A PROPOS DE LA PETITE FADETTB
Mais je connais le chanvreur ; il ne demande qu'à raconter des histoires, et il ne demeure pas loin d'ici. Nous pouvons bien aller l'inviter à souper ; et, pour n'avoir point broyé depuis longtemps, pour n'avoir point avalé de poussière, il n'en sera que plus disert et de plus longue haleine.
— Eh bien, allons le chercher, dit mon ami, tout réjoui d'avance ; et demain tu écriras son récit pour faire suite, avec la Mare au diable et François le Champi, à une série de contes villageois, que nous intitulerons classiquement les Veillées du Chanvreur,
— Et nous dédierons ce recueil à nos amis prisonniers; puisqu'il nous est défendu de leur parler politique, nous ne pouvons que leur faire 'des contes pour les distraire ou les endormir. Je dédie celui-ci en particulier, à Armand...
— Inutile de le nommer, reprit mon ami : on verrait un sens caché dans ton apologue, et on découvrirait là-dessous quelque abominable conspiration. Je sais bien qui tu veux dire, et il le saura bien aussi, luiy sans que tu traces seulement la première lettre de son nom.
Le chanvreur ayant bien soupe, et voyant à sa droite un grand pichet de vin blanc, à sa gauche un pot de tabac pour charger sa pipe à discrétion toute la soirée, nous raconta l'histoire suivante.
Septembre 1848, à Nohant.
La conversation tomba sur le Réalisme. Il nous sembla qu'il n'avait pas assez sa raison d'être. Le romantisme a, dans son temps, soutenu les mêmes assauts, et il était plus solide, parce qu'il entrait plus franchement dans une voie plus tranchée. On lui reprochait, à lui aussi, alors, d'être la hideuse réalité, la peinture dégoûtante du laid et la forme prétentieuse du trivial.
Il a mérité une partie de ces accusations, mais il a eu les reins très-forts pour faire accepter ses côtés sains et vigoureux. Le réalisme n'a pas encore fait ses preuves. Il promettait, je ne dis pas plus de talent, mais plus d'excentricités heureuses qu'il n'en a tenu. M. Ghampfleury, à l'entendre, allait rompre avec tout le passé et faire les choses d'une manière si nouvelle qu'on se battrait sur son œuvre.
11 n'en a pas été ainsi : M. Ghampfleury a plu à tout
le monde. Il a été suffisamment original pour un élève de Balzac ; mais enfin il ne faisait que marcher dans la voie du maître, et ceux qui s'attendaient à des énormités ont trouvé chez lui Theureuse et charmante fantaisie, le romanesque dans le roman et Fhyperbole dans la satire. lis n*ont pas lu sans une surprise agréable la Vie d'Hoffman, avec des lettres et fragments inédits de ce génie fantastique, recueillis et commentés avec amour par l'apôtre du réalisme^ Donc M. Champfleury n'est pas bien d'accord avec lui-même, et disons-le, comme nous le pensons, son talent spirituellement satirique n'est pas net dans la critique de fond. Il y manque de clarté. On sent qu'il s'efforce de prouver ce qui n'a pas besoin de l'être, à savoir que l'étude du vrai, beau ou laid, est une étude difficile et nécessaire.
On a reproché aux réalistes d'affecter un style par trop incorrect, sous prétexte de forme facile, naturelle et positive. Il est certain qu'ils pourraient écrire mieux s'ils le voulaient. Quand M. Champfleury oublie de se négliger, et cela arrive fort souvent. Dieu merci, sa forme devient charmante et forte en même temps.
M. MaxBuchon, qui a traduit les excellents contes réalistes ou non de M. Auerbach (Scènes villageoises de la Forêt noire)^ aurait pu, si son texte était obscur et d'un dialogue difficile à suivre, Téclaircir un peu par charité pour ceux qui ne devinent pas la forme allemande. M. Max Buchon est très-clair quand il parle lui-même. Quand il traduit en vers les adorables poésies de Hébel, il est aussi limpide que son maîtres et quand il fait des vers pour son compte, il les fait très-fermes et très-soignés.
