La Cause du peuple
tive du moment. L'art n'étant jamais qu'une forme plus ou moins nette, plus ou moins arrangée de la vérité sociale, et la vérité sociale ayant besoin de se formuler elle-même dans la politique, les ar4iistes et les poëtes n'auront guère à procéder que par de rapides improvisations, pour frapper l'attention publique. Les œuvres patientes et soignées ont besoin de calme et de temps. Les artistes, les vrais artistes, du moins, sont des hommes et des citoyens. Ils partageront l'émotion générale, anxiété ou enthousiasme, et, jusqu'à ce que la société soit assise, le sentiment agira plus que l'esprit.
Or, comme l'art est le travail de l'esprit sur le sentiment, et, pour ainsi dire l'enthousiasme réfléchi, nous pensons qu'il lui faut quelques semaines pour se raviver. Si nous nous trompons, tant mieux ! Si l'art se transforme avec rapidité et s'élance dans la voie nouvelle que nous présentons, comme le peuple s'est élancé dans la voie politique, nous serons enchantés d'avoir à nous rétracter, et aussi prompts à le féliciter qu'il l'aura été à se produire.
Nous avouons que, pour notre compte, le temps nous a absolument manqué depuis un mois pour suivre les théâtres, la littérature et le Musée. Ce que nous avons vu, nous l'avons vu un peu par hasard. Et le temps nous manque encore cette semaine pour en parler comme il conviendrait.
Nous citerons pourtant une bonne fortune que nous avons saisie au vol au théâtre de la République. C'est YAventurièrey pièce nouvelle de M. Emile Augier. Une versification facile et pourtant colorée, un heureux choix d'expressions, un dialogue excellent, une langue accentuée et coulante, alliance bien rare au-
30urd*hui et qu'il a fallu conquérir au prix d*un engouement exagéré pour le romantisme et d'une réaction exagérée contre le romantisme depuis vingt ans ; un ton comique tfès-chaud et ne franchissant jamais lalimite du goût, un ton pathétique très-tendre ou très-passionné qui ne tombe jamais dans le niais ou qui ne s'égare jamais dans le faux et le forcé, voilà les qualités de style qui, au bout de dix vers, saisissent et rassurent dans la manière de M. Augier.
L'action est simple et sage, grand mérite à nos yeux. EJlle se pose naïvement comme une comédie de Molière, et se comprend tout d'abord : autre mérite bien vieux et redevenu bien nouveau ! C'est un tableau d'intérieur, une famille troublée par un de ces malheurs que tout le monde a vus, que tout le monde peut apprécier. Les types sont connus, parce qu'ils sont vrais et de tous les temps.
Peu à peu Taction se développe sans se compliquer et l'intérêt n'a pas besoin, pour grandir, de recruter des figures inattendues ou d'accumuler des incidents invraisemblables. Cette action suit le principe qui nous a toujours paru le seul vrai , le seul utile dans Tart dramatique ; c'est-à-dire que la, progression de rintérêt ne naît pas d'une suite de changements dans la situation antérieure des personnages, mais d'une suite de modifications dans leurs idées, dans leur affections, dans leur être moral en un mot. On s'attache d'autant plus à leurs passions qu'on est moins distrait par leurs aventures, et le spectateur aime à se demander naïvement à la fin de chaque acte ce qu'ils vont penser et ce qu'ils vont résoudre. Il y a là un imprévu et une surprise
beaucoup plus saisissants que l'attente de ces suris.
