‹ Questions d'art et de littératureChapitre 50 sur 61 · RACONTÉ PAR UN TÉMOIN DE SA VIE · texte numérisé non relu

RACONTÉ PAR UN TÉMOIN DE SA VIE

Voici un livre charmant, d'un goût parfait et d'un intérêt soutenu. L'histoire littéraire de Victor Hugo, c'est celle de notre siècle. Veut-on savoir comment le romantisme est né, comment il s'est développé, quelles luttes il a dû traverser, quels préjugés, quels obstacles il a dû vaincre ? Il faut lire l'enfance, l'adolescence et la jeunesse d'un grand poëte, et nul ne caractérise mieux l'époque romantique que l'auteur de Notre-Dame de Paris. On peut dire que s'il n'est pas le créateur de cette école, il en est du moins le père, comme, dans l'ordre de la nature^ le rôle du père est

1. Pendant que M. Paul de Saint- Victor publiait dans son beau style ses excellentes réflexions sur ce livre, notre envoi à la Presse s'est croisé avec la publication de son article. Le nôtre devenait superflu. Mais là Presse a désiré le faire paraître quand même, comme un témoignage de plus en faveur du livre.

de donner corps à une pensée qui vient de plus haut que lui. Les pensées, en effet, les idées, si Ton veut, sont dans tout ce qui constitue la vie intellectuelle d'un peuple ; elles viennent de lui, elles viennent aussi de Dieu ; elles sont le besoin impérieux d'un nouveau mode d'existence dont les manifestations attendent la consécration de la science ou de l'art. Victor Hugo fut dès sa jeunesse un grand consécrateur, très-naïf, trèscroyant à son but et très-confiant en lui-même. Cette absence de doute fit sa force. Il imposa sa fantaisie, et elle fit loi pour la jeunesse. On s'étonne aujourd'hui de rimportance que prit ce combat et de l'animosité que rencontra le jeune poète. En racontant toutes les péripéties de ce drame littéraire, madame Hugo, — nous la devinons et nous la nommons au risque de lui désobéir, — nous remet sous les yeux tout un monde de faits qui sont déjà assez loin pour étonner les jeunes gens d'aujourd'hui, mais qui pourtant expliquent admirablement lès causes et les effets de la croisade anti-classique. C'était le temps où certain vocabulaire consacré prétendait exclure tout sentiment individuel, bien plus, toute simplicité dans le sentiment général. C'était le temps où la romance exprimait ainsi l'effet du clair de lune :

Uastre des nuits, dans son paisiblf éclat.

Darde ses feux...

Et ainsi du reste, car aucune chose ne s'appelait plus par son nom, sous peine de grossièreté, et les sentiments étaient aussi pompeux et aussi glacés que la parole dans cet art officiel qui prétendait être un dogme indiscutable. Ori 01} sait à (jtielie fn^olérance

arrivent ifes dogmes qui ont fait leur temps. C'est au moment où ils ne sont plus que des fantômes, qu'ils veulent terrifier et chasser les vivants de la scène du inonde. De là la passion que mettent les vivants à combattre et à effacer les spectres. Quand la bataille est gagnée, quand les morts dorment dans la tombe, on ne se rappelle plus ou bien Ton n'imagine pas ce qu'il a fallu d'audace et de persévérance pour se débarrasser d'eux.

On a beaucoup reproché, dans ce temps-là, au romantisme de s'être imposé presque à main armée dans les théâtres. Il faut lire dans le récit de madame Hugo tout ce que la tyrannie classique suscita d'obstacles à l'auteur de Hernani, pour reconnaître que ses amis ne firent que leur devoir d'hommes en rendant colère pour colère.

