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On conseille souvent la tolérance à TËglise, sans se demander si elle peut l'accorder. C'est ici le point épineux de toutes les controverses, celui sur lequel on ne peut jamais obtenir de réponse catégorique. C'est qu'en effet l'Église n'a jamais été tolérante; elle ne le sera jamais, elle ne peut pas l'être, et les orthodoxes, dans les moments où ils renoncent à toute gène, l'avouent assez volontiers. Mais ici, comme en une foule d'autres cas, ils ont une doctrine pour ceux que rien ne scandalise, et une autre doctrine qu'on peut donner à ceux du dehors. Ne demandez pas d'abord au catholique cette tolérance intérieure qui est non pas le scepticisme , mais la critique : le catholique la condamne comme mauvaise et impossible. Du moment, en effet, que l'on reconnaît pour absolument et uniquement vraie telle ou telle doctrine religieuse, on ne saurait admettre qu'une autre doctrine ût aussi sa part de vérité. Toute doctrine
absolue est, par son essence même, intolérante. L'orthodoxie n'aura donc jamais cette baute impartialité philosophique, pesant et appréciant avec froideur toutes les opinions. Or, cette tolérance intérieure est la concfition nécessaire de la tolérance extérieure, de celle qui rend possible la bienveillance entre les dissidents, et qui, en politique, accorde aux uns et aux autres les mêmes droits.
Aux yeux de l'orthodoxe, en effet, l'hétérodoxe est coupable. Gomme l'orthodoxe est obligé de soutenir que la vraie croyance est de toutes les choses claires la plus claire, l'erreur sur la religion ne peut venir, selon lui, que d'une ignorance grossière ou d'une mauvaise foi décidée. Le sentiment le plus charitable de l'orthodoxe envers le mécréant, c'est la pitié. S'il ne peut croire à l'ignorance involontaire (et, en matière si évidente, l'ignorance involont^re lui paraltpresque une hypothèse chimérique) S le croyant est obligé de damner quiconque ne pense pas comme lui. Or, on est hien près de brûler dans ce monde-ci les gens que l'on brûle dans l'autre. Gomme, d'ailleurs, la
1. M. Fraysslnous, répondant à des questions qni hii avaient été adressées sur le salut des hérétiques, et cherchant à élargir autant que possible la doctrine catholique, reconnaît que Terreur de bonne foi doit ôtre considérée comme l'exception. La maxime générale u Hoi s de rÉgliae, point do salut » le suppose aussi.
saine croyance est» d'après la manière de voir des orthodoxes, «le plus grand des biens, celui auquel tout le reste doit être sacrifié, et que le prince, comme ils disent, peut et doit tout oser pour le bonheur de ses sujets, le prince fait acte de père en séparant le bon grain de l'ivraie et en brûlant celle-ci ^ Le cornpelle intrare est légitimé par ses résultats. De gré, de force, qu'importe? Sauver la vérité avant tout et coûte que coûte I Aussi les théologiens accordentils unanimement au prince le pouvoir d'exiger la a profession extérieure » du culte reconnu, et le concile de Trente lance*-t-il l'anatbème contre ceux qui soutiendraient qu'on ne peut ramener par des peines temporelles ceux qui n'acceptent pas à un âge plus avancé les promesses qu'on a faites pour eux & leur baptême S Gela, du reste, est d'une
i. Oo sait que rinquisition ayait un texte pour présenter ses bûchers comme une institution divine : Si quis m md non manserit, miUetur foras skut palmés, et aréscst, et eollioènt eum, st in igmm mittsnt, n Attvt. (Joann., xv, 6. )
2. « Si quis dixerit panrulos baptizatos, cnm adoleverint, inter*
rogandos esse an ratum habere velint quod patrini eorum nomine, dum baptizarentur, polliciti 8unt,.et ubi se nolle responderint, soo esse arbitrio relinquendos, lîec alia intérim pœna ad christianam Titam cogendos, nisi ut ab Eucbaristi» aliorumque aacramentorum perceptione arceantur, donec resipiscant, anathona lit. » (Sess. VII, De bapt,, can. 14.
