AUX OUVRIERS
Lorsque je vis Gilland pour la première fois, il me fut amicalement présenté par le poète Magu, comme son futur gendre. Il était à la veille de Tunir à sa fille Félicie, une délicate enfant de seize ans, blonde, gaie intelligente et sensible comme son père. Elle apporte en dot, me disait le vieux tisserand, deux jolis yeux bleus, une aiguille à coudre, assez d'esprit et un bon cœur. Quanta lui, ajoutait-il tout bas, en me montrant Gilland, c'est un gros capitaliste. Il possède un grand cœur et une belle intelligence. Causez un peu avec lui, et vous verrez si ma Félicie ne fait pas un riche mariage. En effet, ces deux enfants n'avaient rien que leurs bras, selon le monde, mais, devant Dieu, ils s'apportaient l'un à l'autre la vraie richesse.
234 QUESTIONS d'art ^ DE LITTÉRATURE
J'étais, à cette époque, très-occupé, ou, pour mieux dire, préoccupé par trop de soins. J'aurais voulu voir Gilland plus souvent et plus longtemps : mais lui-même manquait de temps, et demeurait loin. Cependant la connaissance fut bientôt faite. Pardonnez-moi, amis et frères, de vous raconter un détail qui ne sera point puéril à vos yeux. C'était un soir d'hiver, entre chien et loup, comme on dit. Je questionnais Gilland sur la situation des ouvriers des faubourgs. H me p^lfiil simplement, dfins un langage correct, mais sans art et sans prétention. Sa voix n'avait pas d'éclat, et, à la lueur d'un feu mourant dans l'âtre, je ne voyais pas même sa figure. Il n'exerçait donc autour de lui aucun des prestiges de Téloquence habile, et il ne songeait même pas à rendre sa parole insinuante et persuasive. Il parlait comme quelqu'un qui a le cœur plein, et qui pense tout haut. Il disait les souffrances du prolétaire, Tabandon des pauvres enfants au milieu de la corruption des villes, le martyre de l'apprentissage, l'égarement de ceux que Tindignation transporte, le désespoir calme de ceux que le malheur abrutit, les mérites surhumains de ceux qui restent purs et résignés dans cet enfer, enfin tout ce que l'homme dévore ou subit dans sa lutte avec la misère et l'oppression. Tout cela n'était pas nouveau pour moi, comme vous pouvez bien le croire, et Gilland ne m'apprenait rien. Je suis de ceux qui ont eu la douleur de voir la douleur de près, et j'ai été appelé à contempler tant de souffrances dans le cours de ma vie, que si le sentiment de la compassion pouvait s'éteindre dans le cœur humain, le mien serait endurci. Et, cependant, à mesure que Gilland parlait, les larmes me gagnaient, et quand il fut parti, je
prIifagb des conteurs ouvriers 235
pleurai comme cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps. C'était des pleurs amers et pourtant je me sentais plus de courage et d'espérance qu'auparavant, car je me disais : quand des hommes si sensibles et si dévoués naissent dans les rangs de la misère, de meilleurs jours s'approchent. Le peuple jusqu'à présent n'a pas senti son malheur, ou il ne l'a pas senti a propos et comme il convient. Il l'a senti dans rabattement ou dans la colère, pour se laisser écraser, ou pour secouer son joug, en brisant son front avec. A présent le peuple va prendre une voix pour se plaindre avec chaleur, pour réclamer avec modestie, pour se venger en pardonnant. Oui, c'est la voix dij peuple que je viens enfin d'entendre, c'est sa voix juste et vraie, ce n'est plus le cri de son agonie impuissante, ni celui de sa fureur déchaînée et meurtrière. Ce n'est pas l'accent enflammé d^i tribuii. Le monde a entendu ces accents, ils ont brisé, ils n'ont pas édifié. Ce n'est pas non plus le chant prophétique àe l'inspiration qui élève des autels à un Dieu encore irrévèlé au vulgaire. Les poètes et les philosophes ont chanté ces hymnes et ils se sont perdus en montant vers les cieux. La terre a été sourde et rien n'a été renouvelé parmi les hommes. Mais cette voix, c'est celle de la conviction persuasive, de la raisoij attendrie, de la dignité humaine, volontairement et chrétiennement humble, mais d'autant plus ferme qu'elle est plus douce. Et ainsi je repris courage, comptant sur la Providence pour faire passer peu à peu dans tous les cœurs ce beau et pur sentiment que, sans le savoir, un ouvrier venait de manifester dans quelques simples discours sortis de son âme. Et pourtant Gilland n'est point un orateur et ne se