Ce récit est vraiment curieux, et il est vrai, car nous avons été témoin de plusieurs de ces faits retracés par elle avec une sincérité charmante et un enjouement plein de générosité. Les deux premiers volumes de cette intéressante biographie s'arrêtent à l'époque où M. Victor Hugo entra à l'Académie (1841). Rien d'emphatique ; rien de trop flatteur et de trop partial dans cette première série, qui est, en son genre, un chefd'œuvre, où l'auteur ne s'est pas écarté un seul instant du modeste programme qu'il nous révèle incidemment vers la fin... Si mon livre était un livre de critiquey il y aurait des lacunes considérables. Je parle à peine de V œuvre lyrique de M, Victor Hugo; mais je ne juge pas ses œuvres, je les raconte, et le lecteur a pu remarquer avec quel scrupule je m'abstiens de toute appréciation et de tout éloge. Dans cette biographie pure ef simple des créations de M. Victor Hugo, je dois m'e-

tendre plus longuement sur celles qui ont eu plus d'àventures...

C'est, en effet, une suite d'aventures que nous révèle ici l'existence intellectuelle du poëte, les premières impressions de sa vie, l'influence des milieux qu'il dut traverser, les variations politiques de sa première jeunesse, la bonne foi de ses premières aspirations vers un but social et littéraire éclos en lui-même au jour le jour. Rien de plus discret, de plus touchant et de plus saintement voilé que l'histoire de sa première affection et de son mariage. Madame Hugo, dont l'esprit est jeune et franc, raconte tout ce qui est de la vie publique de son mari avec l'entrain et la liberté de cœur d'un brave et aimable garçon. Dès qu'elle touche à sa vie privée; on la sent redevenir femme ; aussi aimable et aussi brave, mais, tendrement discrète et comme jalouse de cacher son orgueil et son bonheur dans un doux rayonnement de sérénité modeste. C'est une digne femme, on le voit, on le sent et on Taime à chaque page, à chaque ligne. Le livre est bien d'elle,

n'y a pas à s'y tromper. Il a cette sobriété de développements et cette netteté de résumés qui trahit la mère de famille occupée avant tout de ses devoirs de tous les jours, n'écrivant qu'à ses rares moments de loisir ou de repos, avec une conscience calme, un esprit de synthèse puisé dans les nobles habitudes d'un rare bon sens, enfin avec cette grâce saine et douce dont le sens maternel et féminin est incontestable. Cette couleur sobre n'empêche pas la force et l'esprit. Le livre est gai, car il amuse d'un bout à l'autre. Il est fort, car il prouve tout ce qu'il veut prouver.

Et ce qu'il prouve, c'est que les grands génies ne sont pas des malades ou des monstresi comme cer-

taines bonnes gens aiment à se les représenter. Ils sont, au contraire, les mieux venus et les mieux portants du monde ; ils naissent et se développent comme le commun des hommes ; seulement, ce qui passe devant les regards de Tenfant vulgaire comme un vain et fugitif spectacle, ce qui s'entasse comme un bagage infécond dans la mémoire de l'écolier vulgaire, l'enfant de génie le contemple, le savoure ou le juge, et un matin, il s'éveille artiste. Il se révèle homme avant l'heure. Si on en est tout surpris autour de lui, c'est qu'on n'a pas pressenti ce travail intérieur, durant lequel il s*emparait en silence des grandes forces de la vie.

Nohant, 31 juiUet 1863.

fJmSTQI^E DS JfflLES ÇÉSÀR

Quand Jules César apparut dans le monde, les grands jours de la république finissaient. La conquête avait corrompu les conquérants, l'anarchie régnait à Rome.

Deux idées de salut étaient en présence : celle de Gaton qui voul/iit faire revivre le passé de toutes pièces ; celle de César qui voulait tenter les choses nouvelles sans détruire les abus du présent. Une idée positive, pratique, en lutte contre une idée noble et généreuse, mais devenue irréalisable dans son intégralité.

C'est au monde moderne à chercher la solution sans laquelle l'histoire des hommes tournera toujours dans un cercle vicieux : Taccord de la raison, c'est-à-dire du possible immédiat, avec l'idéal, c'est-à-dire avec le possible futur. Cet accord est peut-être tout simplement dans l'application de l'idéal visible, c'est-à-dire

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