‹ Questions contemporainesChapitre 53 sur 77 · EN )8I · texte numérisé non relu

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un vaste théâtre de cabales, de lattes toutes personnelles. Que faut -«il pour y réussir, pour être « pos* sible », comme on dit maintenant? Une vive origina^ Uté? une pensée ardente et forte? une conviction impétueuse? Ce sont là d'invincibles obstacles au succès* Il faut ne pas penser ou ne pas dire sa poussée ; il faut s'enfermer dans un système de conventions et de mensonges officiels. Et vous croyez qpie c'est de là que sortira ce dont nous avons besoin, une sève originale, un renouvellement du patriotisme, une croyance capable de passionner de nouveau rbumanitô? Autant vaudrait espérer que le scepticisme engendrera la foi, et qu'une religion nouvelle sortira des bureaux d'un ministère ou des couloirs d'une assembléOt Ce qu'il faut à l'humanité, c'est une morale et une foi ; c'est des profondeurs de la nature humaine que cette foi doit sortir, et non des chemins battus et inféconds du monde officiel*

M, de Chateaubriand a, je crois, soutenu, quelque part que l'entrée des hommes de lettres dans la poli* tique active marque l'aiTaiblissement de l'esprit politique chez une nation. Il est plus vrai de dire que cela prouve un affaiblissement de l'esprit philosophique s cela prouve que Ton ne comprend plus la valeur et la dignité de Tintelligence ; cela prouve que le règne a passé de l'esprit et de la doctrine à l'intrigue et à la

petite activité. Il en est ainsi de notre temps. Hais le flot toujours montant des questions sociales forcera la politique d'avouer son impuissance. Alors on comprendra que la grande révolution viendra, non des Sommes d'action, mais des hommes de pensée et de sentiment, et toutes les âmes élevées, abandonnant la terre aux esprits inquiets, tenant pour choses indifférentes les formes de gouvernepient, les noms des gouvernants et leurs actes, se réfugieront sur les hauteurs de la nature humaine, et,brûlant de l'enthousiasme du beau et du vrai, créeront cette force nouvelle, qui renversera les frôles abris de la poliUqpie, et deviendra à son tour la loi de l'humanité.

Qui opérera ces merveilles? La philosophie, la science, l'action combinée de toutes les facultés humaines. Le temps des sectes est passé. On ne se convertit pas de la finesse au béotisme; n'aurait-on été raisonnable qu'une heure, on se rappelle toujours cette heure. Pour qu'une secte religieuse fût désormais possible, il faudrait un large fossé d'oubli, comme celui qui fut creusé par l'invasion barbare, où vinssent s' abîmer tous les souvenirs du monde moderne. Conservez une bibliothèque, une école, un monument tant soit peu significatif, vous conservez la critique, ou du moins le souvenir d'un âge critique. Or, je le répète, il n'y a qu'un moyen de guérir

de la critique comme du scepticisme, c'est d'oublier son passé et de recommencer la vie sur un autre pied. Voilà pourquoi toutes les sectes religieuses qui ont essayé, depuis un demi*siëcle, de s'établir en Europe, sont venues se briser contre une sorte de ridicule. Notre temps est si peu religieux qu'il n'a pas même pu enfanter une hérésie^. Tenter une innovation religieuse, c'est faire acte de croyant, et c'est parce que tout le monde désespère de voir renaître la foi, qu'il devient de mauvais goût de rien changer au staiu quo en religion. La France est le pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le pays du monde le moins religieux. Si la France avait davantage le sentiment religieux, elle fût devenue protestante comme l'Allemagne. Mais, n'entendant absolument rien en tliéologie, et sentant pourtant le* besoin d'une croyance, elle trouve commode de garder le système qu'elle rencontre sous sa main, sans se soucier de le perfectionner ; car tenter de le perfectionner, ce serait le prendre au sérieux, ce serait faire acte de . théologie ; or, il est de bon ton parmi nous de dé-

1. Ceci s'applique surtout à la France catholique. Il n'eu est pas de même en Angleterre ni aux États-Unis. La formation de nouveilea sectes, que les catholiques reprochent aux protestants comme une marque de leur faiblesse, prouve, au contraire, que le sentiment religieux vit encore chez ces derniers, puisqu'il y est créateur. Rien de plus mort que ce qui ne bouge pas.

clarer qu'on ne s'occupe pas de ces sortes de choses. L'indifférence et l'orthodoxie se touchent. L'hérésiarque n'a donc rien à espérer de nos jours ni des orthodoxes sévères, qui l'anathématiseront, ni des libres penseurs, qui souriront à la tentative de réformer l'irréformable.

Il y a une ligne très-délicate au delà de laquelle l'école philosophique devient secte : malheur & qui la franchit I A l'instant la langue s'altère, on ne parle plus pour tout le monde, on affecte des formes mystiques, une part de superstition et de crédulité parait tout à coup dans les doctrines qui semblaient les plus raisonnables, la rêverie se mêle à la science. Le philosophe cesse de mériter son nom, s'il prétend devemr le patriarche d'une petite église, si, désertant le grand auditoire du genre humain, il aspire à jouer le rôle facile et flatteur pour l'amour-propre de grand prêtre et de prophète dans des cénacles d'adeptes dont on se demande parfois avec hésitation : <i Sont»ils assec naïfs pour être croyants 7 » Le trait général des œuvres religieuses est d'avoir besoin pour être comprises d'un sens spécial que tout le monde n'a pas, d'être vraies ou belles pour les affiliés et non pour tous les hommes. Des croyances & part, des sentiments à part entraînent un style & part, des images à part. C'est assurément un admirable génie

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