‹ Questions d'art et de littératureChapitre 4 sur 61 · ET DE · texte numérisé non relu

ET DE

Il se passe depuis dix ans, sur un tout petit coin de la scène littéraire, un phénomène étrange, à propos de mes romans. Ce ne serait pas la peine d'en parler, si, à cet exemple pris entre mille, ne se rapportaient

r pas tous les autres cas de même nature. Voici ce fait, à moi personnel au premier abord, et auquel se rat-

» tachent pourtant de grandes (Questions sociales :

i Depuis dix ans, dans une série de romans que je

1. Ces préfaces ont été écrites, la première pour Tédition Perrotin des Œuvres complètes de Tauteur, seize volumes in-12, 1842- 1844, et la seconde pour l'édition Hetzel, neuf vol. in-8o» 1851- 1856. Note de r Éditeur.

n'ai pas pour cela la prétention de croire très-importants ni très-profonds, j'ai adressé aux hommes de mon temps une suite d'interrogations très*6incères, auxquelles la critique n'a rien trouvé à répondre, sinon que j'étais bien indiscret de vouloir m' enquérir auprès d'elle de la vérité, J'ai demandé, s^vec beaucoup de réserva et de soumi^sioii au début, ds^ns deux romans intitulés Indiana et ValentinCy quelle était la moralité du mariage tel qu'on le contracte et tel qu'on le considère aujourd'hui. Il me fut par deux fois répondu que j'étais un questionneur dangereux, partant un romancier immoral.

Cette insistance à éluder la question, à la manière des catholiques, en condamnant l'esprit d'examen, m'étonna un peu de la part de journalistes chez lesquels je chQrchaia vainemeat la trace d'une religion ou d'une croyance quelconque. Gela me fit penser que l'ignorance de la critique n'était pas seulement relative aux questions sociales, mais s'étendait encore aux questions humaines; et je me permis de lui demander, dans un roman intitulé Lélia, comment elle entendait et comment elle expliquait l'amour.

Qe\\^ nouvella demande mit la critique dans une véritable fureur. Jamais roman n^avait déohatné de telfî auatbèmes, ni soulevé d'aussi fapouohes indignations. J'étais un esprit pervers, un oaraetère odieux, une pluma obscène, pour avoir esquissé le fantôme d'una femme qui cherche en vain l'amour dans le cœur des hommes de notre temps, et qui se retire au désert pour y rêver l'amour dont brûla sainte Thérèse. Cependant je ne demeurai pas oQUvaincu quQ lôô Pères de VÉgUse, dont j'avais à cette époque Ift tête rempUô, m'eussent inspiré U pwsàa d*un livra abamiaable.

Je fis un nouveau roman que j'intitulai Jacques^ et dans lequel, prenant un homme pour type principal, je demandai encore, et cette fois au nom de l'homme, comme je l'avais fait jusqu'alors au nom de la femme, quel était l'idéal de Tamourdansle mariage. Cette fois, ce fut pis encore. J'étais l'ennemi du mariage, l'apologiste de la licence, le contempteur de la fidélité, le corrupteur de toutes les femmes, le fléau de tous les maris.

Plus tard, dans un roman appelé SpiridioUy je demandai à mon siècle quelle était sa religion, On m'observa que cette préoccupation de mon cerveau man^ quait d'actualité. Les critiques qui m'avaient tant reproché de n'avoir ni foi ni loi, de n'être qu'un artiste^ c'est-à-dire, dans leurs idées d'alors, un brouillon et un athée, m'adressèrent de doctes et paternels repro* ches sur ma prétention à une croyance, et m'accusèrent de vouloir me donner des airs de philosophe, a Restez artiste ! » me disait-on alors de toutes parts, comme Voltaire disait à son perruquier : « Fais des perruques. »

Plus tard encore, dans un roman intitulé le Compagnon du tour de France, je demandai ce que c'était que le droit social et le droit humain; quelle justice était praticable de nos jours, et comment il fallait s'y prendre pour persuader aux prolétaires que l'inégalité des droits et des moyens de développement était le dernier mot de la forme sociale et de la sagesse des lois. Il me fut répondu que j'en voulais trop savoir, que j'étais le courtisan de la populace, le séide d'un certain Jésus- Christ et de plusieurs autres raisonneurs très-scé-' lérats que la justice de tous les siècles et l'intérêt de tous les gouvernements avaient envoyés à la potence^

