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Écrit aa lendemain de sa mort

soit vrai de dire que l'histoire de sa vie fut l'histoire de ses travaux, c'est assurément Eugène Burnouf. Jamais pensée ne fut plus absorbée que la sienne dans la recherche du vrai ; jamais existence ne fat plus exclusivement vouée à l'objet qu'elle s'était assigné. Et pourtant ceux qui ne connaîtront cet homme éminent que par ses livres n'apprécieront jamais que la moindre partie de ses admirables facultés. Il fut supérieur à ses travaux, non qu'il ne les ait portés au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre dans l'état actuel de la science, mais parce que volontairement il s*y borna à l'œuvre la plus humble et la plus utile, évitant avec autant de soin que d'autres les recherchent, les occasions de déployer les parties brillantes de son génie*

Le trait essentiel du caractère d'Eugène Burnouf fut le dévouement et l'oubli de soi-même. Non content de donner à ses livres la forme la plus strictement scientifique, il se refusait jusqu'aux moyens les plus légitimes de publicité, moyens dont le charlatanisme peut abuser, il est vrsû, mais que la bonne science n'est pas obligée pour cela de s'interdire. « 11 en est des vérités philosophiques, disait-il en 18A8, en présidant la séance annuelle des cinq académies, comme des vérités morales ; l'homme ne

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doit pas en détourner un seul instant ses regards, parce que c*est dans la contemplation incessante de ces vérités qu'il trouve, avec une règle infaillible, la récompense promise à qui sait les comprendre. Analyser les œuvres de la pensée humaine en assignant à chacune son caractère essentiel, découvrir les analogies qui les rapprochent les unes des autres, et chercher la raison de ces analogies dans la nature môme de l'intelligence qui, sans rien perdre de son unité indivisible, se multiplie par les productions si variées de la science et de l'art, tel est le problème que le génie des philosophes de tous les temps s'est attaché à résoudre, depuis le jour où la Grèce a donné à l'homme les deux puissants leviers de l'analyse et de l'observation. »

Telle était la pensée dominante d'Eugène Burnouf. L'histoire de l'esprit humain était le but suprême qu'il posait à la science, histoire non pas improvisée par l'esprit de système ou devinée a priori par une prétendue philosophie, mais fondée sur l'étude la plus patiente et la plus attentive des détails. C'est parce que l'Inde lui parut une des pages les plus importantes de cette histoire qu'il y consacra tous les efforts de sa noble intelligence ; et c'est parce que les études indiennes lui semblaient encore à leur enfance qu'il sô confina dans les travaux de la phi-

lologie la plus spéciale. II pensait avec raison qu'il ne s'agit pas encore de disserter sur une littérature que Ton connaît depuis un denii-siëcle, et dont on ne possède les monuments en Europe que d'une manière très-incomplète. Quelques personnes semblaient croire qu'avec ses hautes facultés, il eût fait une œuvre plus méritoire et plus honorable en écrivant sur l'Inde de savantes généralités qu'en se livrant à ce pénible travail d'éditeur et de traducteur. Eugène Burnoul résistait à ces entraînements, et, quand l'occasion le forçait à développer ces vues générales où éclatait la pénétration de sa critique, il ne le faisait qu'à contre-cœur, en s'excusant d'avance des belles pages qu'il allait écrire, et en protestant que l'étude positive, la discussion philologique étaient à ses yeux, dans l'état actuel de la science, l'œuvre la plus urgente et la. plus essentielle.

Cette admirable abnégation, il la portait jusqu'au mépris de ses droits les plus acquis. La priorité des découvertes le touchait peu quand il s'agissait des siennes. Dans plusieurs circonstances où des per^ sonnes moins désintéressées eussent engagé de vives polémiques, il se tut. Il regardait comme perdu le temps employé à ces stériles débats. Son cours au Collège de France était le reflet du même esprit. Nul

EUGëNË BURNOUF. iâO

n'était plus capable que lui d'attacher un auditoire par sa parole vivOi élevée, pleine de justesse. Il se refusait ce moyen si légitime de séduction ; il n'était éloquent qu'à la dérobée et dans ses moments d'oubli. 11 croyait mieux faire pour la science en se bor« nant h une analyse purement philologique des textes les plus difficiles de la littérature sanscrite, les Cornmentaires du code de Manou. Lui seul possédait le secret de ce style étrange, vraie algèbre de la pensée humaine; à peine quatre ou cinq personnes en Europe éuûent capables de le suivre* Il préférait cet austère enseignement à des développements qu'il jugeait prématurés, ou à des explications plus accèssibles, mais que d'autres maîtres eussent pu donner comme lui.

Et ne croyons pas que ce fftt là une fantaisie d'érudit, un simple amour de la difficulté pour ellemême et pour le plaisir qu'on trouve à la vaincre. Eugène Burnouf était ronvsùncu que la science n'est solide que si elle repose sur la plus scrupuleuse philologie. Voilà pourquoi une des intelligences les plus vives et les plus ouvertes de ce siècle se voua au rude métier de manœuvre, se borna presque à la tache de recueillir des documents, d'apprendre des langues, de se créer des dictionnaires, des grammaires. La disproportion apparente qu'on peut trou-»

ver entre sa réputation méritée d'homme supérieur et le caractère de ses écrits, trop sérieuk pour être généralement appréciés, n'eut pas d'autre cause. Guvier est plus connu par son superfidel Discours sur les révolutions du globe que par lis mémoires spéciaux qui forment, aux yeux du savant, ses véritables titres scien tiflques. Eugène Bumouf ne voulut laisser aucun écrit de cette espèce. U ne faisait nulle con^ cession à la frivolité (de cela, il faut le louer sans réserve), ni même au public simplement curieux (de ceci, on peut éprouver quelques regrets). Cet habile maître, appelé par la supériorité de son esprit et ses précieuses qualités morales à devenir le centre d'une grande école, resta ainsi dans l'isolement. U craignait d'abaisser la science, et, ne tenant pas compte de la faiblesse de son siècle, il la rendait presque inabordable. La fière et noble manière des maîtres d'autrefois, repoussant comme indigne d'eux tout effort pour rendre l'instruction attrayante et facile, suppose dans l'élève une force de volonté, une résolution, un désintéressement bien rares de nos jours. L'œuvre scientifique, d'ailleurs, renferme deux fonctions bien distinctes : le génie de la découverte, le travsdl des recherches originales et l'art de les rendre accessibles au public. Ces deux rôles ne peuvent être bien remplis que par la même personne. La science

se trouve presque toujours mal des interprètes qui veulent parler pour elle sans connaître sa méthode et ses procédés. Par un rare bonheur, Eugène Burnoof réunissait ces deux aptitudes presque opposées ; mais, des riches dons de sa nature, il préféra les plus sévères, et négligea les plus brillants. Le public distrait ne sut pas comprendre cette haute abnégation. Eugène Burnouf put d'abord y être sensible ; mais cela n'atteignit pas le fond de son âme. Nous lui avons souvent entendu répéter qu'il n'était guidé dans ses travaux que par la vue la plus abstraite du devoir, et qu'il n'avait besoin d'attendre aucune récompense de l'opinion. Les joies exquises de l'intérieur, qui lui furent si abondamment départies, d'abord auprès d'un père, dont le souvenir était pour lui un véritable culte, puis au sein d'une famille digne de lui, suffisaient à son bonheur; tout le reste, il le faisait parce qu'il croyait devoir le faire. Il avouait que, dans ses premières années, il avait été soutenu par une noble émulation de gloire, et que peut-être, sans ce mobile, il n'eût pu mener à fin les immenses travaux par lesquels il débuta dans la science. Mais cette chaleur de jeunesse l'abandonna ; il en était venu à cette paix inaltérable de l'homme qui ne cpnnalt au monde qu'un seul juge, sa conscience.