On avait donc raison de dire à ces Messieurs qu'ils se trompaient sinon dans leur faire, du moins dans leur dire. On le leur a quelquefois trop durement reprochéy à mon avis. Ils cherchaient quelque chose, et il est toujours bon de chercher; car il y a toujours quelque chose à trouver, le plus souvent à côté de . ce que l'on cherche.
Quant à eux, ils s'attiraient ces duretés par des provocations inutiles, et l'on eût dit que quelques-uns des leurs les cherchaient pour se faire un nom. C'était leur droit, mais le moyen n'était pas bon. Ils en trouveront un meilleur, qui est de faire preuve de grand talent. Mais que cherchaient-ils? Ils ont eu beaucoup de peine à le dire, ils le sentaient plus qu'ils ne le savaient. Ils cherchaient le naturel, et ils recommençaient, un peu tard, une campagne contre le mauvais classique vaincu et enterré. Ils voulaient qu'on appelât un chat un chat. Le romantisme l'avait voulu avant eux, et il avait bien et dûment gagné son procès. Mais le romantisme, ayant fait son temps comme école, avait laissé ses défauts, moins ses qualités, dans certains esprits prétentieux dont ils firent bien de se moquer. Mais c'était du luxe : le public n'avait pas le moindre engouement pour cette manière ainsi mise en œuvre.
Que le réalisme fasse donc la guerre au mauvais goût, il aura fort raison ; mais il ne sera pas neuf pour cela. Alceste, il y a deux cents ans, préférait Ma mie, 6 guéf au sonnet d'Oronte, et rangeait le public à son avis. Mais de ce que Molière raillait le mauvais goût de son temps, il n'en résulte pas qu'il fît le procès aux vers de Corneille, sous prétexte que tout est comédie dans la vie et que la tragédie est une conven-
29Q QUESTIONS d'art |:t de littérature
tion. Les grande esprits ne peuvent pas être e^lusifis ; ils sentent tout ce qui est beau, et peu leur importent les ijianières pourvu que le génie ou le talent s'en ^erve.. Shakespeare, qui est le grand pan de la littérature, a chanté sur tous les modes, depuis l'obscène jusqu'au sublime.
Les réalistes prenaient donc à tâche} de s'^mpiqdrirf en voulant ainoii}dfir tout cq qui n'était pa^ 4 lôur
Quand ils ont r^iUé Iç style de certains maîtres ^t le point de vujb réaliste en général, ils ont gouleyé i|nê question que ni eux ni personne ne pourra rp^Qi^? dre, et cette question }ft yoici : doit-on dorer et diamanter le style, ou doit- on le laisser aller à l'imprévu et à Tentrain négligent de U conversation? On ne peut répondre qu'en passant à côté de toutq théprie. Je crois, pour ma part, que l'on doit do^er et diamanr ter quand on sait le faire et qu^nd on le fait bien ; de même, on doit être simple quand on sait Têtre, et l'un n'est pas plus facile que Tautre,
Quoi? vous voudriez faire passer toutes les individualités sous la toise? Vous déclarez qu'on ne peut peindre qu'avec un seul ton? Vous dressez un vocabulaire, et on est hors du vrai si on n'élague pas des langues tout ce que le génie et la passion des r^ces humaines y ont apporté de nuances fortes et brillantes? Vpus déclarez que le beau n'existe pas dans les arts et qu'il n'y a que le terre à terre 1
Vous le dites, mais vous ne le pensez pas, car vous vous laissez aller à admirer le beau dans la nature, et, s'il est dans la nature, il est dans l'âme de l'homme et dans le sentimefht de l'artiste.
Tel fut le résumé (Je la conservation de la Châtre à
LE BEÀLISHE 291
Cluis. De Cluis au Ghâtelier , on parla d'un livre qui a fait grande sensation dernièrement, madafne Bovary j roman de M. Gustave Flaubert.
Dès l'apparition de ce livre remarquable, dans notre petit coin, comme partout, je crois, on s'écria: — Voici un spécimen très-frappant et très-fort de Técole réaliste. Le réaliste existe donc, ca]r ceci est trèsneuf.
