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LES IDEES DE MADAME AUBRAY

fera que d^impossibles. Supprimez la foi : le monde acceptera aveuglément ce qui est aujourd'hui, sous prétexte que demain n'est pas à nous, proposition admirablement raisonnable, mais stupide, parce qu'elle paralyse. Supprimez la raison, nous marcherons, oui, et très -vite, mais comme une locomotive livrée à ellemême.

C'est avec un art infini, une adresse merveilleuse et surtout avec une bonne foi complète, une équité vraiement victorieuse, que Tauteur des Idées de ma' dame Aubray a exposé cette lutte universelle, résumée par les agitations intérieures de quelques personnages pris dans le milieu le plus actuel et le mieux connu. Rien d'exceptionnel dans leurs caractères, pas même dans celui d& madame Aubray, qui représente l'élément sincèrement religieux, et qui le représente de la manière la plus féminine : logique poussée à l'extrême, nulle prévision des obstacles, nul doute, nul souci du danger, Théroïsme de Tenfant sur la barricade. Pour soutenir le choc de cette nature ardente, il fallait une force de résistance bien trempée. Ce choix a été fait de mair^ de maître. Le vieux ami de la maison, M. Barantin, est l'avocat de la raison, avocat aussi excellent (aussi fort) aussi sympathique que madame Aubray elle-même. Point de déclamation entre ces deux personnages d'élite. Une causerie serrée, affectueuse, nette, bien motivée, vissée, pour ainsi dire, à Tactioa de la . pièce, et s'emparant de vous comme par des liens de fer. Ces deux personnages assis qui discutent sans quereller, et qui vous forcent à écouter l'exposé de leurs idées en même temps que celui de leur situation personnelle, c'est un tour de force tout à fait neuf au théâtre, et devant

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lequel le public étonné, saisi comme dans un étau, s'est passionné au moment où il craignait d*êtfe ennuyé.

C'est que l'auteur apprécie apparemment le bon sens autant que Tenthousiasme ; c'est que son intelligence heureusement équilibrée contemple avec amour les deux faces du vrai. — Nous savons bien qu'il y en a une troisième. Le cerveau humain cherche à se compléter en découvrant la souveraine sagesse qui accorderait les deux contraires et tracerait à chacun sa limite d'action. Il ne l'a pas trouvée. La trouvera-t-il ?

Nous n'y sommes pas, mais nous y aspirons sans cesse, et s'il existe un chemin pour nous y conduire, c'est l'analyse désintéressée et l'examen courageux du pour et du contre. Toute autre étude est vaine, et si l'on y fait bien attention, cette recherche de la sagesse est au fond de toutes les œuvres réussies et vraiment solides. Elle est dans le Misanthrope comme elle est dans Hamlet, elle est dans tout le théâtre sérieux, et, comme le théâtre n'est pas une chaire où les révélations s'affirment, mais une tribune où les aspirations se manifestent c'est par l'exposé des passions que la vérité, un peu livrée à elle-même, se dégage et va frapper les yeux et toucher les cœurs. La science de ce grand art consiste donc à faire aimer le vrai, à le rendre palpable, pour ainsi dire, à le livrer pour ce qu'il vaut à ceux qui le cherchent aussi et qui sont capables de l'apprécier.

Le public a généreusement prouvé en cette rencontre qu'il n'avait pas arboré la pâle bannière du scepticisme. Un succès d'enthousiasme a consacré les généreux élans de madame Aubray, des flots de larmes ont

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absous Jeannine. La raison satisfaite a acclamé les résistances de Barantin, et puis elle a exigé le dénoûment que lui ménageait Fauteur, car un mouvement de douloureuse impatience s'est manifesté à la première représentation durant la terrible expiation que s'impose Jeannine en s'accusant devant celui qu'elle aime de hontes et de lâchetés imaginaires. Si l'auteur eût faibli là, s'il n'eût pas osé l'absoudre, ce public exalté par la compassion l'eût abandonné. Il était si monté, si convaincu, si impérieux, qu'il se fût indigné du triomphe de la raison.

C'est là un bon symptôme, un de ces embrasements de l'esprit qui prouve que le feu sacré vit encore et que la France est le pays du sentiment par excellence. Ceux dont l'opinion résiste à la morale de la pièce, disent aujourd'hui que, sans l'immense habileté de l'auteur, elle n'eût pas été acceptée. Soit I qu'est-ce que cela prouve, sinon que Thabileté mise au service du bien et du bon trouve sa véritable puissance et frappe comme le fluide électrique? C'est alors qu'elle change de nom, s'il vous plaît, et qu'elle devient quelque chose de plus que le talent.

On est convenu d'appeler autrement en littérature l'emportement lyrique qui touche aux nuages. Oui, certes, le génie est là, mais il est aussi dans l'examen attentif et profond des mouvements de l'âme humaine, et dans l'art de porter la conviction en s'emparant de l'intérêt. Habile, tout ce que vous voudrez, M. Dumas fils est plus qu'ingénieux et adroit. Il est une force de premier ordre à partir de madame Aubray, On ne soulève pas des montagnes avec de l'esprit seulement.

Il a eu — ' et il méritait de les avoir — d'excellents nterprètes : Ârnal, un des plus grands comédiens qui

aient illustré la scène; mademoiselle Delaporte, angélique de candeur et de sensibilité; madame Pasca, belle comme la vertu de madame Aubray. Les autres artistes pleins de charme, de convenance ou de conviction, ont bien montré qu'ils sentaient la portée de l'œuvre qui leur était confiée.

Mars 1867.

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