Muni d'aussi bons renseignements, éclairé, comme on voit, par les docteurs de la presse, atteint et convaincu du délit de curiosité, j*avoue que ces docteurs m'ont, du moins, appris une chose : c'est que la critique des journaux n'a pas le premier mot des énigmes sociales dont je lui ai ingénument demandé la solution. C'est pourquoi je continuerai à questionner mes contemporains, n'acceptant pas du tout ce raisonnement des conservateurs, qu'on- ne doit pas signaler le mal^ à moins qu*on en ait trouvé le remède. Si les questions sont des crimes, il y a un moyen de les faire cesser : c'est d'y répondre ; et je demande aux gens que ma curiosité scandalise de me mettre une bonne fois l'esprit en repos, en me prouvant que tout est clair et que tout va bien. Mais jusqu'ici, hélas! ils ne m'ont fait d'autre réponse que celle de la chanson du roi Dagobert, ce grand politique des temps passés, s'il faut en croire la légende :

a Apprends, lui dit le roi, Que je n'aime pas les pourquoi, »

Loin de moi l'intention de me présenter ici comme la victime des opinions et des préjugés, afin de repousser les critiques littéraires dont mes livres ont été l'objet. En matière d'art, j'admettrai volontiers la compétence de la critique, n'attribuant pas d'autre mérite à mes ouvrages que la sincérité et l'ardeurd'investigation qui les ont dictés, et ne cherchant pas ailleurs la cause de la popularité qu'ils ont acquise, en dépit de tous leurs défauts et des critiques qu'on en a faites.

Car vous cherchez tous avec moi, ô mes contemporains ! tous, vous avez besoin de la vérité, public et

juges, lecteurs et critiques. C'est en vain que vous résistez aux voix qui s'élèvent de toute part : au fond de vos consciences parlent des voix bien plus éloquentes que la mienne; et tel de vous m'a condamné pour la forme, qui, dans son âme sentait les mêmes douleurs, les mêmes révoltes, les mêmes besoins que moi. Mais, errant dans les ténèbres du doute, hommes malheureux que nous sommes 1 il noua arrive souvent de prendre nos amis pour des ennemis, et réciproquement. Cela n'empêchera pas ceux de nous qui commencent à distinguer le crépuscule de la nuit, et à aimer rhumanité malgré les erreurs des hommes, de chercher toujours et de tenir fermes dans leurs mains ces mains qui les repoussent et qui les méconnaissent.

Vous tous qui m'avez tant de fois traduit au tribunal de l'opinion avec emportement, avec dureté, avec une sorte de haine personnelle, étrange, inexplicable!... je ne vous traduis point au tribunal de la postérité. Instruite de tous les mystères qui nous épouvantent, elle nous poussera tous ensemble dans Tabîme bienfaisant de l'oubli. De nos manifestations diverses, s'il reste une faible trace, nos enfants verront bien que tel d'entre nous qui gôurmanda l'égoïsme et l'apathie des. autres, les aima puissamment et n'en fut point sérieusement haï. Nos pères furent incertains et malheureux, diront ils ; mais ils furent trop près de la vérité pour ne point se sentir échauffés déjà d'un rayon de la bonté divine.

Nohant, 12 avril 1851.

En publiant une édition complète de mes ouvrages dans le format le plus populaire aujourd'hui et au plus bas prix, je n'ai eu ni le dessein de m' enrichir en cas de succès, ni la prétention de faire un grand sacrifice dans ie cas contraire. Mais je puis dire que ce qui m'a le plus préoccupé, c'est le désir de faire lire à la classe pauvre ou malaisée des ouvrages dont une grande partie a été composée pour elle. J'ai dÛNattendre pour m'y décider que l'habitude générale consacrât l'usage d'un format qui ne me semblait pas commode, et qui néanmoins l'est devenu par l'habitude même*

J'ai voulu encore essayer de donner au peuple une édition aussi soignée que possible, sans augmenter d'un centime le prix de ces sortes de publications, et je crois y avoir réussi grâce aux soins généreux et intelligents de l'ami qui s'est fait mon éditeur.

