APRES SA CONDAMNATION PAR LA COUR DE BOURGES
7 avril iS^q,
Mon cher Barbes, ô le plus généreux des amis et le meilleur des hommes ! te voilà donc replongé dans les cachots, au nom de cette République que servirent toujours si vaillamment ton âme altérée de justice et ton indomptable esprit ! Hélas ! en songeant à ce que tu vas souffrir encore après avoir tant souffert, quel républicain, digne de ce nom, ne se sentirait le cœur plein de sanglots ?
Je ne veux point parler ici de la cour de Bourges : elle t'a condamné pour la journée de mai ; aux yeux de tous les royalistes, ton crime c'est ta vie entière.
Parce que ta as marché d'un air mépri-ant devant leurs idoles de boue et leurs oracles menteurs ; parce que tu n'as point pensé, à l'exemple d'un sombre
philosophe, qae des millions d'âtres humains dussent être sacrifiés à la prospérité de quelques-uns, comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes; parce que, avec Pascal disant : « L'humanité est un homme qui vit toujours et qui apprend sans cesse, » tu as admis le dogme de la solidarité des existences et des races; parce que, attribuant à la yérité seulement et à la jastice le don d'immortalité, tu as cru, d'une foi fervente et sublime, à Tinstabilité des choses injustes et à la possibilité de bannir Fignorance, de détrôner le mensonge, de détruire la misère, de vaincre le mal; parce qu'au Peuple, que tu aimes et pour qui tu demandes une place au bonheur ainsi qa'au soleil, tu as oflTert en holocauste, tout : ta jeunesse, ta fortune, ta liberté, ta vie , ils t'ont maudit, ils t'ont frappé.
Mais, grâce au ciel, les hommes prédestinés apportent en naissant ce qui est nécessaire à Taccomplissement de leur mission. T'émouvoir en te calomniant, t'humilier en t'infiigeant la peine des voleurs et des assassins, firriter ou même t'altrister en mettant contre toi de leur parti le garde-chiourme et le bourreau, voilà ce qui est au-dessus de leur pouvoir. Sous leur domination, combien n'es-tu pas plus puissant qu'eux, toi qu'ils pourraient tuer, mais non troubler !
Lorsqu'au mois de juin 1839, l'on te traîna devant la cour des Pairs, ton attitude était bien celle que tu viens de garder devant la haute cour ! A l'homme qui
t'interrogeait, tu répondis : < Quand l'Indien est vaincu, quand le sort de la guerre Ta fait tomber au pouvoir de son ennemi^ il ne songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines : il se résigne, il donne sa tête à scalper. » Et le lendemain, M. Pasquier n'ayant pas rougi de dire que tu avais eu raison de te comparer à un sauvage, tu repris : « Le sauvage impitoyable n'est pas celui qui donne sa tête à scalper, mais celui qui scalpe. »
Le 13 juillet, vers le milieu du jour, on vit arriver sur la place Vendôme, se dirigeant vers la CbancelleriOi près de trois mille étudiants. Ils s'avançaient d'un pas grave, en silence, la tête nue, dans Tordre lugubre et avec le recueillement qui préside à la solennité des funérailles. C'était pour toi qu'ils venaient, mon cher Barbes, car on t'avait condamné à mort. Non, non^ jamais consternation ne fut semblable à celle dont Paris, ce jour- là, fournit le spectacle. Les ateliers furent abandonnés, les barrières désertes, les places pu^ bliques et les rues se remplirent de silence : le Peuple était tombé dans une amère tristesse I
Toi, cependant, à la veille de monter sur l'échafaud, tu étais tout entier, parla pensée, à tes amis, à ton parti, à la France, et tu écrivais à Godefroy Cavaignac cette lettre que j'ai retrouvée entre les mains d'un des nôtres et qu'il m'est impossible de ne pas transcrire : € Mon cher Godefroy,
t Je ne veux point laisser passer ces moments su«>
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« prêmes sans m'acquitter d'un devoir envers vous ; « car, grâce au système de division adopté par nos « ennemis, peut-être ne savez-vous pas combien j'ho- « nore votre dévouement. Vous pouvez en croire la « parole d'un homme qui va mourir pour la cause « dont vous êtes, comme lui, le soldat. J*ai toujours « professé pour vous le plus grand respect et la plus « vive amitié, je puis même dire que j'ai ressenti pour « votre caractère une de ces sympathies spontanées « qui font aimer sans connaître. Conservez donc, je « vous en prie, quelque attachement pour ma mé- « moire ! Bientôt, sans doute, les obstacles qui s'op- « posent à la marche de notre chère France vers le « but souverain assigné à sa nationalité disparaîtront, « et le jour de la régénération luira pour elle. Puis- « siez-vous être de ceux qui dirigeront ses destinées « futures 1 »
Ainsi, tandis qu'à cent pas de la prison, des mains sanglantes clouaient l'échafaud où tu étais attendu, c'était vers la France libre, régénérée et glorieuse, que montait ton âme immortelle I Mais, comme il te restait encore de nobles exemples à donner sur la terre, et que le peuple n'avait pas encore suffisamment, sans doute, bénéficié de tes douleurs, la mort ne voulut pas de toi ; une commutation de peine fut accordée à Paris en deuil ; les cachots delà monarchie te gardèrent, et, depuis, dans ce même palais du Luxembourg où Ton t'avait jugé et d'où la République vengeresse
A ARMAND BAKBËS 49
venait de chasser tes juges, il nous fut donné, à Alber et à moi, de te voir revenir, la figure altérée par dix années de souffrance, mais le front rayonnant, l'œil plein de flamme, aux acclamations du Peuple vainqueur.
