DE SONGER A SA LIBERTÉ
L'Allemagne a deux grandes conquêtes à Taire : Tunitô et la liberté.
€ La liberté d'abord, ont dit quelques publicistes
amis de l'Allemagne; Tunité ensuite. » Nous dirons,
nous, tout le contraire. Avant d'être une nation libre,
1^ il faut que l'Allemagne devienne une nation.
^ Eh I comment, en effet, pourrait-elle arriver à la li-
é berté tant qu'elle sera comme éparpillée en tous ces
diminutifs de souverains (^ui datent du passage do
Napoléon, et qui tous puisent daAS la Diète le pouvoir
2 LA FRANCE ET l'aLLEMAGNE
de rendre leur tyrannie invincible? Les gouvernements, en Allemagne, ont leur ligue fortement organisée : c'est la Diète de Francfort. Où donc est, en Allemagne, l'institution qui représente la ligue des
■ peuples? Au-dessus des peuples qui ne s'entendent pas, j'aperçois des gouvernements qui s'entendent et combinent leurs moyens d'oppression. Comment la
" liberté serait-elle possible là où il y a concert dans les efforts du despotisme et division dans ceux de la liberté? Ce que les Allemands doivent attendre de la Diète, on en peut juger par l'acte trop fameux, qui, en 1819, enchaîna la presse par les mesures que provoquèrent les démonstrations de Hambach, par la création de ce tribunal arbitral destiné à intervenir entre les gouvernements constitutionnels et leurs chambres électives, dans l'unique but d'étouffer, en Allemagne, le principe de l'élection populaire. Non, il n'y a pas de liberté possible en Allemagne tant que TAutriche et la Prusse, réunies au sein de la Diète, y tiendront entre leurs mains le sort de la Germanie divisée et incertaine; car, si les Cabinets de Vienne et de Berlin jsK)nt, diplomatiquement, rivaux, il est certain que, politiquement, ils sont et resteront alliés. L'unité est donc le premier besoin de l'Allemagne. « Quand j'ai vu, écrivait Voltaire au grand Fré- « déric, la maison d'Autriche prête à s'éteindre, j'ai « dit en moi-même : Pourquoi les princes de la com- « munion opposée à Rome n'auraient-ils pas leur
LA FRANCE ET L*ALLEMAaNE 3
« tour? Ne pourrait-il se trouver parmi eux un prince « assez puissant pour se faire élire ? »
« Si le ciel, disait à son tour Napoléon, m'eût fait € naître prince allemand, au travers des nombreuses € crises de nos jours, j'eusse gouverné infailliblement < les trente millions d'Allemands réunis. »
De sorte que Napoléon et Voltaire se sont rencon^ très, à près d'un siècle de distance, dans la môme pensée : Tunité de l'Allemagne. . ' .. /. .v< . A ^
p^^^tte unité de l'Allemagne, faut-il la deman- ,
(fT^àu passé? faut-il faire revivre les traditions de l'empire germanique? Il y aurait folie à l'essayer; car./- *; * l'empire germanique n'a péri que par suite des vice» /m ^ ' ^, qu'il portait en lui-même, . . ' •
EN QUOI l'unité allemande A-T-ELLE CONSISTlS
jusqu'à nos jours?
Remontez l'histoire de ce vieil empire : quelle longue et pitoyable anarchie I L'illustre maison de Souaben'a pas plutôt disparu de la scène, que l'autorité impériale se montre flottante, avilie, et prématurément épuisée. En 1273, Rodolphe de Habsbourg n'est élu que parce qu'on le juge incapable de rendre à l'Empire
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^^^^ v^^jQ}£lquçi lorce. Mais il se montrô plus grand qu*on ne w, /^â^,V^^^^* ^^» ^' ^^^ électeurs l'en punissent en repous- /^ ** 9*^* son fils. Puis viennent des fantômes d'empereurs se disputant un fantôme de pouvoir, jusqu'au jour où l'anarchie trouve son code dans la célèbre bulle d'or de Charles IV, consécration définitive du caractère électif de Tempire, inévitable et emphatique hommage rendu à la haute féodalité ! Restait le pouvoir judiciaire des empereurs; la Diète de Worms l'entame par la création d'une Chambre impériale à laquelle il faut que Maximilien oppose le Conseil aulique : l'intérêt autrichien est mis face à face avec l'intérêt allemand. Un instant, on peut croire que la majesté impériale va se relever; car c'est dans la main du vainqueur de Pavie que reluit le sceptre des Othons. • Mais Charles-Quint se laisse imposer le traité de capitulation, et détourne les yeux de T Allemagne, sa puissance ayant dépassé les limites mêmes de son génie» et l'excès de sa fortune lui ayant donné à porter presque le poids du monde.
Ainsi, jusqu'au seizième siècle, chaque phase de l'histoire allemande avait été, en quelque sorte, marquée par un démembrement nouveau de l'autorité impériale. Luther parut; et le seul genre d'unité qui eût survécu, la communauté des croyances religieuses, reçut alors une atteinte mortelle. A la Germanie catholique, le moine de Wittemberg venait opposer une Allemagne protestante. Repoussées par l'Autriche et
la Bavière, les doctrines de Luther furent adoptées
par la Saxe et la Thuringe. Une lutte formidable se
prépara. Par le traité d'Augsbourg, on avait cru
éteindre l'incendie naissant; on n'avait fait qu^en
recouvrir de cendres Tinextinguible foyer. La guerre
de trente ans éclata, et Tautorité impériale reçut tous
les coups portés à Téglise romaine qu'elle couvrait.
Dans THistoire de la guerre de trente ans, Schiller
a peint d'une manière saisissante Tétat d'humiliation
et d'impuissance dans lequel était tombée, à cette
époque, la dignité impériale. Lorsque Wallenstein
apprit que Ferdinand II osait le destituer, son éton-
nement l'emporta sur sa colère, et il répondit : « L'em-
« pereur est trahi : je le plains et je lui pardonne. »
Et Schiller ajoute : « En rentrant dans la vie privée,
« Wallenstein s'entoura d'une pompe royale, dans
« l'espoir, sans doute, de livrer à la risée de T Europe
« Tarrêt qui l'avait fait descendre du sommet des
« dignités où il s'était élevé par son génie. Six por-
« tiques conduisaient au palais qu'il habitait à Prague^
(£ et pour agrandir la cour de ce palais, il fit abattre
« plus de cent maisons... Les fils des plus illustres
« familles ambitionnaient l'honneur de le servir, et
« plus d'un chambellan remit à l'empereur sa clef
« d'or, pour aller remplir les mêmes fonctions auprès
« du duc de Friedland. Les plus célèbres professeurs
n de l'époque dirigeaient l'éducation de soixante pages
« qui faisaient partie de sa cour. Cinquante gardes
« da corps veillaient sans cesse dans ses antichambres, c Ses dîners ordinaires se composaient de cent ser- « vices, et son maître d'hôtel était un des grands seic gnears de TEmpire. Six barons de TEmpire et autant « de chevaliers étaient attachés à sa personne, afin « de faire exécuter à l'instant même ses moindres c ordres. Douze patrouilles à cheval écartaient toute « espèce de bruit du palais qu'il habitait. Aucune voi- « ture ne pouvait approcher de celui de Prague, dont c il avait fait fermer les rues adjacentes par des « chaînes de fer. Autour de lui tout était muet et c silencieux comme lui-même. »
Ainsi vivait en Allemagne, à Fépoque décrite par Schiller, un simple citoyen abhorré de son maître, un sujet disgracié de l'empereur I On sait comment Wallenstein foula aux pieds sa disgrâce, comment son nom souleva une armée, et par quels moyens terribles il tint en échec l'héroïsme de Gustave- Adolphe. L'empereur, qu'il humiliait par ses services, se prit à être son courtisan, n'osant pas se déclarer son ennemi, et, pour dernier hommage à sa puissance, il le ât assassiner ! Qu'était donc devenue cette majesté léguée aux Othons par Charlemagne ?
