‹ Questions d'art et de littératureChapitre 37 sur 61 · LE MONDE DES PAPILLONS · texte numérisé non relu

LE MONDE DES PAPILLONS

mirables de beauté ou de fécondité^ nous échappent si nous ne voyons qu'un petit nombre de types et si nous ignorons combien d'autres types s'enchaînent et se rattachent à ceux-là, en s'enchaînant à d'autres types encore, sans interruption, sans défaillance dans le génie inventif qui a présidé aux lois de la vie.

Vous ne comprenez donc Dieu, autant qu'il est donné à l'homme de le comprendre, qu'à la condition de laisser en vous le moins de lacunes possible dans la connaissance du monde que vous habitez. C'est par cette connaissance approfondie , c'est tout au moins par une compréhension nette de cette connaissance acquise à la science, que, pouvant procéder avec logique du connu à l'inconnu, vous arriverez à vous faire une idée douce, consolante et sage des mondes qui peuplent cet univers dont l'immensité vous écrase et dont le mutisme vous épouvante.

Pour monter, non pas jusqu'au sublime architecte, mais du moins vers le foyer de sa pensée où le progrès (sa loi d'amour], nous attire sans cesse, il nous faut graviter le long des spirales de l'infini. La science est une rampe qui nous préserve du vertige, et ses classifications sont autant de paliers commodes où nous pouvons reprendre haleine avant de monter plus haut.

Telle est, si nous l'avons bien comprise, la pensée du petit livre que nous avons sous les yeux, et, pour en suivre l'esprit en vulgarisant notre propre pensée, nous dirons, en d'autres termes, à l'artiste et au poète que les nomenclatures et les dénominations épouvantent :

— Vous êtes les amants romanesques, les chevaliers errants de la nature. C'est là une belle' mission, et je conviens avec vous que l'étude scientifique de la nature est une sorte de dissection que les artistes doi-

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vent éviter de présenter à nos regards. Mais faites attention que notre procédé consiste dans vui choix ei dans une combinaison d'objets, d'images, d'émotions à votre usage, et que plus vous enrichirez le fond do votre examen positif, plus il vous sera facile d'y pui-* ser à coup sûr, avec discernement, avec ampleur^ avec goût.

C'est ainsi que les peintres sérieux apprennent Tanatomie du corps humain, non pour en rei^dre ^^ervile*ment, hors de propos, toute la musculature, mais pour en accuser les principales beautés, et même pour faire sentir, sous les plis qui les revêteut, la grâce et la logique des mouvements. Plus vous ferez l'an^tomie de la nature, plus vous aimerez les œuvres du créateur. Et même, en poursuivant cette analyse dans ses moindres détails, loin de vous sentir rebuté du champ immense déroulé sous vos yeux, vous trouverez chaque jour plus d*attrait et moins de fatigue à le parcourir. Vous vous apercevrez vite que plus on y découvre de richesses, mieux on apprécie chaque pierre précieuse de ce trésor. Vous reconnaîtrez même qu'avant de voir, et qu'avant d'avoir examiné, au moyen de la classification, les espèces et les variétés d'individus, vous n'aviez qu'une vue confuse des différences de formes et de nuances qui caractérisent chaque genre de beauté.

Donc le poëte et l'artiste ne peuvent que gagner dans les études naturelles, et les lois de la vie sont tellement harmonieuses dans leur enchaînement, que, pour bien comprendre l'énigme de la vie humaine, il faut comprendre celle du moindre atome admis au privilège de la vie.

Nohant, S9 décembre 1854.

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