‹ Questions d'art et de moraleChapitre 13 sur 16 · PA · texte numérisé non relu

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tion directe et le bras de l'homme, pouvaient être représentés par les arts, et ils avaient leur beauté dérivant de la beauté de Tbomme lui-même. Il y a une poésie dans le labour à la charrue, dans la moisson à la faucille et le battage au fléau, parce que Tadresse, la vigueur de r homme, son expression, ses attitudes sont le sujet prin- ^" ^ ,

cipal. Mais lorsqu'une machine remplace l'homme, Tac»^, //-i^»^* "*^ t,^ tion de la machine, à cause de sa rapidité, échappe à toute^y ^^o /^'^^^ représentation ; sa structure, forcément^ométriquç^, est contraire à la beauté; l'action de l'homme n'étant plus : / l'action principale, son rôle disparaissant tout à fait, la \ poésie disparait avec lui. L'industrie des machines ne ' y ^ peut donc être représentée dans les conditions du beau ^ ^ ^jt-plastique ; on peut ajouter qu'elle est subversive des arts qui veulent s'unir à elle et concourir à un même but. Un seul exemple : l'architecture, en cherchant à se mettre en harmonie avec les goûts, les nécessités mêmes de l'ère industrielle, c'est-à-dire d'une époque très-mobile, où les besoins, les caprices, les inventions se succèdent rapidement et se détruisent les Uns les autres, sera obligée de devenir un art mobile, fragile, capricieux comme le monde industriel. Chaque jour une machine, une industrie, chassant l'industrie et la machine de la veiUe, l'architecture devra construire une nouvelle habitation à cet hôte nouveau ; les édifices n'auront donc plus ni le caractère ni même le besoin de la solidité et de la durée ; on devra construire, non plus, comme autrefois, en vue de l'éternité, mais dans la pensée d'une démolition plus ou moins prochaine. Or, dans cette donnée, il n'y a pas d'art possible, parce que le beau dans Tart suppose et engendre 1 idée de la permanence. Voyez, en effet, la suprême création de l'architecture industrielle, c'est l'édifice de verre. Le Palais de Cristal, voilà le symbole et le type de cet art.

Ii POÉSIE ET L'INDUSTRIE.

Or le Palais de Cristal et tous les édifices de fonte, de bois et même de granit, qui s'élèvent dans de pareilles conditions de déplacement et de fragilité, peuvent être des dé- €orations plus ou moins agréables et commodes, mais ne sont pas des monuments et ne constituent pas une architecture. En architecture, la durée est une beauté, et la vraie beauté est un élément de durée. En mettant à part les temples de llnde creusés dans le roc, les pyramides d'Egypte, qui ne sont que des rochers artificiels, et en praiantrarchitecture au moment de sa plus grande splen^ éeur, à T époque gréco-romaine, nous voyons la solidité décroître avec la beauté proprement dite. Il n'est ques* tion ici que de la solidité. Pour faire crouler un édifice grec ou romain, il est besoin d'une volonté bien arrêtée de le détruire; le Parthénon est encore debout malgré les tsiècles, les boulets et les antiquaires, et nos églises gothiques, qui ont presque deux mille ans de moins que lui, «e subsistent qu'à la condition d'être dans un état de restauration, c'est-à-dire de reconstruction perpétuelle. Que sera-ce donc des cathédrales' de verre et des chapelles de fonte qu'érige à ses dieux éphémères le sacerdoce industriel?

/ En résumé, l'industrie moderne est subversive de la ^ - 9 t( P^i^^^ï^^i de la statuaire et de Tarchitecture, dès qu'elle ^ '>7 / ^*'*' I prétend les soumettre à sa propre inspiration et leur impo-

«er ses fonctions diverses comme thèmes des œuvres

d'art.

Mais nous n'avons pas oublié que c'est la poésie de Fin* dustrie qui est en question, plus spécialement que sa valeur au point de vue des arts plastiques. La poésie est sans doute, un autre ordre que celui des arts ; mais bien des principes leur sont communs, et ce sont ces principes, également applicables à la peinture de la beauté extérieure et à l'expression du beau moral, qu'il serait nécessaire de consigner ici.

Si la poésie du monde industriel ne réside pas dans l'élégance des instruments qu'elle emploie, dans la beauté pittoresque des scènes dont elle est l'occasion, dans les divers thèmes nouveaux qu'elle peut fournir aux arts de la forme, elle réside sans doute dans le sentiment, dans la beauté morale. Ce que les habitudes du travail modemer ont pu perdre, du côté extérieur et plastique, sur l'industrie primitive, l'ont-elles regagné du côté de la poésie proprement dite, c'est-à-dire dans le monde de l'âme? L'industrie moderne, celle qui substitue dans les divers métiers et jusque dans l'agriculture l'action des machines au travail immédiat de l'homme, a-t-elle mêlé à nos labeurs un charme qui leur manquait auparavant? a-t-elle remplacé chez l'ouvrier la beauté sculpturale des gestes et des attitudes par cette poésie intérieure qui naît de la con* science d'une plus grande force, d'une plus grande adresse, en un mot d'une plus grande valeur personnelle? Si elle a enlaidi quelque peu le monde matériel, a-t-elle embelli le monde moral ? Chacune de ses fonctions sait-elle agrandir

la sphère d'idées de celui qui s'y consacre? £st->ce» enfin, en faisant éclore dans rame de ses adeptes tout un ordre nouveau et supérieur de sentiments nobles, délicats, profonds, énergiques, qu'elle a créé un monde poétique nouveau, une source d'inspiration nouvelle assez vive pour faire oublier au poète tous ces motifs usés de Tanci^ine poésie, la peinture de l'homme moral, la contemplation de Dieu et de la nature? Tels sont les bienfaits sur lesquels devrait reposer cette brillante promesse d'une poésie toute jeune et toute féconde, née du progrès matériel. Voici maintenant les réalités qui répondent à ces hypothèses et à ces promesses.

L'industrie des machines fait plus que détruire l'élégance et le pittoresque des scènes de travail, elle engendre chez l'ouvrier l'ennui, le dégoût; par l'uniformité et l'automatisme des mouvements, elle ne laisse aucune place a Timagination, à l'initiative personnelle. L'homme condamné, pour toute sa vie, à donner le même coup de marteau, à pousser le même piston, est réduit à la condition d'un levier ; il devient lui-même un agent aussi peu libre, aussi peu intellectuel que le cuivre ou le fer. A mesure que l'industrie se perfectionne dans le sens des machines, l'attrait professionnel disparait. Autrefois chaque méti^ pouvait s'emparer de l'imagination et devenir un art; aujourd'hui tout métier tend à devenir une fonction d'automate. Ëst-ii possible, par exemple, que la sculpture du bois par l'emporte-pièce et la vapeur intéresse l'ouvrier moderne comme leur libre ciseau intéressait les poétiques artisans qui ont ciselé ces stalles, ces crédences, cette charmante menuiserie du moyen âge? Croyez que le dégoût d'un travail d'automate est pour beaucoup dans cette ardeur de déclassement, dans cette soif de jouissances qui tourmente les populations industrielles. L'agitation des classes inlé-