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Et c'est précisément parce qu'il la fayait, que la gloire vint le chercher. L'opinion fut vraiment étrange à son égard. Elle ne sut pas le suivre dans la haute voie où il s'était engagét et pourtant elk le comprit d'instinct; elle sentit tout ce qu'il y avait de grave et d'élevé dans cette noble figure. Son immense réputation dans les écoles savantes de l'étranger réa^t sur l'indifférence de ses compatriotes* Ses derniers jours furent son triomphe : à quelques semaines d'intervalle» il se vit élevé par le gouvernement aux fonctions d'inspecteur général de Ten* seignement supérieur, et par l'Académie des inscriptiras et belles-lettres, à la charge de secrétaire pei^ pétuel. Les louanges unanimes et sans mélange qui éclatèrent à sa mort prouvèrent qu'en prenant la part du sérieux et de l'hcmnête, il avait réellement pris la meiUeure part.

Son souvenir restera, pour tous orax qui Font connu, un sublime et cher entretien» un motif de M et de ecmfiance, une exeitatkm à bien et à bien faire. Cette vie toute consacrée chose» supérieures, c^ exemple d'un henmepee' sédé par la passion désintéressée du vr», avec m rare génie pour la satisfaire, leur rappellera q«e# si la gloire n'est pas laite pour tous, les pures joies de l'étude et du devoir accompli sont ouvertes

à tous. Non, aucun de ceux qui ont senti le parfum qui s'exhale de cet illustre mort ne croira qu'il eût mieux fait de suivre une voie moins noble et moins pure.

n n'est point permis de laisser sans mémoire une vie comme celle de l'orientaliste éminent que l'Académie des inscriptions et belles-lettres a perdu il y a quelques jours. M. Etienne Quatremëre avait demandé qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe. L'austérité de ses mœurs et l'âpre fierté de son caractère eussent repoussé de même l'idée d'une louange posthume qui ne fût pas venue de ses œuvres. L'éloge avec ses formules obligées et ses partis pris de dissimulation nous est donc interdit. Ce n'est point à des convenances personnelles, c'est à la science qu'on doit le compte de ces vies consacrées à

l'étude et qui appartiennent à tous.

M. Etienne Quatremëre naquit à Paris en 1782, d'une famille ou la gravité, la sévérité de mœurs et le goût des choses sérieuses qu'inspirait le jansénisme formaient une sorte d'hérédité. Son aïeul, marchand

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de drap comme ses ancêtres (le mot n'est point emphatique appliqué à d'anciennes familles bourgeoises où vivait une si forte tradition), fut anobli par Louis XVI avec la clause exceptionnelle que l'un* de ses fils pourrait toujours, sans déroger, continuer le commerce. Sa grand'mère, Anne Bourjot, dont la vie a été écrite par dom Labat, fut un modèle de charité chrétienne poussée jusqu'à l'héroïsme. Son père, pénétré de la même foi, et ouvert aux idées généreuses du siècle dans la mesure assez large où le jansénisme les admettait, fut un des premiers officiers municipaux élus en 4789. L'étude et le goût des exercices de l'esprit prenaient place dans ces vies austères à côté des devoirs religieux. La famille de M. Quatremère, soit par elle-même, soit par ses branches collatérales, a donné aux lettres les noms inégalement célèbres de Quatremère de Quincy, Quatremère-Roissy, Quatremère-Disjonval. La sève énergique de ces vieilles familles aboutissait presque toujours à une grande originalité : chacun y avait son type, et, comme on dirait en ce temps de pâle uniformité, son ridicule. Le pli vigoureux que les caractères recevaient de l'éducation traditionnelle y inculquait très-profondément certains préjugés; mais ces préjugés mêmes entretenaient une force de volonté et une puissance d'initiative qui

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s'en vont de plus en plus, depuis qu'on a cm régler le inonde en n'y laissant de place que pour la fûblesse et la médiocrité.

*Cne horrible expérience de la méchanceté humaine ouvrit la vie de M. Etienne Quatremëre, et ne contribua pas peu sans doute k lui inspirer cette humeur sombre et mélancolique qui a si souvent attristé ses plus fidèles amis. Au milieu des misères des premières années de la Révolution, son père commit la généreuse imprudence de répandre des aumônes abondantes, qui lui firent supposer des richesses supérieures à celles qu'il avait. Traduit au tribunal révolutionnaire, il fut condamné le 31 juin 170i pour incivisme et fanatisme. Les malheureux dont il était le soutien habituel étaient présents à Tau* dience, et, dans ce sanglant prétoire où la voix de la nature était si rarement entendue, il se fit un mouvement quand l'arrêt fut prononcé. Le président se lev£( et. déclara que Quatremère, n'ayant eu en vue que son Dieu et nullement les sans-culottes, méritait la mort a pour avoir humilié le peuple par ses bienfaits. »

On conçoit quel refoulement cette exécrable dérision dut produire dans l'âme d'un enfant de douze ans. La largeur de l'esprit et l'indépendance de la libre pensée sont presque toujours le fruit d'une

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expérience beareuse de layie : rhomme qui n'a rencontré autour de soi que bonté et droiture admet volontiers d'énormes diversités dans la manière de croire au vrad et de réaliser le bien ; mais il ne faut pas demander la modération à celui qui a souffert, ni la tolérance pour les idées à celui qui a vu les idées servir de prétexte à la spoliation et à l'assassinat. M, Quatremère ne connut point cette pacifique dis^ position d'esprit, qui est non pas Tindifférence, mais l'optimisme d'une belle ftme supposant ehex les autres la sérénité et l'absence de passions qu'elle sent en elle. Ni la philosophie ni les habitudes de l'homme du monde ne tempérant sa roideur, il aima mieux renoncer à la part de légitime influence qu'il eût pu exercer que de faire aucun sacrifice au commerce des hommes. De bonne heure, il se plongea dans l'étude et ne voulut pas en être distrait. Toute sa vie il vécut seul, presque sans autres amis que ses livres» les seuls qui ne pussent jamais le contredire. Les grands travaux qu'il a publiés n'étaient pas eux«> mêmes le but principal qu'il se proposait, et ses écrits sont toujours restés, pour le nombre et l'importance, au-dessous de son érudition. II aimait sa science jusqu'à en être jaloux ; il voulait qu'on y crût sur sa parole et semblait regretter que le pul^lic en profitât.

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Les langues orientales furent le champ prindpal de sa curiosité, mais il ne les prit point comme une spécialité exclusive : toute autre étude Teût autant charmé, et, s'il préféra celle-ci, c'est probablement parce qu'il la trouva plus rare et plus difficile. Il n'y avait livre qu'il ne lût^ Son admirable bibliothèque de cinquante mille volumes n'était point, comme cela arrive si souvent, un instrument oisif entre les mains d'un maître qui ne lit pas; c'était l'image fidèle de son savoir universel. De toutes ses œuvres, c'est celle qu'il a le plus aimée, et une de ses préoccupations habituelles était la beauté du catalogue qui en serait dressé après sa mort.

Cette manière de prendre l'étude comme une jouissance personnelle, bien plus que comme un moyen d'enrichir la science de résultats nouveaux, explique les côtés éminents et les parties faibles de la carrière de M. Etienne Quatremère. Peu de savants peuvent lui être comparés pour l'étendue et la sûreté des connaissances; on sent que ce qu'il donne au public est le fruit d'un vaste travail dont la plus grande partie reste inconnue : nul souci de se montrer; aucun de ces artifices, bien vite découverts par un œil exercé, au moyen desquels l'érudition novice essaye de faire illusion. Tous les travaux de H. Quatremère, quand il n'y mêle point de jugement propre,