tfl^ QUESTIONS d'aRIÇ BT, DE LITTERATURE
pyisQft ou fei^ , pi pODBpUq^éeç, si ^)ifusqves, §^ Ç^^gantes ^^ ^ usées (}§|jà, grâce ftux prodigieuse^ ^e^ ^ourcep des faiseur^ en repç^^. ^\ ponii^^nt ne ^ las&^raiVQQ pa*^ de c^ qui u'fi aueuu^. sigpiôci^tion morale ^ Que nous importent ce^ incidents drçimatiqu^s (car c^ ne sQpt ps^s p[^ême des açcidçiUts) qui tombent du ciel cofnme de^, çs\priç^$ de ^a destituée, et qui pourraient tout ^yssi Jpien arrivei^ d'une manière que de Tautre ? On a dépensé souvent, ppur eiitreT proiser tou^ pes ][^^sards dans uu^ seule pièce et pçur les débrouiller w dénpuenient, pjus de taleint ^\ de savoir-faire qu'il u'eu eût fallu PA^r fair^ cent «^Q^Ofl? suffisantes chacune pour une boune pièce. \\ u*y; g rien de plus afflig€^ut que cette habileté ; c'^st la décadence et la mort de Tart, et, ce qui désole, c'est qu0 ce sont (^e grands artistes qui out travaillé peudjant vingt ans à commettre ce parricide.
Dans la pièce, dont nous rendous compte, tout se passe autreinent, et Tuuité de l'action ne laisse pas l'action lauguir le. moins du monde. H n'y a pas un0 sQène qui n'ait sa raison d'être. Le plan de campagu^ des principaux personnages se f§it, se défait et se refait, non parpe qu'il a plu à Tauteur que cela fAt aiusi, mais parce que ces per^onngiges, bifin conçus et parfaitement vrais et vivants , ne devaient pas, ne pouvaient pas échapper à ces douter, à p§^ ir^ésqlutiQus, a ces prc^ets, à ces colères, 4 ces réactions, 8( ce$ dPUleurs et à ces résolutions nouvelles. Enfin, c'e^t la nature qui suit sa pente ir^^ésistible, et la f^t^lité des événements est parfaitemeut logique.
Ce n'est pas tout que d-(|voir cette fprme pxoellentp et ces notions vraiea de l'iotérât dramatique. Avpo tout cela, on pourrait faire mcore d^ luauvaise^ p^àcesy ^
l'esprit étçint juste, le cœur était froid, sceptiqite ou haineux. Mais comme cette comédie de VAventurière est bonne, très-bonne, très-attachante et très-salutaire à entendre, apparemment Fauteur a beaucoup de cœur et de moralité. Nous ne le connaissons pas, mais nous sommes sûrsj de lui. Nous ne lui dirons pas, avec ce ton paternel et pédant de la critique brevetée : « Continuez dans cette voie, mon cher monsieur^ nous vous conseillons de vous y tenir. Ne vous en détournez pas, et vous aurez notre estime. » Non, nous ne lui dirons pas de ces choses-là ; nous ne lui prescrirons et ne lui conseillerons rien. Nous sommes très-nouveaux et très-naïfs dans le métier de critiques, et nous ne chercherons pas à en faire accroire. Nous sommes trèscontents et très-attendris, et nous voyons bien qu'un homme de cœur et de talent ira droit son chemin sans notre protection. Nous ne conseillons qu'une chose, c'est au public d'aller voir sa pièce, d'autant plus qu'elle est admirablement jouée. Samson y est, comme toujours, un véritable maître. Régnier y développe un talent supérieur, et qui le place désormais au premier rang des comiques. Sa scène d'ivresse est d'une vérité incomparable. L'acteur a compris cette scène comme l'auteur, c'est-à-dire qu'il a été aussi loin qu'on peut aller dans le réel et le bouffon, sans jamais outre-passer la mesure du goût de l'épaisseur d'un cheveu. La mesure I tout Tart est là ; tirer du sujet tout ce qu'il comporte, n'en rien perdre, n'en rien négliger, et ne jamais faire dire, c'est trop! Il y a des artistes remarquables, des génies même, qui se perdent pour ne pas voir ce mince cheveu dont nous parlons, ce cheveu qui sépare le sublime du ridicule, lé naïf du niais, le ^acieux du maniéré, le plaisant du grotesque*
qui tracera la limite ? qui posera le cheveu ? qui définira le goût? Le goût, c'est un grand mystère, et qui n'a pas de critérium .palpable. Il échappe absolument à l'arbitraire de la critique. Il ne peut être jugé que par lui-même.