La guerre de trente ans avait élargi outre mesure la plaie que TAllemague portait dans ses flancs. Il était impossible qu'après tant d'atteintes portées à l'unité allemande, l'intégrité du territoire allemand fût respectée. En plaçant, pour ainsi dire, T Allemagne
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SOUS la double tutelle de la France et de la Suôde, le traité de Westplialie ouvrait carrière à d'impatientes ambitions ; et Louis XIV put conquérir TÀlsace, la Franche - Comté , une partie de la Flandre et da Hainaut.
Mais là ne devait pas s'arrêter la décadence de l'empire germanique. A côté de TAutriche, héritière de la pourpre othonienne, le grand Frédéric créa la Prusse. L'Allemagne avait déjà deux religions : ce jour-là elle eut deux têtes. L'unité allemande s'effaçait de plus en plus, et l'on touchait au moment où en Allemagne même on chercherait l'Allemagne.
Bientôt^ en effet, le monde entier se sentit frappé de stupeur et d'épouvante : la Révolution française venait d'éclater. L'émigration à Coblentz , il n'en fallut pas davantage pour attirer sur Vienne les menaces de l'Assemblée législative ; l'image de la guerre se dressa sur l'une et l'autre rive du Rhin ; puis, pour se compromettre sans retour, la Convention défia l'Allemagne en livrant au bourreau un roi, époux d'une Autrichienne. Et c'était précisément là ce qui allait prouver qu'il n'y avait plus d'Allemagne.
Quel langage Dumouriez avait-il tenu aux membres de l'Assemblée législative, lorsqu'il leur avait exposé ses vues sur la guerre à entreprendre? Il leur avait dit que l'empire germanique tombait en ruines; que les membres de ce corps sans cohésion et presque sans vie pourraient être aisément gagnés et détachés
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de la cause commune; qu'abandonnée à ses seules ressources, l'Autriche était trop faible pour résister; qu'il était facile, en s'appuyant sur la jalousie qui animait le Cabinet de Berlin contre celui de Vienne, de mettre la Prusse dans les intérêts de la France, même de la France révolutionnaire.
Or, ces prévisions de Dumouricz étaient si justes et Tunité allemande était devenue si chimérique, qu'iiprês une lutte soutenue avec une incroyable mollesse, la Prusse fut la première à se rapprocher de ces hommes puissants et terribles qui faisaient trembler tous les trônes de TEurope. De là, les négociations qui nouèrent les liens de la paix entre la monarchie de Frédéric et un pouvoir teint du sang de Louis XVI; delà le traité de Bâle, par lequel Frédéric- Guillaume II sortit de la coalition, entraînant après lui toute TAllemagne du Nord et laissant l'Autriche exposée aux coups de la Révolution française, insatiable de victoires et ivre d'audace.
Et ce qui montre encore mieux combien peu était énergique le sentiment de la patrie allemande, c'est que Texemple donné par la Prusse, loin de faire scan- ' dale » trouva aussitôt des imitateurs. En 1796, et presque au premier bruit des pas de l'armée française, rélecteur de Bavière, le duc de Wurtemberg, le Margrave de Bade, se hâtèrent de chercher un refuge dans la paix et d'abandonner l'Autriche impériale. La course victorieuse de Bonaparte en Italie fit le reste ; et le
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traité de Lunéville, consécration et complément de celui de Oampo-Formîo, bouleversa de fond en comble Tempire germanique. La rive gauche du Rhin devenait française.
Bonaparte, il est inutile de rappeler pourquoi, ne tarda pas à s*élancer sur la rive droite. La bataille d'Austerlitz est gagnée, la paix de Presbourg conclue, ^' ^. la Confédération du Rhin établie, le hautain protectorat de Napoléon inauguré... C'en est fait : Téperon d'un parvenu a mis en lambeaux la pourpre de Charlemagne; Tunité allemande a péri dans une convulsion dernière^ l'Allemagne véritable a disparu.
Mais non : c'étaient seulement les vieilles formes qui étaient tombées en poussière; c'était seulement l'ancien corps germanique qui venait de périr. Et l'esprit allemand allait se réveiller comme en sursaut, au milieu d'une tempête.
Chose étrange ! Napoléon avait étouffé Tnnité allemande dans son ancienne^ dans son imparfaite enveloppe, et il lui était réservé de ramener l'Allemagne au sentiment de l'unité par l'excès de la colère! Il se montra si implacable à l'égard de la Prusse, après léna et Friedland ; il appesantit si durement sa vengeance sur l'Autriche, après Wagram; il découpa tant et si bien avec son épée cette terre de Germanie où chacun de ses triomphes enfantait une révolution et jetait un roi, qu'un beau jour toutes ces populations, depuis si longtemps juxtaposées ou ennemies, se con-
fondirent dans la communauté de leurs ressentiments et firent faisceau. Qui ne se souvient du cri que T Allemagne tout entière poussa en 1813? Jamais cri plus sauvage, plus émouvant, n'avait retenti dans l'histoire. Et quel spectacle I Non-seulement l'Allemagne revivait, mais elle revivait furieuse, indomptable, rugissante, telle enfin qu'elle n'avait existé à aucune époque. Mort aux Français ! toute la poésie d'outre- Rhin était là. De rêveuse, de méditative qu'on l'avait connue, peu d'années auparavant, la littérature allemande était devenue vivante, pleine de fougue, palpitante d'à-propos. Elle soufflait la haine. Les plus fiers guerriers, c'étaient les poëtes. Koerner fut frappé d'une balle au front, en achevant le chant du glaive. Cette impartialité, dont madame de Staël fait la vertu des Allemands, avait fait place à une nationalité fervente et enflammée. La Prusse était à la tête du mouvement, elle qui avait renié et nié l'Allemagne dans le traité de Bâle. La Bavière elle-même, la Bavière, que les triomphes de Napoléon avaient transformée en royaume, se préparait à entrer dans la ligue, dans la Guerre sainte, comme on l'appelait. Les universités n'étaient plus qu'au bivouac; les riches couraient déposer leur or sur l'autel de la patrie ; les femmes allaient y déposer leur chevelure : quelques-unes, diton, prirent un déguisement héroïque, et moururent une épée dans la main, sous un habit de soldat. Ce qui en advint, nul de nous ne l'ignore, hélas! et quel
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cœur français ne saigne encore au souvenir de ces plaines de Leipsick engraissées de notre sang? Napoléon tomba. Sa chute prouvait qu'il y avait bien réellement une Allemagne.
Et cependant, la fumée du combat était à peine dissipée^ que Tunité allemande disparaissait déjà... au moins du domaine politique. C'est assurément une chose bien digne de remarque que l'inanité des résultats produits par l'enthousiasme patriotique et les prodigieux efforts de 1813. Qu'on jette les yeux sur l'acte constitutif de la Confédération germanique, tel qu'il est sorti des insolents débats du Congrès de Vienne, et l'on verra qu'il a fait une Allemagne plus faible, plus incohérente, plus divisée encore que n'était celle qui fut si longtemps représentée par ce Saint-Empire romain, dont Voltaire disait qu'il n'était ni saint, ni empire, ni romain.