Enfin, j'ai été heureuse d'obtenir le concours d'un grand talent^ pour l'illustration de cette longue série d'ouvrages que j'offre à un peuple très-artiste et trèscapable d'apprécier les choses d'art.

Dans cette longue série, plusieurs ouvrages (je puis dire le plus grand nombre) ont été inspirés par le désir

ii Tony Johannott

d^éclairer le peuple sur ses devoirs autant que sur ses droits. Quelques-uns, les premiers surtout, n'ont été que le cri d'une âme fortement impressionnée, atteinte parfois de doute et de découragement; peu pressée de conclure parce qu^elle craignait d'avoir à maudire Thumanité, qu'elle éprouvait le besoin d'aimer. Peu à peu la lumière s'est faite dans ce chaos d'émotions diverses à mesure que l'âge y amenait la réflexion* Mes instincts avaient toujours été révolutionnaires, en ce sens que l'injustice était un spectacle antipathique pour ma nature, et qu'un immense besoin d'équité chrétienne avait rempli ma vie dès mon plus jeune âge ; mais la confiance dans mes instincts ne m'est venue que peu à peu avec la certitude que le progrès est la loi vitale de l'humanité, et à mesure que je sentais ce progrès s*opérer en moi-même. Qui se sent vivre, sent et saisit la vievdans les autres; et cette vie des autres vient alimenter et étendre la sienne propre. Je suis donc arrivée, sans grands efforts et sans fortes études, à cet état de lucidité dans la conviction où jfeut arriver toute âme sincère, sans qu'il lui soit besoin d'une trempe supérieure. Ce que je suis, tout le monde peut l'être ; ce que je vois, tout le monde peut le voir ; ce que j'espère, tout le monde peut y arriver. Il ne s'agit que d'aimer la vérité, et je crois que tout le monde sent le besoin de la trouver.

Je n*ai point révélé de vérité nouvelle dans mes ouvrages. Je n'y ai jamais songé, bien qu'on m'ait accusé, avec une ironie de mauvaise foi, d'avoir voulu, comme tant d'autres, jouer à la doctrine et à la secte. J'ai examiné autant que j'ai pu les idées que soulevaient, autour de nous tous, les hommes de mon temps. J*ai chéri celles qui m'ont semblé généreuses

et vraies; je n'ai pas toujours tout compris dans les moyens pratiques que plusieurs ont proposés, soit qu'ils fussent obscurs, soit plutôt que mon cerveau fût impropre à saisir les combinaisons et les calculs des probabilités. Je ne me suis pas tourmenté dans mon impuissance ; j'ai trouvé qu'il me restait bien assez à faire en employant le genre de facultés qui m'était échu, au développement du sentiment de la justice et de Famour de mes semblables. J'avais une nature d'artiste, et, quoi qu'on en dise, je n'ai jamais voulu être autre chose qu'un artiste; ceux qui ont cru m'humilier et me blesser en proclamant que je n'étais pas de taille à faire un philosophe m'ont fait beaucoup de plaisir, car chacun a l'amour-propre d'aimer sa propre organisation et de s'y complaire comme l'animal dans son propre élément. Mais, en prétendant que mon organisation et ma vocation d'artiste s'opposaient en moi à Tintelligence et au développement des vérités sociales élémentaires et à l'amour des éternelles vérités dont le christianisme est la philosophie première, on a dit un sophisme tout à fait puéril. A-t-o'n jamais reproché aux peintres de la renaissance de se poser en théologiens parce qu'ils traitaient des sujets sacrés! Les peintres flamands avaient-ils la prétention de se dire savants naturalistes parce qu'ils étudiaient et connaissaient les lois de la lumière! Quel est donc l'artiste qui peut s'abstraire des choses divines et humaines, se passer du reflet des croyances de son époque, et vivre étranger au milieu où il respire ? Vraiment, jamais pédantisme ne fut poussé aussi loin dans l'absurde que cette théorie de l'art pour l'art, qui ne répond à rien, qui ne repose sur rien, et que personne au monde, pas plus ceux qui l'ont affichée que ceux

qui Ton! combattue, n'a jamais pu mettre en pratique. L'art pour l'art est un mot creux, absolument faux et qu'on a perdu bien du temps à vouloir définir sans en venir à bout : parce qu'il est tout bonnement impossible de trouver un sens à ce qui n'en a pas.

