‹ Questions d'art et de littératureChapitre 5 sur 61 · Dans le drame de Frédéric Soulié qui porte ce titre · texte numérisé non relu

Dans le drame de Frédéric Soulié qui porte ce titre

yeux, ces colères de femme outragée, toujours réprimées dans leur élan par le sentiment intérieur d'une dignité méconnue, et toutes ces nuances délicates d'une douleur immense que Tinfortunée Clotilde semble impuissante à comprendre, tant elle est effrayée de la sentir. Les femmes aiment particulièrement à s'indigner des torts d'un homme envers une femme. Il semble que tout cri de détresse et d'abandon trouve un écho dans leur âme, que la plainte arrachée à tout cœur blessé rouvre une blessure du leur. Si beaucoup de femmes haïssent Clotilde à la fm du quatrième acte, beaucoup aussi, davantage peut-être, tressaillent d'une joie sympathique au spectacle de sa vengeance.

Mais de jeunes femmes aux cheveux noirs, aux lèvres vermeilles et mobiles, dont les grands yeux brillaient au travers d'une humidité mélancolique, dont la parole était plus brève et l'expression plus pittoresque, répondirent à leurs pâles compagnes en refaisant à leur guise et à leur taille peut-être le personnage de Clotilde. Elles détestèrent sa délation, et cependant elles la concevaient; elles comprenaient fort bien cette invasion soudaine et terrible du désespoir qui jette le caractère en dehors de toute pitie, de toute tendresse féminine. Mais elles ne se l'expliquaient que comme l'effet du délire, et, si elles trouvaient le délire de Clotilde assez prouvé dans la pensée de l'écrivain, elles le trouvaient incomplet dans celle de l'actrice ; elles aimaient à rendre justice à cet éclair d'emportement où mademoiselle Mars pose si bien ; mais elles insinuaient que cet état de prostration morale où tombe Clotilde un instant après son horrible effort ressemble à une extase de sublime mé-

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ditation, plutôt qu'à Taccablement d'une femme tout à rheure en démence.

Quelques hommes essayèrent de trancher la que&* tion en disant que mademoiselle Mars avait eu dans sa vie le véritable malheur d'être trop correctement bellej et de ne pouvoir jamais abjurer le caractère angéliqu© de sa physionomie. Peut-être le masque musculaire manque-t-il chez elle de souplesse et de mobilité ; peut-être y a-t-il dans sa noble intelligence des formes trop arrêtées, un type de passion tracé sur des proportions trop systématiques, pas assez d'éclectisme el d'élasticité morale, s'il est permis de parler ainsi.

Madame Dorval, sans avoir étudié plus consciencieusement son art, a peut-être reçu du ciel des lumières plus vives; son esprit est peut-être plus souple en même temps que sa taille et ses traits..Il y i^ en elle un plus sincère abandon de la théorie, une plus grande confiance dans l'inspiration, et cette confiance est justifiée par une soudaineté presque magique dans toutes les situations de ses rôles. Le principal caractère de son jeu, ce qui la place si eu dehors de toute imitation et doit la maintenir désormais au premier rang sur la nouvelle scène française, c'est le jet inattendu et toujours brûlant de ses impressions. Jamais on ne devine le mot qu'elle va dire. Il n'y a .pas dans l'action de ses muscles, dans le soulèvement de sa poitrine, dans la contraction de ses traits, un effort préparatoire qui révèle au spectateur la péripétie prochaine de son drame intérieur ; car madame Dorval compose son drame elle-même, elle s'en pénètre, et, obéissante à l'impulsion de son génie, elle se trouve tout à coup jetée hors d'elle-même, au delà de ce qu'elle avait prévu d'heureux, au delà de ce

que nous osions espérer de pathétique et d'entraînant. On se rappellera toujours ce cri d'enthousiasme et de déchirement qui s'échappa de toutes les poitrines à la première représentation d'Antony, lorsque madame Dorval, résumant dans un mot fort et vrai toute la destinée d'Adèle, se retourna brusquement et froissa sans pitié sa robe de bal sur le bras de son fauteuil en s*écriant :

Mais je suis perdue, moi 1

Un mot plus simple n'atteignit jamais à une telle puissance et ne produisit une sensation plus imprévue.

Entre ces deux grands talents, personne n'osa se décider. Que mademoiselle Mars se rassure ; elle est arrivée à une telle légitimité de puissance, que, si Ton voyait chanceler son diadème, nul ne serait assez impie pour y parter la main. On se retira en disant que chacune de ces deux illustrations régnait par des moyens différents : l'une par des qualités exquises, par des grâces attractives et des séductions dont la nature fut peut-être plus prodigue envers elle qu'envers aucune organisation physique de son temps ; l'autre, par une plus vaste répartition d'instinct dramatique et de sensibilité expansive, par une vigueur plus saisissante et une plus impérieuse révélation de sa spécialités

Février 1833.

SI

PAR

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