Que porte, en effet, l'article P' de l'acte constitutif de 1815? t Lés princes souverains, y est-il dit, et les c villes libres d'Allemagne établissent entre eux une « confédération perpétuelle qui portera le nom de « confédération germanique. » Et l'article 3 ajoute : « Les membres de la Condéfération, comme tels, sont « égaux en droits. » Qu'imaginer de plus anarchique qu'une pareille constitution? L'Allemagne partagée entre des souverains égaux en droits, c'est-à-dire n'étant liés l'un à Vautre par aucun rapport hiérarchique, et n'ayant de commun que leur haine pour la
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liberté des peuples... voilà donc ce que devait enfanter la campagne de 18131 11 est vrai que, dans le cas d'une guerre déclarée par la Confédération, aucun membre n'a le droit d'entamer des négociations particulières avec l'ennemi ; mais de pareilles restrictions mises à l'exercice de la souveraineté^ quand on lui a ouvert un champ si large, ne sont que des précautions puériles : en posant le principe^ il aurait fallu songer aux moyens d'en prévenir ou d'en supprimer la violation. Il est vrai que les membres de la Confédération s'engagent à ne point vider leurs querelles en champ clos, et à s'en rapporter à la Diète d'abord, puis à un tribunal fédéral ; mais, sur Torganisation de ce tribunal, sur rétendue de ses attributions, sur la portée de ses jugements, sur Tinviolabilité de son pouvoir, l'acte constitutif garde le silence. 11 ne s'explique pas davantage sur la nature des constitutions à donner aux divers États allemands, laissant au hasard le soin d'y développer les oppositions les plus anarchiques.
L'organisation du Saint-Empire romain nous offrait, du moins, l'image, ou, si l'on veut, l'ombre de l'unité. Le lien hiérarchique noué entre les princes était extrêmement fragile, mais enfin il existait. L' Allemagne n'obéisssât guère à son chef, mais enfin elle le saluait chef de l'Allemagne. 11 y avait, de l'autre côté du Rhin, un suzerain, des vassaux, une hiérarchie, une majesté rayonnant au-dessus des simples couronnés. La Diète , au lieu de dépendre^
LA FRANCE ET l' ALLEMAGNE 13
comme aujourd'hui, du plus fort, relevait régulièrement de l'empereur ; et, au lieu de former, comme aujourd'hui, une sorte de cohue d'intérêts rivaux sous le joug de fer de l'Autriche et de la Prusse, elle se décomposait en trois collèges superposés politiquement Tun à r autre : celui des électeurs, celui des princes, et celui des villes libres. Si bien que Tacte constitutif de 1815 pourrait être regardé comme l'acte de décès de l'unité allemande, s'il n'avait pas été lui-même destiné à périr dans la secousse qui devait venger des usurpations du Congrès de Vienne le monde indigné.
Nous venons d'exposer rapidement par quelles phases ou, plutôt, par quelles épreuves a passé jusqu'ici l'unité allemande. Voyons de quelle manière il serait possible de la reconstituer.
COMMENT CONSTITUER l'UNITÉ DE l'ALLEMAGNE.
Il existe aujourd'hui, à cet égard, en Allemagne,
une idée assez généralement répandue, et que nous
L ' jugeons funeste. Pour beaucoup d'Allemands, intro-
■- duire l'unité en Allemagne, ce serait tout simplement
;• '• y resserrer le lien fédératif, y rendre les institutions
■ ;■ politiques des différents États plus homogènes, et y
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établir un certain niveau de liberté. Je ne vois pas bien en quoi Tunité, envisagée ainsi, différerait du fédéralisme. Et que renferme le fédéralisme, sinon le germe des querelles les plus sanglantes et le principe d'une incurable faiblesse? J'ai eu ailleurs occasion de le dire : un État fédératif a cela de particulier, que ce qui constitue pour les autres États une situation anormale est précisément ce qui fait son originalité et la première condition de son existence. Un État fédératif a besoin de la guerre étrangère, comme les autres ont besoin de la paix; car c'est la guerre étrangère qui, seule, peut lier en faisceau des forces qui, quoique divisées, ont trop de points de contact pour ne pas finir par se combattre. Et F Allemagne ne nous fournit-elle pas elle-même une preuve récente et décisive de cette vérité ? En 1813, où Tunité allemande s*estelle réveillée ? Sur un champ de bataille. Pour que la Prusse, TAutriche, pour que tous les États de la Confédération fissent cause commune et se posassent devant l'Europe comme une nation, il a fallu la pression du pied d'un conquérant. Napoléon a ranimé la patrie allemande, à force de peser sur elle. Les États qui composent une fédération apportent toujours, l'histoire le prouve, des prétentions égales où il y a inégalité de ressources. Or, de l'inégalité des ressources, combinée avec Pégalité des prétentions, naît la jalousie, et après elle le despotisme. Deux gouvernements unis par un lien fédéral et tous deux poussés
par une ambition envieuse, ne tarderont pas à céder au plaisir d'écraser une rivalité blessante, à moins que la haine qu'ils inspirent aux peuples ne leur crée un intérêt commun^ et qu'ils ne restent associés dans la tyrannie. C'est le cas pour la Prusse et l'Autriche. Ennemis par les entrailles, ces deux gouvernements ont la volonté du mal pour lien : ils s'armeraient pour s'entre-détruire le jour où seraient dissipés les soucis que leur causent les agitations de la liberté. Pour se faire une idée frappante des inconvénients du fédéralisme, les Allemands n'auraient qu'à interroger rhistoire dos républiques italiennes, si leur propre histoire ne renfermait d'assez graves enseignements. La ville de Milan étend la main sur le sceptre de la fédération : elle est asservie par Jean Galéas. Les villes de Padoue et de Venise ne veulent pas d'un rôle subalterne : la première subit le despotisme de François Carrare, la seconde celui de Délia Scalla. Pourquoi ? parce que, dans ses jalouses ardeurs, chaque ville a voulu lover une armée, et que le manteau du général victorieux cachait le tyran. A moins de mettre s.s lois fondamentales à la merci du premier conquérant venu, comme la Suisse; à moins d'être défendue, comme le peuple de Washington, par le Désert et rOcéan, une nation fédérative n'a, contre la guerre civile, d'autre préservatif que la guerre étrangère. Qu'ajouter à une pareille démonstration des avantages de l'unité ?
16 LA FRANCE ET l'ALLEMAGNE
C'est donc bien en vain que les Allemands s'en fieraient au fédéralisme du soin d'assurer leur repos en favorisant chez eux le développement de la vie politique. Si la Prusse est assez forte pour s'imposer aux États de la Confédération, le fédéralisme, par les complications qu'il fait naître, lui en donnera le moyen ; et comme, dans ce cas, la Prusse ne 'pourrait s'imposer que par la violence, l'Allemagne pliera sous l'unité, au lieu de s'élever et de grandir par elle (i). Ne vaudrait-il pas mieux traiter avec la domination prussienne que la subir? Les Allemands ne devraientils pas, lorsqu'il en est temps encore, lui faire donner en libertés pour le peuple ce qu'on lui offrirait en accroissement de puissance ? Voilà le problême à résoudre.
Par malheur, les idées de centralisation n'ont pas fait fortune en Allemagne : l'exemple de la France les y a discréditées. Les Allemands qui viennent visiter notre pays ne peuvent s'empêcher de remarquer que la vie intellectuelle y est nulle partout ailleurs qu'au centre ; que la plupart de nos communes végètent dans l'abrutissement de l'ignorance; que les diverses parties de la société française sont glacées, et que le sang qui les devrait animer reflue incessamment vers Paris, où il s'arrête et bouillonne.
(1) Ces mots, écrits en 1843, c'est à dire il y a vingt-cinq ans, contenaient, on le voit, une prophétie : elle ne s'est que trop accomplie , hélas !
LA FRANCE ET l'aLLEMAGNE 17
De fait, la centralisation présente en France un assez triste spectacle. Mais pourquoi? parce que nos hommes d'État Pont comprise et appliquée d'une manière insensée. La centralisation politique, bien comprise, est un grand bien : la centralisation administrative un grand mal.