Demandez à un poëte, au plus exclusivement poëte de tous les hommes, de faire des vers, seulement pour faire de beaux vers, et de n'y pas mettre l'ombre d'une idée philosophique, vous verrez s'il en vient à bout, ou bien vous verrez quels vers ce sçront. Prenez la pièce la plus romantique, la plus purement descriptive des chefs de la prétendue doctrine de l'art pour l'art, et vous verrez si, au bout de dix vers, l'humanité, le sentiment et le souvenir de ses grandeurs ou de ses misères, ne viennent pas animer, expliquer, symboliser le tableau.

Quand M. Victor Hugo dit: La mer était désespérée^ il met une âme dans la mer, une âme orageuse et troublée, une âme de poëte, ou l'âme collective de l'humanité.

Les anciens disaient : Téthys est en fureur ; eux aussi personnifiaient les tumultes des passions humaines jusque dans ceux des éléments. C'est qu'il n'est pas possible d'être poëte ou artiste, dans aucun genre et à quelque degré que ce soit, sans être un écho de l'humanité qui s'agite ou se plaint, qui s'exalte ou se désespère.

J'ai donc prêché à ma manière, comme l'ont fait avant moi et autour de moi, comme le feront toujours tous les artistes.

De tout temps, on a cherché querelle à ceux qui

avaient le goût des nouveautés, comme disaient les

anciens orthod^oxes, c'est-à-dire la croyance au pro-

10 QUESTION^ d'art ET DC LITTERATURE

grêô, et le désîr de combattre les abus et les erreur» de leur siècle.

Oii les étranglaît, on les brûlait au temps passé. Aujourd*hui, on les exile, on les emprisonne, s'ils sont hommes ; on les insulte, on essaye de les outrager, s'ils sont femmes. Tout cela est bien facile à supporter quand on croit; depuis Testrapade des vieux siècles jusqu'à l*ironie injurieuse du nouveau, tout est fête et plaisir intérieur, soye2-en certains, ô contempteurs de l'avenir, pour quiconque a foi en l*avenir.

Vous perdez donc vos peines ; les hommes s'instruiront et travailleront à s'instruire les uns les autres, sous toutes les formes, depuis le trouvère avec son vieux luth, jusqu'à l'écrivain moderne avec l'idée nouvelle.

La vérité du temps a été dite aux hommes du temps. Certains esprits synthétiques la renferment dans une doctrine que l'on étudie, que l'on discute, que l'on juge, et qui laisse de grandes lueurs, lors même qu'elle est incomplète.

Les philosophes, les historiens, les politiques jettent la foi et la lumière à pleines mains, même ceux qui se trompent, car l'erreur des forts esprits est encore une instruction pour ceux qui cherchent et choisissent.

Les artistes viennent après eux, et sèment un peu de blé mêlé sans doute à des herbes folles. Mais ces folles herbes, le temps, le goût, la mode, qui, elle aussi, est une recherche du progrès dans le beau, en feront aisément justice. Le froment restera. Nos descendants souriront certainement de la quantité de patoléê^ dô fictions, de mahières ()u'il nous a fallu

PRÉFACES GÉNÉRALES il

employer pour dire ces paroles banales ; mais ils ne nous sauront pas mauvais gré de la préoccupation sérieuse qu'ils retrouveront au fond de nos œuvres, et ils jugeront, à rembarras de notre parole, de la lutte que nous avons eu à soutenir pour préparer leurs conquêtes.

Le 9 février 1833, madame Dorval et mademoiselle Mars ont joué au Théâtre-Français un acte du Mariage de Figaro. Ces deux femmes si célèbres, avec mademoiselle Déjazet, pleine de gentillesse sous le costume de Chérubin, ont formé, dans la scène de la romance, un tableau qui rappelait le dessin spirituel, l'expression enj ouée et le riche coloris des meilleures compositions de récole française. Le rôle de Suzanne a toujours valu tant d*éloges à mademoiselle Mars, qu'elle doit y avoir épuisé les émotions du triomphe. Quant à madame Dorval, c'était la première fois qu'elle paraissait sous la toque emplumée de la comtesse Almaviva. La partie . super-aristocratique de Tauditoire témoignait d'avance quelque doute sur l'aptitude de Tactrice à bien conserver la dignité de la grande dame, à côté de l'inflammable sensibilité de la femme. On pensait que mademoiselle Mars, plus

