‹ Questions d'art et de littératureChapitre 12 sur 61 · SOUVENIRS DE MADAME MERLIN · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE MADAME MERLIN

Espérons donc que la critique voudra bien consentir un jour à se faire plus gracieusement pédagogue, et à s'armer d'une férule plus légère et de lunettes moins microscopiques. Nous la prions, au nom des lumières, au nom de la philosophie, au saint nom de Tart poétique, d'entreprendre paternellement Téducation des femmes auteurs.

Le livre que nous présentons aujourd'hui à son examen est un de ceux dont la modestie et le charme portent le plus gracieux caractère. Madame Merlin le fit imprimer il y a quelques années pour un petit nombre de personnes, et cette timide apparition ne sauva point d'un véritable succès Phumilité de l'auteur. Encouragée aujourd'hui par des suffrages bien désin* téressés, elle s'est décidée à une réimpression du joli volume intitulé Mes douze premières années^ augmenté d'une suite que nous désirons trouver digne du commencement.

M, de Latouche a dit en parlant des femmes : Elles ne sont pas poëtes, elles sont la poésie. Rien ne peut être mieux appliqué au récit de Tenfance de Mercedes Merlin. Sous un ciel enchanté, au bord d'une mer d'or et de poupre, au sein d'une nature vigoureuse, riche en délices, ce récit nous montre une enfant créole, chaste, aimante et simple comme la Virginie des Pamplemousses, mais solitaire, et, par conséquent, plus fîère, plus rêveuse et plus forte. Ce que nous aimons le plus dans cette belle fille de la nature, c'est qu'elle sait lire à peine, c'est qu'elle n'apprend point des vers de Racine et de Boileau par cœur avant d'être capable de les comprendre, c'est qu'elle ne conçoit rien à la nécessité de la contrainte, de l'hypocrisie et de l'affection. C'est en vain que ses grands parents.

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effrayés du développement d'une si belle plante, veulent Tétioler et la réduire à la taille de la société. Mercedes s'enfuit du couvent à neuf ans, avec son costume de novice, sa robe de mousseline, son léger voile et ses bandeaux de cheveux noirs. Elle traverse les rues de la Havane d'un pas rapide, et va se jeter dans le sein de Mamitay poétique figure d'aïeule, dont une demi-page de description charmante nous fait aimer les longues tresses d'argent, la beauté majestueuse, le vêtement toujours blanc et d'une prolweté recherchée, la grâce bienveillante et la bonté inaltérable. Bientôt arrachée aux tendres caresses et à l'indulgente protection deMamita, Mercedes, reléguée à la campagne, chez une tante de son père, est confiée à la garde du chapelain de la maison ; les malins tours de la belle espiègle, toujours occupée de projets d'évasion et de réunion à sa chère Mamita, mettent en désarroi le pauvre Fray Matteo, et, un soir, tandis qu'il la suit à la promenade, • en chantant son office d'un ton nazillard, elle franchit le torrent sur une planche, pousse du pied le pont fragile, et prend son vol à travers champs, laissant le gros moine stupé* fait, la bouche ouverte, le livre à la main, les lunettes sur le nez, la rivière à ses pieds.

Comme peinture rapide et ravissante des délices et des beautés de ce climat sous lequel il n'y a pas d'en'fance, les Souvenirs de madame Merlin ne sont pas sans mérite; mais celui qui nous a frappé principale*ment, c'est la simplicité et la bonté qui respirent à travers chaque impression de cette vigoureuse croissance. Il y a comme un parfum de bonheur et de franchise répandu sur ces premières années d'une jeune fille destinée à la geôle sociale comme les

