‹ Questions d'art et de moraleChapitre 1 sur 16 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce livre provient pour la plus grande part d'un enseignement oral : presque toutes ces pages ont été écrites pour être parlées; nous n avons pas cherché à leur donner ici un autre caractère. La f^^o^^JjjjaiJjiJliiP, /livf'JP^^ "irloiit C.. à s 'emparp| r dn la ^qî«^"j n'est pas astreinte à la brièveté, à Taudace d'un article de journal, qui a besoin de frapper fort et vite ; elle ne comporte pas la concision et Tart savant d'un livre, qui doit forcer l'attention et la soutenir longuement. Mais l'esprit s'assimile avec plus de facilité et de sûreté les idées formulées pour la voix ; les effets du style contemporain sont trop souvent calculés pour le plaisir des yeux. Pénible à suivre par l'intelligence dans ses contours saccadés, ce style ciselé, comme on TappcUe,

en multipliant les facettes de la pensée lui fait perdre son large rayonnement ; il éblouit plus qu il n'éclaire ; il fatigue l'esprit pour avoir trop rafGné le plaisir de l'imagination ; le cerveau se lasse plus vite à cet exercice ; les organes s'y énervent souvent; jamais la raison ne s'y fortifie.

Quel que soit l'objet et la valeur de la pensée, le style moderne, je ne sais si la remarque est nouvelle, comporte peu la lecture à haute voix. J'en excepte un petit nombre de maîtres, et par-dessus tous le plus grand musicien de notre langue, Lamartine. La prose et les vers réalistes, qui font sur les yeux l'effet prolongé de la couleur rouge, passent sur les lèvres comme des caillons. La phrase précieuse qni vise au trait, qui accumule les nuances, se prèle aussi fort mal à la lecture pubHque ; elle est pour l'orateur d'une émission difficile ; elle est d'une audition laborieuse pour l'intelligence comme pour l'oreille des assistants. L'ancien style classique, mieux fait pour être écouté et compris, s'adressait surtout au sens de l'ouïe, plus intellectuel que celui de la vue. En se matérialisant sous la main des coloristes, la phrase a perdu ses propriétés musicales en même temps que sa valeur rationnelle. On éprouve plus de fatigue à Y entendre^ en prenant ce mot dans sa double acception.

C'est en s'éloignant chaque jour davantage des conditions de la parole oratoire pour subir celles du langage imprimé que le style a perdu chez nous tant de qualités, peut-être les plus essentielles. Notons que les écrivains de notre temps qui ont le mieux conservé à la prose française ^s mérites classiques, sa clarté, sa justesse, nous pouvons ajouter sa facilité et son charme, sont des orateurs, des professeurs, M. Cousin, M. Villemain, M. Guizol.La chaire et la tribune ont, mieux que les livres, défendu le vrai

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«tyle contre le premier-Paris et le feuillelon. A l'heure présente, sans avoir une aussi haute origine, les ouvrages de provenance orale peuvent être, sur la façon d'écrire, 'de la plus heureuse influence. Au prix de quelques répétiiions, la simplicité, l'abondance, la logique nécessaire à la parole enseignante, nous défendraient du style découpé, /]uintessencié et contourné. Ces réflexions sont ici placées pour appeler l'indulgence du lecteur sur un livre dont le fond a été mûri longuement, mais dont la forme est à demi improvisée. Ce volume reproduit quelques leçons à peine retouchées d'un enseignement à la Faculté des^ lettres de Lyon.

Le sujet tient à la fois de la critique et de la morale. Ce sont des questions de lillérature et d'art presque toujours rattachées à l'analyse de la conscience et du cœur. Sous la diversité des titres l'intention est partout la même, et J'on trouvera peut-être la méthode trop uniforme. Il s'agit pour nous, à tout proj^os, de défendre le spiritualisme 4lans les arts, dans l'éducation, dans les mœurs et dans l'histoire. Tout en raisonnant des théories, des préceptes, de l'instruction technique en matière d'art, nous aimons à tout subordonner à Finitiative personnelle, au génie, à l'inspiration.

