‹ Questions d'art et de littératureChapitre 51 sur 61 · Tome 1er, Pion · texte numérisé non relu

Tome 1er, Pion

du possible prochain. Qui le redoute et le néglige pèche contre la destinée.

Plus on regarde en arrière, plus on voit que cette solution était impossible à des hommes qui manquaient de la foi au progrès. L'idéal de Gaton était une oligarchie avec des esclaves ; la vertu pour quelques privilégiés, régalité pour un groupe d'hommes choisis, l'oppression et l'abrutissement pour le grand nombre. L'ambition de César c'était Ténergie politique, le développement de l'agitation sociale à tout prix ; l'ordre et le désordre, la paix et la guerre, les réformes enchevêtrées aux abus, tous les biens et tous les maux, plutôt que la dissolution de la Rome matérielle et l'extinction de sa vitalité.

Au premier abord, le génie aventureux de César séduit beaucoup plus que la rigide obstination de Caton, et même il semble que César représente la foi au progrès, l'estime de l'humanité, tandis que Caton représente l'éternelle défiance du développement humain et l'amour de la règle beaucoup plus que celui de ses semblables.

Il n'en est point ainsi pourtant. Caton place la vertu dans le passé, mais il y croit et il Taime. César s'en rit et la supprime. L'idéal moral lui manque absolument, il méprise profondément les hommes, et c'est pour cela qu'il est pratique, il sait se servir d'eux. Caton conserve un idéal sublime, mais d'une étroite application, et trop inconscient des besoins de la vie nouvelle.

César, sceptique, attente légalement à la liberté; mais il Tindroduit dans les mœurs par le fait. Caton, socialiste aveuglé, veut enchaîner l'individu à l'État, et il sacrifierait volontiers la liberté au devoir.

l'histoire de iIules gésâr 365

Tous deux devaient succomber sur leur lâche, celuici, en s'ensevelissant avec héroïsme sous les ruines de sa petite église ; celui-là, en tombant victime de sa fastueuse magnanimité, ce qui n'empêche pas sa fin d'être misérable. Elle ne consacre pas un principe comme celle de Caton ; elle constate la destruction de tout principe chez les autres et chez lui-même, puisque cette démoralisation politique et sociale est son ouvrage.

César est une grande intelligence, une admirable organisation : mais aucune séduction de raisonnement ou de langage ne nous le fera accepter comme un beau caractère. S'il peut être considéré comme le sauveur de Rome, ce n'est que dans le sens matériel de sa richesse et de sa puissance extérieure. Il n'en est pas moins un des agents les plus énergiques qui aient travaillé à sa décomposition morale et au déclin de son légitime ascendant sur le vieux monde. Qu'est-ce donc que de relever la fortune d'une nation et d'agrandir son territoire, si on avilit son âme? un empire n'est pas grand parce qu'il est vaste.

Croit-on qu'il faille bénir César pour avoir rétabli l'ordre dans une société troublée? Il ne Ta jamais rétabli, il ne pouvait pas le rétablir. Il est faux qu'on fasse de Tordre avec le désordre dans les mœurs publiques Quand on a fait le silence dans les rues, on n'a pas mis la paix dans les maisons, et quand, dans ces mêmes rues, on a déchaîné les bacchanales du plaisir, on n'y a pas fait circuler la joie.

Le rêve de César ne pouvait se réaliser par les moyens que proposait Caton, rêves également stériles 1 Rome voulait la vie, elle en avait besoin, elle y avait droit. La vertu ne pouvait satisfaire que son âme. Son

existence physique, trop longtemps comprimée par Sylla, voulait se manifester. Caton, fanatique, mourui en lui criant : « Tu n'as pliiè d'âme, donc tu n'es plus ! » César, athée, lui dit : « Laisse là ton âme, et vis avec tes appétits. »

Quand il s'agit de ces républiques du passé qui ne représentent rien du monde moderne, nous avouons que nous faisons asseâs bon marché d'un moi, fût-il vénérable. Un changement de forme ne nous préoccuppe pas si le fond y gagne, (ju'un héros joignant rénergie de César (monstrum activitatis) à l'austérité des Caton et au patriotisme des Gracques, eût mérité Tautorité d'une sûprêirie dictature en ces temps difficiles, noua n'eussions pas défendu avec acharnement les ruines ëouillées du passé. Mais César est-il cet être divin qui mérite de s'emparer des destinées d'un peuple, lui qui commence par l'acheter, c'est-â-dire par flatter et développer le plus lâche de tous ses vices, la vénalité des consciences ? Là où Sylla venait de régner par la crainte. César règne par la corruption.

La véritable grandeur de Rome avait été de porter la civilisation avec la conquête sur toutes les rives de la Méditerranée et jusqu'aux limites du monde alors connu. Elle avait réellement alors initié leâ peuples aux idées du droit, telles qu'elles étaient admises en ce temps, dans ce meilleur des mondes possible. Par un patriotisme héroïque, elle était devenue le soleil des ilàtioné et nulle n'existait si Rome n'avait daigné la foudroyer de ses victoires et Tilluminer de son alliance. Mais l'orgueil et la vertu fondirent au contact du luxe oriental, et, au temps de César, on ne se battait que pûiir s^enHchir. César fit comme les autres, mais, plus grand èèignèur et plus habile que le vulgaire des am*

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