‹ Questions contemporainesChapitre 52 sur 77 · EN 1849. 3S · texte numérisé non relu

EN 1849. 3S

de factice , que celle du voyageur seul au milieu des forêts de l'Amérique» ou que celle du brahmane trouvant qu'il a vécu ce qu'il devait, et se disposant au grand départ» c'est-à-dire à mourir sur les sommets de F Himalaya. Qui n'a éprouvé de ces moments de solitude intérieure, durant lesquels l'âme, descendant de couche en couche et cherchant à se joindre elle-même, perce les unes après les autres toutes les surfaces superposées, jusqu'à ce qu'elle arrive à la région silencieuse où toute convention expire, où l'on est en face de soi-même sans fiction ni artifice 7 Ces moments sont rares et fugitifs ; habituellement nous vivons en face d'une tierce personne, qui empêche l'effrayant contact du moi contre lui-même. La franchise de la vie n'existe qu'à la condition de déchirer ce voile et de poser incessamment sur le fond vrai de notre nature pour y écouter les instincts désintéressés, qui nous portent à savoir, à adorer, à aimer.

Plût à Dieu que toutes les âmes vives et pures fussent persuadées que la question de l'avenir de

rhumanité est tout entière u&e question de doctrine, et que la seule philosophie, c'est-à-dire la recherche rationnelle, est compétente pour la résoudre I Larévolution réellement efficace, celle qui donnera la forme à l'avenir, ne sera pas une révolution politique, ce sera une révolution religieuse et morale. La politique a fourni tout ce qu'elle pouvait fournir; c'est désormais un champ aride, épuisé, une lutte de passions et d'intrigues, fort indifférentes à l'humanité, intéressantes seulement pour ceux qui s'y mêlent.

II y a des siècles où tout devient politique : ainsi, par exemple, à la limite du moyen âge et des temps modernes, au temps de Philippe le Bel, de Louis XI, les docteurs et les penseurs étaient peu de chose, ou n'avaient de valeur réelle que s'ils servaient la politique. Il en fut de même au commencement de notre siècle. La politique alors mena le train du monde; les gens d'esprit qui aspiraient à autre chose qu'à charmer leurs CM^ temporains devaient se faire hommes d'État, pour exercer sur le temps une légitime part d'influence. Ce n'est pas une blâmable ambition qui a entraîné dans ce tourbillon les hommes les plus intelligents de la première moitié de notre siècle; ces hommes ont fût ce qu'ils devaient faire pour servir leurs contemporains. Mais l'état de choses qu'ils

représentaient touche à son terme; le rôle principal va de plus en plus, ce me semble, passer aux hommes de la pensée^. A côté des siècles où la politique a occupé la première place dans le mouvement de l'humanité, il en est d'autres où elle s'est vue acculée dans le petit monde de l'intrigue, et où le grand intérêt s'est porté sur les hommes de l'esprit. Par exemple, au xvui* siècle, qui a tenu en ses mains les grandes affaires de l'humanité? C'est Voltaire, c'est Rousseau, c'est Montesquieu, c'est toute une grande école de penseurs qui s'empare puissamment du siècle, le façonne et crée l'avenir* Que sont la guerre de la succession d'Autriche, la guerre de Sept ans, le pacte de famille, comparés comme événements au Contrat social ou à YEnprit des Lois? Les affaires étaient entre les mains d'un roi incapable, de courtisans sans vues ni portée. Les vrais personnages historiques du temps sont des écrivains, des philosophes, des hommes d'esprit ou de génie. Et ces penseurs cherchent-ils à s'occuper des affaires d'État, comme le fera la première géné-

i. Je laisse subsister cette naive prophétie« <iui semble au premier coup d'flail s*dtre bien peu réalisée. Biais je parle ici d'influence historique réeUa, non de rôles oflSciels* Peut-être, dans cent ans, quand on fera Tbiatoire du xix« siècle, découvrira-t-on, de 1848 à 1857, des hommes qui eurent plus d'importance que M* Rouher (1857).

ration du \ix^ siècle? Nullement; ils restent écrivains, philosophes, moralistes, et c*est comme tels qu'ils agissent sur le monde. J'imagine de même que ceux qui nous rendront la grande originalité seront non pas des politiques, mais des penseurs. Us grandiront en dehors du monde officiel, ne songeant même pas à lui faire opposition, le laissant mourir dans son cercle épuisé^.