Le caractère, à nos yeux, le plus apparent de l'époque dans la science et dans l'Etat, dans la littérature et dans les mœurs, c'est le machinisme envahissant, détruisant partout la Uberlé. Les événements et les doctrines proclament à l'envi la domination du fait sur le principe, celle de l'instrument sur la volonté, celle des organes sur l'intelligence, celle des procédés sur l'inspiration, celle des besoins sur les devoirs, celle du nombre et de la force brutale sur la justice et la vérité, celle des classes incultes «ur les classes cultivées ; en un mot, le triomphe de la

matière sur l'esprit, de la fatalité sur la liberté morale.

Sans chercher hors du domaine littéraire les indices de cet amoindrissement de l'âme au milieu de Texubérance des outils et des produits matériels, n'est-il pas évident que la pensée et Tinpiration originale sont aujourd'hui primées dans tous les arts par les moyens d'exécution? Tout est donné à l'adresse et à l'artifice des doigts ; on n'a jamais su mieux écrire et mieux peindre sans idées, mieux chanter à froid sous les dehors de la véhémence et de la fougue. Tout ce qui est de l'automate se développe ; tout ce qui est de l'homme se rétrécit. Le côté le plus étrange de cetle révolution, pour nous si évidente, c'est le merveilleux mensonge des apparences qui la dissimulent au pubhc. On signale partout des libres penseurs, des audaces et des imaginations effrénées.

Allons au fond de cette liberté, de ces témérités effervescentes. A aucune époque, nous le savons, le monde k'ttré n'a été plus exempt de tout ce qu'on appelle préjugé, plus dégagé de tout respect vis-à-vis des traditions, des vieilles règles, des vieilles convenances, plus impatient de toute autorité, plus sceptique devant toutes les gloires. Jamais tout homme de lettres ne se tint si fort pour affranchi delà routine, pour maître et souverain de son esprit. Mais combien sont-ils qui sachent rester franchement euxmêmes, sans exagérations et sans réticences, sans nul respect humain vis-à-vis d'un parti, d'un journal, d'un salon, d'un estaminet ; sans nul sacrifice à la pire des tyrannies, celle du succès? L'inquisition, pendant tous les siècles de sa durée, n'a pas comprimé autant de hardiesses, étouffé autant de convictions sincères, que le goût delà popularité et l'idolâtrie du succès en soixante ans de démocratie. Ce n'est pas seulement Taudace, c'est la faculté même de penser librement qui se trouvent amoindries par la pré-

pondérance croissante des opinions et des forces coUectives sur le génie individuel. Encore quelques progrès de Téducation commune et de Fégalitc politique, et la discipline se fera d'elle-même dans la presse ; chacun sera devenu incapable de dire et de croire autrement que tout le monde ; rextrême scepticisme aura produit Tunanimité comme TextrêmeJoi.

Rentrons dans les questions d'art. Si Tabsence de respect ne suflit pas à prouver Tesprit indépendant, l'absence de règle, la ronlaisic sans frein, l'innovation sans limites, supposent-elles mieux le génie original? S'il suffisait, pour faire germer dans un pays Timagination créatrice, de déblayer le sol de toutes les conventions, de tous les préceptes, de toutes les formules surannées, d'abolir tous les vieux codes et ordonnances poétiques, et jusqu'aux symboles récents qui réunirent pour un jour quelques adeptes dans les mêmes cénacles, Toriginalité jaillirait chez nous de toutes parts. Mais pour être aujourd'hui moins réglée, l'inspiration est elle plus vigoureuse, plus hardie, et surtout plus personnelle et plus sincère ? Les emprunts cachés, le pastiche et le plagiat deviennent-ils plus rares à mesure qu'il se commet plus d'irrévérences envers les maîtres?

L'originalité vraie peul, sans rien y perdre, se soumettre aux principes consacrés, aux autorités, aux convenances. L'essentiel est de rester sincère, loyal avec soi-même, et de ne rien exprimer qui n'ait été vraiment ressenti. Il n'est pas de règle qui fasse obstacle à l'expression d'un sentiment vrai, d'une émotion sérieuse, d'une idée juste : tout ce qui est pleinement sincère en poésie est personnel au poète, c'est-à-dire original.

