvrage instructif et judicieux de M. Waddmgton, l'histoire de cette longue tradition pour comprendre le rang élevé que Ramus mérite d'occupel: parmi les fondateurs de la philosophie moderne. Il scella de son sang le prin-