‹ Questions d'art et de littératureChapitre 38 sur 61 · A MAURICE SAND · texte numérisé non relu

A MAURICE SAND

Mon tsher fUs^

if<^ viens de recevoir pour toi, de notrç ami Edmond Plauçjiiuty un magnifique envoi de papillons des îles Philippines.

Autrefois, quand tu étais le disciplede M. Desparelles^ tu craignais de nager en pleine mer et de te lancer dans Tétude des exotiques. Depuis que tu en as pris toi-nlème et que tu as recueilli des larves et des chrysalides dans les forêts vierges de TAmérique, tu apprécies davantage cette faune éblouissante des régions privilégiées; et moi, en attendant que tu viennes nommer et classer ces nouveaux arrivants, j'admire et je compare tout ce merveilleux petit monde. Gela donne bien à penser sur ce profond et sublime mystère que tu appelais le rôle du luxe dans la création. Pourquoi en effet cette prodigalité inouïe, presque folle de la nature dans les plus minutieux détails? Je regarde dans tes collections une Cincide du Brésil, un Yponomente, jecrois? et je découvre, à la loupe, au bas de sa courte jupe plumeuse, une bordure d'anneaux d'or rouge encadrés de noir. Au reste, nos micros indigènes ont aussi de ces coquetteries insensées, presque invisibles à l'œil nu, tu me l'as fait remarquer souvent. Ce que

1. Cette lettre a paru aussi en 1867 dans : Le Monde des pa* pUom, i volume 4a-4*, par Mamce Saad.

tu ne me diras pas, mon cher enfant, c^est le pourquoi de cette ostentation d'ornements chez des êtres dont Tutilité ne nous est pas encore bien démontrée, puisque plus d'une espèce, parmi ces iniiniments petits, est même très-nuisible à l'emménagement de l'homme sur la planète. L'homme veut faire des provisions, la mite et la teigne en font leur profit. L'homme ne peut atteindre ces misérables ennemis qui le dépouillent ; et quand, armé du microscope, il en saisit quelques-uns, le voilà forcé de s'extasier sur Tarmure de parade de ces ravageurs liliputiens. Si la mite de nos armoires et Talucite de nos blés n'ont pas été créés, comme il semble bien, pour le plus grand avantage de nos denrées, la nature proteste donc contre le roi de la création, et, rieuse et fantasque jetant à pleines mains sur ces nuisibles micros l'or et les pierreries, elle s'est donc plu à leur dire : «Vous serez beaux, bien faits, admirablement organisés et habillés, par-dessus le marché, des tissus les plus précieux! Gela sera parce que tel est mon caprice de vous élever, par le vol et par la beauté, au-dessus du bipède sans ailes, sans plumes et sans écailles, qui prétend avoir accaparé mes prédilections et mes faveurs.

N'allons pas plus loin, nous n'en sortirons pas, nous qui adorons quand même une providence et contentons-nous dé dire que le beau est un mystère dont la raison .d'être échappe à toute investigation. C'est évidemment quelque chose de tout-puissant et de sacré, et l'homme, le roi des destructeurs au bout du compte, ne peut empêcher l'éternelle reproduction de cet élément superflu^ mais probablement nécessaire, de l'équilibre universel.

Encore, si nous pouvions savoir comment se pro-

Page 1