Eh bien ! de ces deux espèces de centralisation, la première existe à peine en France, tandis que la seconde y est excessive. C'est le monde renversé.
S'agit-il de chemins de fer ? On en discute, on en dérobe l'exécution à l'État, et on le laisse intervenir par ses représentants communaux dans la nomination d'un garde champêtre ! L'uniformité dans renseignement, c'est-à-dire dans Tinitiation des générations nouvelles à la vie sociale, est considérée comme le comble de la tyrannie ; et Tunité de contrôle serait volontiers requise pour le placement d'une borne-fontaine dans un village !
Les Allemands auraient donc grand tort de juger, par ce qui se passe en France, des bienfaits que la centralisation leur promet. Il y a deux centralisations. Nous n'avons encore, nous, que la mauvaise (1).
Ceci posé, en quelles mains repose aujourd'hui le sort de l'unité allemande ?
(1) La question de la centralisation est d^une importance capitale. Nous ne pouvions ici que l'indiquer. Voir Questions d'au-^ jourd^hui et de demain. Première série, Politiqtie, page 280.
C'est à Vienne que fut placé le siège du Saint-Empire Romain; c'est donc naturellement sur rAutriche qu'il faut arrêter ses regards, quand il s'agit d'unité allemande. « L'Autriche, a dit madame de Staël, est « un pays si calme, un pays où l'aisance est si transe quillement assurée à toutes les classes de citoyens, a qu'on n'y pense pas beaucoup aux jouissances intel- € lectuelles. On y fait plus pour le devoir que pour « la gloire; les récompenses de l'opinion y sont si « ternes et ses punitions si douces, que, sans le mobile a de la conscience, il n'y aurait pas de raison pour « agir vivement dans aucun sens. » Ce qui était vrai du temps de madame de Staël Test encore aujourd'hui.
Le peuple autrichien est heureux d'un bonheur épais et grossier dans lequel il se berce mollement et s'endort. Est-ce une situation qu'on lui puisse envier ? Non, certes. Le seul bonheur digne de l'homme est celui qui consiste dans le libre développement de ses facultés les plus nobles, dans la conscience de sa grandeur, dans l'éducation de ses instincts, dans le perfectionnement de son être moral. Ne pas souffrir ce n'est pas être heureux ; être heureux, c'est s'élever. Quoi qu'il en soit, aucune initiative ne saurait venir d'un peuple chez lequel la vie intellectuelle languit. Vienne est une ville pleine d'insouciance, noyée dans la paresse 2 elle n'est donc pas faite pour la domination.
Encore si ces dispositions du peuple autrichien étaient combattues par l'action d'un gouvernement
LA FRANCE ET l'aLLEMAGNE 11)
énergique 1 Mais, loin de les combattre, le despotisme de la cour de Vienne les protège, les entrelient, parce qu'il y trouve un appui.
L'empereur François disait aux professeurs de Laybach « qu'il n'aimait pas les savants. » Cette déclaration naïve résume parfaitement les tendances du gouvernement autrichien. Qu'on s'instruise pour devenir manufacturier, mécanicien, agriculteur, il le permet volontiers; mais qu'on aspire à devenir homme d'État ou philosophe, voilà ce qui Talarme et l'irrite. Ce n'est pas qu'il soit oppresseur : la tyrannie ne lui est pas nécesiaire. Le pouvoir, en Autriche, est d'une douceur incontestable, il est paternel et attentif à tout ce qui concerne le bien-être du peuple; mais il est profondément matérialiste, et dans son matérialisme, il se montre immobile. On comptait en Bohême vingt-six établissements consacrés à l'enseignement des sciences et des lettres : on a réduit ce nombre à dix-huit, et, pendant ce temps, on créait des écoles industrielles à Nakonitz et à Neichenberg. Au point de vue des intérêts matériels, de semblables tendances sont fort bonnes assurément, mais elles ne conduisent pas à Tempire.
Malheureusement pour le pays qu'il gouverne, M. de
' Metternich est un esprit sans clairvoyance et sans portée. Eh quoi ! il n'a pas compris qu'en matérialisant
' l'Autriche, il couronnait la Prusse ; qu'en repoussant vers le Nord la foule redoutable et passionnée des
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savants, des poëtes, des philosophes, des penseurs, il ôtait à l'Autriche le sang et la vie ! Il n'a pas compris que la Prusse, appuyée sur sa forte organisation militaire, serait véritablement irrésistible, le jour où en elle seule rayonnerait le génie allemand l Vienne s'oublie dans son repos, Berlin s'agite sous les armes; Vienne s'amuse, Berlin pense. Et M. de Metternich n'a pas saisi la portée d'un tel rapprochement ! Sans doute il eût été très difScile de communiquer à Autriche un mouvement intellectuel bien décidé ; le caractère autridhien se prête peu, on en doit convenir, aux expériences fougueuses : il suffirait, pour le prouver, de rappeler dans quelle stupeur le peuple de Marie- Thérèse fut jeté par les essais de Joseph il, et contre quelle puissance inerte ils échouèrent, et comment périt l'œuvre de ce grand homme dépaysé. Mais, sans remuer tout ce que remua Taudace de Joseph II, sans violenter trop ouvertement la quiétude autrichienne, M. de Metternich n'aurait-il pas dû faire quelques efforts pour associer son pays aux tentatives de l'esprit allemand? Frédéric II, qui était un despote, et qui, de plus, professait pour la littérature nationale un souverain mépris, s'était bien gardé cependant de décourager la pensée en Prusse. Averti par l'instinct du génie, il favoriï^a dans ses États la liberté d'écrire, . sachant bien que, si la liberté est un danger, elle est aussi une force. « Peu m'importe qu'on raisonne, « disait-il, pourvu qu'on obéisse. » Mot profond qui,
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tout en révélant le despote, révélait Thomme supérieur ! Mais M. de Metternich ne s'est pas trouvé en état d'atteindre à cette hauteur. Dans sa haine aussi étroite qu'obstinée contre la souveraineté de Tintelligence, il a laissé la Prusse s'emparer du sceptre intellectuel. Or, qui domine dans le monde des idées n'est pas éloigné de dominer dans celui des intérêts.
Aussi, que voyons-nous? Loin de s'étendre en Allemagne, l'Autriche en sort. De plus en plus, elle devient étrangère à son propre passé ; de plus en plus, elle penche vers Tltalie, qui la repousse. De sorte qu'il n'y a pas aujourd'hui de pays moins allemand que celui où Ton a vu siéger, durant plusieurs siècles, l'unité allemande! Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que M. de Metternich, qui tend si manifestement à dénationaliser son pays, se donne pour l'homme des vieilles traditions et marche au premier rang des prétendus ministres conservateurs !
G* en est assez pour démontrer que l'Autriche est incapable d'initiative. L'initiative, elle appartient évidemment à la Prusse, et elle lui appartient parce que son despotisme n'a eu peur des idées que dans une certaine sphère. Qu'il se soit montré hostile à la pensée dans toute application à la politique du moment et à la pratique des affaires, on ne le peut nier; mais ces gigantesques luttes, provoquées par de glorieux penseurs dans Tarèno de l'idéalisme pur, il les a encouragées, il a su y applaudir. Et c'était beaucoup.
Par là, en effet, il a concentré sur la Prusse TattentîoD de TEurope, et il a fini par faire tenir toute l'Ailemagne pensante dans Berlin.