habituée aux charmantes minauderies de Téventail, serait une comtesse plus convenable, et que madame Dorval, douée d'un talent plus incisif et d'une imagination plus jeune, serait une Suzanne plus piquante. Mais à l'intelligence de madame Dorval, l'étude et la règle sont des lisières trop courtes. L'inspiration lui révèle tout ce que l'enseignement donne aux autres. Il a semblé qu'en revêtant les nobles et frais atours de la châtelaine, en traînant la rohe à queue, solennel . caractère .de certains rôles, dans les traditions du théâtre, elle se soit sentie investir de l'orgueil du rang sans dépoulUef cependant les entraînements du cœur. Les personnes d'un jugement délicat et d'une observation éclairée ont remarqué tout ce qu'elle a su établir de nuances dans ce peu de scènes, ingrat et incomplet moyen de développement pour la puissance de «on âme. Ces personnes ont néanmoins eu le temps dé s'intéi*esser, de s'attacher a cette femme mélancolique et fine, encore brisée par les chagrins d'un amour mal payé, déjà ranimée par les vives impressions d'un amour nouveau, nonchalante au dehors, passionnée au dedans; à cette femme incertaine, effrayée, entraînée, que l'avenir et le passé se disputent, qui lutte contre sa raison, et contre son cœur, à cette femme enfin qui a tant de répugnance et tant d'adresse à mentir, parce qu'elle se sent comtesse, et parce qu'elle se souvient d'avoir été Rosine. On a compris tout cela dans cô peu de temps, parce que, en lisant Beaumarchais, madame Dorvâl en a tout à coup saisi la pensée intime.

Ces mômes personnes ont songé à établir un parallèle entre madame Dorval et mademoiselle Mars, et noua avons entendu raisonner; avec rim][)artiAlité que

MAR6 ET DOnVAL 15

donne un vrai sentiment de Tai*!, sur le mérite de ceâ deux grandes artistes. Nous avons recueilli quelquesunes de ces causeries d'entr*acle, triomphe moins immédiat et moins enivrant pour les acteurs que les applaudissements de la représentation ; succès plus flatteur et plus solide, parce qu'il est établi sur des impressions plus profondément recueillies, plus religieusement conservées.

Naturellement Tesprît des juges s*est reporté sur les divers succès qu*ont obtenu, mademoiselle Mârâ dans le cours d'une longue et brillante carrière ; madame Dorval dans la période de quelques années de triomphes, récompense tardive d'un talent trop longtemps ignoré ou méconnu. Parmi ces Juges, soit délicatesse d'affection, soit sentiment exquis de la politesse, aucun ingrat n'a reproché â mademoiselle Mars d'avoir usé trop longtemps du privilège de m gloire. Tous étaient pénétrés d'une sort© de respect naïf pour cette grande renommée que tous n'ont pas vu briller dans son plus vif éclat, mais dont tous ont senti le reflet encore chaleureux et beau. Nul n'a donc songé à faire à madame Dorval un mérite de sa Jeunesse au détriment de mademoiselle Mars : on aime trop madame Dorval aujourd'hui pour ne pas sentir qu'on l'aimera encore dans vingt ans, et qu'on la perdra le plus tard possible. Ne désirons-nous pas tous qu'elle suive l'exemple de mademoiselle Mars, 6t qu'elle hésite longtemps à recevoir de don public la couronne des adieux ?

Abstraction faite d'une différence d'âge qui ne constitue de préséance à l'une qu'au Jugement des yeux, mais où l'esprit et le cœur n'entrent pour rien imu rarrêl du sjpeclatettl*^ d'assek ehaudes disouA^

16 QUESTIONS d'art ET DB LITTERATURE

sions se sont élevées sur cette question de supériorité, considérée non pas seulement comme attrait^ mais aussi comme mérite. Les deux illustres rivales ont eu chacune une nombreuse phalange de champions courtois et honorables, admirateurs zélés, mais sincères et généreux comme le sentiment qui doit exister dans le cœur de ces deux femmes. Car ces deux femmes ont compris Tart sous deux aspects différents, et toutes deux ont marché à leur but avec la persévérance que donnent Tintelligence et la réflexion ; mais toutes deux se sentent trop haut placées dans leur gloire pour ne pas s'admirer Tune l'autre, et pour ne pas se donner loyalement la main dans la coulisse comme sur la scène.