Il luira de nouveau, le soleil de ces grandes journées !
Ya, laisse nos ennemis traiter de démence ta magnanime sagesse. L'injustice, l'oppression, le mensonge, le mal, voilà la folie! Et ils l'auraient compris déjà si le propre de la folie n'était pas de s'ignorer. Car enfin, quelle misère est comparable à la vôtre, malheureux, qui avez pour vous une armée et contre vous votre conscience ? E?t-ce qu'en effet les soulèvements possibles de la misère ne les tiennent pas dans une perpétuelle anxiété ? Est-ce que, parmi les fantômes évoqués par leur épouvante, il n'y en a pas un qu'ils entrevoient toujours, toujours, toujours, cherchant du pnin et ne trouvant qu'un fusil ? Est-ce que— demain^ — ce mot de nos espérances, n'est pas le mot de leurs terreurs ? C'est bien en vain qu'ils essayeraient de s'étourdir au bruit de leurs fanfares ; il faut qu'ils écoutent avec angoisse le silence des complots! C'est bien en vain qu'ils s'étudieraient à se faire un rempart de leur propre agitation, semblables à ces animaux qui, menacés, font autour d'eux de la poussière et s'y cachent ; l'inapaisable sentiment du péril est un supplice qui ne se supporte pas.
A Texaltation de leurs colères je mesure leur détresse, et par le nombre de baïonnettes dont ils s'entourent, je compte leurs tourments! Oh ! oui, insensés mille fois^ ces hommes qui nepeuvent même pas, comme les coQvives de la citadelle de Thèbes, se couronner de fleurs, parce qu'il n'y a plus à leur portée que des couronnes ramassées dans laguerre civile, et que, s'ils venaient à se les poser sur la tête, le saug leur coulerait sur le visage ! Insensés mille fois, ces hommes qui, avec un désespoir farouche, combattent le triomphe d'une doctrine qui les condamnerait. •• à être heureux t Barbés, Albert, vos persécuteurs sont vos vengeurs l
Quant aux idées qu'on frappe en vous, l'heure ap* proche qui leur doit livrer i*empire du monde. Elles n'ont point commencé avec notre siècle, ces idées puissantes. Fondées sur la notion de la justice, qui, par essence^ est immuable, elles sont contemporaines de Fesprit humain. C'est pourquoi elles ont eu, à ton* tes les époques de l'histoire, des apôtres, des soldats ou des prophètes. Platon, saint Paul, saint Clirysostôme, saint Bazile> Munzer, Campanella, Thomas Moms^ Morelly, Jean- Jacques Rousseau, les vaincus de thermidor, et, au-dessus d'eux tous, le Crucifié, ont marqué leur passage à travers les sociétés humaines par une trace ardente, lumineuse, que rien n'a pu faire disparaître, et qui toujours s'est retrouvée sous les cadavres des victimes dout on a jonché les routes de l'humanité en marche.