D'ailleurs, les débats philosophiques dont nous parlons n'ont pas été des batailles purement fantastiques, livrées au sein des nuages; ils ont efficacement contribué au réveil de la patrie allemande en 1813. Convoquée par la philosophie, la jeunesse des universités se trouva réunie, et prête à passer sous la tente. Elle s'exalta dans l'étude, elle s'enflamma dans la dispute ; par la grandeur épique de leurs systèmes, par la hardiesse étrange de leurs fantaisies, ses professeurs lui soufflèrent un orgueil national que la présence de la domination étrangère irrita jusqu'au délire. Il y eut parfois dans la voix de Fichte quelque chose des accents de Tyrtée, et Ton peut affirmer que ce fut la philosophie allemande qui combattit à Leipsick,
Gela seul devait donner à la Prusse un ascendant notable. Et, depuis, comme elle a su l'accroître I II n'est pas jusqu'à l'irrégularité de ses possessions, bizarrement coupées par des enclaves, qui n'ait servi à faciliter, à multiplier ses rapports avec les divers Etats de la Confédération, rapports qu'elle a si merveilleusement mis à profit. Car, tandis que l'Autriche allait s'égarant vers le Midi et semblait hésiter dans son choix entre l'élément germanique et l'élément étranger, la Prusse pénétrait, par tous les côtés à la fois, dans le cœur de la Germanie. Non contente d'enve-
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lopper les petits États semés et comme perdus sur son territoire, dans sa ligne de douanes, elle attirait successivement à elle, au moyen de cette ligne incessamment reculée et agrandie, la Hesse rhénane, la Hesso électorale, la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le grand-duchédeBade... toute l'Allemagne enfin, moins r Au triche. Aujourd'hui, l'Association des douanes allemandes touche à ses dernières limites, et, sur l'excellence de ses résultats, il n'y a plus de doute possible. Tel État de la Confédération qui voyait son industrie resserrée dans un marché où elle étouffait, développe son activité sur un marché de plus de vingt millions de consommateurs ; et la source des richesses, qui, en Allemagne, avait été à la veille de se tarir, s'est élargie tout à coup d'une façon extraordinaire. Or, à quelle puissance sont dus les bienfaits du régime nouveau? A la Prusse. Et où siège le bureau auquel est envoyé le tableau des taxes levées sur chaque territoire ? A Berlin. Berlin réunit donc tous les éléments de la force : la science, l'organisation militaire, le commerce.
Arrivée là^ il est clair que la Prusse ne peut s'arrêter. Reste à savoir ce que les amis de la liberté perdraient à voir l'Allemagne devenir tout à fait prus* sienne, et le problème de Tunité allemande se résoudre on faveur d'une monarchie absolue.
La question est délicate, je le reconnais; elle est de nature à émouvoir plus d'un cœur généreux. Voyons
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pourtant jusqu'à quel point il oonvient de se préoccuper de ce qu'elle paraît contenir d'effrayant.
Je ne rappellerai pas qu'au Congrès de Vienne la Prusse plaida la cause des idées libérales, et qu'au sein de la Diète elle a toujours eu soin de rejeter sur rAutriche l'odieux des mesures adoptées contre la liberté : il y aurait de l'enfantillage à prendre au sérieux ces témoignages d'une ambition hypocrite. Le gouvernement prussien est un gouvernement despotique : il faut le haïr comme tel. Mais ici se présente un rapprochement dont il est commandé au publlciste de tenir compte.
En Autriche^ le despotisme est d'une étonnante sérénité. A la franchise de ses allures, à la naïveté de son langage, à son caractère patriarcal, à sa popularité presque, on sent qu'il a, dans le pays, des racines naturelles et profondes.
En Prusse, au contraire, le despotisme est inquiet, il est cauteleux, il est obligé de prendre la société de biais, il porte un masque. C'est qu'il ne vit là que d'une vie factice et d'emprunt ; c'est qu'il n'a rien là d'énergique, rien de durable. Eh I pourrait-il donc eu être autrement? Allez à Berlin : à côté de Tarsen ^ voici l'université; de ce côté sont les soldats, de cj côté les savants. Si la guerre s'accommode d'une régularité grossière et lourde, la science veut la spontanéité et le mouvement. Autre considération : la Prusse est protestante. Le Brandebourg se leva le premier, au
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cri de révolte du ^seizième siècle contre Rome, il est devenu le plus puissant foyer de la réforme dont il semble protéger le berceau. En peu de temps, vous allez de Postdam à Wittemberg, de la ville de Frédéric à celle de Luther. Le despotisme pourrait-il s'établir définitivement dans un pays où le libre examen a été proclamé, il y a trois siècles, avec une impétuosité sans égale? A la vérité, le protestantisme déploya, dès le principe, une intolérance non moins brutale que le catholicisme lui-même. Après avoir maudit les ordonnances d'intérim, par lesquelles Charles-Quint prétendait leur imposer le rituel catholique, les protestants, inconséquence odieuse I prétendirent à leur tour courber toutes les têtes dissidentes sous le niveau de leurs formules et de leurs interprétations ; cette Bible, que Luther avait traduite, pour que chacun la pût examiner, il ne fut pas loisible à chacun de la comprendre selon les lois de son intelligence; et, au commencement du dix-septième siècle, Grell mourut à Dresde de la mort des scélérats, pour n'avoir pas partagé les croyances luthériennes Hur la présence réelle. Mais qu'importe ? Les passions humaines ont beau fausser les conséquences d'un principe : les conséquences passent ; le principe, dans ce qu'il a de nécessaire, résiste et survit.
Aussi bien, pourquoi se le dissimuler? L'Allemagne n'aurait pas la liberté par cela seul qu'elle serait entrée dans la route qui doit l'y conduire. On a dit : « La vie
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est un combat. » Le mot s'applique aux peuples comme aux individus.
LES ALLEMANDS PEUVENT-ILS PAR EUX-MÊMES, ET EN S'iSOLANT DE LA FRANCE, ARRIVER A LA VRAIE LIBERTÉ ?
Pour répondre à cette question, il est nécessaire de se rendre un compte exact de l'état moral de l'Allemagne, et d'y étudier la filiation des systèmes philosophiques.
L'Allemagne savante a pris bien souvent, il est impossible de le nier, l'obscurité pour la profondeur, le pédantisme des formes pour la nouveauté des idées ; semblable à la sibylle antique, elle a fondé en partie son autorité sur le mystère dont elle avait soin de s'entourer. Il est donc tout simple qu'elle ne soit point parvenue à s'imposer à ce génie français^ admirable surtout par la précision et la netteté. Et toutefois, le dédain qu'on affecte parmi nous pour la métaphysique allemande, me parait injuste autant que frivole. Les destinées des empires tiennent plus qu'on ne croit à ces débats sur le moi et le non*moi, où l'on est d'abord tenté de ne voir que de vaines disputes de mots, et»
selon Texpression de madame de Staël, qu'une gymnastique de Tesprlt. Il y a telle école dont le jargon doit enfanter inévitablement ou le despotisme ou la liberté. Un rapide exposé des diverses phases de la [xhilosophie allemande éclaircira ce point.
Chacun sait de quelle manière Leibnitz rectifia la fameuse formule de Locke : « Il n'y a rien dans c rintelligence qui n'ait commencé par être dans les € sens » — € Si ce n'est l'intelligence elle-même, » ajouta Leibnitz. Et il n'en fallut pas davantage pour montrer combien était facile à ébranler la philosophie qui rapporte à nos sensations Torigine de toutes nos connaissances.