DO LIBÉRALISME CLÉBICAL. 443
logique inflexible. On a tort de presser les catholi*^ ques sur ce point; il ne faut pas exiger d'eux ce qu'ils ne peuvent donner. Demandez-leur de renoncer à l'orthodoxie, à la bonne heure ; mais ne leur demandez pas de rester orthodoxes et de supporter Tbétérodoxie. Il s'agit là pour eux d'être ou de n'ôtre pas»
Toutes les fois donc que l'Église le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en persécutant. Bien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les Ames. Si, en sacrifiant mille âmes gangrenées, on en peut sauver une seule, l'orthodoxie trouvera le sacrifice suffisamment compensé. Si, en brûlant les gens en ce monde, on peut leur épargner, à eux ou à d'autres, d'être brûlés dans l'éternité, c'est faire un acte méritoire. Je n'invente pas ; je ne fais que répéter les arguments que l'on trouve partout dans les auteurs vraiment orthodoxes pour justifier l'inquisition et les mesures du môme genre.
Aucun droit ne tient aux yeux du vrai croyant devant cette nécessité suprême de conserver la foi. Le droit de la famille, par exemple; assurément, celui-là, l'Église dans ces dernières années l'a souvent invoqué contre l'enseignement de l'État. Pour soustraire la jeunesse à l'éducation publique, qui
n'était pas de son goût , l'Église rappeUdt avec un libéralisme impatient les droits de la famille sur l'enfant. Mais savez-vous comment la même Église, au temps où elle était maltresse, a respecté ces droits ? EUe a établi en pratique, sinon en principe général, le droit d'enlever l'enfant à sa famille, quand celle-ci n'était point orthodoxe : Infansy dit le droit canon ^, non débet apud eas remanere persanas de quibm potest esse suspicio quod saluti vel vitœ imîdiantur illius. — Juàœorum filios baptixatosy dit le quatrième concile de Tolède {^it)^^ ne parentum involvardur erroribusy ab eorum consartio separari decemimuSy deputandos autem monasteriis aut chris^ iianis viriSy vt in moribus et fide proficiant. Plusieurs théologiens accordent au prince le droit de faire baptiser de force les enfants des juifs et des infidèles , et la raison qu'ils en apportent est évidente : le prince a le droit d'empêcher le père d'assassiner son fils : or, en le retenant dans l'infidélité, le père fait pis que l'assassiner. Tous au moins conviennent que l'enfant gagné à l'orthodoxie, par quelque captation que ce soit, sort de la domination de ses parents ; que les enfants des esclaves, si le
i. Décrétai. Gregorii, 1. ni, tit. ixiiii, Deconvers, infid., cap. i. 2. Canon 60.
maître y consent, et les enfants de ceux qui, après avoir embrassé l'orthodoxie, sont revenus à l'hérésie peuvent être baptisés de force ; que le consentement d'un seul des parents suffit, et qu'en cas de conversion de l'un d'eux, l'enfant en bas âge doit suivre la partie fidèle. On sait, d'ailleurs, les exigences rigou* reuses de TÉglise en ce qui concerne les enfants issus des mariages mixtes, tandis que l'équité voudrait que le partage se fit d'après le sexe, comme y consentent les sectes protestantes. Enfin, l'Église n'a eu que des éloges pour les actes attentatoires à la liberté des familles dont Louis XIV fit précéder et appuya sa révocation de l'édit de Nantes ^ L'Église, quand elle l'a pu, a donc porté TÉtat à violer le droit de la famille sur l'éducation religieuse. Et pourtant ce droit est bien plus sacré en fait de religion qu'en fait d'éducation. L'État doit posséder quelque pouvoir sur l'éducation intellectuelle et morale de ses membres ; il ne peut rien sur la religion. La religion, en effet, est chose essentiellement traditionnelle. (( Nos pères ont ainsi adoré » : voilà sa meil-
1. L*œuvre des «Noayelles catholiques « avait poar objet de foorair ua asile contre rinflaeace paternelle ^ax Jeunes filles protestantes amenées de gré on de force au catholicisme. Quand les Églises séparées se sont permis des actes semblables (et d*ordinaire elles y ont misplos de modération), les catholiques en ont appelé à la liberté l
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leure» ou, pour mieux dire, sa seule raison d'ôtre. Toute conversion est mauvaise ; car toute conversion prête une valeur absolue à des formes de culte rela* tives et discutables. La naissance doit faire les religions ; la raison seule doit faire les opinions indi-viduelles.