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rieures ne provient pas seulement des souffrances réelles, des besoins factices, des idées fausses, des passions maur vaises, mais aussi de l'ennui. L'ouvrier s'ennuie parce que tes machines lui ont réservé une besogne purement mécanique, sans imagination, sans poésie, tranchons le mot, abrutissante. L'homme, pour prendre du goût à un travail, a besoin de s'y sentir dans la liberté d'un esprit qui crée. Il faut que ce soit TinteUigence, l'imagination de l'ouvrier qui dirige l'outil dont il se sert, et, dans l'industrie aotuelle, c^est l'outil qui dirige l'homme. L'artisan n'est plus le maître, mais le serviteur de l'instrument qu'il emploie ; son service est fatalement réglé ; la moindre désobéissance aux injonctions de la machine est souvent punie de mort. Les agents directs de l'industrie ne subissent pas seuls la domination humiliante que font peser sur l'intelligence et la liberté tous ces engins nouveaux dont nous sommes si fiers. Quiconque a pris place dans un convoi traîné par la vapeur a senti qu'il se dépouillait pour quelques heures de sa qualité d'homme et devenait une chose. La force, l'adresse, la liberté même, ont passé dans la locomotive. L'homme, plusieurs centaines d'hommes, sont à la merci d*un caillou jeté sur le chemin ou d'une paille cachée dans un morceau de fer. On peut lutter contre les animaux féroces, même contre les éléments dans leurs déchsânements réguliers et naturels; on résiste à une tempête, à une inondation ; mais, quand vous auriez à la fois la vigueur d'Hercule, le courage d'Achille, la sagesse de Nestor, la science de Newton et d'Archimède, vous seriez aussi impuissant à lutter contre la machine à vapeur qu'un des ballots qu'elle entraîne avec vous. Contre les anciens dangers du travail et des voyages l'individu pouvait se défendre par sa prudence, son adresse, son courage person nels. Vous ne pouvez opposer aux dangers nouveaux que

la résignation et le fatalisme ; votre liberté, votre activité, sont supprimées. Singulière façon de développer la poésie dans Tàme humaine I Calculez, en outre, les effets moraux de ce despotisme nécessaire que les directions anonymes et irresponsables des grandsifiefs industriek font peser autour d'elles sur toute individualité, et vous jugerez ce que deviendra, sous Fempire de Tindustrie, ce noble senr timent de Ténergie, de Tinitiative personnelle, Tune des sources les plus fécondes de la poésie. Quelque jour, en face de ce nouvel univers mécanique que sa science crée, r homme se trouvera dans la situation de cet élève de Faust qui, par la magie, transforme son bâton en porteur d'eau, mais, ne pouvant plus le faire obéir, voit sa maison inondée et tremble pour sa vie devant sa propre création. Ainsi les machines modernes, qui semblent aussi le produit d'une évocation magique des pouvoirs secrets de la nature, seront un jour, par leurs conséquences morales, non plus les auxiliaires, mais les dominatrices de Thomme, et créeront autour d'elle une véritable servitude.

Est-ce donc» alors, la terreur et la conscience de notre faiblesse près de ces monstrueux engins qui doivent susciter en nous l'inspiration poétique? La poésie jaillira-t-elle d'un nouveau sentiment de Tinfini éprouvé par nous devant ces irrésistibles colosses de Tindustrieet T effrayante puissance de leur action, comme nous l'éprouvons devant les grandes scènes de la nature? Ce n'est pas, je le suppose, de la terreur qu'on fait dériver la poésie de l'industrie. D'ailleurs, si puissante, si gigantesque que soient une machine, une construction humaine, l'étonnement ou l'efTroi qu'elles suscitent a-t-il rien de ce sentiment poé* tique de l'infini qui émane de la nature, du spectacle des vastes horizons, des tempêtes, des montagnes, des grandes forêts ? L'idée poétique et religieuse de Tinfini ne saurait

Là POÉSIE ET L'INDUSTRIE.

naître devant les plus immenses créations industrielles.

Est-ce de l'admiration que surgira la poésie nouvelle devant ces êtres merveilleux que le gàiie de l'homme a créés si supérieurs en force au corps humain? Certes, une large admiration est accordée aux œuvres de la science moderne ; les poëte^e sont pas des derniers à lui payer ce tribut. Mais Fadmiration, même quand elle s'adresse à un objet tout nouveau, est-elle une forme nouvelle du sentiment poétique? Ce que le poëte peut éprouver de recon-» naissance et de respect devant la machine à moissonner ou à battre le grain est-il bien différent de ce qu'il a dû sentir à l'aspect de la première charrue? L'étonnement est le même ; seulement, quand la réflexion arrivera, le poëte moderne sera forcé déjuger ce nouvel engin, au point de vue pittoresque et dans ses conséquences morales, comme nous avons jugé tout à l'heure les machines en général. Au lieu de faire ressortir l'adresse, la force, l'intelligence, en un mot la valeur personnelle de celui qui l'emploie, la machine moderne réduit l'ouvrier à n'être plus à côté d'elle qu*une autre machine de chair, inférieure et subor* donnée à l'instrument de bois et de métal.

Je vois donc, au lieu d'une poésie nouvelle issiue du monde que l'industrie a créé, l'amoindrissement physique, intellectuel et moral, la privation des principaux éléments poétiques pour tous ceux qui vivront dans cette sphère exclusive. Us ne seront rien autre chose que les humbles coadjuteurs des machines à qui seules appartiendra la force, et les serfs de la puissance anonyme, invisible, impersonnelle, sans âme et sans entrailles, d'où émanera le gouveinement de cet univers mécanique.

m ' U POÉSIE ET L'INDUSTRIE.

Voilà pour Teffet direct de l'industrie sur l'homme qui vit avec elle dans un contact journalier. Mais si ce n'est pas des usines mêmes et de la sphère d'action immédiate de l'industrie que la poésie qui lui est propre doit sortir, c'est peut-être du monde moral qu'elle aura renouvelé à son image, de la société qui l'adoptera pour suprême religion? Et d'abord, si Tindustrie possède cette merveilleuse puissance de rénovation que ses mystiques lui attribuent ; si, ce que la religion elle-même n'a pu faire encore, elle réforme dans la vertu et le parfait bonheur la vie entière des sociétés humaines; si elle engendre la paix, l'amour, la sagesse, la beauté, le bon vouloir universel, l'âge d'or^^ en un mot, la poésie de cet âge d'or sera la po*esïe3e"la paix, de la sagesse, de la beauté, c'est-à-dire qu'elle émanera de principes très-vénérés déjà par les poêles de Tancien monde, quoique tfès-rares dans tous les temps ; ce ne sera donc pas une poésie particulière à l'industrie, mais l'antique, réternelle poésie du spiritualisme, celle que vous déclarez surannée, cette vieille lyre qui vous offusque tant et que vous voulez remplacer par la chaudière à vapeur ejl la pile de Volta. Plaise à ce Dieu de lame, qui n'existe plus pour vous, que le progrès industriel renouvelle ainsi par un progrès moral la face poétique de notre société I Mais avons-nous vu, jusqu'à présent, que la religion de l'industrie ait eu pour effet de rendre plus nobles, plus généreuses, plus délicates, plus iières, plus poétiques en un mot, les âmes et les nations qu'elle possède?

Je regarde les classes populaires adonnées au travail des manufactures, des usines et des métiers modernes, et, presque partout, je suis forcé de constater en elles la dégénérescence, le rachitisme et la laideur physique. L'histoire de nos dernières années atteste assez le malaise moral auquel elles sont en proie. Avec des ressources pour le bienêtre matériel qui, aidées d'un peu de moralité, seraient supérieures de beaucoup à celles que possédaient les ouvriers des précédents régimes, quel mécontentement, quelle envie des classes riches et lettrées chez la plupart de ceux qui travaillent de leurs mains I Et cependant ces barrières sociales, ces distinctions de classes, ces privilèges qu'on accusait de tous nos maux, ne sont-ils pas tombés sous le niveau de l'égalité? Avec la mobilité actuelle des positions et des richesses, où finit le peuple, où commence la bourgeoisie ? Malgré .cette fusion continuelle des deux grandes classes industrielles, je cherche les sentiments, les idées, les croyances, les intérêts mêmes qui peuvent leur être communs ; je n'y vois guère de sentiments partagés qu'une soif désordonnée des jouissances matérielles, une égale indifférence pour tout ce qui est noble, élevé, pour tout ce qui sort du cercle de l'intérêt. Le régime de paix et d'amour que doit enfanter l'industrie coramei^ce donc par une sourde hostilité entre les classes, la plus douloureuse de toutes les guerres, qui a menacé tant de fois de devenir un combat d'extermination à la face du soleil. Certes, nous ne demandons pas mieux qu'on nous prouve la supériorité d'intelligence, de moralité, de bienêtre de la population manufacturière de nos jours sur ces anciennes confréries des métiers, qui avaient au moins leurs jours de fêtes franches et naïves où elles oubliaient leurs misères et leurs ressentiments. Elles savaient, dit-on, moins bien lire et moins bien compter que les classes ou-

vrières de notre temps ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles n'étaient pas plus accessibles à tous les mensonges, à toutes les sottises, à tous les mauvais conseils des charlatans, des ambitieux et même des fanatiques.