Mais Leibnitz n'avait fait que proclamer l'indépendante activité de l'âme, sa spontanéité : Kant l'analysa. 11 reconnut que l'intelligence avait ses lois, lois inhérentes à sa nature, lois nécessaires^ et dominant l'influence des objets extérieurs. Est-ce le monde extérieur, par exemple, qui fournit à l'intelligence les notions de temps, d'espace, d'unité, de pluralité, etc. ?... Non, disait Kant : car si ces notions n'existaient pas dans Tes prit indépendamment de l'expérience, si elles ne formaient pas en quelque sorte l'essence de notre esprit, n'est-il pas évident que l'expérience elle-même ne serait qu'un chaos, et que les objets extérieurs nous apparaîtraient comme noyés dans une effroyable confusion ? Si l'expérience nous sert, si les sensations nous instruisent, c'est parce
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que Tesprit possède intrinsèquement le pouvoir de s'en approprier les enseignements, au moyen de certaines notions qui lui sont propres, telles que les notions de temps, d'espace, d'unité, de pluralité, etc. Ainsi, Kant assignait deux sources à nos connaissances : l'une située dans l'homme intérieur, l'autre située partout dans la nature ; il n'admettait pas, comme Wolf, l'exagérateur de Leibnitz, que tout vînt de l'intelligence ; mais il n'admettait pas non plus, comme Locke, que tout vînt de l'expérience et des sens ; en un mot, il distinguait les idées subjectives, celles qui naissent du dedans, et les idées objectives,celle8 qui naissent du dehors. Mais, tout en traçant la séparation, il n'avait garde de méconnaître le lien ; et c'était de l'application des lois de l'entendement aux objets extérieurs qu'il faisait dériver la science. .. Je me trompe ^ il n'en faisait dériver que la science du monde visible. Car — et il faut bien noter ceci — Kant déclarait la raison incompétente en tout ce qui touche aux questions de libre arbitre, d'immortalité de Tâme, etc., questions dan,-^ lesquelles, suivant lui, le pour et le contre se pouvaient soutenir par des arguments également valables, et qui ne relevaient que du sentiment, de la conscience.
Kant détruisait donc, on en peut juger, l'importance de la métaphysique, ou plutôt il en niait radicalement la légitimité. En se servant de la raison pour lui assigner des bornes, en employant le raison-
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nement pour prouver qu'il y avait des choses sur lesquelles le raisonnement n'a pas de prise, le célèbre auteur de la Critique de la raison pure laissait subsister Tempire de la foi à côté de celui de la logique. Il rapportait la science à l'esprit, la morale à la conscience. Il n'y avait là ni mysticisme ni matérialisme. Et si l'Allemagne eût pu rester dans cette voie, que de discussions dévorantes ne se serait-elle pas épargnées, et quels doutes cruels !
Mais Kant n'avait rendu à la majesté de la raison qu'un hommage incertain et restrictif : Fichte, avec une incroyable audace, déclara sans limites la souveraineté dont Kant avait, d'une main prudente, resserré le domaine. Dans la théorie de Fichte, l'être absolu ce fut la raison ; et la nature, devenue tout à coup une fiction gigantesque, ne fut plus, de son côté, qu'une création de cet être absolu. Jamais on n'avait donné à l'idéalisme de telles proportions. L'homme qui pense, voilà l'univers de Fichte.
Une réaction était inévitable : cet être absolu que Fichte faisait consister dans l'homme intérieur, M. Schelling se demanda pourquoi il ne serait pas répandu dans la nature tout entière . Mais l'être absolu, ou la raison absolue, ou Dieu, pouvait-il exister de la même façon ? Dans la nature, Têtre absolu, ou Dieu, n'avait pas conscience de lui-même, ne se connaissait pas, tandis que, dans l'homme, il arrivai^, à se connaître.
30 Lk FKANCE ET L*ALLEMA6N£
Qa^onrapproclie maintenant Tane de Pautre les trois philosophies que Je Tiens d'indiquer, et qu'on pèse l'influence de chacune d'elles sur la morale, sur la politique, sur la littérature, sur les arts : ce sont trois mondes entièrement divers.
Sous l'influence de la méthode de Kant, tout sera réglé et contenu dans une juste mesure.
Sous Tempire du système de Flchte, quintessence
de l'abstraction, toutes les manifestations de la vie
sociale présenteront quelque chose de sec, d'austère,
de rigoureux; dans la politique, pas d'élan ; dans la
littérature, pas de poésie ; dans les arts, pas de couleur.
Avec le panthéisme de M. Schelling, au contraire, l'imagination reprendra ses ailes ; la nature se trouvant remplie de Dieu et sœur de l'intelligence, on la respectera dans son essance auguste ; on se saturera des sensations qu'elle procure ; on célébrera, en tous sens et avec enthousiasme, ses magnificences, ses bienfaits. Et puis, Tomniprésence de Dieu combattant reflet des démarcations sociales, les idées de nationalités distinctes iront s'aflaibliseant de jour en jour. La politique aura une force d'expansion extraordinaire; la morale se confondra avec la poésie; la littérature deviendra resplendissante; les arts n'exprimeront plus que les rêves merveilleux de l'imagination. Mais aussi, lapensée humaine flottera dans les nuages ; les énergiques sentiments auront fait place à de vagues
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et maladives aspirations ; la patrie sera trop sacrifiée à une ivresse de cosmopolitisme, âlle des songes ; et ceux qui s'étaient plongés avec délices dans Textase finiront par se débattre avec angoisse dans la satiété de l'infini. Werther, René, Obermann, c'est le panthéisme qui vous a créés ! Et de quel amer enchantement n'est pas victime la société que révèlent vos tristesses immortelles !
Poursuivons. Le Dieu de M. Schelling était dispersé dans rinfini. Ce n'était donc pas un Dieu personnel, comme celui des chrétiens. Mais comment concevoir qu'un Dieu impersonnel puisse jamais arriver à avoir conscience de lui-même? Et cependant M. Schelling avait dit que Dieu, dans l'homme, arrivait à se connaître. La contradiction était manifeste. Hegel crut la faire disparaître en disant que Dieu se réalisait dans une infinie variété et un nombre infini de personnes finies. Or, quels pouvaient être le sens et la valeur de cette terminologie obscure? Dans la pensée de Hegel, Dieu pouvait-il parvenir à se réaliser complètement dans rhumanité, à y prendre complètement connaissance de lui-même ? Mais il aurait fallu, pour cela, qu'il épuisât l'infinie variété et le nombre infini des personnes finies destinées à servir sa réalisation : hypothèse inadmissible, puisque l'infini qui s'épuise cesse d'être l'infini. Hegel a-t-il entendu que Dieu ne parviendrait jamais à se réaliser complètement dans l'humanité, tout en y travaillant sans relâche et sans
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repos? Mais qae signifie alors ce travail immense,, perpétuel, ce travail éternellement douloureux et éternellement incomplet, de Dieu pour arriver à se posséder, à se connaître, à exister, enfin, dans sa plénitude ? Eh quoi 1 ce qu'il y aurait de plus vrai et de divin dans l'histoire, ce serait je ne sais quel fatal et fantastique acheminement de Dieu vers l'impossible possession de lui-même ! Et un pareil acheminement s'accomplirait par des calamités sans fin, par des torrents de larmes versées, par des fleuves de sang répandu, par l'incessante destruction des foules humaines!
Quand on se figure les trésors d'intelligence qu'un homme éminent a dépensés pour produire d'aussi affligeants résultats, on demeure frappé de stupeur. Et c'est bien à cela, pourtant, que viennent aboutir tant de travaux qu'on n'a vantés outre mesure que parce que des formules pompeusement inintelligibles en déguisaient le vide. Il est si facile de faire croire aux hommes que ce qui est clair est superficiel I II est si facile de leur faire prendre l'appareil scientifique pour la science!. Je n'examinerai pas, à l'exemple de quelques écrivains français, jusqu'à quel point il est permis d'accuser la philosophie allemande de plagiat, pour mieux glorifier la France. Dieu me garde de vouloir déprécier les savantes écoles d'outre -Rhin I Convenons seulement que l'originalité apparente de beaucoup de systèmes ne gît que dans l'obscurité de leur
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enveloppe ; qu'on est surpris d'arriver à des idées toutes simples par des raisonnements compliqués à l'excès ; que la route qui conduit aux solutions métaphysiques serait utilement abrégée, sans ce malheureux penchant qu'ont la plupart des hommes à se payer de mots mystérieux, et à s'agenouiller devant ce qu'ils ne peuvent comprendre.