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peuvent être pris comme des sources premières et maniés avec une entière sécurité. Mais on ne saurait nier que, sous le rapport de la critique , ils ne laissent beaucoup à désirer. Ce n'est jamais impunément qu'on manque d'esprit philosophique, même dans les travaux qui semblent en exiger le moins. Faute de direction générale, M. Quatremère, avec d'incomparables ressources et une puissance de travail qui ne fut jamais surpassée, n'a point ouvert de voie vraiment féconde. L'unité d'une carrière intellectuelle résulte toujours d'une grande idée extérieure, impersonnelle, objective, comme on dit en Allemagne, qui entraîne l'homme, le domine, fait sa vie sans lui et malgré lui. L'activité, si noble d'ailleurs, de M. Quatremère fut gouvernée par de tout autres vues. L'intérêt abstrait de la science le touchant moins que sa propre curiosité, il se laissa conduire par son travail plutôt qu'il ne le dirigea. On ne saisit pas le principe qui relie ses ouvrages les uns aux autres. Ce n'est point une critique que je fais ici; je constate seulement la diversité des dons que la nature sait partager entre les esprits excellents. M. Quatremère a laissé dans le champ des études historiques et philologiques une trace durable, quoiqu'il n'ait jamais bien nettement compris, je crois, la portée et l'objet de ces études. Il ne se douta pas

iH 6TIBN1IB QOATRBMËRB.

du lien qui rattache toute recherche sérieuse au pro* blëme vital de Tétre pensant ; il n'aperçut pas le but supérieur de l'érudition, qui est de construire pierre k pierre la science historique de l'esprit hu* main, c'est-à-dire la moitié de la philosophie. Il ne vit pas tout cela, et peut-être* s'il l'eût vu, eût-il moins bien mérité de la cause qu'il servait sans le savoir. Il fut comme un ouvrier laborieux, rendant d'immenses services à la construction d'un édifice, dont le plan, la destination et les proportions ne lui apparurent jamais.

Ce fut en 1808 que M. Etienne Quatremère débuta dans la carrière savante par un écrit qui doit compter au nombre des meilleurs qu'il ait produits, ses Becherches sur la langue et la litléraiure de V Egypte. H. Quatremère y établit d'une manière absolument démonstrative un résultat entrevu avant lui par Jablonski, à savoir que la langue de l'ancienne Egypte doit être cherchée dans le copte. Ce fut le point de départ des recherches qui peu après furent entreprises pour résoudre l'énigme de l'écriture hiérogly* phique. Mais M. Quatremère s'arrêta après ce premier pas, et n'entra pas dans la voie nouvelle. Il nia même la possibilité d'aller plus loin, et ne crut jamais aux découvertes de ChampoUion. II poussait à l'excès la réserve quand il s'agissait de recherches aux-

ÉTIEMNE QDATRSHfcRB.

quelles il n'avait point eu de part. Quelquefois cette réserve était légitime, et on ne peut que le louer d'avoir pris les plus grandes précautions contre les méthodes peu sévères ; mais on ne saurait nier que souvent aussi il n'ait trop cédé à certaines préventions. Ainsi, il n'admit jamais ce qu'on appelle la philologie comparée, cette grande méthode créée par Frédéric Schlegel, Bopp, Burnouf, et de la valeur de laquelle il n*est plus permis de douter. Il envisageait les langues isolément, croyait qu'elles se ressemblent à peu près également et qu'elles diffèrent à peu près également les unes des autres, sans distinction de familles. Il repoussait jusqu'à l'unité de la famille indo-européenne, et il disait que Tusage du sanscrit pour expliquer les origines grecques, latines, etc., passerait, comme avait passé la mode de tout expliquer par Thébreu.

Les études sémitiques furent l'objet habituel des travaux de M. Quatremère : il les parcourut. dans les sens les plus divers, et toujours avec un savoir consommé. L'enseignement de l'hébreu, qui est la clef de toutes les recherches sur le monde sémitique, fut durant quarante ans au Collège de France confié à ses soins. On ne peut pas dire que, dans cet ordre de recherches, M. Quatremère ait rendu à la science de signalés services. Il ne suivit guère les immenses

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travaux qui, depuis un demi-siècle, se sont accumulés en Allemagne, et ont fait de la philologie hébraïque le modèle de toutes les philologies. Il n'observa peut-être point assez délicatement la nuance essentielle qui doit distinguer la chaire de (( littérature hébraïque, chaldiâ'que et syriaque » au Collège de France, d'une chaire « d'Écriture sûnte » dans une faculté de théologie. M. Quatremëre voulut être théologien, et théologien raisonnable : il ne satisfit personne. M. Quatremère se rapprochait parfois de l'école qu'on appelle en exégèse l'école rationaliste^ dont la tendance est de' trouver aux faits donnés pour surnaturels des explications bistoriques. Il ne rejetait pas les miracles, mais il en voulait le moins possible ; quand il en rencontrât a d'une exécution difficile », selon sa naïve expression, il cherchait à les atténuer ou à les expliquer par des procédés naturels et par des malentendus. Cela l'entratnait dans bien des subtilités peu profitables à la philologie. Il distinguait, par exemple, les miracles qui supposent seulement une violence faite aux lois de la surface de notre planète des miracles qui supposent un arrêt du système solaire tout entier, comme le miracle de Josué. Bien que la puissance divine soit très-grande, il croyût la soulager en la dispensant d'un tel effort. Il

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n'admettait pas que ni le soleil ni la terre se fus* seut arrêtés à la voix de Josué ; il pensait que le nuage chargé de pierres, passant devant le soleil, l'obscurcit momentanément. Le nuage s'étant déchargé sur les Chananéens, le soleil reparut, et, comme dans la chaleur du combat on ne mesure pas bien le temps, les compagnons de Josué crurent qu'une prolongation du jour avait eu lieu en leur faveur^ tn nuage chargé*de cailloux lui paraissait un prodige beaucoup moins inadmissible qu'une sus* pension des mouvements du ciel. Dans un cours où la littérature hébraïque aurait été prise comme l'est dans un cours de sanscrit la littérature indienne, dans un cours de chinois la littérature chinoise, je veux dire comme un instrument pour l'étude des origines d'une fraction de l'humanité, de pareilles questions n'auraient pas dû se poser.

Les études phéniciennes, qui ne sont qu'une application des études hébr^ques, occupèrent beaucoup M. Quatremère, et furent pour lui l'occasion de travaux importants. Ce n'est pas que ses interprétations aient été d'ordinahre les mieux inspirées; en tout ce qui demandait un certain bonheur de divi-

t. Voir les Observaiiotu sur wi pMsag» du livre de Joiué, publiées ôbjoêU Journal dê$ Saoantg (août 1856).

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nation, un instinct particulier de rectitude, de simplicité et de justesse, H. Quatremère ne jouissait pas de tous ses avantages. Cependant 9f riche më^ moire lui suggéra quelques rapprochements ingé-^ Dieux. C'est à lui qu'appartient la découverte de la forme exacte du pronom relatif en phénicien, qui jusque-^là avait été méconnue. Cette découverte, faite sur des textes fort courte et peu significatifs, a été confirmée par le déchiffrement des grandes inscriptions plus récemment trouvées à Marseille et à Saida, et qui ont livré à la science les premiers textes de quelque étendue écrits en langue phénicienne.

Dans le champ des étuded araméennes, M. Qua-* tremère a marqué sa k'ace par un ouvrage très-* important, et qui, à Tépoque où il parut, fut, peut-être sans que l'auteur s'en doutât, un trait de lumière jeté sur les antiquités sémitiques ; je veux parler de son Mémoire sur les Nabatiens. M. Quatre^ mère aperçut le premier l'intérêt d'un litre singulier qui est parvenu jusqu'à nous dans une traduction arabe soos le titre S Agriculture nabatéenne. Il en tira de précieux renseignements, autour desquels il groupa, avec l'érudition qui n'appartenait qu'à lui| toutes les données que l'Orient et l'antiquité classique nous ont laissées sur W mêiM^ ^/^V, Ces n^

cherches ont été depuis reprises par M. Ghwolson, de Saint-Pétershourg; celui-ci a éDormément en-* chéri sur les opinions de M. Quatremère qui pouvaient paraître les plus exagérées. Selon notre savant compatriote, nous aurions dans V Agriculture nabaiéenne un ouvrage d'agronomie composé à Babylone & l'époque de Nabuchodonosor* Selon M. Chwolson, ce serait à pluâeurs milliers d'an^ nées avant Jésus-Christ que ce livre singulier nous ferait remonter. Il faut attendre « pour se prononcer d'une manière assurée^ que le texte arabe complet des ouvrages nabatéens ail été publié. Maïs les extraits qu'en a donnés H« Gliwolson soulèvent les doute» les plus graves*. Il est Uen probable que

toute cette littérature nabatéo-arabe est un produit

apocryphe des écoles babyloniemies du v* ou du VI* siècle de notre ère. Hais, comme telle, elle a en-^ core beaucoup d'intérêt; car il s^y trouve de pré^ cieoses données sur l'ancienne civilisation de la Ghaldée« Le Mémoire eur les Nabatiens conserve de même son prix, bien que les conclusions en soient fort tibranlées* Le manque de critique ne poutait pei'mettre à VL. Quatremère de traiter avee un plein

h Voir Mém. de VAcad. des inscr. $t Mlês4ettres, t. XXIV, i** ])artie, p. 139 et suiv.; Zeitschrift der dêtUschên morgmUândiscliên Ge9$ttKk&ftt iSSI, p. I «I loiVé

succès ces difTiciles questions de haute antiquité. Dans ses Mémoires sur la topographie de Babylone et sur Darius le Mède, le môme défaut se fait sentir.