Je voudrais dans la classe parvenue au sommet de la hiérarchie industrielle trouver une noblesse véritable, un ordre politique intelligent et libéral ; je la voudrais au moins exempte des préjugés et des vices de la misère, d*un étroit attachement à Tintérêt, de l'envie, de la vanité, de rindifférence pour les choses de l'esprit; je voudrais découvrir quelque chose de plus poétique dans les vertus de cette classe que ce bon sens très-borné qui fait dans la vie publique de très*égoÏ8tes citoyens, des hommes les plus sages et les plus honnêtes dans la vie privée. L'aristocratie industrielle n'a jamais montré chez nous, en fait de sentiments politiques, qu'une vanité tempérée par la peur; il lui suffit pour toute garantie libérale de ne pas voir s élever au-dessus d'elle une noblesse de naissance. Le sacrifice de cette vanité est le seul qui lui soit un peu difficile à faire dans les moments de terreur où le capital est menacé. Devons-nous beaucoup de dignité dans nos mœurs politiques, de libéralisme intelligent, d'énergie au moment des révolutions et du danger, à l'éducation que nous fait l'industrie? Confessons donc, sans . précautions oratoires 9 l'état de nos habitudes intellectuelles. Toutes ces tendances des âmes et des classes formées par l'industrie sont peutêtre le commencement d'une morale et d'une politique nouvelles ; mais, si le mot de poésie conserve le sens qu'il a toujours eu dans les langues humaines, comment imaginer que quelque chose d'analogue à la poésie puisse naître d'un pareil état des esprits?

Si quelque poésie fermente au contact de l'industrie moderne, au soufQe de l'esprit qu'elle a créé, c'est la

poésie ardente et sombre de Dante ou de Juvénal, c'est la satire vengeresse qui se lève pour flageller les lâchetés et les insolences ; poésie très-ancienne dans le inonde, aussi vieille, hélas I que les vices du genre humain, et la seule à laquelle le nouveau monde industriel ait encore ouvert une mine féconde. Ce n'est pas cette muse, à leurs yeux morte et ensevelie, que veulent exhumer les inventeurs de la poésie de l'industrie : leur entreprise est plus difficile, sinon plus glorieuse ; il s'agit pour eux de substituer le mouvement de la matière à Faction de Tesprit, et, à la place de ces ressorts usés, — la religion, la nature, les affections de Tâme, -^ de donner le piston et Thélice pour moteurs à la poésie.

Des aberrations du même genre, en matière d'aii et de morale, ont suscité dans quelques esprits agités et confus l'invention d'une poésie de la science à côté de. la poésie de l'industriérPour ne pas se perdre en redites sur les vieux tfie'més fournis par le cœur humain, le poëte n'a rien de mieux à faire qu'à rimer les manuels de chimie, d'astronomie ou de mécanique, et les cours du Jardin des Plantes. Le voilà obligé d'aller demandel* aux pontifes des systèmes scientifiques qui se renouvellent tous les jours le mot d'ordre de son inspiration quotidienne. C'est là se faire une noble idée de la dignité de l'art et de son autonomie I Ainsi, depuis l'Inde, l'Egypte et le moyen âge, la poésie n'a cessé d'être la voix des grands sacerdoces qui

ont fait réducation du genre humain; elle n'a sacrifié les immenses ressources qu'elle trouvait dans la ferveur et la naïveté de la foi religieuse au besoin de vivre de sa propre vie, de se distinguer comme un pouvoir particulier après cette confusion des pouvoirs naturelle aux âges primitifs, à la nécessité de constituer Tordre du beau dans son indépendance vis-à«vis des autres ordres de la pensée; elle n est sortie, en un mot, de la noble servitude des sanctuaires que pour faire la parade et amasser la foule devant les laboratoires des savants ! Encore si nous étions dans une des grandes ères philosophi'ques et créatrices de la science! mais, il ne faut pas s'y tromper, malgré le prestige des dernières grandes applications scientifiques, la vraie science, c'est-à-dire l'étude de la vérité pour ellemême, cette ardeur, désintéressée de tout autre chose que le vrai, qui cherchait d'abord le royaume des hautes théories, sachant bien que les applications utiles nous sont données par surcroît, cette science, la seule mère des grandes découvertes, agonise aujourd'hui entre les bras de l'industrie; elle devient l'humble servante des chercheurs de brevets d'invention et de médailles d'or aux expositions universelles. Ce ne fut jamais par l'indépendance de leurs adeptes que brillèrent les sciences physiques ; un jour n'est pas loin où elles subiront tout à fait le joug de l'industrie mercantile. La poésie et les lettres auront plus de dignité; elles ont leur domaine où elles régnent Ubéralement, elles n'en sortiront pas ; elles ont leur langue à elles, faite pour exprimer les libres mouvements de l'âme, elles ne consentiront pas à se faire les serviles interprètes de ce langage barbare, qui sert à formuler les combinaisons de la matière inerte. Si la vieille poésie est destinée à périr comme vous le dites, elle périra du moins dans sa fière intégrité ; elle sera enseveUe, comme jadis le cheva-

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lier, mort sans postérité, avec son écusson et ses armés, avec cette lyre d'or, qui vous semble si usée et que repoussent vos doigts inhabiles. Vous, avez, veire lyre à vous : allez, mécaniciens, faites siffler la locomotive.^

La poésie de la science est donc une invention du même ordre que la poésie de Vindustrie ; elle atteste une ignorance absolue et des vraies conditions de la science et des vraies conditions de la poésie. Mais, dans ces projets d'envahissement de Fart par des éléments qui lui sont étrangers et qui lui deviennent hostiles, il y a autre chose qu'une erreur d'esthétique, qu'une rêverie aventureuse de quelques esprits stériles en quête de nouveauté, il y a un symptôme très-grave de la subversion de l'ordre moral. Ce n'est pas seulement l'industrie, c'est la matière, c'est l'appétit sensuel qui demande la suprématie du monde. La poésie est le couronnement de TédiGce spiritualiste et religieux ; les grossiers instincts de Thomme bestial aspirent à se répandre sur ce faite, pour dominer, de là, plus sûrement la société tout entière. L'esprit humain, l'initiative de la liberté humaine, passent aujourd'hui de la tète et du cœur dans les entrailles; les appétits physiques commandent au lieu d'obéir; c'est là le sens de cette importance exubérante que Tindustrie et les classes industrielles s'attribuent dans le monde moderne. Je retrouve au fond de toutes nos hérésies sociales, de toutes nos fermentations populaires, un levain issu de cette doctrine si franchement émise parle saint-simonisme: la réhabilitation de la chair. Comme tout principe militant, la chair ne saurait se contenter d'être seulement réhabilitée et mise sur un pied égal avec l'esprit; il faut qu'elle obéisse ou qu'elle commande ; on l'a dispensée de l'obéissance, elle a voulu gouverner, elle gouverne. Si populaire que soit sa domination, elle a besoin d'être co-

lorée aux ^eux de tous d'un vernis intellectuel qui dissimule son caractère bestial, comme les despotismes qui tiennent à se colorer des apparences de la liberté; cîle s'est donc nommée Vinduslrie pour ne pas être appelée de son vrai nom, la matière; elle a cherché à s'ennoblir avec l'idée de travail, et, par conséquent, de libre activité, d'initiative morale, que le mot d'industrie suppose. Le monde industriel, c'est-à-dire le monde où Iç désir des jouissances, Thorreur de l'effort, du sacrifice, de la soumission, et par conséquent l'horreur du travail, sont les faits moraux les plus évidents, s'est appelé néanmoins par excellence le monde des ira\ioXi\mr% ; tous ceux qui ne remuent pas de la houille, du cuivre, du coton et du fer, sont les oisifs. Les travailleurs oni la prétention d'être à eux seuls toute la société ; prétention bien naturelle, puisque eux seuls sont déclarés utiles; par conséquent, la sphère du travail, l'industrie, est désormais la seule et véritable sphère poétique. A toute société il faut une littérature qui l'exprime; inventons une littérature^dej^ mécaniquj^.

