SOUVENIRS DE MADAME MERLIN
Les avantages du progrès dans l'éducation des femmes ont été fort contestés de tout temps; mais nous avons ouï dire que la génération présente les discutait de bonne foi. Nous espérons qu'il en est, ou du moins qu'il en sera bientôt ainsi. Nous sommes, convaincu que les hommes vraiment forts, et, par conséquent, vraiment bons et sages, désirent l'émancipation intellectuelle des femmes. Nous croyons que ceux qui s'en effrayent sont des hommes faibles, qui ont besoin de la gendarmerie pour constater leur supériorité, et qui, à défaut de secours, retomberaient au-dessous de leurs esclaves.
Un temps viendra donc, peut-être, où le domaine des sciences, des arts et de la philosophie sera ouvert aux deux sexes. Jusqu'ici, nous n'avons pas encore vu que, sauf le chant, la danse et la peinture en miniature, les femmes pussent prétendre à un rang
égal à celui des hommes dans la pratique de l'art, et nous ne voulons pas répondre que le progrès des siècles les amène à ce point. C'est un problème qui est peut-être du ressort de la phrénologie plutôt que de celui de la philosophie. Il est bien certain que leur aptitude une fois contestée, une forte direction ne pourra leur être qu'avantageuse. L'examen et l'expérience résoudront la question, dès que cette question, vitale pour la société future, sera devenue l'objet d'une attention impartiale et consciencieuse.
Sans aspirer à jeter du jour sur cette matière, nous pensons que tous les essais hasardés sur les routes qui conduisent à la découverte du vrai doivent être encouragés par la société présente. Tous ceux de ses membres qu'un honteux intérêt ne pousse pas à conserver les abus et les injustices dont souffrent les masses, désirent améliorer l'avenir, et, par conséquent, découvrir la vérité dans le présent. Tous les hommes d'un vrai mérite savent qu'ils ne peuvent être dér trônes ni affermis dans leur empire par l'influence, plus ou moins grande, d'un sexe qui met tout son espoir et qui cherche toutes ses garanties dans ce mérite même. Quelles que soient les imbéciles résistances du vulgaire et les haineuses contradictions de la mauvaise foi, les hommes supérieurs entraînent, tôt ou tard, les siècles dans les voies providentielles. Que les femmes à qui les abus du temps présent conviennent ne se réjouissent donc pas trop. Que celles dont la fierté répugne à en profiter ne se découragent pas non plus. Le travail s'opère, et les pas rétrogades mêmes ne sont pas sans profit pour l'instruction de l'humanité.
Nous en demandons bien pardon aux dames ; mais, si nous en jugions d'après ce que nous voyons
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dans le présent, nous nous prononcerions pour la supériorité intellectuelle de Thomme. Il est vrai que, si nous partions du même principe pour juger de la progressivité de l'homme, nous prononcerions hardiment qu'il est né pour l'esclavage, et qu'il faut lui refuser toute lumière et toute liberté. Proportion gardée, nous croyons que, jusqu'au milieu du siècle dernier, Tintelligence féminine s'est développée, dans son éternel ilotisme, autant que celle de l'homme dans sa constante souveraineté. Mais, comme nous n'avons pas encore vu la femme admise généralement à une liberté d'instruction suffisante, nous ne pouvons constater que des faits. Les plus grandes femmes scientifiques et littéraires, sans en excepter aucune, n'ont été et ne sont encore dans leur partie que des hommes de seconde classe, tout au plus. On a eu égard à l'infirmité de leur sexe en leur donnant place au milieu des premiers hommes de leur temps : on a bien fait. C'est pourquoi nous ne pensons pas qu'un génie mâle puisse être envieux et inquiet des triomphes d'un génie femelle : il faut qu'un homme soit bien médiocre pour en être blessé, et pour vouloir en souiller l'éclat inoffensif.
La faiblesse et la pâleur des productions littéraires féminines, sans prouver irrévocablement l'infériorité intellectuelle du sexe, devraient trouver grâce et protection, en raison de leur peu d'importance. En aucun temps, peut-être, les femmes n'ont été aussi peu aimées que dans celui-ci. C'est une preuve certaine du désaccord qui règne entre l'éducation de Thomme et celle de la femme, entre le progrès énorme de Tune et le progrès insuffisant de Tautre. Un jour, peut-être, l'égalité pourra être réclamée ; aujourd'hui.
sans aucun doute, Thomme éprouve le besoin de rapprocher la femme de son âme, et la femme cherche à communiquer plus intimement avec la ' parcelle de divinité, dont Thomme n'est peut-être pas doté plus largement qu'elle, mais que les lois humaines ont moins étouffée en lui.
Nous pensons que les trop brusques protestations qui se sont élevées de nos jours ont été plus nuisibles qu'avantageuses à Témancipation des femmes. Elles se sont pressées de réclamer des droits dont il n'est pas encore prouvé qu'elles soient aptes à jouir, même dans une donnée de progrès considérable. Si nous avions un conseil à leur offrir, ce serait de se montrer très-modestes dans leurs prétentions et très-méritoires dans leurs actes. Jamais les bouleversements politiques ne leur fourniront des chances d'affranchissement, puisque l'action des forces physiques leur est déniée par la nature. Mais un évangile de douceur, de sagesse et de persuasion, une révélation de la véritable dignité morale, pourront améliorer leur sort, et les replacer à la longue dans une position honnête et supportable.
Les écrits des femmes ont donc une très-grande importance psychologique, et loin de les critiquer avec une sévérité qui n'est ni difficile, ni généreuse, il serait d'un esprit sain et grave de les examiner avec attention, de les juger avec indulgence. Nous ne .voyons pas qu'on Tait fait, et que les décisions dont elles ont été l'objet aient été exemptes d'une galanterie excessive, ou d'une excessive dureté. Les femmes n'ont pas droit de cité au Panthéon, mais leur place n'est pas celle que veulent leur assigner beaucoup d'hommes, plus femmes qu'elles.