La vérité est que la doctrine de Hegel confinait à l'athéisme ; et ce fut l'athéisme que les plus fervents d'entre les disciples de Hegel recueillirent dans son héritage. Interrogez aujourd'hui les hégéliens dé la nouvelle école, ils vous répondront sans détour: « Nous sommes de loyaux athées. » M . Strauss, dans sa vie de Jésus-Christ, avait presque réduit le fait chrétien aux proportions d'un symbolisme : on a fini par trouver que M. Strauss manquait de hardiesse, et il s'est vu attaqué pour n'avoir pas rompu assez brutalement encore avec les vieux scrupules I On juge si M. Schelling est épargné par la jeune Allemagne, lui qui admet, Tun après l'autre, tous les dogmes du christianisme I Et du reste, que M. Schelling succombe à son impopularité, c'est justice sans doute: n'a-t-il pas renié dernièrement son ancien système, sous prétexte de le compléter en le corrigeant ? N'a-t-il pas cherché à rétablir dans les croyances la personnalité de Dieu qu'il avait si fort contribué à en bannir? Et la sincérité de pareil retours n'est-elle pas à bon droit suspecte à ceux qui savent combien est douce l'exis-
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tence qu'ofTre à M. Schelling là ville da catholicisme, cette énervante et dévote Munich, au sein de laquelle est aussi venu s'amortir le fougueux génie de Gœrres ?
Aussi croyons -nous que M. Pierre Leroux s'est noblement trompé, lorsqu'à la nouvelle du voyage de M. Schelling à Berlin, il a poussé un cri d'espérance. M. Pierre Leroux, ce grand et généreux esprit, ne pouvait pas, ne devait pas croire aisément que M. Schelling renoncerait à une partie de son passé, et qu'il reculerait dans la carrière par lui-même ouverte à la jeunesse. Mais les faits aujourd'hui n'ontils pas prononcé ? Que nous a valu de nouveau le cours de M. Schelling à Berlin ? En proclamant lln- 8uf9sanced6 la méthode historique, M. Schelling at^ii fait autre chose que détruire son propre ouvrage, sans oser toutefois le condamner d'une manière radicale?
Quoi qu'il en soit, l'athéisme en philosophie correspond à l'anarchie en politique. Chose singulière! Après avoir parcouru d'une marche haletante les espaces de la métaphysique, voilà que TAUemagne se trouve ramenée à notre dix-huitième siècle ! G*est le baron d'Holbach qu'on recommence de l'autre côté du Rhin.
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A QUBLLKS CONDITIONS L*ALLIANGB INTELLECTUELLE DE L'ALLEMAGNE ET DE LA FRANCE PEUT DEVENIR FA- CONDE*
Qae rAIlemagne eût beaucoup à gaj^er dans le commerce intellectuel de la France; c'est certain» Ceci nous amène naturellement à parler d'un projet dont l'exécution est, dit-on, prochaine. Un Allemand» bien connu, M. Arnold Ruge> est à la veille de fonder, parmi nous, une revue qui aurait pour but d'établir entre la France et TAUemagne un fraternel échange de sentiments et d'idées. On ne saurait trop encourager un pareil dessein ; mais, pour qu'il porte^ une Tois réalisé, tous les fruits qu'on en peut attendre, il faut que la jeune Allemagne secoue les haines auxquelles elle a eu Timprudence d'ouvrir son cœun
Parlons sans détour ! ce qui nous a, plus que toute autre chose^ aliéné T Allemagne , c'est la question trop fieimeuse delà rive gauche du Rhin. Voyons quels sont nos torts.
Préférer un accroissement de territoire à Tamitié d'un peuple fort et généreux, ce serait, je me bâte de le reeonnattre^ de la part de la démocratie française^
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une puérilité coapable. Le militarisme est un reste de barbarie; l'esprit de conquête est antiphilosophique. Si, au lieu de chercher à régner par la pensée, la France cherchait à gouverner par le glaive; si, au lieu de se dévouer à la liberté des peuples, elle nourrissait le désir de les courber sous le joug de ses victoires; il est évident que la France s*abaisserait gratuitement dans l'estime du monde et rapetisserait à plaisir ses destinées*
Aussi les Allemands se trompent-ils d'une manière étrange quand ils se figurent la démocratie française impatiente de combats et prête à recommencer l'aventure impériale. Sans doute, parmi les démocrates, il en est qui rêvent encore de gloire purement militaire et de domination par la guerre ; mais [ceux-là ne forment que la partie la moins nombreuse du parti démocratique français.
D'où vient donc qu'au seul souvenir des traités de 1815, ce parti tout entier s'agite et frémit? D'où vient qu'en entendant prononcer le nom de Waterloo, nous portons tous involontairement la main à la place où le soldat suspend l'épée? Cela vient de ce que Waterloo ne représente à nos yeux que la ligue, un moment heureuse, de tous les tyrans de l'Europe ; cela vient de ce que les traités de 1815 nous apparaissent, non comme une barrière opposée à nos. projets d'agrandissement, mais comme la consécration du plus insolent brigandage qui fut jamais. Ëh quoi! nous ne pour-
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rions, sans encourir le reproche de vouloir tout envahir, protester contre l'œuvre impie du Congrès de Vienne! Mais, par le Congrès de Vienne, la France n'a pas été seulement contenue, elle a été dépouillée, emprisonnée, livrée, la poitrine nue, aux coups d'une invasion nouvelle. La formation du royaume des Pays- Bas, celle du royaume de Sardaigne, Thypocrite déclaration de la neutralité suisse, les fortifications d'Huningue abattues, les villes de Sarrelouis et de Landau livrées à la Prusse, l'occupation de notre sol pendant trois années par les hordes qui l'avaient teint de notre sang... Je n'achève pas. La mesure de nos humiliations et de nos malheurs fut comblée alors. Et qu'est- 41 besoin de le rappeler? L'Angleterre gagna au Congrès de Vienne un énorme surcroît de puissance; l'Autriche vit passer, en 1815, sous sa domination deux millions d'âmes qui, en 1805, ne reconnaissaient pas ses lois ; la Prusse devint plus grande et plus forte que n'aurait osé la rêver Torgueil de Frédéric II; la Russie se fit la part du lion. Et, quant à la France, au milieu de tant de nations rivales démesurément agrandies, ne se trouve-t-elle pas aujourd'hui plus petite qu'elle ne l'était sous Louis XV ? * Encore, si son abaissement avait profilé aux peuples! Mais non. Les rois seuls ont recueilli Théritage de ses dépouilles ; et, par un remarquable^ enchaîne- .ment, toutes les nations faibles ont été malheureuses de' nos malheurs. La France vaincue, ce fut la Pologne
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sacriâée à la Russie. La France vaincue, ce fat la Belgique absorbée par la Hollande. La France vain* eue, ce fut l'Allemagne divisée de manière à dtre plus aisément opprimée par le despotisme de rAutriche uni au despotisme de la Prusse. Car enfin^ qu'ont-'ils ga^* gné à rélan de 1813, ces patriotes allemands qui s'ar* mèrent avec tant d'enthousiasme contre nous? Le Con* grès de Vienne les a enchaînés. La victoire leur a valu la servitude; et la France s'est vengée, rien qu'en leur laissant subir les lois de sa défaite. Tant il est vrai que les revers de la France sont des revers pour la liberté et entament la civilisation elle-même 1
Que l'Allemagne ne s'y trompe pas : la question des bords du Rhin est pour la France non pas une question d'agrandissement, mais une question de défense hationale. Il n'y a pas ici esprit de conquête, mais besoin de sécurité. La situation territoriale que les traités de 18i5.nous ont faite ne laisse^t-elle pas^ du côté de la Prusse, nos frontières ouvertes ? Ne fait-elle pas dépendre notre capitale d^une marche rapide ? Et n'estce pas précisément parce que nous manquions de frontières, que les ennemis de la civilisation démocratique bnt eu un prétexte naturel pour embastiller Paris, et dans Paris, la liberté du monde 1 Si la jeunesse allemande à laquelle nous nous adressons ici, avait la libre disposition d'elle-même; si l'Allemagne n*était pas dominée par la Sainte-Alliance, ohl certes, le voi« tinage de la Prusse nous inquiéterait peu. Mais, c'est
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au gouvernement prussien que nous avons affaire; c'est son despotisme armé qui nous touche; c'est le génie malfaisant des anciennes coalitions qui, par la Prusse, frappe à nos portes. Et voilà ce qu'il estimpossible de méconnaître. Pourrions-nous avoir oublié de quel côté la Révolution française fut attaquée à son berceau, et où l'émigration chercha son premier refuge, et quel uniforme portaient ceux que firent reculer les conscrits de Dumouriez ?