On commence, même dans le monde des intérêts, à trouver lourd le despotisme de l'industrie; il n'y a qu'un moyen de le secouer, c'est de secouer le joug de la mollesse, du luxe, des besoins factices, de l'égoisme, en un mot, de cette chair par trop réhabilitée. Rétablissons en nous-mêmes la souveraineté légitime de Tintelligence, de

ridée religieuse, de ractivitë morale, et nous aurons renversé dans la société tout entière cette immonde usur*^ pation de la matière qui revêt parmi nous tant de formes diverses, et qui s'est exprimée dans les lettres par cette formule : la poésie de l'industrie*

Jadis, sous le règne du sentiment religieux, de Famour du beau, du sentiment de l'honneur, de la philosophie, alors que rintelligence et le cœur jouissaient, au moins en droit, de leur suprématie, l'industrie n'était réputée qae h servante de l'homme ; on n'avait pas compris que l'industrie pût devenir à la fois le bot suprême et la suprême fonction de la vie sociale; elle était, comme la faim, comme la soif, une nécessité à laquelle la raison ordonne de satisfaire, mais dont on n'aurait pas imaginé de s'enorgueillir. L'industrie est commune à Fhomme et aux animaux, parce que les besoins matériels leur sont communs. L abeille et le castor sont de merveilleux industriels. Mais la poésie est l'attribut exclusif de l'homme, parce qu'il y a autre chose dans l'homme que des besoins.

Cette explosion de stupide orgueil (^ui, à chacune de nos révolutions, tend à renverser toutes les supériorités et toutes les influences légitimes, pour porter en haut l'aristocratie du poignet, le gouvernement par l'atelier national, est, au fond, le même principe qui, dans nos périodes de vie régulière, un peu contenu et mieux habillé, fait prévaloir les idées, les personnes et les intérêts in* dustriels. Tout le monde est coupable de ce renversement du monde politique et moral, tous ceux qui représentent les principes les plus contraires à ces erreurs, les philosophes spiritnalistes, les artistes, les hommes de gouvernement, les poètes; — coupables non pas seulement d'avoir porté à des institutions respectables ces coups imprudents, objet aujourd'hui de plus d*un remords^

mais coupables, encore plus, s'il est possiUe, de lâches et inintelligentes flatteries adressées à la force nouvelle qui venait se substituer aux antiques autorités. Il n'est presque pas d'écrivain de nos jours qui n'ait gloritié, encensé le mouvement industriel et les classes qui vivent dans ce mouvement. L'industrie est la mode, la puissance du jour, et chacun se tourne vers le soleil levant. Ce déplorable amour de la popularité, que nous avons vu abaisser les plus hautes intelligences, a été le grand levier de cette révolution. Par elles-mêmes la foule et la force matérielle sont infécondes et impuissantes ; on ne les a jamais vues rien accomplir, même une destruction, si ce n'est sous l'influence d*un patricien de la naissance ou de Tesprit, prévaricateur par lâcheté ou par orgueil, et dont le génie révélait et imprimait au vulgaire inerte le seul genre de force (|u-il renferme. Bien des penseurs, et les poètes tout les premiers, ont donc humilié la majesté des arts libéraux devant la force matérielle des arts serviles, par amour de la popularité et par cette raison que les vigoureux et innombrables battoirs des mécaniques industrielles applaudissent plus bruyamment que les mains délicates qui ne tiennent pas la navette ou le marteau. En même temps la philosophie, la politique, croyaient devoir, par de sages concessions, admettre avec elles l'industrie sur un pied d'égalité dans le monde de l'intelligence. L'industrie se soucie fort peu de philosophie, de poésie et de morale ; elle a laissé toutes ces voix éloquentes l'entretenir de ses grandeurs, qui se traduisent en bons dividendes; elle n'a pas même salué ses panégyristes, et aujourd'hui elle les pousse tout franchement à la porte avec ses gros coudes de fonte. Mais tout cela ne change rien aux vrais rapports des arts mécaniques avec les arts de la pensée; cest une révolte heureuse jun coup d'État qui déplace la force maté-

rielle, mais ne saurait créer une autorité. Les poètes ne s'inclineront pas devant la puissance du fait accompli, et surtout ne l'aideront pas à se légitimer par le mélange adultère d'un élément de droit, par l'invention d'un principe nouveau. La poésie restera la poésie, c'est-à-dire une œuvre morale ; l'industrie restera l'industrie, c'est-à-dire une œuvre matérielle. Chez les nations saines et dans les esprits sensés, elle continuera à être tenue, non pas pour la maîtresse, mais pour la domestique de la maison ; elle y sera bien venue, comme une personne utile; le plus spiritualiste d'entre nous a besoin de son potage comme Chrysale; un salaire et des égards sont dus au cuisinier habile, une retraite honorable dans la famille est accordée au fidèle et dévoué serviteur. Mais .cela ne change rien aux relations respectives de la cuisine et du salon, et le valet, quelle que soit son adresse, qui se permet une familiarité inconvenante est renvoyé à l'antichambre. C'est ce qui doit se passer entre la poésie, c'est-à dire la personne morale, et .les arts mécaniques, c'est-à*dire les serviteurs de la garde-robe et de la bouche, les pionniers de la société humaine. L'industrie, voulant devenir la poésie, n'est* qu'une servante impertinente qui s'enveloppe du châle de sa maîtresse, et vient s'asseoir dans le salon. C'est encore, suivant l'apologue de Mennenius, un peu modifié parle temps, la vieille insurrection des pieds, des mains et de l'abdomen voulant usurper les fonctions de la tête et du cœur. Telle est la vérité un peu crue ; mais l'industrie moderne, avec ses prétentions outrées et son insolence de parvenue, a mérité qu'on la lui dise sous cette forme brutale. Comprendrait-elle d'ailleurs, dans son épais orgueil, des remontrances moins vives, une vérité plus délicatement exprimée? Il convient de dissiper par quelques violents coups de lumière les nuages dont se plaisent à entourer

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son action morale ceux qui en ont fait une région. Elle a pour elie Topinion du moment, la soif effrénée des jouis* sances physiques et tous les appétits vulgaires. Elle peut devenir dans le monde tout ce que la force matérielle y devient de plus éminent, une royauté, une idole, tout, excepté une poésie. Que les poètes le sachent donc et ne perdent pas de temps à expérimenter dans cette voie leur antique domaine. Le triple monde des passions de Tâme, du sentiment de la nature et du sentiment religieux est inépuisable, car il est infini. Qu'importe que le torrent pousse aujourd'hui nos admirations vers les œuvres, les progrès et les jouissances mécaniques? Quand il serait vrai que la pure et noble poésie, cette antique poésie qui, au fond, est restée la même de Y Iliade à la Divine Comédiej et de Polyeucte aux Méditations^ ne saurait être auourd'hui populaire, elle se pa ssera des applaudissements et du bruit, voilà tout. L'esprit qui gravite incessamment vers le beau et connaît les délices de la contemplation de ridéai n a-tril pas en lui-mâme de quoi remplacer les excitations du succès? L'artiste appelé à faire une œuvre durable doit travailler, jpeut*étre sans mépris, mais certainement sans désir de la popularité.

La littérature française nous saisit d'abord par l'unité de son esprit. Nos poètes et nos penseurs concourent tous au même but, comme les arguments divers d*une plaidoirie bien ordonnée. Nous avons suivi dans notre histoire la marche logique et régulière que nous imposons à nos tragédies. Chez les autres peuples, la poésie ne porte pas toujours sa conclusion inorale et n'affiche pas d'intention pratique ; leurs poètes chantent pour chanter, pour obéir à un besoin de nature ; les nôtres cherchent à plaire, comme des orateurs, pour convaincre. Dociles à d'autres lois qu'à celles de l'imagination et de Tart pur, ils s'inspirent de l'opinion plus souvent peut-être que de leur propre conscience. Nulle part le génie national ne domine,

j'allais dire ne comprime et n'étoufTe le génie individuel, au même degré qu'en France. C'est le pays où il est le plus difficile et le plus dangereux de penser, de sentir et de dire autrement que tout le monde. Il y a dans une telle discipline un élément de supériorité et une cause de faiblesse. L'influence littéraire de la France dépasse celle de tout autre peuple moderne ; et, pris un à un, nos grands poètes, nos grands artistes, nos grands philosophes, ne sauraient être jugés supérieurs à ceux de l'Angleterre, de ritalie ou de rAlIemagne. La grandeur de Dante et de Shakspeare, de Raphaël et de Michel-Ange, de Kant et de Hegel, tient plus à la nature intime et personnelle ; celle de Descartes, de Corneille et de Voltaire doit davantage à Fesprit national.

