‹ Questions d'aujourd'hui et de demain (volume 2)Chapitre 16 sur 23 · L'ETAT · texte numérisé non relu

L'ETAT

Publié en 1865.

Le grand penseur et l'honnête homme qui a nom John Stuarfc Mill s'étudie à montrer, dans ses Prin^ cipes d* économie 'politique y que cette question dont on s'occupe tant et à si juste titre, aujourd'hui, Tinter vention DE l'état, ne saurait être résolue ni dans un sens ni dans le sens contraire d'une manière absolue, d'une manière exclusive. Suivant lui, il est des cas où cette intervention est non-seulement légitime, mais requise, et il en est d'autres où elle ne peut être que funeste.

Ou je me trompe fort, ou les esprits, en France, ne sont guère disposés à faire cette nécessaire et féconde distinction. La spontanéité individuelle a été de tant de façons diverses écrasée, dans notre pays,

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soas le poids de la routine officielle ; la centralisation y est devenue si envahissante et si étooffioite ; Tintervention de l'État 7 est si manifestement sortie dn domaine qai lai est propre, qa'ane réaction était inévitable. Elle s*est produite avec une fougue excessive.

Faut-il s'en étonner? Non, certes. Pàut-il s'en plaindre ? Ce serait se plaindre de ce qu'un ^it arrive quand il est conforme à la nature des choses ; ce serait trouver à redire aux osdllations du pendule. Toutefois, il est bon qu'on ne laisse pas s'accréditer, sous l'empire d'une réaction qui, comme toutes les réactions, risque de s'emporter trop loin, des idées erronées ou dangereuses.

On parle beaucoup des droits de Vtndividu^ et Ton ùAt bien, pourvu qu'on s'abstienne de donner à ce mot une signification qu^il ne comporte pas. A vrai dire, il n'existe pas dans la société d'individus qui ne soient que cela. On ne saurait considérer un citoyen en dehors du milieu où il est plongé, des relations dont le réseau Tenveloppe^ de l'atmosphère morale qu'il respire. En lui, l'être individuel et l'être social se confondent à un tel degré, que c'est à peine s'il est possible de tracer la limite où l'un finit et où l'autre commence. Il est même à remarquer que les droits qu'on revendique comme droits individuels ne tirent leur réalité que de l'identification de l'être individuel avec l'être social.

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■■ La liberté de la presse, par exemple, suppose un public à éclairer ; c'est l'intérêt de ce public qui exige qu'on la respecte. L'homme qui invoque la liberté de la presse proclame en cela non-seulement le droit de la société qui l'entoure, mais celui de Thumanité tout entière, non-seulement le droit de la génération présenté, mais celui des générations futures ; car la pensée est par essence une richesse collective. Une fois exprimée, elle n'appartient à personne, elle devient partie intégrante du patrimoine intellectuel de tous. « Mettre obstacle à l'émission d'une idée, » dit excellemment M. John Stuart Mill, « c'est voler la race humaine. • Et il ajoute : a C'est voler ceux qui ne partagent pas cette idée encore plus que ceux qui la partagent. Si, en effet, elle est juste, ils perdent Toccasion d'échanger la vérité contre Terreur ; et. si elle est fausse, ils perdent, ce qui est un avantage presque aussi grand, l'occasion d'acquérir cette perception plus claire de la vérité, qui résulte du choc de la vérité avec l'erreur (1). » Belle considération, et décisive, mais qui tire précisément sa force de ce que la liberté de la presse a un caractère, avant tout, social! Se figure-t on le principe de la liberté do la presse revendiqué par Robinson Crusoé dans son île ?

C'est donc au point de vue de l'intérêt de la société qu'il faut se placer, même quand on plaide la^cause de

(l) Ontiberty, by John Stuart Mill, p. 33.

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ce qu'on a coutume d'appeler les droits de Vindividu ; et, dès lors, la question est de savoir en quelles circonstances, à quelles conditions, dans quelle mesure? l'intervention de TEtat est conforme à ce grand intérêt de la société.

Quand l'État constitue un pouvoir extérieur et superposé à la société, duquel elle dépend au lieu de le dominer, qui s'impose à elle au lieu de lui être assujetti, il est à désirer que l'État fasse le moins possible, et le mieux serait qu'il ne fît rien ; mais il en va autrement quand l'État n'est que l'expression de la société, agissant comme telle par des mandataires, agents responsables de l'exécution de ses ordres, organes de ses besoins, et instruments choisis par elle de ses progrès.

Toutefois, l'intervention de TÉtat, même dans cette hypothèse, demande à être contrôlée avec soin et limitée, attendu qu'il n'est malheureusement pas de régime dans lequel l'État puisse être regardé, en fait, comnïe le résumé fidèle, la représentation exacte de la société. Citera-t-on le régime démocratique? Quelque supérieur qu'il soit à tous les autres, il ne sau^ rait faire, hélas 1 que le pouvoir représente l'unanimité des citoyens. Ce qu'il donne, c'est le gouvernement des majorités, et l'Histoire nous apprend par toutes ses voix combien, dans certaines circonstances données, les majorités peuvent être aveugles et oppressives. Je dis plus : c'est surtout dans un régime

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