LES IDÉS8 DE MADAME AUBRAY
l'union d'une ânië vierge comme celle du jeune Aubray avec Tânie froissée et déflorée de Jeannine, n'estce pas là une mésalliance morale? Ce jeune saint, ce jeune apôtre a-t-il mérité les souffrances attachées a une telle situation? Madame Aubray qui voulait mariçr Jeannine à un autre, à un voisin converti par elle, recule devant le danger d'imposer à son fils une expiation qu'aiiciiiie faute de lui n'a provoquée, et qu'aucune obligation contractée ne justifie. Jeannine, humble, sincère, presque innocente du mal qu'elle à commis sans le comprendre, se soumet et s'accuse. Le jeune Aubray, mortellement blessé dans sa croyance et dans sa passion, n'épousera pourtant jamais la femme que sa mère bien-aimée n'aura pas bénie. La foi triom-* phe dans le cœur de la mère : Camille Aubray épousera Jeannine pardonnée. Telle est, eh peu de mots, la donnée de ce drame intime et puissant que tout Paris aspire à entendre, et dont l'analyse faite déjà par tout le monde est inutile à faire ici. Le succès éclatant de l'œuvre est-il dû à l'idée de l'œuvre — aux idées de madame Aubray — ou au talent irrésistiblement persuasif et saisissant de M. Dumas fils?
Au talent d'abord et par-dessus tout, car il n'est pas de sujet, si excellent qu'il soit, qui puisse se passer de l'art de le présenter. Celui-ci était difficile et dangereux entre tous. Il s'agissait de forcer le public à donner raison à une personne qui, aux yeux de la raison, a absolument tort. Il fallait battre en brèche tous les arguments, — et les plus forts arguments — de cette raison pratique et courante qui est la moitié de notre âme.
Oui, — mais ce n'est que la moitié. Le sentiment est l'autre moitié de nous-mêmes, et, en somme, c'est lui
qui, bon ou mauvais, remporte presque toujours dans la vie, dans la société, dans l'histoire. Ce qui est sage, prudent, logique^ nous le comprenons tous, et tous nous nous proposons de n'en pas sortir. Une passion bonne ou mauvaise souffle sur nos dignes résolutions : et ce souffle de tempête en fait de la cendre. La raison d'État nous criait: « Ne fais pas cette guerre ]». Mais on a offensé notre orgueil national, et le sentiment national nous fait courir aux armes. La raison individuelle nous disait : « Ne fais pas cette dépense. » Mais la charité ou l'amour de Tart, le sentiment de Tostentation, ou de l'admiration, ou de la bonté ont parlé plus haut que la prudence. «Je n'épouserai jamais une veuve! • Elle passe, elle est belle, elle me plaît, je l'aime, je l'épouse. J'ai amassé des trésors en surmontant toutes mes passions. Un beau matin, je deviens joueur ou libertin — ou mieux encore ; l'amour de l'or est revenu passion en moi : je veux tripler ma fortune dont la raison m'ordonnait de me contenter, — je spécule, je risque tout, je me ruine. — En vérité, je vois bien que la raison gouverne nos esprits ; mais je vois qu'à tous les instants de la vie notre conduite lui échappe, et que si le sentiment nous a précipés dans mille désastres et dans mille folies, lui seul nous a fait faire les grandes choses qui marquent les victorieuses phases de la civilisation. Donc, madame Aubray, c'est la lutte de ce qui constitue notre propre nature à tous. Ce n'est pas un problème social soulevé pour le plaisir du paradoxe, c'est une étude des deux forces qui se combattent en nous : le doute éclairé d'en bas et l'espérance éclairée d'en haut. Otez-nous un de ces éléments, nous n'existons plus, nous n'imaginons plus. Le chimiste ne tentera aucune expérience, ou il n'en