L'unité et le développement logique distinguent donc la littérature aussi bien que l'histoire de notre pays» Je ne veux pas dire qu'à toutes les époques la France soit parfaitement semblable à elle-même, qu'elle soit constante, exclusive et bornée dans ses opinions et dans ses goûts. Je me sentirais d'avance accablé de tous les exemples de versatilité et d'inconséquence dont nous avons étonné le monde. Mais l'unité de l'esprit français m'apparait même dans cette perpétuelle succession des sentiments les plus contradictoires. A travers ces emportements qui se combattent, notre histoire avance vers un but déterminé. C'est comme un fleuve large et profond dont les rives sont unies et régulières autant que les berges d'un canal, mais dont le lit cache toute sorte de rochers et d'abimes. Au milieu, j'apergois un courant rapide, et sur les deux bords des remous innombrables qui semblent marquer un contre-courant. A voir les choses d'une certaine place, on resterait convaincu que la direction de l'eau a changé et que le torrent remonte vers sa source.

Mais, à tout considérer d'un peu haut, on reconnaît bientôt que la masse entière est invinciblement entraînée sur la même pente, et que, sans s'attarder comme d'autres en mille sinuosités élégantes, le fleuve court en ligne directe jusqu'à rOcéan.

Ces deux courants opposés en apparence, et qui tous deux arrivent à la même fin, emportés dans leur lutte perpétuelle par une force invisible, je les rencontre à divers degrés d'antagonisme et de puissance dans tous les siècles de notre littérature, même en ceux qui nous donnent le plus justement l'impression de l'unité. Si je cherche quels noms conviennent à ces deux forces hostiles dont la lutte ou la combinaison engendre tout le mouvement de notre histoire, les mots de foi et de critique, de respect et de révolte, se présenteront pour désigner les flexions diverses de ce double courant. J'en choisirai d'autres qui caractérisent mieux encore ces deux tendances morales. C'est sous le nom d'enthousiasme et d'ironie que je distinguerai ces deux principes en notant la part de chacun dans les œuvres de l'esprit français. Quels que soient le nom, l'origine et la dignité qu'on leur attribue, il faut reconnaître à la fois et leur évidente hostilité et leur perpétuelle coexistence dans notre littérature. C'est par là que l'esprit français est si excellemment l'esprit humain. L'homme est formé de sublimes inconséquences : les plus grandes âmes sont le théâtre des contradictions, c'est-à-dire des luttes les plus énergiques. Depuis les Croisades jusqu^à la Terreur, depuis saint Bernard jusqu'à Voltaire, depuis les épopées chevaleresques jusqu'aux refrains cyniques de la chanson moderne, que de démentis la- France s'est donnés à elle-même ! Qu'elle a de fois fait, défait et refait les œuvres de ses mains I

Il n'y a pas au monde une poésie plus héroïque, plus

enthousiaste que celle de la France, que celle des chansons de Geste et de la tragédie de CornefHe ; il n'y a pas une muse plus sceptique, plus railleuse, plus cynique parfois que celle des fabliaux, des sirventes, des comédies, des chansons, des vaudevilles français. Mais, dira-t-on, chez tous les peuples, on ^retrouve cette contradiction si naturelle de la poésie héroïque et de la poésie railleuse, de la tragédie et de la comédie. Ces diverses formes littéraires se rencontrent partout sans doute; mais nulle part, ailleurs qu'en France, les deux esprits qui les animent n'apparaissent dans un antagonisme aussi absolu ; nulle part la haute poésie n'est marquée plus profondément du sceau de l'enthousiasme et de l'héroïsme; ntlllc part ta littérature légère ne s'attaque plus violemment aux objets mêmes de l'héroïsme et de Tenthousiasmè.

La comédie, nous le savons, est presque aussi ancienne que le drame sérieux, la satire presque aussi vieifle que Tode, et le blasphème quasi contemporain de la prière. Le grotesque est le revers nécessaire du sublinve. Dans Homère, Thersite se montre tout près d'Achille et d'Agamemnon. Mais, chez les Grecs eux-mêmes, avec qui nous avons tant de rapports moraux, l'ironie sous toutes ses formes, satire, comédie, philosophie sceptique, ne tient qu'une place étroite à côté des grands monuments du respect et de la foi. Dans les œuvres du génie romain, chez les plus brillants poètes du siècle d'Auguste, je vois sans doute abonder les traces d'un scepticisme élégant et

sensuel ; mais, à le jager dans Tensémble de son histoire et de sa littérature, quel peu{de a poussé plus loin que 1b peuple latin le sentiment du respect, le culte des dieux et de la cité, la foi profonde aux destinées nationales, à la grandeur, à la divinité de Rome ? Dans ce long hymne à la majesté romaine que chantent les poètes, les histcuiens et les orateui*s, combien tiennent peu de place la critique et les dissonantes railleries? Elles apparaissent, au milieu de lenthousiasme, comme ces insultes jetées aux triomphateurs avec des couronnes sur le chemin du Capitole. L'Italie moderne, en s'éloignant chaque siècle davantage de l'héroïsme et de Taustérité des Romains, a vu fleurir chez elle abondamment toutes les variétés de Tironie. Sans parler de ses innombrables productions légères et satiriques, le génie d'Arioste soutient la comparaison avec Dante et surpasse le Tasse. Mais Arioste, est-ce bien un railleur véritable, un contempteur de Théroïsme, un démolisseur heureux et convaincu comme la littérature française en a tant produit? N'est-ce pas plutôt, comme le noble Cervantes, un véritable chevalier, héros luimôme, mais plein de finesse et de bon sens, que toute bravade et toute exagération font sourire, mais qui ne permettrait pas qu on attaquât sérieusement les hautes vertus dont il a raillé les petits travers. Dans toutes les autres littératures de TEurope, Tironie a sa part; la comédie et la satire, tantôt gaie, tantôt sombre, y coudoient l'héroïsme, la grande imagination, la tendresse, la passion, la fantaisie. Mais en Angleterre comme en Allemagne, comme en Espagne, comme en Italie, la légèreté sceptique et railleuse rencontre certains obstacles qu'elle n'a jamais franchis. Bien des choses aimables ou sacrées y sont devenues comme chez nous un objet de moquerie ; mais chez tous les peuples il y a toujours eu dans le sen-

timent national des objets saints et réservés à Fabri de la satire, ne fût*ce qu'un seul. A défaut d'autre préjugé, d'autre foi , d'autre i;e8pect , d'autre illusion, chaque peuple a du moins le préjugé et l'illusion de son histoire ; il se respecte dans ses propres œuvres, dans ses monuments, dans ses grands hommes. La France est le seul exemple d*une nation qui s*acharne souvent sur ellemême avec plus de fureur que sur son ennemi. Ses poètes, ses penseurs, ses héros, s'attachent, et parfois trèsnaïvement, sans calcul de jalousie, à ne pas laisser pierre sur pierre de ce qu'ont édifié, d'autres poètes, d'autres penseurs, d'autres héros. Et, par un trait de caractère tout à fait national, on dirait qu'à cette oeuvre de subversion et d'ironie ils apportent une espèce de foi et d'enthousiasme ; ils mettent leur héroïsme et leur vaillance à bafouer le monde héroïque. 11 n'est chez nous si grand acte de foi auquel ne corresponde un aussi grand blasphème. Nous avons tour à tour pratiqué et renié les vertus et les vices les plus contraires. U semble que nous ayons fait notre devise des paroles de saint Rémi au Sicambre notre aïeul ; nous ne cessons pas depuis quatorze siècles de brûler ce que nous avions adoré et d'adorer ce que nous avions brûlé.