'C'est surtout à l'histoire, à la géographie et à la littérature du monde musulman que M. Quatremère consacra d'immenses labeurs. Ses Mémoires géographiques et historiques sur t Egypte ; son Histoire des Sultans mamelouks^ traduite de l'arabe de Makrizi; son Histoire des Mongols de la Perse^ traduite du persan de Raschid-eldin ; son édition du texte arabe des Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, l'un des monuments les plus curieux de la littérature arabe; ses nombreux Mémoires insérés dans le Journal asiatique sont des trésors de matériaux du meilleur aloi. Les imperfections qu'on peut reprocher à la critique de M. Quatremère, quand il traite des époques reculées, ne se montrent point ici. M. Quatremère n'avait nullement le sentiment des choses primitives ; il manquait de cette souplesse qui fait deviner ou sentir des états intellectuels fort différents de celui où nous vivons. Mais, lorsqu'il s'agissait de l'histoire des époques moyennes ou modernes, histoire qui exige bien moins d'efforts d'interprétation et où la solidité de l'érudition suffit, il était sans égal. L'aridité et, il est permis de le dire, l'importance secon-

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daire de ces époques de Fhistoire de l'Orient ne le rebutaient pas. Les études orientales offrent uji intérêt de premier ordre, égal et, selon moi, supérieur à celui des littératures classiques, quand elles s'appliquent à l'antiquité, c'est-à-dire à l'époque où l'Orient fut le théâtre de révolutions dont nous avons re* cueilli l'héritage. L'histoire de l'Inde védique, des Hébreux, de l'Assyrie, de la Perse ancienne, c*est notre histohre à tous, puisque notre civilisation plonge par ses racines dans le sol même où les Védas, la Bible, le Zend-Avesta nous transportent, et que nous subissons encore aujourd'hui le contre-coup de ce qui se passa il y a des milliers d'années dans l'Asie primitive, à Ninive, à Babylone, à Suse, dans le pays de Ghanaan. On n'en peut .dire autant des littératures modernes de l'Orient. Elles sont aussi d'un très*grand intérêt, puisque rien n'est à négliger dans l'ensemble des choses, et que, d'ailleurs, les destinées des familles les moins favorisées de l'espèce humaine touchent par une foule de points au développement général de la civilisation ; mais enCn une distinction doit être faite entre le grand courant, qui entraîne d'une même teneur l'humanité vers un but inconnu, et les courants latéraux du fleuve, qui souvent semblent contrarier le cours principal. L'horrible abaissement de la mo*

178 ETIENNE QUATREMERfi.

ralité et de rintelligence dans les pays musulmans, surtout à partir de la seconde moitié du moyen ftge, m'a toujours dégoûté, et j'admire la conscienoe des philologues qui consacrent à ce monde dégradé les mêmes soins qu'aux nobles restes du génie de la Grèce, de l'Inde antique, de la Judée. Mais les plus tristes pages de l'histoire demandeni aussi des interprëteSf et dans le travail scientifique il faut savoir gré à ceux qui prennent pour eux la plus mauvaise part»

il me reste enfin à rappeler les travaux de M.Étienne Quatremëre ipn auraient dû faire sa gloire principale, et qui, par suite de regrettables circonstances, ont été perdus pour le public savant, je veux dire ses travaux lexioographiques. La vraie vocaticm de M. Quatremëre était de ce côté. Son immense lecture, sa mémoire qui tenait du prodige, son exactitude scrupuleuse sur les détails lui assuraient le premier rang dans un ordre de travaux où les qualités qui lui manquaient sont le moins exigées. Trèsjeune, il se mita recueillir d'immenses matériaux pour un dictionnaire arabe, qui, s'il eût été achevé, eût fait oublier sans peine tous ceux que l'on possède. Le meilleur juge en cette matière, son maître, S3* vestre de Sacy, aimait à dire qu'Etienne Quatremëre était le seul homme capable de composer un die-

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tionnaire arabe. 11 est certain que, si en grammaire Silvestre de Sacy n'a point été égalé» M. Quatremère n'eût point été de longtemps surpassé en lexicographie. On peut énoncer sur ce point des conjectures, quoique les travaux dont nous parlons soient restés inédits. M. Quatremère, pour utiliser des notes qu'il désespérait de réunir en un corps d'ouvrage, avait pris l'habitude de les placer à tout propos au bas des pages de ses différents écrits. Elles y forment un encombrement assez incommode, et il est à craindre que la science ne tire jamais qu'un médiocre avantage des articles de dictionnûre ainsi dispersés; mais on est surpris de l'immense dépouillement de textes auxquels . l'auteur s'était livré. M. Quatremère recueillit également beaucoup de notes en vue d'un dictionnaire copte, d'un dictionnaire syriaque, d'un dictionnûre turc oriental, et je crois même de dictionnaires persans et arméniens.

Il est permis de supposer que les services rendus par le docte orientaliste dans ces diverses branches d'étude eussent été fort inégaux. En syriaque, par exemple, je pense qu'on se consolera de n'avoir pas le travail de M. Quatremëre quand on possédera complet le beau lexique de M. Bernstein, dont le premier fascicule a paru et donne la plus haute idée

de Touvrage*. Ce n'en est pas moins une chose déplorable que ce vaste amas de travaux soit resté et soit probablement destiné à rester toujours inutile'. 11 faut dire, pour justifier la France et le public savant d'une indifférence coupable, que le goût personnel qui portût le laborieux auteur plutôt & recueillir des notes qu'à achever des ouvrages eut autant de part que les circonstances dans ce f&cheux abandon»

Au Journal des Savamsy H. Quatremëre représenUût depuis vingt ans l'érudition orientale. Sa criUque, rarement bienveillante et parfois empreinte d'une regrettable partialité, avait du moins l'avantage d'être sérieuse et approfondie. Il ne tint pas à lui que ce grand recueil ne continuât d'être ce qu'il était du temps de Daunou et de Silvestre de Sacy, l'écho fidèle et complet de la littérature savante de l'Europe. Il y maintint la grande manière des recensions spéciales et détaillées, qui disparaît de jour en jour, et qui pourtant est indispensable au progrès des recherches de première msdn. L'abnégation nécessaire à ce genre de critique devient rare, et

i. M. Bernsiein est mort depuis. Jlgnore si l'on doit conUnuer l'iinpressioD de son ouvrage.

2. La bibliothèque royale de Munich en a fait Tacquisition. J'apprends avec Joie qu*U est question d*en tirer parti.

peut seulement trouver sa place dans un recueil qui n'a point à tenir compte d'intérêts particuliers ni des exigences du public.

Les qualités de M. Quatremëre ne le prédestinaient pas à faire école. Il continua son œuvre sans se soucier des autres ni encourager le progrès des études auxquelles il s'était voué. On pourrait croire que, dans ces froides recherches, la solitude devrait être un avantage ; il semble qu'un érudit détaché de tout ce qui retire l'homme de la sphère des abstractions soit mieux placé pour voir le vrai sans nuage et pour tout embrasser. Il n'en est point ainsi : quand on n'a pas de devoirs envers les autres, on s'en croit souvent de trop grands envers soi-même, et les inconvénients de la bonté sont presque toujours moindres que ceux de la personnalité renfermée en elle-même et jalouse de son repos.