Mademoiselle Anaïs aussi est un maître. Si on pouvait désirer mieux qu'elle quand on est sous le charme de sa grâce accomplie et de son intelligence supérieure, on s'imaginerait une aventurière un peu plus accentuée, un peu moins digne et convenable, bien peu plus, bien peu moins.
Mademoiselle Anaïs ne peut pas donner à faux. Ainsi lorsqu'elle n'atteint pas la limite du cheveu, elle n'en est séparée que par l'épaisseur d'un autre cheveu.
L'ouverture des représentations gratuites du théâtre de la République a eu lieu jeudi avec tous les honneurs dus au peuple. Le nouveau directeur, M. Lockroy, aimé du public autrefois comme artiste, ensuite comme auteur dramatique, sera aimé maintenant du vrai, du grand pubhc, pour le soin intelligent et le zèle qu'il apporte à ces représentations patriotiques, qu'on pourrait appeler les fêtes de l'esprit. Le spectacle a été ouvert par le Chant du Départ, cette belle inspiration de Méhul, devenue populaire, et chantée par les chœurs du Conservatoire. Un prologue, Le Roi attend, sorte de pastiche où l'auteur a exprimé ses bonnes intentions, en s'attachant le plus possible à faire parler les maîtres mis en scène ; un chant patriotique admirable de madame Pauline Garcia- Viardot, sur les paroles de Pierre Dupont, chanté largement par Roger; madame Rachel dans Les Horaces ; Pro^ vost, Régnier, Samson, mademoiselle Brohan dans Le Malade imaginaire; enfin, Rachel encore, Rachel, su-
blime d'atlitude, de geste et d*acceiit dans La MarseillaisCy telle était la composition du spectacle. Bien des gens s'attendaient à voir la salle remplie de Messieurs. a Les hommes du peuple vendraient tous leurs billets, disait-on.» D'autres s'attendaient a voir reparaître les pommes et les cervelas des anciennes représentations gratis. On se promettait de se préserver des projectiles et de s'amuser des lazzis du peuple. On s'est heaucoup trompé, Dieu merci, et nous allons dire la vérité. Quelques hommes du peuple ont, en effet, vendu leurs billets: Ils en avaient le droit : Qui pourrait s'indigner sérieusement de voir un pauvre père de famille ne pas résister à l'offre de vingt ou trente franco? Mais il faut qu'on sache bien que, sur neuf cents spectateurs, il n'y en a pas cinquante qui aient cédé à cette tentation. La masse repoussait avec énergie les brocanteurs, et ces réflexions circulaient textuellement dans la foule ; « C'est mal de venir tenter les pauvres gens ; plaignons ceux qui ne peuvent résister ; mais, quant à nous, nous ne vendrions pas nos places pour cent mille francs. Puisque la République nous invite à une fête, oublions nos estomacs et secondons les efforts qu'on fait pour satisfaire nos esprits I » — Nous voilà donc plus grands que les anciens. Il n'est plus question d'avoir du pain et des cirques ; on se passe de pain pour aller au spectacle.