Dans le monde matériel comme dans le monde moral, aucune nation n'a fait autant de ruines sur son propre sol et n'a renversé avec plus de colère ce qu'elle avait édifié avec tant d'amour. A ces œuvres de démolition nous apportons souvent une ferveur presque religieuse, et ces élans de joie et d'espérance que d'autres éprouvent dans les travaux créateurs. C'est le génie français qui a trouvé la grande architecture chrétienne du moyen âge, c'est la piété française qui a construit tant de merveilleux édifices, monastères et cathédrales ; et ce sont des esprits

français qui les ont proclamés des œuvres de barbarie et de ténèbres; et ce sont des mains françaises qui en ont brisé les sculptures et rasé les murailles. Dans tous les autres pays, je vois des ruines faites par les invasions étrangères, par des armées de barbares à des époques de grossièreté et d'ignorance ; en France, c'est à la fin du siècle le plus élégant, le plus intelligent, c est en vertu des doctrines de paix, de tolérance et d'humanité, que nous avons vu détruire ces édifices de paix et d'intelligence et violer avec une fureur sauvage jusqu'à l'innocente majesté des tombeaux. Les autres nations aiment à se glorifier dans leur histoire jusqu'aux époques les plus fabuleuses; et la nation française, au moment où elle se proclamait la plus éclairée et la plus libre, au moment où sa suprématie intellectuelle venait de s'imposer à toute l'Europe, la France déclarait que d'hier seulement elle était née à la lumière, et que, dans son glorieux passé, tout n'était qu'aveuglement et ténèbres, tyrannie et servitude.

La France, de tous les temps, a prodigué son sang et. sa généreuse éloquence pour des idées plus souvent que pour des ambitions ; elle s'est passionnée pour des vérités abstraites ; elle a foulé ses intérêts les plus certains au pied de son idéal; elle a produit des miracles d'héroïsme pour toutes les nobles causes ; et le lendemain elle a raillé ses plus beaux actes de dévouement comme un fanatisme insensé; elle a renié comme d'absurdes erreurs les causes qu'elle avait le mieux servies. De telle sorte que si l'on veut savoir quelles sont les vertus que notre nation a pratiquées avec le plus d'éclat, il faut les chercher dans les époques, dans les personnes et dans les choses qu'elle a frappées de ses plus violentes moqueries.

L'âme héroïque de la France, l'idée même de la nalio-

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nalîté et de la patrie, s'étaient personnifiées à la suite du moyen âge dans une sainte et virginale figure, la plus merveilleuse peut^^tre, la plus céleste et la plus humaine è la fois qui ait apparu dans l'histoire. Ce noble type du génie natioi>al réunissait toutes les grandeurs de la poésie, de la religion, du patriotisme et du malheur. Et voilà que, dans ces annales des miracles et du martyre de Jeanne d'Arc, un autre génie, essentiellement français lui aussi, en qui se résument nos qualités les plus brillantes, un esprit dont la sagacité devient souvent de l'éloquence, dont la passion est parfois généreuse et sincère, le prince littéraire de notre siècle le plus lettré ne trouve rien de plus dans cette divine épopée que la matière d'une obscène et sacrilège parodie. Et, de son temps, personne ne s'en émeut; et, de nos jours encore, quand l'histoire, la religion et la poésie ont restitué son auréole divine à cette rédemptrice de la France, il est permis à peine de découronner rimpur génie qui souillait ainsi à plaisir la plus française, la plus poétique figure des temps modernes. Qu'une môme race ait produit une telle héroïne et un tel poète, n'est-ce pas la plus étrange des contradictions, et, j'oserai le dire un moment, la plus étonnante des fécondités?

Je cherche en vain chez d'autres peuples l'analogue et l'équivalent de Voltaire; je parle ici sans récriminations comme sans apologie. Où trouver une pareille puissance de critique, d'ironie, de dissolution appliquée par une nation à sa propre histoire, à sa religion, à ses mœurs, à sa royauté, à ses grandeurs, à ses faiblesses, à sa constitution morale tout entière ? Je rencontre des peuples, en bien petit nombre, qui ont quitté leur religion et renié leurs dieux : je n'en connais qu'un seul qui ait renié ses héros, c'est-à-dire lui-même, et qui se soit pris ainsi dans

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tout son passé pour un objet de raillerie et d'insulte. On va me citer l'ingratitude proverbiale des Athéniens, ces Parisiens de Tanliquité. Cette ingratitude a été parfois cruelle aux vivants, elle ne s'est jamais acharnée sur les morts. Quand Aristophane persiflait Socrate dans sa comédie, le noble martyr de la sagesse n'avait pas bu le poison et n'était encore pour le poëte qu'un adversaire religieux et politique. Mais, dans la viUe même d'Aristophane, montrez-moi le poëte grec qui ait fait de la mort de Léonidas un texte à de cyniques impiétés. Voyez le sceptique, le sensuel Horace, comme son souffle s'agrandit, comme il devient religieux et iyrique quand il s'inspire des grands souvenirs de Rome I Aux jours de la plus hideuse décadence, dans la foule des poètes bouffons, des parasites, des délateurs, tâchez de découvrir une priapée latine sur la légende de Romulus ; et, sous les plus infâmes Césars, un poème burlesque sur la mort de Caton. Les héros de la France ont ce triste privilège : à leur sublimité on jettera la fange du ridicule ; il faudra qu'ils portent tous la couronne d'épines et le sceptre de roseau; et ce n'est pas une vile multitude, c'est le talent, c'est le génie, c'est la poésie elle-même qui viendront souffleter sur ces nobles joues l'héroïsme, la poésie et la beauté»

De telles contradictions n'existent que chez nous. Dans cette lutte si éclatante et si constante entre les deux prin-

cîpçs rivaux, le choix d'iin parti n'est pas embarrassant pour les âmes élevées ; inais, en tenant compte des dangers que courent dans une mêlée semblable la vraie morale et la vraie poésie, reconnaissons que cette activité en des sens si contraires, que ce don de critiquer si violemment sa propre inspiration, après l'avoir traduite en ncies si énergiques, c'est dans le génie français un témoignage de force plus que d'inconsistance. Toute âme qui a profondément senti, pensé et vécu, a été le théâtre de luttes et de contradictions pareilles.

Quelles que soient les formes extérieures de cet antagonisme, dans toutes les âmes et chez tous les peuples, c'est au sujet de l'idée religieuse, c'est par elle, c'est pour elle ou contre elle que se livrent tous ces combats; c'est le sentiment religieux et tous ceux qui constituent avec lui le divin faisceau du spiritualisme qui se trouvent partout aux prises avec le groupe des sentiments ironiques; c'est par leur parenté avec la religion que tous ces actes d'héroïsme et de poésie sont devenus si souvent, comme la samteté elle-même, le scandale des sceptiques et des railleurs de tous les siècles. L'ironie a suivi chez nous, en sens contraire, les diverses fortunes de la foi. Selon que les doctrines chrétiennes sont plus ou moins puissantes, l'esprit héroïque ou l'esprit moqueur, l'émotion sérieuse ou la légèreté cynique, dominent dans notre littérature. Mais aucune époque n'est exempte des contradictions qui naissent de ces deux tendances rivales. Au moyen âge, dans les siècles par excellence de l'unité spirituelle, l'ironie a sa littérature aussi bien que l'enthousiasme.

Les sirventes satiriques abondent chez les troubadours à côté des chansons amoureuses ou guerrières. En parcourant les divers cycles de nos épopées et de nos romans chevaleresques, à mesure que l'on s'éloigne de l'époque

lûut à fait primitive et barbare, on voit Tironie se glisser entre les récits les plus héroïques. Absente des poèmes carlovingiens, qui correspondent chez nous à Tâge homérique, l'ironie apparaît déjà sous plus d'une forme dans le cycle breton et jusque dans la branche religieuse de Saint- Graal. Elle a son empire à elle dans les innombrables fa- Miaux où s' égayé le sensualisme gaulois. Dès la fin du douzième siècle elle a pris pied dans la haute poésie; elle ne s'y introduit plus furtivement ; elle a son épopée à elle qui se développe jusqu'à la fin du moyen âge dans les diverses branches de cet interminable Roman du Renard, auquel plusieurs nations de TEuropé ont mis la main et dont la collection dépasserait quatre-vingt mille vers. Cette burlesque épopée devient la satire la plus audacieuse de toutes les classes, surtout du clergé et de la noblesse. L'idée vitale du moyen âge, c'est l'esprit chevaleresque, c'est là d'abord l'inspiration de tous les poèmes, de toutes les chansons de geste ou d'amour. Le Roman du Renard^ résumant tout le naïf scepticisme et tout le sensualisme des fabliaux, s'attachera à célébrer le contraire de l'esprit chevaleresque, la ruse, la fourberie, la bassesse triomphant partout de la force, de la noblesse et du droit. Il apparaît à l'heure où le moyen âge atteignait le plus près de son idéal, dans l'art par sa merveilleuse architecture, dans l'héroïsme et la sainteté par le noble règne de saint Louis, le plus haut type du prince et du chevaHer chrétien. L'un des renommés trouvères de ce temps, le poète Rutebeuf, ne s'attaque pas seulement aux prélats, aux barons et aux moines, mais à la personne même si populaire et si vénérée du grand monarque.