Peu sympathique au premier coup d'œil, M. Quatremère attachait à la longue par l'originalité de son caractère et par le tour arrêté de ses idées. Il représentait avec une énergie qui se perd de jour en jour l'ancien esprit de la bourgeoisie parisienne, ses traditions de sérieux, de culture libérale et d'honorable indépendance. Le a règlement » en toute chose était sa loi suprême : il le défendait avec acharnement dans les corps dont il faisait parité. Gardien

188 ETIENNE QUATREHÈRE.

TigUant des droits et de la dignité de ces corps, il en était venu (tel est le siècle où nous sonunes) à paraître séditieux à force d'être conservateur. Malgré ses côtés étroits, et, si Ton veut, ses ridicules, ce vieil esprit avait d'excellentes parties que notre société, affaiblie pour les grandes choses, doit c^tes regretter. On vivait pour Festime de quelques personnes, et, afin de l'obtenir, on recherchait en tout le solide et l'honnête. Comme on s'estimait beaucoup, soi et les siens, on consentait très-difficilement à estimer les autres ; cela rendait souvent les caractères aigres et difficiles, mais cela donnait de la fierté et de la tenue. On était attaché à ses idées; on avait une raison en dehors de son intérêt pour être de teUe ou telle opinion. En religion, on devenait facilement sectaire, afin de pouvoir regarder la vérité comme sa propriété ou comme un privilège qu'on partageait avec un petit nombre; mais du moins la foi pénétrait la vie, et on se l'assimilait comme quelque chose de personnel. L'abdication religieuse dont nous sonunes les témoins, le laïque ne s'occupant plus de théologie et croyant sans se soucier de ce qu'il doit croire, eût paru à ces austères chrétiens une monstruosité.

H. Quatremère, sous ce rapport, comme sous tant d'autres, n'était pas de notre âge. Janséniste et

ETIENNE QUATREMERE. 181

gattkap, il portait dans sa piété une gravité triste et respectueuse qui n'excluait pas le libre jugement. Les innovations religieuses le révohaient : il n'accepta point le bréviaire romain, devenu si fort à la mode dans ces dernières années; il y trouvait des fables, des anachronismes, et préférait beaucoup le bréviaire de Paris, composé tout entier avec des paroles de TÉcriture et des Pères. Les nouveaux dogmes, les nouveaux saints et les nouveaux miracles le trouvaient aussi fort sévère ; à l'époque où fut introduit dans le diocèse d'Amiens le culte de sainte Théodosie, il composa un savant Mémoire pour établir que les procédés par lesquels on avait créé la légende de cette ssûnte avec une inscription de quelques mots étaient contraires à toutes les règles de la saine critique. Cette fermeté nous parait surannée ; croyants et sceptiques, nous sommes devenus bien plus dociles. Il faudrait s'en réjouir» si l'on pouvait croire que cela vient de plus de largeur et d'élévation d'esprit; mais, si cela vient de l'affaiblissement des caractères, de la fatigue et de la paresse, si les habitudes que nous envisageons comme des travers sont la condition de l'application mâle aux choses désintéressées, il faut regretter la solide pesanteur que la discipline des deux derniers siècles avait donnée aux esprits» Le janséniste acariâtre.

^84 ETIENNE QUATREMERE.

chagrin, disant son bréviaire, pouvait être fermé à bien des idées et hostile à plus d'un progrès légitime ; mais il était, du moins pour les parties austères du travail de la pensée, un auxiliaire utile, et il rendait un immense service au développement sérieux de l'esprit en faisant digue à l'envahissement du monde par l'immoralité, le charlatanisme et la légèreté.

(Journal dês DêbaU, iO déoembte 1863. )

Toutes les personnes qui aiment la science d'une manière désintéressée sont en ce moment préoccu* pées d'une question fort grave. La chaire de sanscrit au Collège de France est vacante depuis la mort d'Eugène Burnouf, arrivée en 1852. Il y a quelques semaines, H. le ministre de l'instruction publique nvita, selon le règlement, MM. les professeurs du Collège de France à lui désigner les deux personnes les plus capables de remplir cette chaire , qui est d'une importance particulière dans l'état actuel des études philologiques. Les professeurs, réunis le dimanche suivant, ne purent s'empêcher de remarquer l'absence parmi les candidats de celui que l'opinion de toute l'Europe savante désigne comme le successeur d'Eugène Burnouf; je veux parler de M» Adolphe Régnier. La cause de cette

abstention était bien connue. Par un motif tout

personnel, étranger à la politique, par suite d*une relation si intime qu'on peut presque l'assimiler à un lien de famille, M. Adolphe Régnier ne croit pas pouvoir prêter le serment exigé par la 1<n pour les fonctions publiques. Pensant qu'on l'accuserait de présomption sll avouait lé désir d'une exception au droit commun, trop ennemi d'ailleurs des vaines démonstrations pour rechercher des sulrages avec l'intention de n'en pas profiter, H. Régnier avait pris le settl parti qui convint à la modération de son caractère, il s'était interdit de se porter coroaie candidat à la chaire pour laquelle les présen4aiions étaient d^andées.

L'assemblée des professeurs du Collège de France, en présence de cette situation difficile, ne consulta que l'intérêt des grandes études dont le dépôt lui est confié. Une lettre de candidature, en pareille circonstance, ne pouvait être considérée comme nécessaire. En effet, la nouvelle de la convocation des professeurs du Gdlége de France avait été insérée au Moniteur quatre jours avant le terme fixé par M. le ministre pour la réunion. Tel eancUdat hahitant une province écartée n'aurai<) pas eu le temps d'écrire pour faire connaître ses intentions. Le Collège, d'un autre côté, devait-il entr^* dans des considéra-

tioos de politique et d'administration étrangères à la science ? MM. les professeurs ne le pensèrent pas; ils crurent que dans ces sortes de convocations une seule question leur est posée : « Quel est te sujet te plus digne ? » Us présentèrent en première ligne M. Adolphe Régnier. Quelques jours après, FAcadémiedes inscriptions et bellesr>lettore8, également consultée d'après les règlements, présenta ks même candidat.

Voilà, ce nous semble, une des questions qui mettent, le mieux en lumière les vrais rapports de F jtat avec les choses de l'esprit. Il est indubitable que l'administration de rinstruction publique Bénit dans SOS droit en ne nommant pas M. Régnier. Le pouvoir n'est jamais tenu d'octroyer une dispense aux lois existantes. D'un autre côté, le ministre, en ne choisissant pas le candidat qui lui est présenté en première ligne par les deux corps savants, sortirait d» l'usage (un seul exemple d'une telle nomination peut être dié, exemple emprunté aux plus tristes aowvenirs de la Restauration) ; il ne sortirait pas du règleiseni. Si donc il est décidé que la dispense du sermrat, qui a éjté aocprdée. à M» Arago et offerte spontanément à M. Gwohy^ m. doit pas être offerte à IL Adolphe Régnier, tesi amis de la science devront se borner à regretter le dommage causé aux bonnes études par

les circonstances politiques, si embarrassées, que tj^verse notre siècle.