Quant aux rumeurs et aux désordres attendus par certaines gens, il y a eu désappointement complet. Jamais le beau public des Italiens ou de l'Opéra n'a écouté, goûté, senti, applaudi à propos comme les ouvriers, et les ouvriers de Paris savent le faire. Jamais nos grands artistes n'ont trouvé un public plus sympathique et plus intelligent. Il n'y a pas eu une pelure
de pomme ou d'orange dans les loges, pas une parole échangée pendant les vers de Corneille ou la prose de Molière. Un silence religieux, une douceur de manières, une délicatesse d'applaudissements dont on chercherait en vain l'exemple ailleurs. Des épisodes touchants ont marqué cette solennité dramatique. Le peuple s'est cotisé pour offrir un bouquet à mademoiselle Rachel. A la fin de la Marseillaise^ un jeune ouvrier est monté sur la scène, et, lui présentant des fleurs (les dandies les jetaient à la figure des actrices), il l'a priée, au nom du peuple, de vouloir bien recommencer le dernier couplet. Les dandies crient bis d'up ton impérieux et habituent les femmes à regarder un commandement brutal comme un hommage. Le peuple regarde un comédien comme un homme, et ^ne grande actrice non pas seulement comme une femme, mais comme une muse . Le peuple est délicat et plus gentilhomme que tous les gentilshommes d'hier.
A la sortie, le peuple, en acceptant les fêtes de l'État, a voulu prouver qu'il ne regardait pas ce noble divertissement comme une aumône. Il l'a montré en faisant l'aumône lui-même. Chacun donnait son offrande pour les pauvres, en disant : « N'oublions pas que pendant que nous nous amusions d'autres souffraient ! » Admirable peuple, comme tu sais te venger
de ceux qui te méconnaissent !
8 avrU 1848.
THEATRE DE l'OPÉRA
li'Opéra a donné à spp tour vine représentation nationale où le peuple a ei^teiidu le chef-d'oeuvre d'Auber, La Muette de Portici^ et les chç^nts patriotiques de notre première révolution . La Muçit^, a vivement impressionné l'auditoire. Cet auditoire-là écoute à la fois les paroles et la musique. Il a raisqn. Dai^s un drame Ivriçj^e, s'il y a contre-sens entre la pensée littéraire et la pensée musicale, l'œuvre est manquée de part et d'autre. L'art est pour le peuple une question de sentiment, et son ipstinct arrivp de primesaut à ce qui est le but le plus complet eî le plus élevé de l'art ; c'est que, dans toutes les choses humaines, le point de départ comme le point définitif, est le simple et le vrai.
Tout travail intermédiaire est une suite de déviations
qui finissent toujours par un retou|^ au principe de la logique, ou une suite de confirmations successives du principe même.
Le peuple est, par rapport aux arts, comme un enfant bien doué et bien organisé, qui ne connaît pas le beau, mais qui le devine, parce qu'il le porte en germe en lui-même. Il ne sait pas pourquoi l'œuvre est belle, il ne la soupçonne pas difficile, bien qu'elle lui paraisse mystérieuse. Mais elle l'impressionne ou le laisse froid, selon qu'elle est émanée du sentiment ou purement de la science.
Qu'on ne dise donc pas que c'est une barbarie de vouloir associer ces prétendus barbares aux grandes jouissances de l'art. C'est calomnier la nature humaine dans ce qu'elle a de plus pur. Il faut initier le peuple comme on initie un enfant de grande espérance, objet d'une grande sollicitude. Il ne faut lui donner que de belles choses, et ne jamais croire qu'il y ait rien de trop beau ou de trop sérieux pour lui.
Ce peuple de France, surtout, est né artiste. Chez nous l'artisan n'est pas seulement un ouvrier; il porte du goût, de l'harmonie et de l'idéal dans les plus humbles travaux de l'industrie. Les étrangers le savent bien, et les produits de nos arts industriels servent de modèles dans toute l'Europe.
Artistes, ouvrez vos trésors, et ne vous méfiez pas des âmes où ils vont se répandre. Chaque jour vous serez surpris et charmés d'avoir dans les masses un élève collectif, instrument aux innombrables cordes, dont aucune ne sera muette au souffle de votre génie. C'est là qu'avec le temps vous trouverez des juges sûrs et des critiques impartiaux. C'est là où vous rencontrerez des sympathies qui vous dédommageront de Tinjustice ou de l'ingratitude de votre ancien public.
15 avrU 1848.
PAR
GILLAND