pique pas de Têtre. Il parle bien, parce qu'il pense bien, parce qu'il sent vivement. J'ai peu rencontré d'âmes aussi sympathiques et aussi tendrement dévouées à l'humanité que la sienne, et je mets en fait que quiconque Técoutera attentivement, môme avec des préventions contre l'homme et sa race, sera vaincu par sa douceur et pénétré de sa sincérité. C'est que Gilland est l'homme de son langage, le fidèle observateur des vertus qu'il enseigne. Il n'existe pas de cœur plus pur. Voilà ce qu'avant tout, je voulais dire à ses frères. Son petit livre prouvera qu'il y a en lui de Tintelligence, du talent et .de véritables instincts poétiques ; mais il n'est point de ceux en qui l'on peut séparer le talent de l'homme. Non, Dieu merci, l'intelligence de cet homme-là c'est une belle âme, un esprit qui voit clair parce qu'il cherche la lumière en Dieu, un cœur ouvert à tous et qui se manifeste avec chaleur et simplicité par la parole, par les chants, par le travail des bras, par le style, par le dévouement, par l'amitié, par Tamour de la famille, par toutes les faces de son existence.
Lorsqu'un littérateur de la classe aisée jette son premier livre au public, c'est parfois sous le voile de l'anonyme ou du pseudonyme. Dans tous les cas, c'est toujours avec une certaine méfiance de soi ou du public. La modestie et la vanité trouvent également leur compte à présenter l'œuvre en cachant la personne de l'auteur. Tantôt c'est une mystérieuse coquetterie, tantôt c'est une crainte excessive de la critique, tantôt, enfin, c'est quelque motif plus sérieux tiré d'une situation particulière qui commande la réserve.
En général, il est réputé de mauvais goût, dans les mœurs littéraires du beau monde, de parler de soi, et
un débutant de ce monde-là, qui laisserait placer son éloge personnel et le compte-rendu de son existence ^en tête de son ouvrage, ferait rire et non sans raison.
Mais les choses prennent un autre sens et produisent un autre effet en se déplaçant. Les usages du peuple sont à la fois plus naïfs et plus sérieux que ceux de la bourgeoisie. Le peuple a peu de temps à perdre, et il ne veut pas se livrer à un inconnu. Il a quelque méfiance de cette chose excellente et funeste, attrayante et trompeuse, un livre ! Il faut donc lui présenter Fauteur, lui servir de parrain en quelque sorte, et pouvoir dire : « Lisez-le, il est moral ; il est honnête et sincère. Il écrit comme il pense, et il pense ce qu'il écrit. »
•Cet usage a quelque chose de patriarcal dans son principe, et nous nous y conformerons de bon cœur, frères et amis, en vous racontant la vie de Gilland. Il me Ta racontéa lui-même dans cette manière simple, qui est la meilleure de toutes, et c'est pourquoi je vous transcrirai ses propres paroles.
« Je suis né (Gilland, Jérôme Pierre) le 18 août » 1815, à Sainte-Aulde, petite commune du départe-* » ment de Seine-et-Marne. Mes aïeux furent tous ber-
> gers de père en fils. Je suis le premier de la famille » qui ait rompu la tradition, non que le métier me » déplût en lui-même, au contraire : encore enfant, » j'en aimais l'austérité, Tisolement et la poésie, que » je comprenais fort bien. Mais il s'attachait à cette » condition de mes parents une servitude, qui dégé-
> nérait peu à peu en véritable esclavage ; et si jeune » que je fusse, la dégradation humaine m'a toujours » fait horreur. Vous trouverez presque tous les dé-
» tails de mon premier âgô, dans le conte intitulé les » Àventu/res du petit Guillaume ; sauf le chapitre de » la domesticité chez les Anglais, qui est une fiction, D tout le reste est de Vhistoire. •
» Mon éducation a été celle de tous les enfants j> pauvres des campagnes, je ne suis allé que trois » hivers à l'école de mon village, et encore j'ai été » forcé de la quitter pour le travail des bras, avant y> de savoir écrire. Afin de mieux nous abrutir, appa- » remment, on nous apprenait à lire le latin, comme » je l'ai dit dans mon conte.