Mais l'administration de Tinstruction publique, dans les attributions de laquelle le Collège de France est resté, ^eut sans doute le plus grand bien de renseignement et le libre développement de tout ce qui peut faire honneur au pays. A ce point de vue, nous ne croyons pas qu'un gouvernement pût faire un acte plus honorable et plus libéral qu'en invitant M. Adolphe Régnier à monter dans la chaire dont les deux corps les plus compétents du monde le croient digne, et à laquelle un scrupule de délicatesse Tempéche d'aspirer. La loi du serment n'est pas une loi comme une autre. Sans examiner si le chef de l'État a la far culte de dispenser de la loi, il peut être de sa générosité et de son goût éclairé pour les lettres de lusser tomber un droit que la loi lui confère, s'U voit dans cette renonciation un avantage pour l'esprit public. L'empereur, qui s'est déjà honoré en laûssant H. Arago et M. Gauchy à leur haut enseignement, ne recueillerait sans doute de ce nouvel acte que d' unanimes approbations. Dans nos temps si troublés, les iniéréls les plus graves de la société sont compromis si l'on n'admet pas la neutralité des grandes choses étemelles qui sont supérieures aux révolutions, aux divisions passagères, aux partis : neutralité de la

science, neutralité des travaux de l'esprit, neutralité de tout ce qui contribue à l'amélioration de l'espèce humaine et au progrès de la civilisation ; j'ajouterai neutralité de la religion, pour celles des communions religieuses qui ne réclament pas au proGt de leurs dogmes la protection de l'État. Si, par nos dissent sions, une moitié de la France est tour à tour frappée d'incapacité pour les grands services de la patrie, qui ne voit l'infaillible abaissement qui en résultera dans tout ce qui demande de la continuité? L'enseignement du sanscrit est la maltresse partie de notre haut enseignement philologique, a La chaire de sanscrit, annulée en France pour une génération comme elle l'est déjà en Angleterre, c'est un coup trop fort pour nos étudesS » m'écrivait hier même un des plus illustres indianistes de l'Europe. La chaire de Wilson, en effet, par toute sorte de considérations mesquines, a été comme supprimée à Oxford. Espérons qu'une noble pensée nous rendra la chaire d'Eugène Burnouf. Cette chaire a vu se

i. Mon correspondant ne savait pas qu*un orientaliste de grand mérite devait dtre promu à la chaire. S'il eût connu le nom de cet orientaliste, il eût hautement approuvé qu'on appel&t au Collège de France pour représenter les études bouddhiques un homme qui a BU rendre à ces études de si grands services. Mais il eût probablement persisté à croire que la chaire de Burnouf devait garder son caractère distinct.

190 LA CHilIRE DE SANSCRIT.

grouper autour d'elle comme élèves presque tous ceux qui sont aujourd'hui des maîtres en Allemagne, en Russie, en Itidie, en Angleterre; seronsHdoos réduits à aller chercher à Tétranger la science que nous lui avons donnée et les méthodes qu'il tient de nous?

EXPLICATIONS A MBS COLLÈOUBS.

Paris, 15 Juillet 1862.

MtSSIBDRS ET SâTANTS GOLLftODBS,

L*e3pérance que je conseryais encore, il y a quelques jours, de rouvrir mon cours eu ce semestre, ne s'est pas réalisée. La pensée que mon nom pourra rester attaché, dans l'histoire du Collège de France, à un incident restrictif de nos libertés est pour moi la cause d'un véritable regret. Je suis obligé de vous dire en peu de mots à quel point de vue je me place pour croire qu'en tout ce qui s'est passé je n'ai pas manqué à mes devoirs. '

Quatre reproches m'ont été adressés. On a trouvé fâcheux que je me sois obstiné à poursuivre une chaire où je devais m'attendre à de graves difficultés.

On m'a blâmé d'avoir fait, à l'ouverture au cours, une leçon d'un caractère général. On a critiqué et le sujet que j'avais choisi pour la première leçon, et la manière dont j'ai traité ce sujet. 11 n'est pas dans mon caractère de me poser en infaillible. Je respecte tous les jugements sincères ; je désire seulement que l'on sache de quels principes je suis parti, et que, si l'on réprouve ces principes, on m'épargne du moins l'accusation de légèreté.

Pourquoi J*id aspiré à la chaire d*hébreu au Collège de FraDce.

Vous savez comment la chaire de « langues hébraïque, cbaldaîque et syriaque » devint vacante, en septembre 1857, par la mort si regrettable de M. Etienne Quatremère. Tout en reconnaissant ce qui me manquait pour succéder à ce docte orientaliste, je crus devoir me porter comme candidat & la chûre qu'il avait occupée. Je vous rendis les visites d'usage, et vous informai de mes intentions, pour le cas où les présentations seraient demandées. En cela, je ne faisais que suivre un dessein depuis longtemps arrêté. J'ai toujours donné pour but à ma carrière scienti-

AU COLLÈGE OE FRANCE. i03

fique de contribuer selon mes forces à relever les études sémitiques anciennes de l'abaissement où, malgré d'honorables exceptions, elles sont restées, en France, depuis Richard Simon. De bonne heure je reconnus ^ue Tinfériorité critique de la France, au xYiii' siècle et au commencement du zix% surtout quand il s'agit de la haute antiquité, tenait à la faiblesse de ces études parmi nous. Maîtresse des sciences historiques jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes, la France, depuis cette. fatale époque, lègue à la Hollande et à l'Allemagne le soin de continuer l'œuvre qu'elle avait si glorieusement commencée. Il y a là un grand arriéré de deux siècles à réparer. Ceux qui me connaissent me rendront cette justice, que ce dont j'ai une fois embrassé la pensée comme un devoir, je ne l'abandonne pas. Je pris avec moi-même l'engagement de ne jamais accepter d'autre chaire que celle pour laquelle je me croyais une vocation spéciale. Pendant quatre années, du reste, la question fut écartée ; M. le ministre ne crut pas devoir immédiatement pourvoir à la chaû'e. Usant du droit que lui confèrent les règlements actuels du Collège, il ne demanda pas les présentations, et il nomma un chargé de cours.

En août 1861, au moment où je prends un peu de repos dans le Liban, je reçus une bienveillante com-

m LA CHAIRE D'BÊBAEU

munîcatlon qui m'autorisait h prétendre, pouf Tépoque de mon retour en France, à une place parmi tous. J'accueillis Comme je le devais une ouverture si conforme à mes désirs. Le Collège de France est la plus belle partie de notre système d'enseignement, et, l^elon moi, le principal contre-poids à ses défauts. Appartenir à ce grand établissement, qui représente le progrès de la science libre, avait toujours été mon ambition. Mais je répondis en même temps que je n'accepterais jamais qu'une seule chaire, celle pour laquelle j'avais déjà fait auprès de MM. les professeurs des démarches de candidat, celle qui était devenue vacante par la mort de M. Quatremère. J'avais alors pour unique conseil ma sœur bien-aimée, qui devait, quelques jours après, expirer près de moi. Cette personne, d'un jugement si sûr et si purement gouvernée par les considérations de l'ordre moral, me dit que je ne devais pas céder, quelles que fussent les difficultés. Je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour les petites habiletés qui forment souvent le tissu des vies les plus honnêtes ; tous les avantages de ce monde ne me semblent pas valoir la peine qu'on dévie tant soit peu de ce que l'on croit le bien. Une année de commerce assidu avec l'antiquité, et la méditation des grands problèmes historiques qui me préoccupaient en ce moment, ne firent que forti-

AC COLLÈGE DE FRANCG. i03

fier en moi une telle disposition. La perte de ma courageuse compagne m'attacha plus que jamais aux études qui m'avaient coûté si cher. A mon retour en France, je vis une sorte de révélation impérative dans le conseil d'une amie qui ne m'apparaissait plus qu'environnée du nimbe sacré de la mort.

H. le ministre comprit, du reste, qu'une nomina-* tion entourée des formes ordinaires et provoquée par votre suffrage couvrait mieux sa responsabilité. Il vous demanda les présentations, conformément aux usages. Vous m'accord&tes l'insigne faveur de me placer en première ligne. L'Académie des inscriptions et belles-lettres me fit le même honneur. Prenant acte de ces deux présentations, M. le ministre voulut bien proposer ma nomination à Sa Majesté l'empereur, qui, par un décret du 11 janvier 1862, daigna la ratifier.

Nature de la chaire d'hébreu au Collège de France.