Les rôles qu'elles venaient de remplir dans la pièce de Beaumarchais impliquaient des qualités tellement distinctes, qu'il a été nécessaire de se reporter à des rôles analogues entre eux, pour asseoir le système de comparaison. Ainsi l'on a mis en présence Suzanne avec Jeanne Vaubernier, Clotilde avec Adèle d'Hervey.

L'aréopage, vous le voyez, a tout à fait mis de côté le doute précédemment émis sur la compétence de l'une ou de l'autre actrice dans l'une ou l'autre littérature, drame ancien ou drame nouveau. Madame Dorval, en paraissant sur le Théâtre-Français, pour la seconde fois, venait de prouver qu'elle sait se reporter à la pensée des maîtres de l'art (c'est ainsi que l'on dit encore au foyer des acteurs de la rue Richelieu). Mademoiselle Mars a été une interprète admirable des poètes vivants. La première, elle nous a révélé le drame de Dumas et le drame de Victor Hugo ; elle a marché avec son siècle, elle a ouvert le

chemin à une littérature nouvelle, et madame Dorval, appelée à en suivre le progrès et à en assurer le triomphe, a recueilli là où Tautre avait semé. Elle a eu tous les bénéfices de Tépoque qui l'a produite ; ce n'est pas à dire qu'il faille reprocher à mademoiselle Mars d'être venue trop tôt.

Mais mademoiselle Mars a-t-elle toujours compris le vrai, qui est de tous les temps, mieux ou moins bien que madame Dorval? That is the question. Et la question n'a pas été jugée irrévocablement. On n'a pas été aux voix, on n'a pas lu la sentence écrite à la foule assemblée. La foule émue s'est retirée, emportant des impressions différentes, suivant Tâge, les opinions et le cœur de chacun.

Car, ne vous y trompez pas, ceci est une pierre de touche à laquelle vous connaîtriez, si vous vouliez bien observer, des nuances de caractères habilement ou pudiquement cachées. Il fut un temps où, pour juger un homme, on lui adressait la question qui remuait alors toutes les existences morales : Voltaire ou Rousseau? Aujourd'hui que ces questions fondamentales ont reçu d'en haut beaucoup de jour, et qu'on s'amuse, en attendant mieux, à des questions d'art et de sentiment, on peut deviner quels cerveaux s'allument, quels cœurs palpitent sous le satin de ces turbans, sous le velours de ces corsages que vous voyez briller au premier et même au second rang des loges. Il ne s'agit pour cela que d'entendre la réponse à une question en apparence désintéressée. Mais vous, mesdames, méfiez-vous de votre premier mouvement lorsqu'un mari, ou un autre homme encore, vous demandera d'un ton dégagé : Pasta ou Malïbran? Mars ou Dorval?

Oh ! c'est que c'est bien différent ! il y a tant de ma-

niêres d*être belle et passionnée f il y a de la passion si chaste, si comprimée, si noble I II y a de la passion si envahissante, si soudaine, si profonde ! Voyez-vous, mesdames, . il ne faut pas laisser voir toutes vos larmes quand vous êtes au théâtre avec votre mari ou avec un autre homme encore. Mais vous me direz que je me mêle de ce qui ne me regarde pas.

Je répondrai en vous disant que je retarde le plus possible à vous dire tout ce que j*ai entendu depuis Torchestre jusqu'au balcon, les loges inclusivement. C'est que je n*aime pas à faire l'autopsie de mon cerveau, pour savoir la raison de mes plaisirs. Je suis heureux quand je puis dire devant mademoiselle Mars : « C'est beau ! » heureux encore quand, oppressé par le jeu plus vigoureux et plus hardi de madame Dorval, je ne me sens la force de rien dire. Mais pourquoi tout cela est si beau, je ne saurais le dire ni pendant ni après, si l'opinion du public ne me formulait mes sensations.