» Pendant cette étude absurde, le temps se passait^ )) l'âge du travail arrivait on quittait la classe et on » n'y rentrait plus. La génération des hommes démon » âge doit pour cela bien des actions de grâce à la 3) mémoire de Louis XVIII, ce bon roi de France et » de Navarre, qui a tant souiGfert pour nous dans son » exil, comme chacun sait, et qui le montrait si bien » par sa figure.
» Le goût de la lecture me vint aussitôt que Je pus » comprendre ce que j^ lisais * Mes pauvres parents ne }) connaissaient ni a ni 6 : mais j'avais un oncle sabo- » tier, qui possédait quelques livres et qui me les prô- » tait. Il me les donna même tous un jour, quand il vit » que j'en avais soin et que j'en faisais mon profit. » J'allais avoir onze ans, et je travaillais déjà depuis » trois ans, lorsque mon père eut à la main un mA » à'aventu/re qui le força de ^quitter son état. Il vint à » Paris, résolu à se faire couper le bras ; mais, par » bonheur, on le guérit. Nous étions six enfants à lui s demander du pain. Il se fit portier poui* nous en ]) donner. En arrivant à Paris, je fus immédiatement ]» mis en apprentissage chez un bijoutier. Le métier
» 'me convenait assez, mais j'en rêvais un autre. » J'aurais voulu être peintre. En faisant mes messa- ^ ^6s, je ne pouvais m'empêcher de m* arrêter et de » m'extasier devant les magasins de tableaux et degra- » vures. Vous ne sauriez croire combien Gérard, Gros, » Bellangé, Horace Vernet m'ont valu de coups.
» A cet âge, avec les quelques pièces de pourboire » que je recevais de temps en temps en allant livrer » de l'ouvrage, j'achetais de ces petits livres à six sous » que l'on voit étalés sur les ponts et sur les murailles. » C'étaient les abrégés de Robinson, de Télémaque^ de » Paul et Virginie^ de la vie du chevalier Bayard sans » pev/r et sans reproche i Que cette devise me semblait » belle I Et puis la Lampe merveilleuse, et puis Clau- » dine^ et puis Estelle et Némorin. C'était bien ; mais il » y avait aussi des histoires de Cartouche et de Man- » drin^ et nombre d'autres histoires fort peu édi- » fiantes, même obscènes, que l'on me vendait sans 1 scrupule et que j'achetais sans défiance. On devrait » mettre au pilori ceux qui font commerce de ce poi- I son et qui le livrent à de malheureux enfants.
» Ces dangereuses lectures, jointes au séjour de » l'atelier, aussi mauvais alors qu'aujourd'hui, trou- » blèrent mon esprit et je faillis me corrompre comme » bien d'autres que le ciel n'avait pourtant pas faits » méchants. Mais vint l'époque oii l'on vendait de grands » ouvrages par livraisons. J'étais ouvrier alors, et je
> souscrivais à tout. Pour cela, je vivais de pain seô 9 une partie de Tannée; mais je lisais, et mon pain » me paraissait délicieux. Ces lectures sérieuses me » faisaient grand bien et me ramenaient peu à peu à » ma première nature. Un jour j'ouvris Jean-Jacques
> et je fus tout à fait sauvé.
» Je pris dès lors la vie et la vertu au sérieux. Plus » tard j'eufe encore quelques accès de doutes et de » trouble, mais grâce à ces grands modèles de l'hu- » manité que nous pouvons invoquer, depuis Marc- » Aurèle jusqu'à Fénelon , depuis Socrate jusqu'à » Saint- Vincent-de-Paul, j'ai toujours ramené ma vie » au bien et au vrai. »
Ce que Gilland m*a confié de sa vie intime et des affections de son cœur est aussi pur et aussi bon que sa vie intellectuelle. J'ai été frappé d'Une circonstance particulière. C'est qu'il a aimé une femme égarée et qu'il a voulu la réhabiliter par son amour. Ce sentiment où la passion prend la forme de la charité chrétienne, et se sanctifie en proportion de la dégradation, de son objet, a traversé le cœur de plusieurs hommes de ce temps-ci, et y a laissé une trace de douloureuse pitié. Tous n'ont pas eu le bonheur d'arracher au mal la malheureuse proie de la corruption sociale, mais, du moins, presque tous ceux qui l'ont tenté sérieusement étaient, à ma connaissance, des hommes d'élite, soit par le cœur, soit par l'esprit. Gilland échoua dans sa généreuse entreprise.