Le décret parut au Moniteur^ accompagné d'un rapport où M. le ministre exposait la nature de la* chaire à laquelle il s'agissait de pourvoir. La rédac-

iOG LA CHAinE D*HEBREU

tion de ce rapport n'était pas de tout point celle que j'eusse préférée; mais rien n'était changé au programme de la chaire. Il est clair, en effet, que, si de tels changements eussent été dans l'intention de M. le ministre, ils eussent dû être faits avant les présentations. C'est à la chaire de M. Quatremère, telle que M. Quatremère la posséda, que j*avais aspiré et que votre suffrage m'avait désigné. Le ministre a le droit de changer la nature des chaires du Collège de France ; mais, dans ce cas, il ne demande pas de présentations, et, en supposant que pour s'éclairer il jugeât à* propos de le faire, il va sans le dire qu'il' devrait préalablement vous avertir que la chaire à laquelle il vous invite à présenter n'est plus ce qu elle avait été jusque-là. Comment présenter des candidats à un enseignement dont on ignore la nature? Comment le candidat lui-même peut-il prétendre à une chaire dont le programme ne serait pas fixé? Qui sait s'il se fût présenté dans les conditions nouvelles qu'on introduirait inopinément le jour de la nomination ? Le rapport de M, le ministre à Tempereur laissait donc à la chaire sa parfaite identité ^

i. Une assertion, qui s'est produite au Sénat, m'a obli$;é d^êaire aux journaux la lettre suivante (4 avril 1867) :

« Dans la séance du Sénat du 2 avril, M. Rouland a parlé d^engagements que j*aurais pris avec lui, lors de ma nomination au Collège de France. L'honorable sénateur veut-il parler d'obligatioai

Il exprimait suflSsamment des idées sur lesquelles nous étions d'accord. Ces idées, du reste, étaient si simples, qu'elles devaient se présenter d'elles-mêmes à tout bon esprit. Les voici :

Les livres qui doivent servir de texte à des leçons de « langues hébrsûque, chaldafque et syriaque » sont en grande partie des livres sacrés. Les cultes Israélite, catholique, protestant, y cherchent des dogmes, des prières, des consolations religieuses, les fontdements d'une « histoire sainte » , un aliment pour la piété. L'État manquerait à ses devoirs, s'il cherchait à troubler les ftmes dans ces pieuses méditations. L'enseignement religieux à tous ses degrés jouit de la liberté la plus absolue. Dans les facultés de théologie catholique et protestante, dans les séminaires rabbiniques, des professeurs, choisis ou agréés par l'autorité religieuse compétente, enseignent l'hébreu, défendent les interprétations traditionnelles et demandent aux livres antiques la raison des croyances reçues par chaque communion.

Il est évident qu'un tel. ordre de discussions ne

résultant da titre et de la nature même de la chaire à laquelle J'étais porté par le double suffrage du Collège de France et de l'Institut? Ces obligations-là. Je crois les avoir bien remplies. Quanta des engagements personnels, limitant en ce qui me concernait le programme et la liberté de renseignement en question. Je n'en ai pris et n'en pouvais prendre, ni de vive voix ni par écrit. »

peut trouver sa place au Collège de France» QuaQd on recherche les intentions si justes et si élevées du roi François I'% lors de la fondation de ce bel établissèment 9 on trouve que, dans la pensée du fondateur, ce fut avant tout une institution laïque et indépendante. Il s'agissait de créer, en dehors de la Sorbonne, liée par ses traditions, un terrain libre, où, sous la protection du chef de l'État, fauteur naturel de tout ce qui est noble et grand, les études qui passaient I au x\i* siècle, pour des nouveautés hardies pussent trouver à se développer. Le GoH^ de France n'a jamais eu de chaire théologique. S'il a toujours eu un enseignement de l'hébreu, c'est que les vieux textes écrits dans cette langue, en même temps qu'ils sont des Uvressacrés pour le théologien, sont pour le savant un objet d'importantes rodier«» ches. lis sont» la Bible» ; mais ils sont aussi « la littérature hébraïque »% Au premier point de tue, ils n'appartiennent pas à Tenseignemeot kique ; ao se* cond, ils en sont une partie essentielle. Plus q«e [ jamais, de nos jours, un .tel enseignement a besoio

d'être maintenu et élargi, au milieu du grand mouvei ment d'études comparatives qui a renouvelé l'histoire

I ancienne» Ces études, quand elles s'aj^f^liquent au

monde sémitique, ne peuvent pas plus se passer d'un cours d'hébreu que l'étude comparative des langues

AU COLLÈGE DE FRANCE. i99

iodo-europé^pnes ne peut ae passer d'un cours de saoscrlt. La philologie comparée, rbû^toire, Tarcbéologie, l'ethnographie seraient incomplètes, si le plus précieux répertoire de faits que nous possédions 9ur la haute antiquité leur était interdit»

La mission du professeur de « langues hébraïque, chaldaïque et syriaque » , au* Collège de France, se trouve ainsi nettement définie* Il maaquerait à ses devoirs s'il s'égarait daAS des discussions dogmati* ques qui ^partiennent à un autre enseignement, s'il faisait de la polémique pour ou contre les croyant ces qu'on a tirées des textes qu'il est chai'gé d'expliquer. Il se conformera à son programme, s'il envisage ces textes en historien, en littérateur, eo philologue. Pour lui, il ne s'agira pas de défendre ou d'attaquer telle ou telle croyance ; il s'agira de tra^** vailler au progrès d'une des parties les plus impor-r tantes de la science c(»opafée des langues et des Ut* tératures. Saas doute, il se croira obligé à qaelque chose de plus; en traitât comme historien et comme savant des dioses religieuses, il gardera toujours cette gravité, ce respect qui sont un devoir quajMi on tondre aux sources de h foi de plusieurs^ Mai3« cette condition remplie, il n'y a plus de limites à ses droits. Si un prctfesseur a pour devoir évident de ne pas sortir de son programme, il ne peut, dans l'in-

800 LA CHAIRE D*HÊBREU

teneur de son programme, accepter de restrictions sans manqaer à la première de ses obligations, qni est l'absolue sincérité.

La chaire de u langues hébraïque, chaldaîque et syriaque », au Collège de France, est donc une chsdre purement profane, une chaire scientifique et non théologique, une chaire philologique et historique, non dogmatique. Il s'y agit non de défendre ou de combattre les explications de la Bible données par les différents cultes, mais de discuter, sans dogmatisme, ce que la science indépendante sait de plus probable sur ces textes, en tout cas si antiques et si curieux. La diversité même des interprétations théologiques ferût une loi au professeur de ne pas sortir d'un tel programme , car il n'est pas de passage important sur lequel les interprètes juifs, catholiques, protestants soient d'accord. Vouloir satisfaire à la fois ces exigences opposées est impossible. Et pourtant, le juif, le catholique, le protestant ont égale'ment droit d'exiger que, dans un établissement neutre, leurs croyances ne soient pas systématiquement sacrifiées à une autre croyance religieuse. Un seul parti reste donc à prendre, c'est de ne chercher à contenter que la science sans s'imposer d'être d'accord avec les théologiens, mais sans traduire son dissentiment eh polémique directe; c'est de

AU COLLÈGE DE FRANCE. tOl

poser comme certain ce qui est certain, comme douteux ce qui est douteux, et de laisser aux théologiens des différents cultes le soin de défendre leurs explications quand ils les croient compromises par les résultats scientifiques. Ce n'est ici ni une chaire de polémique ni une chaire d'apologétique ; c'est une chaire de philologie, naturellement en renfermant sous ce mot tous les développements qui touchent à l'histoire prise dans son sens le plus élevé.

Et qu'on ne dise pas que la théologie à son tour devrait avoir une chaire pour maintenir les explications traditionnelles. Veut-on parler de la théologie juive, de la théologie protestante ou de la théologie catholique? S'il s'agit de cette dernière, elle doit être satisfaite. A deux pas du Collège de France, à la Sorbonne et dans les mêmes conditions dé publicité qu'au Collège de France, les catholiques qui veulent apprendre l'hébreu, sans rien entendre qui puisse contredire leur croyance, ont le cours de M. l'abbé Barges, et de plus le cours d'Écriture sainte, expressément consacré à exposer et à défendre l'exégèse catholique. Certes, si quelqu'un peut se plaindre ici, ce sont les juifs et les protestants, qui voient l'État entretenir une chaire publique pour l'exégèse de leurs adversaires, sans jouir eux-mêmes du même privilège. L'égalité des cultes ne sera parfaite que quand la

Wi LA CHAIBE D'HÉBREU

faculté de théologie sera mixte et possédera des chaires d'exégèse juive et d'exégèse protestante. Quant au Collège de France, aucun culte n'a par* ticulièrement le droit de n'y faire entendre, vu que cet établissement est, comme la Loi, indifférent & tous les cultes.