Mais, en y réfléchissant, nous trouvâmes que c'était encore du Balzac (tant mieux assurément pour l'auteur), du Balzac expurgé de toute concession à la bienveillance romanesque, du Balzac âpre et centriste, du Balzac concentré, si l'on peut parler ainsi. Il y a là des pages que certainement Balzac eût signées avec joie. Mais il ne se fût peut-être pas défendu du besoin de placer une figure aimable ou une situation douce dans cette énergique et désolante peinture de la réalité. M. Gustave Flaubert s'egt défendu cruellement jusqu'au bout.
Il a voulu que la femme dédaigneuse du réel fût folle et méprisable ; que le mari voué au réel fût d'une déplorable stupidité, et que la réalité ambiante, maison, ville, campagne, voisins, amis, tout fut écœurant de bêtise, de laideur et de tristesse, autour de ces deux personnages infortunés.
La chose est exécutée demain de maître, et pareil coup d'essai est digne d'admiration. Il y a dans ce livre un douloureux parti pris qui ne se dément pas un instant, preuve d'une grande force d'esprit ou de caractère, preuve, à coup sûr, d une grande netteté de talent. Est-ce un parti pris à jamais et à- tous égards? Nous n'en savons rien, car est-il croyable que l'auteur ne soit pas emporté par lui- même dans
â92 QUESTIONS D*ART ET DE LITTERATURE
une sphère moins désolée, et qu'il ne fasse point agir et parler la passion vraie, la bonté intelligente, les sentiments généreux? Nous espérons bien qu'il le fera. Mais il est certain que son brillant début le place^ je ne dirai pas à la tête d'une école nouvelle, mais sur le pied d'une individualité très- entière et très-prononcée, dont l'action semble vouloir se porter sur la recherche du fatalisme. Il l'analyse dans ses causes, dans sa marche et dans ses résultats avec une rare puissance. Il semble qu'il raconte une histoire arrivée sous ses yeux, et que slon unique but soit de vous faire dire : il ne pouvait en être autrement.
On s'est alarmé à tort, suivant nous, de la moralité de l'œuvre. Tout au contraire, le livre nous a paru utile, et tous, en famille, nous avons jugé que la lecture en était bonne pour les innombrables madame Bovary en herbe que des circonstances analogues font germer en province, à savoir les appétits de luxe, de fausse poésie et de fausse passion qui développent les éducations mal assorties à l'existence future, inévitable.
La leçon sera-t-elle aussi utile aux maris imbéciles, aux amants frivoles, aux bourgeois prétentieux, à toutes les caricatures provinciales si hardiment dessinées par M. Flaubert ? Hélas non ! Madame Bovary est seule intelligente au milieu de cette réunion de crétins. Elle seule eût pu se reconnaître. Les autres s'en garderont bien. On ne corrige pas ce qui ne pense pas. Il est d'ailleurs évident que le livre n'a pas été fait en vue d'une moralité quelconque; ce qui, entendons-le bien, ne prouve pas qu'il soit immoral ; car, ce qui est beau ne nuit jamais, et avec cette peinture du mal, M. Flaubert a su faire un très-beau
livre. On ne sent pas, dit-on, son indignation contre le mal. Qu'importe, s'il vous la fait sentir à vousmême ? Il s'abstient de juger. Gela est tout à fait permis à qui met le lecteur à même d'être bon juge.