a Je venais, dit-il, d'échapper à la conscription. j J'étais libre. J'aurais voulu me marier avec cette * femme pour la retirer de l'abîme, la sauver d'une vie de turpitude, car elle ne faisait que de commen- » cer. Elle était si jeune, si frôle ! en la regardant, il » me semblait lire dans son âme le remords et le défi sespoir. Je voulais lui donner mon nom, un nom » honnête à la place de son nom spuillé, la réhabiliter
» aux yeux des autres et aux siens. Elle était pâle
» Je me disais : C'est son affreuse position qui la tor- » ture, le pain qu'elle mange est si amer I
B Mais avant de lui faire connaître mon amour, je » voulais qu'elle se purifiât par quelque sainte actioa, » et voici ce que j'imaginai. Un de mes camarades ve- 9 nait de partir soldat ; il avait laissé un enfant à une » pauvre ouvrière qui venait de mourir. Je voulais 1 adopter cet enfant pour le donner à la malheureuse » que j'aimais d'un amour à la fois chrétien et roma- » nesque; je voulais qu'elle l'aimât comme son fils, » afin qu'en lui voyant cet enfant dans les bras, tout » le monde la respectât, comme je voulais la respecter » moi-même. Ma mère était ma confidente. Je l'enga- » geais, en bonne âme qu'elle était, à aller chercher
> Tenfant. Mais elle me fit un doux sermon. Elle me » dit que celle dont je voulais faire ma compagne ne » m'aimerait pas, qu'elle ne comprendrait point mon » sacrifice, qu'elle m'abandonnerait pour le premier
> débauché qui aurait de l'argent ; que le monde était
> méchant, que l'enfant me serait reprochée comme le 9 fruit de mon inconduite. Les mères sont toujours » un peu égoïstes dans leur tendre prévoyance. La » mienne parlait le langage de la raison, et pourtant • elle pleurait en me grondant, et elle pleure encore 1 lorsqu'elle raconte cette folie de ma jeunesse, que » je ne saurais me reprocher. »
Force fut bien à Gilland d'écouter sa mère, car la pauvre flUe égarée, après avoir hésité entre le vice et la vertu, se rejeta dans l'ivresse et partit avec un nouveau riche.
Après avoir oublié, non sans peine, cette infortunée, Gilland s'attacha sérieusement à une ouvrière, sa sœur de condition, sa compagne de labeur.
.... « Si l'on peut donner le nom d'Ange à quel- » qu'un pour exprimer la beauté, la douceur et l'intel-
» lig^nce, certes celle-là le méritait. Nous travaillions » à côté Tun de l'autre, presque dans le même atelier ; » moi chez le patron, de mon état de serrurier (état j> que j'avais définitivement adopté et que j'aime, quoi- 30 qu'il me fatigue beaucoup) ; elle chez la dame comme d couturière. Nous nous aimions sans nous le dire et » plus certains l'un de l'autre que si nous avions » échangé des serments. Notre amour se manifestait » par sa réserve même. Cette jeune fille n'avait que > dix-sept ans. Depuis que je l'aimais, je travaillais » comme dix nègres, le jour, à mes serrures, pour me » faire quelques épargnes et pour acheter un ménage, » la nuit, à l'étude de la grammaire que j'apprenais seul » et que je n'ai jamais pu mener plus loin que ce que » vous voyez. Pendant ce temps, la jeune ouvrière » travaillait aussi de son côté et avec des motifs sem- » blables aux iniens. Pauvre enfant! Elle succomba » sous la fatigue. Elle devint malade, elle s'affaiblit, » elle languit, elle mourut! Cette mort qui me frap- » pait au cœur, aurait dû le fermer à jamais aux senti* » ments tendres ; mais j'étais né pour vivre de toutes les » affections et pour souffrir de toutes les douleurs.