A la même époque et sous le saint roi, débute un poème qui signale avec plus de célébrité que de valeur réelle la fin de la poésie du moyen âge. L'allégorie, cette ingénieuse

Hi LES DEUX ESPRITS FRANÇAIS.

et ennuyeuse ressource aies littératures en décadence, vient remplacer la fiction épique et Thistoire poétisée. Le premier auteur du Roman de la Rose^ Guillaume de Lorris, meurt du vivant de saint Louis. En 1320, To^vre est achevée par Jehan de Meung, au moment où Dante élevait à la grande poésie du moyen âge son seul monument éternel. Avec le boiteux Jehan de Meung, l'audadeux pédant Clopindj nous marchons déjà en plein esprit révolutionnaire. Il esquisse dans le personnage de Faux-Semblant les premiers linéaments du Tartufe. Il nous annonce par la bouche de déesse Nature et de son grand prêtre Ge^ nius les premières prétentions du matérialisme scientifique, et formule déjà la réhabilitation de la chair.

Mais il n'est pas nécessaire de remonter aussi loin, vers nos origines pour distinguer ce double courant d'euthousiasme et d'ironie, de poésie et de critique, dont la coexis^ tence et la lulte sont si manifestes dans toute notre hjstoire. Prenons la littérature de la France au moment où la fait commencer Boileau, où notre langue est à peu près for* mée, et passe de TenCance à la première jeunesse. C'est de Villon, c'est-à-dire de la fin du quinzième siècle, que Tancienne rhétorique fait dater Tavénement de notre poésie. La prose s'épanouit en même temps ; elle est déjà claire et nous pouvons la lire sans études dans Thistoire de Commines. Entre Villon et Malherbe, entre Téçlosion de la poé-

sie et son premier vol à grandes ailes, tout un siècle s*est écoulé des plus laborieux, des plus féconds pour la langue elle génie français, quoiqu'il n'ait laissé aucun monument parfait et vraiment classique. Envisagé dans son ensemble, le seizième siècle est par-dessus tout une réaction contre Tesprit du moyen âge, et par conséquent une époque de critique et d'ironie. Villon y prélude par sa poésie cynique, sensuelle, railleuse, quoique passagèrement attendrie, parfois même éloquente. Le même esprit, transporté des cabarets de la basoche à la cour des princes, nous donnera plus tard les vers de Marot. Ronsard et la Pléiade feront de nobles efforts pour introduire dans la langue poétique l'élévation, la grandeur, l'allure héroïque et patricienne, l'élégance réfléchie qu'on admirait alors avec tant de ferveur dans les œuvres de l'antiquité récemment retrouvée. A part les essais de cette école, pour qui on a été si souvent injuste, toute la poésie qui va de Villon à Malherbe est marquée du cachet de cette sensualité railleuse qui devient vite populaire en France. Si Ronsard et ses disciples ont été trop sévèrement jugé, c'est surtont, n'en doutons pas, à cause de leurs visées au genre héroïque et sérieux. Leur art savant et dédaigneux de toute vulgarité les laisse tomber dans toutes les affectations. Rons,ard n'en a pas moins créé la langue noble, le style poétique, le grand style de l'ode et de la tragédie. Malherbe n'a fait qu'émonder ce qu'avaient produit des imaginations plus puissantes et plus poétiques que la sienne.

Mais ce n'est pas dans la poésie qu'il faut chercher en France le grand courant des idées et le vrai génie national. Au seizième siècle surtout, les prosateurs dominent de bien haut les poëtes et deviennent les représentants les plus illustres du mouvement des esprits. Rabelais etMontaigne^ nialgré leur dissemblance, appartiennent tou§ deux à

Tordre critique, au scepticisme, à Tironie. Beaucoup moins radical que certains amis et certains ennemb n'ont Toulu le dire, le doute de Montaigne s'allie à des qualités de cœur, à des traditions, à des sentiments exclusifs de la raillerie cynique et subversive. L'auteur des Essais représente plutôt entre la critique et la foi, entre l'adhésion absolue et la révolte, un moyen terme plein de bon sens et de grâce, et dont ne peuvent sérieusement s'offusquer ni les imaginations de poëte, ni les caractères héroïques, ni les âmes religieuses.

Le premier grand monument élevé à l'ironie dans notre langue si riche en œuvres moqueuses, c'est le livre de Rabelais. A n'y voir que les triviales bouffonneries, les pro* digieuses témérités de l'esprit critique, on est tenté de juger Rabelais comme le plus radical des ironiques, comme le maitre et le précurseur du dix-huitième siècle, à peine égalé en audace par ses disciples. Mais quand on pénètre patiemment et avec courage dans cet étrange dédale, où tant de savoir, tant de bon sens, tant de modération, tant de saine philosophie, tant d'imagination poétique s'amalgament à tant de monstrueuses fantaisies, il est impossible au philosophe et au poëte de se défendre vis-à-vis de cette œuvre d'un entraînement presque sympathique qui ne vous gagne jamais devant la mesquhie incrédulité, devant l'ironie sans chaleur et sans couleur des contemporains de Voltaire. A force d'imagination, de verve et de profondeur, Rabelais atteint dans son cynisme ce que Voltaire n'atteignit jamais dans le sien : la poésie. Son étrange création doit survivre, elle a survécu aux frivoles railleries du siècle dernier; elle reste malgré ses souillures un des monuments les plus considérables de l'esprit français et peut-être de l'esprit humain.

A ce moment de la Réforme, où tant de fanatisme el

LBS DEUX ESPltlTS FRANÇAIS. 4S5

tant d'héroïsme se dépensaient, en France, dans les guerres religieuses, où le libre examen luttait de farouche intolérance avec la foi la moins éclairée, deux génies, comme Rabelais et Montaigne, déposent merveilleusement de cette faculté de dédoublement si remarquable dans le caractère et rinteUigence de notre nation. Les passions et les actes les plus violents sont chez nous contemporains de la plus sereine et de la plus clairvoyante raison. La moquerie et le fenatisme y coulent ensemble, dans le Ut du même fleuve, emportés vers le même abirae.

S'il est dans notre histoire une époque où la littérature présente Faspect de Tunité morale, c'est le siècle de Louis XrV. Tous les genres de foi et de respect semblent s'y grouper autour de la foi monarchique. L'imagination elle-même est alors si fortement disciplinée, que Tart poé-^ tique d'Aristote ne rencontre pas un sérieux dissident. Tout Textérieur du siècle est marqué d'un caractère d'or* dre et de majesté. La grande parole, la grande pensée qui domine dans ce concert des intelligences, le roi de l'éloquence, c*est un docteur chrétien, c'est un Père de rÉglise, c'est Bossuet.Le prince de la poésie, c'est un mo» raliste héroïque, c'est Corneille. Le même dogmatisme élevé, la même dignité de langage, sont communs à toute la famille des grands ou des beaux esprits de cette époque. Descartes, Pascal, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, Racine, appartenaient tous à l'ordre héroïque, aux sérieuses croyances, au monde delà noblesse et du respect. L'innocente satire de Boileau est-elle autre chose qu'une leçon de goût? C'est l'autorité littéraire et non pas l'ironie qu'il représente. Chez lui, comme chez le peintre, parfois audacieux, des portraits et caractères du temps, chez la Bruyère, je trouve encore plus d'affirmations morales» d'actes de respect vis-à-vis certains grands principes, qui^

m LES DEUl ESPRITS FKANCAIS.

je n'y découvre de traits ironiques, et surtout je cherche vainement à ces traits un indice de venin.