Dans les maigres pâturages des lies de Brets^e, chaque brebis du troupeau, attachée à un pieu, ne peut brouter une herbe rare que dans l'étroit rayon de la corde qui la retient. Telle me parait la condition actuelle de la politique ; elle a usé les ressources qu'elle possède pour résoudre le problème de l'humanité. La morale, la philosophie, la vraie religion ne sont pas à sa portée ; elle tourne dans une fatale impuissance. Si le salut du siècle présent devait venir de l'habileté, espérons -nous trouver des hommes plus habiles que M. Guizot, que M. Thiers? Qui ne haussersdt les épaules en voyant la naïve inexpérience de médiocres débutants qui prétendent du premier

i. « Aucans voyants la place du goayernement politique saisie par des hommes incapables, B*en sont recalés. Et célay qui denoanda à Cratës Jusques à quand il faudroit philosopher, en receut cette réponse: « Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui condui- « sent nos armées. » (Montaigne, liv. I, c. 24.)

coup mieux faire que de tels hommes ? Non, on ne les dépassera pas en faisant comme eux ; on les dépassera en faisant autrement qu'eux. Si de tels hommes ont été frappés d'incapacité, est-ce leur faute? ou ne serait-ce pas plutôt qu'aucune habileté n'est égale à la situation?

Prenons encore pour exemple les trois premiers siècles de l'ère chrétienne. Où se passaient alors les grandes choses? où se fondait l'avenir? quels étaient les noms désignés aux respects des générations futures? Était-ce Tibère et Séjan, était-ce Galba, Othon, Vitellius, qui occupaient vraiment le centre de l'humanité, comme on le croyait sans doute de leur temps? Le centre du monde, c'était le coin de terre le plus méprisé de l'Orient. Les grands hommes marqués pour l'apothéose étaient des croyants enthousiastes fort étrangers aux secrets de la grande politique. Cinq siècles plus tard, on ne nommera entre les hommes illustres de ce siècle que Pierre, Paul, Jean, Matthieu, pauvres gens qui, assurément, faisaient peu figure. Qu'aurait dit Tacite, si on lui eût annoncé que tous les personnages de ses histoires seraient un jour complètement eifacés devant les chefs de ces « chrétiens » dont il parle avec tant de mépris ; que le nom d'Auguste ne serait sauvé de l'oubli que parce qu'en tête des fastes de l'année chrétienne, on lirait :

926 L'ËTAT PES ESPRITS

Jmperaniâ Cœsare AugmtOy Chrhtus nains est in Bethlehem Juda; qu'on ne se souviendrait de Néron que parce que sous son règne souffrirent Pierre et Paul, maîtres futurs de Rome ; que le nom de Trajan se retrouverait encore dans quelques légendess non pour avoir vaincu les Daces et poussé jusqu'au Tigre les limites de l'empire, mais parce qu'un crédule évéque de Rome du vi* siècle eut un jour la fantaisio de prier pour lui? Voilà donc un immense développement, sourdement préparé durant trois siècles en dehors de la politique, grandissant parallèlement à la société officielle, persécuté par elle, et qui, un certain jour, étouffe la politique, ou plut6t se trouve vivant et fort, quand le monde officiel se meurt d'épuisement. Si saint Âmbroise fût resté gouverneur de Ligurie, en supposant même qu'il eût eu de l'avancement, et fût devenu, comme son père, préfet des Gaules, il serait maintenant oublié. Il a bien mieux fait de devenir évéque. Dites donc encore qu'il n'y a moyen de servir l'humanité qu'en se jetant dans la mêlée. Je dis, moi, au contrûre, que celui qui embrasse de toute âme cet humiliant labeur prouve par là même qu'il n'est pas appelé à la grande œuvre. Qu'est-ce que la politique de nos jours? Une agitation sans principe et sans loi, un combat d'ambitions rivales, des mines et contre*-mines d'intrigues,

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