D'autres ont dit : « Cette femme coupable a trop d'excuses dans son ennui, et cet ennui Qst trop fondé. Au sein d'une vie si plate et de gens si lourds, que vouliez vous qu'elle fît? Pouvait-elle ne pas s'égarer? Donc ses égarements sont présentés comme inévitables, et le livre est dangereux. »
Je crois que l'auteur pourrait répondre tout simplement : oc Si vous croyez au libre arbitre, dites-vous à vous-même que cette femme était libre de choisir : mourir d'ennui ou de remords. Elle a choisi la plus douloureuse fin. Femmes ennuyées, choisissez, j»
Et nous ajouterions volontiers : « No mourez ni de remords ni d'ennui, vous qui êtes mères. Pour vos enfants, sachez résister à l'un comme à l'autre. »
Tout en causant, nous n'avons donc pas voulu conclure que l'auteur fût rivé à tout jamais à la doctrine du fatalisme, et nous avons conclu seulement que, s'il en est ainsi, ses livres ne feront pas école pour cela, à cause du talent qu'ils révèlent. Quand les réaUstes ont proclamé qu'il fallait peindre les choses telles qu'elles sont, ils n'ont rien prouvé pour ou contre la beauté et la bonté des choses de ce monde. S'il leur arrivait de faire avec ensemble, et de parti pris, la peinture d'un monde sans accord et sans lumière, ce ne serait encore qu'un monde de fantaisie, car le monde vrai est sans relâche enveloppé de nuages et de rayons qui l'éclairent ou le ternissent avec une merveilleuse variété d'effets. Qu'il soit donc permis à chacun et à tous de voir avec les yeux qu'ils ont. Laissons les réalistes
proclamer, si bon leur semble, que tout est prose, et les idéalistes que tout est poésie. Les uns seront bien forcés d'avoir leurs jours de pluie, et les autres leurs jours de soleil. Dnas tous les arts, la victoire sera toujours à quelques privilégiés qui se laisseront aller eux-mêmes, et les discussions d'école passeront comme passent les modes.
8 JniUet 1857.
PRÉFACÉ DE MASQUÉS Èf BOtfFPÙffS
MAURIGB SAN0
Un travail d'érudition à prôpôi^ âe masqués ei de travestissements burlesques , c^est peut-être une idée bizarre au premier abord. Mais la grande raison qui fait que tout est dans tout, en d'autres termes, que tout se tient et se commande, dans Tart comme dans' la nature, fait qu*ici beaucoup de points de vue seront éclairés et beaucoup de goûts satisfaits par des recherches (Jtïi touchent à tout TôH du théâtre, èf qui restituent à l'histoire de cet Sl^I toute ûrié face beù connue.
On peut même dire que Tàuteur tf à pas reculé devant l'inconnu : il a cherché à ressaisir un monde de fantaisie dont la trace réelle avait, en grande partie, disparu. L'improvisation , cette f^ugilive étincelle du génie italien, avait prodigué son brillant impromptu et tenu hatfl fi^êndâtft deè siècles te df àpésffi d^ la sa-
tire à travers toutes les vicissitudes de l'histoire politique et religieuse, sans que personne se préoccupât d'en transmettre le texte d'un siècle à l'autre, soit que l'on se fiât à l'éternelle tradition des choses gaies, soit que la riche Italie se fût dit, une fois pour toutes, que, chez elle, ce fonds-là ne tarirait jamais. Mais s'il est certain que rien ne s'épuise, il est évident aussi que tout s'use ;tles transformations deviennent parfois des créations nouvelles, si complètes en apparence, qu'on serait tenté de les croire isolées les unes des autres. II n*ea est pourtant rien, et toute étude conduit à se convaincre que rien n'est absolument nouveau sous le soleil*
L'Italie classique a été remuée de fond en comble. Elle le sera encore, elle le sera toujours, son passé est inépuisable en monuments sublimes ou charmants. Mais on s'est moins attaché à fouiller méthodiquement son côté burlesque, et les documents au moyen desquels on peut en reconstruire la raison d'être sont rares et difficiles à rassembler. Il y avait donc là une lacune dans les travaux de notre siècle, siècle de classement, de compilation si l'on veut. La compilation intelligente est une œuvre toute moderne, et le fond même de la vraie critique.
L'histoire de la commedia delC arte *, c'est-à-dire de l'improvisation théâtrale, n'appartient pas seulement à l'histoire de l'art; elle appartient surtout à celle de la psychologie de deux nations : l'Italie oii elle a pris naissance , et la France qui l'a reçue et qui , après s'être divertie de ses types, s'en est approprié plusieurs, en a créé de nouveau;^, et en a fait à son tour l'expression des grâces et des ridicules, des pas-