» J'ai souvent entendu dire que les morts s'oublient » vite. Quant à moi, mon souvenir reste fidèle à ceux » que j'ai mis dans la tombe. Je voile aux regards in- » différents le deuil que je porte, mais il y a toujours
* quelque chose qui les pleure au fond de mon âme. » Je restai quelque temps sous le coup d'un décou-
p ragement sombre, d'un désespoir qui tenait de l'hé- » bêtement. Ma famille n'en savait rien, Dieu merci! 9 Mes camarades ne me comprenaient pas, et au lieu t de me consoler, ils m'emmenaient boire avec eux;
• mais le vin ne m'était d'aucune ressource, il m'a- .
» battait davantage et ne m'enivrait pas. J'y renonçai » résolument, honteux même d'avoir espéré trouver » l'oubli au cabaret et le courage dans ce délire abru- » tissant que des poètes ont osé nous vanter conpme 3> le premier des biens. Le temps que j'avais passé à » cet essai ne fut pourtant pas perdu absolument pour » moi. J'y observai, j'y pénétrai la nature humaine » que je me serais laissé aller à méprise.r, à ^élester 9 peut-être, si je n'avais vu que la surface grossière. » Plus curieux de la vérité, ou plus attentif que la » plupart de mes compagnons, je les amenais en cho,i-
> sissant bien le moment, à s'épancher, à me faire » leur confession, à se montrer à moi tels qu'ils j^ étaient, et tels que Dieu nous voit tous. Mes expéri-
> mentations nae prouvèrent ceci : que tous les hom- » mes étaient malheureux ; qu'ils nourrissaient tous, ]i> soit pour une cause, soit pour ^ne autre, une grande » tristesse au-dedans d'eux-mêmes ; que l'on découvre ]» ce mal jusque chez ceux qui le nient avec le plus » d'obstination et de prétendue insouciance; que leur » misère morale dépasse de beaucoup leur misère ma- » térielle, quelque grande qu'elle soit. Enfin qu'il y » avait un gr^nd mal a^i milieu de nous tous, et que » ce mal pouvait se soule^ger, diminuer, disparaître i » De là au travail de rénovation morale que j'entrepris ji comme fondateur de l'Atelier, il n'y avait plustqu'ua » pas. Au moyen âge, après mes premières décep- » tiens, je me serais fait religieux indubitablement, ]» Je me serais jeté tout entier dans la vie ascétique. » En ces temps-ci, j'ai visé sinon plus haut, du moins » plus juste^ J'ai compris l'utilité de la vie, j'ai eu en » vue l'apostolat de l'égalité, et j'ai commencé par » prêcher d'exemple, afin de donner <plus de force à
» mes enseignements. Je suis devenu sage, sage relaï> tivement à beaucoup d'hommes auxquels je suis à » même de me comparer; mais je suis encore loin » d'atteindre ce que je voudrais être, car j*ai toujours » devant les yeux un idéal de perfection sainte, que je » rêve pour les hommes en le cherchant pour moi. »
Gilland, en effet, consacra ses rares heures de loisir à la prédication fraternelle d'ami à ami, de cœur à cœur. Il rédigea dans l'Atelier quelques articles d'une touchante moralité et se lia avec l'élite des ouvriers instruits de Paris*. Il a épousé, ainsi que je Tai dit, mademoiselle Magu. «La connaissance que j'avais faite du » vieux poëte à notre village me procura, dit-il, le ban- » heur déposséder une compagne intelligente et douce » telle qu'il m'en fallait une, et telle que bien peu » de gens peuvent se vanter d'en posséder. Vous con- » naissez nos amis, notre intérieur. Notre ménage est » tel qu'on pourrait le souhaiter à bien du monde dans » notre malheureuse société. Mon père et ma mère » sont encore vivants, Dieu merci. Ils ne gagnen » plus rien, et sans nous seraient depuis longtemps à » l'hôpital. Ei cela après avoir été les plus honnêtes B gens et les meilleurs travailleurs du monde. Je » pourrais vous citer d'eux des traits de probité et de » désintéressement admirables.
» J'aurais pu, à une certaine époque, m'établir et » devenir maître à mon tour. Il m'a été plusieurs fois » offert de l'argent pour cela; mais j'ai voulu rester » ouvrier. J'ai toujours pensé que l'association éman- » ciperait les travailleurs, et qu'elle seule devait être j> soutenue et préconisée. J'y ai fait de grands sacri-