Est-ce à dire que, sous T influence de ce majestueux soleil de la monarchie, la source soit desséchée de cette ma^ lice tantôt joyeuse, tantôt mordante, et si naturelle chez nous qu'elle a reçu le nom primitif de notre race, le nom d'humeur gauloise? Cette éternelle protestation du rire et du bon sens vulgaire contre les excès des sentiments sérieux, et souvent contre tout enthousiasme et tout respect, elle éclate au dix-septième siècle avec tant de génie et de bonheur qu'elle a donné à la littérature de ce temps les deux noms restés les plus populaires. Lequel, parmi les nobles écrivains que nous venons de citer, a conservé plus de lecteurs familiers, a imprimé un plus grand nombre de pages dans toutes les mémoires que Molière et la Fontaine? Grâce à l'éducation donnée aux âmes par le siècle qui les a suivis, et sans doute à la nature même de Tesprit français, ils ont obtenu sur les intelligences une action que ne conservent au même degré ni Corneille, ni Racine, ni aucun autre de nos poètes héroïques.

L'esprit de nos vieux fabliaux, la véritable humeur gauloise, joyeuse et maligne, sans âcreté, inspire l'égoïste bonhomie et le merveilleux bon sens de la Fontaine. Mais, comme chez les poètes du moyen âge, l'ironie chez lui est mitigée par une sorte de naïveté et de respect involontaire; elle s'attaque aux vices des hommes plutôt qu'à ceux des institutions ; elle n'a pas pleine conscience de l'œuvre morale qu'elle accomplit. L'ironie de Molière se rattache aussi par plus d'un endroit aux mêmes origines gauloises que celles de la Fontaine. Mais chez lui l'esprit satirique est plus réfléchi, plus chagrin, plus radical; il a sa raison d'être dans une doctrine. Molière fut sensualiste avoué et disciple de Gassendi. On cherche en vain dans ses

LES DSI]& ESPEITS FRANÇAIS. 4»

pièces ia franche bonae foi et. le, rire sans amertume du fabuliste. £n en mot la coméçlie de Molièris tend déjà la main à la philosophie du dix-huitième siècle.

Avec les écrivains de cette époque, nous entrons dans le vaste courant de scepticisme et de moquerie qui doit submerger quelques abus et tant de choses vénérables. Dans le siècle de Louis XIV on compte les esprits qui se dérobent à la loi du respect, aux saines croyances morales. Au siècle suivant, le reçpect et la foi deviennent une rare exception. Dans les esprits les plus solides, dans les cQBurs les plus ardents et les plus généreux, toute affirmation, tout enthousiasme est doublé de critique et d'ironie. Le dogmatisme au dix-huitième siècle n'aboutit qu'à des négations.

Le penseur le moins chimérique, la plus ferme intelligence poUtique de ce temps, Montesquieu lui-même, a-t-il plus servi à fonder les principes d'un ordre nouveau qu'à ébranler ceux de l'ordre ancien? Buffon n'a-t-il pas fait de même dans les sciences de la nature? Au profit de quel genre d'héroïsme, de quel dévouement, de quelle morale positive a-t-on vu tourner l'enthousiasme et la sensibilité religieuse si incontestable dans Rousseau? Pour trouver au siècle de Voltaire cette contradiction à l'idée dominante, ce contre-couran^ qui semble remonter le fleuve, il faut renoncer à chercher dans la littérature cette protestation des sentiments héroïques contré les principes d'ironie. Nous la trouvons dans le formidable drame, dans lepopée inattendue qui couronne cet âge de poésie libertine et de railleuse philosophie. Cette noblesse et cette bourgeoisie engouées de Voltaire, ces courtisans incrédules à la monarchie, ces abbés sceptiques et frivoles, meurent avec la fermeté des martyrs, et ce peuple, travaillé ' depuis un siècle par les doctrines les moins faites pour inspirer le;

déyouemenl, s'en va sur les champs de bataitle étonner l'Europe et le monde des prodiges de son héroïsme.

Après ces grandes secousses, quand la paix et la liberté permettent à Tintelligence française de se recueillir, le spiritualisme rentre dans la philosophie, l'inspiration rentre dans la littérature, et nous retrouvons la poésie. A considérer dans leur ensemble les œuvres du demi-siècle qui s'est écoulé à partir de la Restauration, on voit prédominer chez les poètes, chez les penseurs, chez les écrivains les plus illustres, tous les sentiments contraires à ceux que nous avons désignés sous le nom d'ironie. D'autres symptômes semblent aujourd'hui se produire sous un autre régime politique. L'éternel antagonisme s*est déjà réveillé avec une vivacité nouvelle, et ce n'est point par l'élévation, par la noblesse, par l'inspiration sérieuse, par la sincérité et le respect, que promet de briller la jeune littérature. Dans leurs efforts les plus heureux , certains nouveaux venus ont marqué plus d'impatience de se faire place que d'originale et sincère activité. Ils ont hâte de s'affirmer euxmêmes en niant à la fois leurs devanciers et leurs maîtres. Ce qu'ils s'attachent surtout sr déniger dans les œuvres et dans les traditions qui les gênent, c'est tout ce qui tient aux croyances élevées, à l'esprit religieux et libéral, aux formes diverses de la poésie et de la foi, c'est, en un mot, tout ce que te dix-huitième siècle avait ôté aux lettres françaises, tout ce que le spiritualisme chrétien lui a rendu

avec Chateaubriand et madame de Staël/avec Cousin et Lamartine.

Le temps est fait d'ailleurs pour servir les défections et les injustices. Des plus illustres aux plus modestes, ceux qu'on aspire à remplacer sont liés de service, de conviction ou de reconnaissance avec la monarchie et la liberté vaincues. Contre les penseurs, les orateurs et les poètes qui personnifient d'incommodes souvenirs, contre Téloquence, la philosophie et la religion elle-même, une petite guerre est commencée. Il est douteux que Tironie renaissante apporte dans cette lutte des armes bien neuves et bien acérées; elle est réduite à fourbir les vieilles lames du dix-huitièmè siècle, passablement ébrcchées depuis qu'elles ont fourni des piques et des couperets à la Terreur. Mais les nouveaux railleurs retrouveront de vieux auxiliaires. Et d'abord la popularité banale, l'universel suffrage des esprits vulgaires ne saurait faire défaut à ceux qui rient des esprits élevés et des choses délicates. Rien de plus facile que d'ameuter le matérialisme et le prosaïsme bourgeois contre tout symptômes de religion et de poésie. Les lazzi d'un joyeux gamin y peuvent suffire sur toutes les places publiques. Que sera-ce donc si l'agent de police est du côté des rieurs? Et de tout temps les rieurs ont excellé à se ménager ces sympathies contradictoires, celle de la foule et celle du gendarme. Savoir se maintenir en bonne grâce avec les puissants et en odeur d'indépendance avec la multitude, c'est de tous les talents de Voltaire le plus facile à renouveler. On nous annonce une résurrection de Voltaire; Pour faire preuve d'originalité et mieux se distinguer des maîtres vivants, on veut continuer tout ce qu'il y a de plus mort. La seule découverte moderne qui risque d'être acceptée par cette littérature renouvelée du dixhuitième siècle à travers 1810, c'est le réalisme. Précieuse

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conquête pour une poésie de suffrage universel! H y a dans la multitude plus d'yeux ouverts pour les grosses couleurs, de lèvres épaisses pour le gros rire, que de grandes âmes pour les nobles pensées. La dérision de tout ce qui est éleVé, religieux et délicat, le vieux persiflage n'a pas inventé un seul nouveau blasphème depuis Voltaire ; mais, en descendant du salon dans la rue, son langage à dû se colorer et s'accentuer plus vivement. Si le fond des esprits railleurs est aujourd'hui plus pauvre et plus fade qu'autrefois, leur style s'est épicé de certains hauts goûts démocratique. La vieille grammaire de l'École normale se rajeunit en épousant le vocabulaire réaliste. Qui sait s'il n'y a pas là le germe d'une littérature d'État, selon un mot et des vœux justement remarques? La société qui se forme sur les débris de tout ce que nous avons aimé et respecté aura donc sa littérature digne d'elle. Mais il faut auparavant que de nobles voix soient étouffées une à une. Après les maîtres dont la parole combat depuis trente ans pour le spiritualisme dans la philosophie, dans la politique et dans les arts, des disciples, nombreux encore, peuvent recevoir une force imprévue de l'indignation et de la conscience du devoir. Dans une région du cœur tout opposée à l'ironie, il y a de saines colères qui s'inspirent •de la foi et de l'amour, comme la venimeuse raillerie s'inspire du scepticisme et de la vanité. Cette éloquence de la justice et de l'enlhousitisme irrités est la plus impérissable tradition de l'esprit français.

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