Est-ce à dire que le professeur devra s'interdire dans la chaire dont il s'agit de toucher aux choses religieuses? Gela est absolument impossible, d'abord parce que tout enseignement, quel qu'il soit, serait abaissé s'il fallait observer une telle interdiction, et, en second lieu, par un motif tiré de la nature spéciale de la chaire. La littérature hébraïque n'a pas un seul écrit qui ne soit considéré comme religieux. La religion est ie cbté essentiel de l'histoire du peuple juif. Autant vaudrait, quand il s'agit des Grecs, s'interdire de parler d'art et de littérature. Le pro^ fesseur d'hébreu, en un sens, parlera toujours de religion ; mais il n'en parlera jamais d^une façon théo* logique. Il n'aura pas d'opinion sur la vérité des dogmes. 11 ne s'occupera pas de «avoir si c'est i tort ou à raison qi^ i'<m condut de tel passage tel dogme accepté comme révélé; il cberdbera purement et simplement ce que eâgnifie le passage. 11 ne £^a pas une série de leçons pour ou contre les prophéties prétendues messianiques ; il ne se croira pas obligé

AU collège: de frange. 303

d'accepter ces interprétations, s'il ne les trouve pas solides. Il aura tort, s'il fait un cours pour nier la divinité de certains faits ; il sera dans son droit en par* lant de ces faits comme s'il ne les croyait paa divins. Jamais on ne le surprendra discutant des articles de foi. Jamais un article de foi ne le fera dévier de Tez^ pUcation qu'il regarde comme la vraie. Sa position, en un mot, est fort analogue à celle du professeur de sanscrit. Quand Eugène Bumouf expliquait le Gode de Manou ou les écrits bouddhiques, il ne cherchait pas si le commentateur Kulluka-Bhatta a été un bon canoniste, il ne faisait pas de controverse pour ou contre les croyances bouddhiques. Si Burnouf avait fait une leçon pour prouver que Çakya-Mouni n'arriva jamais, quoi qu'en disent les bouddhistes, à l'état de Bodhisattva, on aurait eu le droit d'être surpris. Mais, si, tout en parlant de Çakya-Mouni avec admiration, il se f&t exprimé d'une façon qui n'impliquât pas les attributs transcendants que ses disciples lui prêtent, personne ne lui en eût fait un reproche. Un bouddhiste, anivant à son cours, eût été blessé de cette hétérodoxie ; voilà tout. L'objet du professeur n'était pas de réfuter les bouddhistes ; son devoir n'était pas non plus de les satisfaire.

En d'autres termes, il n'y a pas et il n'est pas opportun qu'il y ait au Collège de France une chaire

201 LA CHAIRE D^UÉBREU

consacrée à attaquer ou à défendre les différents cultes. Ces controverses doivent être permises, mais leur place n'est pas dans les établissements de l'État. Le professeur des établissements de l'Etat ignore s'il y a au monde des théologiens. Il ne se dérange ni pour les éviter, ni pour les heurter. Sa position est toute neutre, comme celle de l'État lui-même, dans les questions religieuses. Le respect en pareille matière ne saurait consister à contenter tout le monde ( ce qui ne se pourrait obtenir qu'en faisant fléchir l'esprit scientifique), ni à passer sous silence les points susceptibles de blesser quelque opinion (ce qui serait tout amoindrir) ; il consiste dans la convenance du ton, dans une certaine manière grave et sympathique, qui convient à l'histoire religieuse, et surtout dans le principal hommage que réclame la vérité, dans l'acte souverainement religieux, qui est la sincérité. Tel est le champ ouvert devant le professeur d'hébreu au Collège de France. Il nous reste à chercher quelle doit être la forme de son enseignement. La tradition ici est constante. Depuis le xvi« siècle, cette chaire a été une chaire spéciale. L'usage et la raison ont introduit dans notre enseignement supé* rieur deux sortes de cours, les uns, destinés à transmettre la connaissance des méthodes scientifiques , et, par conséquent, ne s' adressant qu'à un petit nom-

bre; les autres, roulant sur des généralités susceptibles d'intéresser un nombreux auditoire. Ce genre brillant, créé dans la première moitié de notre siècle par des hommes éminents, est une des gloires de Tesprit français. Il faut le maintenir, si Ton sait trouver les hommes de talent nécessaires pour cela. Mais il ne faut pas que cet enseignement, qui, par la force des choses, sera toujours un peu sommaire, fasçe délaisser les études spéciales, sans lesquelles toute culture intellectuelle dégénère en lieux communs et en banalités. La place d'un tel enseignement est dans les facultés, mais non au Collège de France. Ce grand établissement n'a de raison d'être qu'à condition d'être l'établissement des enseignements analytiques et minutieux. Transmettre le dépôt des connaissances acquises, charmer et instruire les gens du monde, voilà le but des facultés; former des savants, voilà le but du Collège de France. Indépendant de l'Université, n'aspirant pas à présenter un cadre complet d'enseignement, notre Collège est une sorte d'annexé de l'Institut, uniquement préoccupé des progrès théoriques de la science et d'ordinaire sans relations avec le public. A cet égard, mes idées n'ont jamais variè^ « Dans l'accomplissement de ma

1. Voir le Journal d9S Débats da 5 Juin 185G, où, à propos de

lâche, disais-je en ma première leçon, vous me per«* mettrez de descendre jusqu'aux plus menus détails, et d*être habituellement technique et austère. La science n'atteint son but sacré, qui est la découverte de la vérité, qu'à condition d'être spéciale et rigoureuse. Tout le monde n'est pas destiné à être chi^ miste, physicien, philologue, à s'enfermer dans des laboratoires, à suivre durant des années une expérience ou un calcul ; tout le monde participe cependant des grands résultats philosophiques de la chimie, de la physique, de la philologie. Présenter ces résultats dégagés de l'appareil qui a servi à les découvrir, est une chose utile et que la science ne doit pas s'interdire. Mais telle n'est pas la destination du Collège dé France ; tout l'appareil de la science la plus spéciale et la plus minutieuse doit être ici déployé. Des démonstrations laborieuses, de patientes analyses, n'excluant, il est vrai, aucun développement général, aucune digression légitime, tel est le programme de ces cours. C'est le laboratoire même de la science philologique qui est ouvert au public, pour que des vocations spéciales se forment et que les personnes du monde puissent se ftiire une idée

Ramus, j*exposais mes vues sur lo Collège de France et la nature de •on enseisnemcnt. Ci-dessus, p. 141 et saiv*

ded moyens qu'on emploie pour arriver à ia vérité*. »

« Depuis Vatable et Mercier, écrivais-je le lendemain', jusqu'à M. Quatremëre, la chaire à laquelle j'ai eu l'honneur d'être présenté et nommé a offert un caractère technique et spécial. Sans enchaîner en aucune façon ma liberté ni celle de mes successeurs, je croirais rendre un mauvais service à la science en sortant habituellement de cette respectable tradition. Que deviendront les études sérieuses si elles n'ont au Collège de France un sanctuaire inviolable? Que deviendra la haute culture de l'esprit humain, si les expositions générales, seules admises en présence d'un public nombreux, étouffaient les enseignements d'une forme plus sévère, dans un établissement surtout qui est destiné à continuer les grands travaux scientifiques? Je serais tout à fait coupable, si on pouvait m'accuser dans l'avenir d'avoir contribué à un tel changement. Le progrès de la science est compromis si nous ne revenons aux longues réflexions, si chacun croit remplir les devoirs de la vie en ayant à l'aveugle sur toutes choses les opinions d'un parti ; si la légèreté, les opinions exclusives, les

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