Exigeons des artistes la sincérité : que chacim s'interdise de dire autre chose que ce qu'il a vu, pensé, éprouvé. Alors, quelles que soient les exigences de la règle et Tinsuf-

Gsance des moyens d'exécution, toute conception originale saura se produire, et, chose meilleure s'il est possible, rien ne pourra se produire .que d'original; le savoir-faire ne passera plus pour du génie. Ce qui tue l'originalité dan& les arts, c'est tout ce qui vulgarise les procédés techniques, c'est l'éducation de serre chaude, c'est tout ce qui met les ressources de l'expression à la portée des gens qui n'ont rien à dire; tout ce qui rend la parole facile à ceux qui ne pensent pas; en un mot, tout ce qui multiplie lemensonge. La souveraineté accordée aujourd'hui partout aux éléments inférieurs de l'intelligence et de TËtat, la prépondérance de l'outil sur la pensée, del'ouvriersur le maître, de l'organe sur l'esprit, implique sans doule une plus grande perfection dans ces rouages qui semblent porter en euxmêmes la force motrice et nous cachent son véritable principe. Tout fonctionne, en effet, avec plus de précision qu'autrefois dans la science comme dans le gouvernement* L'invention des machines, leur substitution à la main et à la volonté de l'homme est le grand fait économique de notre temps, devenu comme un fait religieux pour cette société idolâtre de la matière. Les machines de tout genre, machines à vapeur, machines électriques, machines administratives, sont les dieux nouveaux que les hommes de notre temps se sont créés. Dans toute religion la loi du fidèle, son idéal, c'est l'imitation du dieu. L'individu et la société de nos jours travaillent à se faire semblables à ces monstrueux engins qui ont remplacé sur l'autel l'image du Dieu vivant.

Ce despotisme de la mécanique se fait sentir partout, et partout se cache sous mille mensonges. On s'y heurte à chaque pas dans l'état, dans les arts, jusque dans la vie religieuse. C'est la forme la plus habituelle que prend aujourd'hui le matérialisme, et la plus sûre, parce qu'elle

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est la plus décevante. L'automate le plus pariait possède en réalité moins de vie qu'une statue de marbre; aux yeux de la foule il est animé. Toutes ces choses sans âme qui se meuvent rapidement, régulièrement, irrésistiblement; cette multitude de mots, de notes et de couleurs agencés avec une merveilleuse industrie, celte armée d'électeurs et de fonctionnaires mus par des fils invisibles, ces plumes innombrables écrivant sous toutes les dictées, tout ce bruit, tout ce mouvement ressemble à la vie à s'y méprendre pour quiconque cherche la vie autre partqu*à sa vraie source, la spontanéité de Tâme, la conscience morale, en un mot la liberté I Doué delà faculté douloureuse de sentir vivement cette oppression que le simulacre des choses fait peser sur la vérité, de percevoir ce matérialisme à travers tous ses subterfuges, nous avons besoin, dans les questions les plus diverses, de nous placer au poste d'où Ton peut le mieux combattre contre la mécanique perfectionnée en faveur de la vie et de l'initiative personnelle.

Le même souci de la liberté, de la dignité de Fâme nous inspire, en matière littéraire, un sentiment que bien des lecteurs trouveront dans ce livre exprimé avec trop d'in-^^ sistance. C'est une sorte de prédilection pour les genres

• et les œuvres impopulaires ; c'est une singulière défiance 1 des goûts, des opinions, du suffrage du plus grand nombre. J On nous reprochera de constituer au profit des artistes et (les penseurs une petite église, une caste dans la famille universelle. Nous pourrions demander, avant de répondre,

si la popularité d'un philosophe ou d'un poète, d'un peintre ou d'un historien, est le signe certain de leur valeur; mais nous avons une autre excuse à donner de ces invitations à l'isolement, à l'indépendance, à Torguetl si

* l'on veut, que nous adressons aux poètes.