Voici ce que disaient les uns : « Mademoiselle Mars est plus correcte ; elle a un genre de grâce plus étudiée, plus coquette. Comme elle se donne plus de peine pour plaire, il faut bien qu'on lui en tienne compte. 10

a Mais, disaient les autres, Jeanne Vaubernier, insouciante, évaporée, enfant sans soucis, prête à toutes les folies pourvu qu'elles ne lui coûtent pas de peine et ne lui apportent pas un pli au front, cette fille si folle et si jeune, ne l'avez-vous pas vue? C'est le seul rôle où madame Dorval puisse déployer cette faculté qu'elle possède d'imposer le rire aussi bien que les larmes, et qu'on ne lui connaissait pas avant qu'elle eût rendu à la scène le personnage tant défiguré de

HÀRS Et DORVAL 19

madame Dubarry. Pensez- vous que mademoiselle Mars ait aussi bien compris Tesprit de Beaumarchais, dans Suzanne, que madame Dorval a compris l'esprit du règne des cotillons dans la pièce de M. de Rougemont? Ne vous est-il pas venu quelquefois à l'esprit, en voyant cette Suzanne, si aimable, si suave, si exquise dans tous ses mouvements, qu'elle était bien plus française qu'espagnole ? que son œil noir avait trop de tendresse et pas assez d'ardeur? que son maintien comme sa toilette n'était pas tout à fait aussi pétulant, aussi fripon, aussi malicieux que vous l'aviez rêvé en vous introduisant dans cette famille d'amoureuses intrigues et de mignonnes scélératesse^ domestiques? Quelquefois ne semble-t-il pas que mademoiselle Mars ait peine à se débarrasser de cet air d'urbanité bienveillante et convenable qu'elle a pris dans ses voles habillés? Cette jolie et gracieuse camériste de madame Almaviva n'est-elle pas un peu trop son égale et sa compagne ? est-ce bien là la soubrette Suzon qui inspire des désirs à tous les hommes? Il faut que ce comte Almaviva soit bien fat et bien sot pour s'être flatté de séduire, à la veille de son mariage, cette personne si bien élevée, si élégante de manières, si pudiquement modeste au milieu des plus grands éclats de sa gaieté I nous avons bien peur que mademoiselle Mars ne sacrifie parfois la vérité forte et saisissante d'un rôle à des habitudes de bon ton qui plaisent à une classe de spectateurs exclusifs, mais qui diminuent la puissance de ses. effets sur les masses ?»

A cela les admirateurs de mademoiselle Mars répondaient : a C'est possible, mais voyez quelle justesse inimitable de gestes! quelle exquise gentillesse

âO QUESTIONS d'art ET DE LITTÉRATURE

d'intention ! que de fraîcheur dans cette voix, que de finesse dans ce sourire, que de charme et que de soin dans les moindres détails de la pantomime I »

Et personne n'apportait de contradiction. Le moyen, s'il vous plaît ?

Alors ceux qui se sentent plus immédiatement dominés par la puissance théâtrale de madame Dorval disaient que Jeanne Vaubernier, introduite dans les jardins de Louis XV sous le riche habit d'une comtesse, elle, la petite grisette à la fois si gauche et si décidée, était peut-être plus dans Tesprit de son personnage que la belle Suzanne mal déguisée en Suzon. Les enfantillages de madame Dorval ont moins de séduction peut-être que ceux de mademoiselle Mars, mais il font rire d'un rire plus franc et plus joyeux,- On songe moins à l'admirer. Elle y songe si peu ellemême ! elle est si pénétrée de la situation qu'elle retrace! elle oublie tellement l'amour-propre de la femme pour s'abandonner, ardente et généreuse qu'elle est, à la tâche enthousiaste de l'artiste !

Alors de belles femmes aux yeux bleus, au front droit et ferme, laissèrent échapper de leurs lèvres calmes et discrètes ces éloges épurés que mademoiselle Mars aime sans doute à mériter. Elles déclarèrent que le personnage de Clotilde * était le plus fermement tracé qui eût encore paru sur la scène moderne ; elles rappelèrent tous ces mots si solennellement vrais, toutes ces notes de l'âme si nettement attaquées et cette expression calme, profonde, ce recueillement presque religieux de la passion qui fermente, ces larmes du cœur qui ne vont pas jusqu'aux

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