IV
SI l'orthodoxie est obligée de se montrer sévère contre toute croyance qui s'écarte de la saine doctrine théologique, que fera-t^Ue contre ?e libre penseur, qui se met en dehors de toute doctrine religieuse ? La plus grande grftce qu'elle pourra lui faire sera de le traiter comme hérétique. En effet, l'Église n*a guère distingué de F un à l'autre : l'inquisition est le remède commun qu'elle a opposé à la liberté de croire et à la liberté de penser.
Je sais qu'il y a dans l'Église un parti plus libéral, qui condamne ces mesures barbares. Mais c'est là une des mitigatlons que des esprits peu conséquents ont introduites sur plusieurs points de la doctrine et de la discipline catholiques, devenus trop cbo^
quants pour l'esprit moderne. L'orthodoxie sérieuse suit, à l'égard de ces adoucissements, une tactique conforme à son esprit général. Elle n'a garde d'y donner la main; mais elle est bien aise qu'il y ait des docteurs naïfs pour mettre en avant des explicationssuperficielles dont les laïques se contentent. Assurés d'avance que les objections contre leur foi sont mauvaises, les catholiques y font souvent de mauvaises réponses, sachant fort bien ce qu'elles valent. Gela tient à ce suprême dédain pour ceux qui doutent ou ne croient pas, qui est au fond des controverses tbéologlques. Pour sauver la thèse fondamentale, on est complaisant sur le reste. Le théologien, s'envisageant toujours comme en possession d'une science supérieure, que les simples gens ne peuvent comprendre, traite ses adversah-es comme un mathématicien traite le public à qui il est obligé d* exposer une question transcendante. Le mathématicien, en pareil oast S9 permet beaucoup de tours de démonstration qu'il sait bien n'être pas exacts, mais qu'il trouve appropriés à ses auditeurs. Le théologien, jugeant le laïque incapable de saisir les vraies raisons de la véritéi est bien aise de le voir s'attacher à certaines solutions qui satisfont son ignorance, et dont lui, théologien, voit bien la fragilité.
Pour en revenir à rinquisltioni les orthodoxes
laissent dire assez volontiers que ce fat un abus, que ce ne fut pas l'œuvre de l'Église, que celle-ci n'est nullement intéressée à l'apologie de ce tribunal odieux. Us le laissent dire, mais ils savent fort bien ^u'on ne peut le croire. Et, de fait, cela n'est pas : l'inquisition est la conséquence logique de tout le système orthodoxe ; elle est le résumé de l'esprit de l'Église; l'ÉgUse, quand elle le pourra, ramènera l'inquisition, et, si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne le peut pas.
Je n'aurais, pour prouver cette proposition, qu*à renvoyer le lecteur à un curieux opuscule d'un théologien italien du commencement de ce siècle, le chanoine Muzzarelli S lequel a consacré une longue et érudite dissertation* à démontrer que les Pères, les conciles, la discipline universelle de l'Église, sont favorables à l'inquisition ; que l'inquisition est dans l'esprit même de l'Évangile (erreur : dans l'esprit de l'Église, oui), et qu'il n'y a que les incrédules qui puissent y être hostiles.
C'est là une triste thèse sans doute, mais une thèse malheureusement très-vraie. Que peuvent, en
1. Muzzârelli fat le théologien le plas aatorisô de Rome bous le règne de Pie VII et le conseiller Intime de ce pontife.
2. On peut la lire traduite en partie à la suite du tome V de VHistoire généraie de V Église par M. le baron Henriou.
DU LIBÊRALISHB CLÉRICAL. 449
eOet, répondre les orthodoxes aux conciles qui ont établi ou approuvé Tinquisition, aux Pères et aux évéques qui ont conseillé et pratiqué des mesures inquisitoriales? Le P. Lacordaire reconnaît que* depuis Constantin, c'est-à-dire depuis que l'Église a eu quelque pouvoir dans l'État, l'Église a toujours fait appel à l'autorité publique pour la conservation de la foi, et cela, dit-il, est tout naturel, la religion étant le premier bien des peuples ^ Les empereurs chrétiens furent, pour la plupart, intolérants, à l'instigation des évéques*. Constantin intervint directement dans la querelle des donatistes*. Une foule de conciles particuliers, celui d'Aquilée (881), celui de Milan, sous saint Ambroise (389), le cinquième
i« Mémoire pour le rétablisimunt «n France de l'ordre des frèrei prêcheurs, en tête de sa Vie de saint Dominique, p. 136 et soir. (3« édit, 18M}.
3« n peat être intéressaDt de savoir sar ce point le sentimeot de fiossuet. Voici encore quelques axiomes do sa Politi<i9$ : « Le pr!nc6 doit employer son autorité pour détruiro dans son État les faussés religions... » (L. VU, art. m, prop. 0). « Ceux qui ne renient pas souffrir que le prînco use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur impie, b Après avoir exposé la conduite des princes chrétiens, Il ajoute : « L'Église les remerciait de ces lois. » Le prince, toujours selon Bossuet, est Texécuteur de la loi de Dieu; il doit prendre soin de l'instruction religieuse de ses peuples, de (sire sanctifier les fêtes, de punir les blasphémateurs* (L. VII^ art. 4, 5, etc.)