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autres, mais qui proteste de toute sa force ingénue contre les couvents, les livres, resclavage des noirs, les corsets et les souliers. Aussi, un sentiment de tristesse et de regret s*empare de nous, lorsque nous la voyons arriver à Madrid, jouissant à douze ans de tout l'éclat d'une précoce Jeunesse, ignorante, passionnée, un peu sauvage, fatiguée du poids de ses longs cheveux noirs, chantant sans art et sans méthode les airs de son pays, à la grande surprise de sa mère, qui ne soupçonnait ni cette belle voix, ni cette rare beauté, ni cette âme chaleureuse, languissante et prête à mourir lorsque le froid et la neige viennent pour la première fois attrister son cœur et crisper ses fibres. Ce premier hiver, et cette gêne sociale, Tétrangetéde ces salons oîi elle se sent isolée, cette involontaire jalousie contre une sœur (sans doute injustement préférée), jalousie qu'elle combat avec force et générosité dflns son propre cœur; tout cela est d'un intérêt profond, et nous ne connaissons pas de combinaison romanesque plus attachante que cette histoire véri* table d'une destinée rentrée dans les voies ordinaires du monde et détachée de la liberté naturelle comme un fruit savoureux arraché à un arbre des déserts.

Le graad défaut des femmes qui racontent leur jeunesse est de se souvenir d'elles-mêmes avec un peu trop d'amour. L'adulation dont elles sont entourées les encourage trop à parler de leur beauté, de leurs nobles qualités, de leurs heureuses dispositions. Nous avouons qu'en général cela nous paraît contraire à la pudeur encore plus qu'à la modestie. Il y a un peu de courtisanerie dans cette description de leur personne physique et morale qu'un éditeur publie.

Il y a cependant des pudeurs si vraies et des beautés

si chastes qu'on leur pardonne leur nudité naïve. La mwhacha havanaise nageant dans le ruisseau avec ses compagnes comme la jeune sauvage de Chateaubriand dans le Meschacébé, et rentrant au logis sous sa tunique légère comme la Chloé de Longus, nous a paru digne de figurer parmi ces chérubins dont la beauté n'a pas encore de sexe, et qui apparaissent aux enfants dans leurs prières. Quand la chasteté des souvenirs d'enfance peut passer ainsi au travers des années de la vie, sans rien perdre de sa limpidité, et se révéler sous la plume d'une femme sans subir d'altération, on aime à supposer que le cristal traversé par de tels rayons est resté aussi pur que possible.

Le livre de madame Merlin serait un petit poème sans défaut, si elle se fût abstenue des réflexions métaphysiques faites après coup, et attribuées aux rêveries de ses premières années. Nous nous plaisons à la voir sur la terrasse de sa villa havanaise, écoutant les bruits de la mer qui vient mourir languissamment sur le sable, contemplant les parcelles de lumière que chaque flot renvoie au soleil couchant; mais nous aimerions mieux nous imaginer à loisir les molles rêveries qui berçaient vaguement son âme innocente, que d'en recevoir la confidence arrangée.

Il y a, dans cette forme arrêtée d'une pensée vaporeuse, un refroidissement sensible des plus chaudes impressions. Mais les taches mêmes de ce charmant ouvrage attestent chez les femmes un désir encore impuissant, mais pourtant louable, de s'élever audessus de leur condition actuelle. Il appartient à la génération présente de relâcher ou de resserrer leurs liens.

Avril i8|36.

....Pour savoir l'empire qu'elle exerce sur moi, ditil^ il faudrait savoir à quel point son organisation diffère de la mienne... EUel Dieu lui adonné la puissance d'exprimer ce qu'elle sent ; elle répand son âme au de-* hors; elle sait, elle peut le faire ; elle est douée d'une sensibilité éloquente, expansive, puissante comme tout ce qui part d'un cœur ardent et d'une intelligence forte. Cette femme si belle et si simple, elle n'a rien appris; elle a tout deviné. Pauvre, abandonnée, méconnue qu'elle était, nul ne s'est occupé d'orner son esprit et de diriger ses sentiments, et c'est pour cela qa^elle s'est faite si grande, le jour où elle a pu percer; c'est pour cela qu'elle est si vraie, si semblable à elle-même, si femme, la grande tragédienne ! Regar-

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