Que Ton considère le temps où nous vivons et la nature des travers qui menacent le plus la dignité des arts comme celle des caractères. Voit-on poindre quelque part Texclusivisme d'une coterie de précieuses et de pédants; écrit-on pour une cour, une nobresse, une académie? Est-ce la société polie qui distribue la renommée et le succès? La littérature est-elle un monopole aux mains des seuls lettres? Quels sont les juges souverains au parterre de tous les théâtres et dans les librairies à un franc? par qui les gens de lettres sont-ils applaudis, enrichis et par conséquent inspirés? C'est par la multitude illettrée. Le plus grand nombre des livres se fait pour ceux qui savent lire a peine. Si c'était pour les conseiller, mais c'est pour les flatter. Jamais Louis XIV dans toute sa gloire n'a dominé la littérature de son siècle comme la nôtre est tyrannisée parle gros public. A qui ne se laisse pas attirer vers les régions triviales où se font les renommées lucratives, il faut plus de courage que pour résister jadis à un sourire du grand roi.

Le sutTrage universel qui rémunère si largement ses comédiens ordinaires ne saurait susciter rien de mieux que le mélodrame et la chanson grivoise. Et cependant -il faut une autre littérature, même à la démocratie. Si la multitude est jamais amenée au sentiment du beau, ce sera par des artistes qui refuseront de complaire à ses goûts. Pour élever Tâme des autres, il faut d'abord ne pas abaisser la sienne ; et c'est un abaissement pour le poète que d'obtenir le succès aux dépens de son idéal. Il ne s'agit pas d'être applaudi, il s'agit d'être honnête et vrai. La fidélité à sa propre pensée, voilà le suprême devoir de l'écrivain. Quand cette fidélité froisse les instincts du public, Tartiste sincère n'hésite pas ; c'est dans sa conscience à lui qu'il cherche d'abord son succès; s'il

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a des doutes, son recours contre lui-même est dans le ju-^ gement de ses pairs. Nos fréquentes réserves en faveur de Hnspiration personnelle contre le goût populaire ont donc pour principe le culle de la sincérité, condition première de toute création originale.

L*unité de ce livre est dans cette protestation parfois implicite, mais permanente, de l'initiative morale contre l'excitation organique, de l'inspiration contre Thabileté, de l'enthousiasme contre Tironie, (Je la liberté contre le machinisme, du spiritualisme en un mot contre tout ce qui opprime l'âme et la dégrade. Les droits de l'âme, de la liberté, de l'initiative personnelle et de la grâce inspi ralrice, voilà ce que nous plaidons à travers foules les questions d'art et de méthode, de division et de dignité" des genres, de hiérarchie entre les artistes. L'âme se juge dans ses œuvres; les œuvres doivent être jugées et classées d'après la grandeur de l'âme qu'elles manifestent.

Nous avons hésité à publier ces études fragmentées, par conscience de leur imperfection et en songeant au petit • nombre de lecteurs que ces matières intéressent. Mais le succès n'est pas pour nous un besoin. Lorsqu'un nom, et par conséquent un caractère, sont une fois hvrés à la publicité par de premiers ouvrages, c'est un devoir pour un écrivain de s'expliquer sur les questions controversées qui ne sortent pas de son domaine. Celui qui affronte un jugement public doit se laisser connaître tout entier. Il convient que chaque écrivain fasse sa confession intellectuelle. L'aveu public des passions, des ambitions, des affections et (les douleurs privées n'est permis qu'à un petit nombre; la confession des crovances est commandée à totis. L'homme de lettres est investi d'une sorte d'électoral dans les matières morales; une fois la parole prise, avec

OU sans éloquence, i|^'agit de voter. On n'a plus le droit de cacher son opinion ; on a sa foi, on a ses doutes, on a son idéal, sur lequel on sera jugé plus encore que sur son talent; on a par-dessus lout, si l'on est digne d'écrire, la sainte passion de la vérité et de la justice; quoiqu'il advienne, on veut lui rendre témoignage. Il n*y a pas de succès, pas d'applaudissement, pas de couronne qui vaillent le bonheur d'avoir dit franchement et pleinement lout ce qu'on a pensé.

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