Je vais plus loin : si la Révolution française devint furieuse; si elle sentit le terrible besoin de se compro^ mettre à jamais, s'il lui avisa de se montrer à TEu*^ rope épouvantée, avec une épée dans une main et une hache dans l'autre; si elle comprit qu'hésiter, pour elle, c'était périr, est-ce que la faute n'en fut pas à la grandeur même de ses périls? Les journées des 2 et 3 septembre auraient-elles eu lieu,. sans la nouvelle que les Prussiens étaient dans Verdun ? Rappelons la langage des envahisseurs de notre pays. « La villa « de Paris et tous ses habitants sans distinction, « seront tenus de se soumettre sur-le-champ et sans « délai au roi , de mettre ce prince en pleine liberté « et de lui assurer, ainsi qu'à toutes les personnes « royales, l'inviolabilité et le respect auxquels le droit « de la nature et des gens oblige les sujets envers les « souverains; leurs Majestés Impériale et Royale « rendent personnellement responsables de tous les « événements, sur leur tête, pour être jugés militai-
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« rement, sans espoir de pardon, tous les membres de « l'Assemblée nationale» du département, du district, « de la municipalité et de la garde nationale de « Paris ; déclarant, en outre, leurs dites Majestés, sur a leur foi et parole d'empereur et roi, que si le châ- « teau des Tuileries est forcé ou insulté, que s'il est « fait la moindre violence à leurs Majestés le roi , la « reine et la famille royale, s'il n'est pas pourvu « immédiatement à leur sûreté, à leur conservation, « à leur liberté, elles en tireront une vengeance à < jamais mémorable, en livrant Paris à une exécution « militaire et à une subversion totale. . . » On n*a pas oublié quelle formidable réponse fit à cette provocation la Révolution française. Ce fut le manifeste d'un prince allemand qui tua Louis XVI.
Eh bien ! c'est précisément parce que nous, démocrates français, nous ne voulons pas être condamnés aux effrayants excès qui furent imposés. à nos pères ; c'est précisément parce que nous gémissons de cet élan de fureur auquel un peuple ne se livre pas deux fois, que nous voulons une France forte. Car nous prévoyons bien que, le jour où notre démocratie, enfin victorieuse, pariera au cœur des peuples, les rois s'armeront et se ligueront de nouveau pour l'étouffer. Ne devons-nous pas désirer que la force nous dispense de recourir au désespoir? Et la force pour la France démocratique, est-ce que ce n'est pas la liberté pour l'Allemagne ?
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LA FRANCE ET L'aLLEMAGNK 41
Au surplus, nous préserve le ciel de caresser les projets d'envahissement qu'on nous suppose. Entrer en guerre avec TAllemagne pour lui ravir, par violence, la rive gauche du Rhin ! En vérité, rien n'est plus loin de notre pensée. Mais nous croyons que l'Allemagne n'est pas moins intéressée que la France h demander l'abolition des traités de 1815 et le remaniement politique de la carte. N'y aurait-il pas lieu, dans ce cas, à s'entendre amiablement sur la question en litige, au moyen d'arrangements puisés dans Tintérèt bien entendu des deux pays ?
Dans le Congrès de Vienne, un plan avait été proposé, qui nous eût épargné bien des débats, s'il eût été suivi. L'empereur Alexandre voulait que la Pologne fût rétablie dans son indépendance, avec le grand-duc Constantin pour souverain ; on aurait donné la Saxe à la Prusse, pour prix de la Pologne prussienne ; et on aurait indemnisé le roi de Saxe, en l'établissant sur la rive gauche du Rhin. Une pareille combinaison avait pour la France des avantages incontestables, puisqu'elle lui donnait pour voisine, sur la frontière la plus menacée, une puissance secondaire, amie, constitutionnelle, au lieu d'une puissance principale, despotique et hostile. La combinaison échoua contre les intrigues de l'Angleterre, suivie dans sa haine par la perverse médiocrité de M. de Talleyrand ; mais on peut voir par là que le problème ne serait pas aussi difficile à résoudre pacifiquement qu'il semble au
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premier abord, dans Thypothêse d'un remaniement européen.
Au reste, il est une éventualité qui ôterait à la question du Rhin une partie de son importance. Que l'Allemagne fasse sa révolution : nous n'aurons plus qu'à nous féliciter de son voisinage. Encore une fois» la démocratie française n'est pas enrégimentée pour la conquête. Attaquée, elle saurait se sauver par la victoire, mais l'esprit d'envahissement répugne autant à sa nature qu'à ses traditions révolutionnaires. Si la Révolution parut sur les champs de bataille, c'est qu'elle y fut appelée par des défis dont elle avait le droit de châtier l'audace.
c( Pas de conquêtes, disait sans cesse Robespierre ; armons-nous de la propagande. » Et pendant que les Girondins criaient aux armes î .à la suite de Brissot, les Montagnards et le Club des Jacobins prêchaient la paix. Il est vrai que, lorsque la guerre fut devenue inévitable, les Montagnards la soutinrent avec une vigueur dont rien n'égalera jamais, dans Thistoire, l'héroïsme sauvage; mais, même en combattant, la Convention ne cessait de déplorer la guerre et d'en appeler à l'union philosophique des peuples. Quant aux armées républicaines, elles ne se composaient que de citoyens en armes, et les généraux y étaient soumis à des commissaires civils. Tout le génie révolutionnaire est là. Il mettait la victoire à Tordre du jour, et il se trouva que la victoire obéissait plus
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volontiers au sombre enthousiasme de Couthon qu'à l'expérience militaire de Dubois-Crancé I Mais le génie révolutionnaire était-il le génie de la France ? Oui, sans nul doute. La France est faite pour agir sur le monde, et non pour s'imposer à lui avec violence. Elle est glorieusement impuissante à s'établir en pays conquis. Comme le Nil, ce qu'elle semblait devoir submerger, elle le féconde, et elle passe. Les baïonnettes ont fait TEmpire mais la Révolution ne s*est faite qu'avec des piques.
Je résume cet article :
L'Allemagne doit marcher à la liberté par l'unité.
Elle peut, par elle-même, arriver à l'unité.
Pour devenir véritablement libre, peut-être aura» t-elle besoin de la France.
Une alliance intellectuelle entre les deux peuples est donc une chose éminemment désirable.
Mais, pour qu'une semblable alliance porte ses fruits, il faut que les patriotes allemands nous témoignent plus de confiance, et se persuadent bien que la orce pour nous, c'est pour eux la liberté.