' Mais ce qui distingue de ceux qui Tout précédé le siècle où nous sommes, ce qui constitue son originalité historique, c*est le caractère de force et de généralité qu'ont revêtu des doctrines qui, jusqu'ici, n'avaient été soutenues que par des penseurs solitaires, de mélancoliques philosophes, des tribuns méconnus, ou des sectes rapidement étouffées. Le penseur, le philosophe, le tribun, par qui a été reprise l'impérissable tradition de l'égalité fraternelle, s'appelle aujourd'hui en France le Peuple. Or, pour le contenir, leurs cachots sont trop petits. Nous vaincrons,
0 mon cher Barbes, si tu savais combien l'affection que je t'ai vouée me rend cette certitude plus précieuse encore et plus douce I Je n'ignore pas que la foi professée dans ton sublime discours devant le tribunal de Bourges est pour toi la source d'ineffables consolations; que c'est là ce qui te rend invincible à la souffrance. Tu as été doué de la nature des héros, de la nature des martyrs, et je connais ton cœur.
Louis Bl^ANC
Janvier 1852
Le 10 août 1849, j'écrivis à Louis Bonaparte une lettre que je crois utile de réimprimer aujourd'hui.
Aux considérations qu'elle contenait sur Timpossibilité de recommencer TEmpire, de façon à Timplanter dans notre pays, je n ai rien à changer, absolument rien. Que dis-je? mes convictions à cet égard ne furent jamais plus vives que depais Tacte de brigandage qui vient d'ensanglanter Paris et de scandaliser l'Europe.
Qu'on examine ce qu'il en a coûté pour un premier essai !
Ilafalluarrêter comme un vil ramas de voleurs les représentants du peuple assemblés ;
n a fallu, à la faveur d'une surprise nocturne et en
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yiolation de toutes les lois de la justice^ saisir à domicile, garrotter, jeter pêle-mêle dans les cachots tout ce que Paris comptait d*hommes éminents par les services militaires, par le talent, par la science, par le génie ;
Il a fallu se créer des satellites avec de lo'r et avec du vin ;
Il a fallu combattre l'indignation publique à coups de canon ;
Il a fallu tuer au hasard une foule de citoyens iûoffensifs, cribler de balles les maisons, répandre le sang des enfants et des femmes, assassiner en grand ;
Il a fallu publier des proclamations pleines d'impostures, après avoir réduit au silence, par la force, quiconque aurait pu les démentir ;
Il a fallu se parer frauduleusement d'adhésions qu'on n'avait pas et écrire dans une liste de prétendue Commission consultative le nom de citoyens dont on avait l'impudence d'étouffer les protestations ;
Il a fallu couronner la violence par l'hypocrisie, enlever le Panthéon au culte des plus chers souvenirs de la patrie et descendre jusqu'à accepter un M. de Montalembert pour complice ;
11 a fallu mettre en état de siège la France presque tout entière, après Tavoir provoquée à la guerre ci- Yile ;
Il a fallu profiter odieusement de la possession êx-
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clusive du télégraphe, du monopole usurpé des journaux, du pouvoir avilissant d'ouvrir les lettres privées et de les arrêter au passage, pour faire croire à des scènes de viol et de pillage dans les départements, de manière à ramener la bourgeoisie en la trompant et à effrayer l'Europe ;
— Calomnie atroce ! Il a fallu imputer le projet d'une jacquerie universelle aux socialistes, comme si le socialisme n'était pas l'antipode du système absurde des partageux^ système sorti de la propagande mensongère d'une réunion fameuse , celle de la rue de Poitiers ;
11 a fallu confier le soin d'écrire, jour par jour, rhistoire contemporaine à un journal qui, le lendemain de l'insurrection de juin, ne parlait que de poignets de gardes-mobiles coupés, et du vin des soldat empoisonné par les vivandières ;
Il a fallu combler la mesure des insolences, en appelant le peuple à voter librement^ sous le règne de la Terreur ;
Il a fallu composer enfin de tous les genres de crimes réunis le grand crime de l'Empire essayé.
On peut juger de la valeur et de la durée probable d'un régime dont l'inauguration a nécessité l'emploi de pareils moyens !
Qu'on médite maintenant sur la nature du suc" ces obtenu.
Il est très-vrai que le cours des rentes s*est élevé,
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comme cela avait eu lieu à la nouvelle de la défaite de Waterloo, comme cela a eu lieu toutes les fois qu'un immense désastre a frappé la France. Mais par quels hommes Louis Bonaparte a-t-il vu saluer l'opprobre de sa victoire ? Quelles adhésions empressées lui a values, môme Tégoïste espoir de s'atteler à sa fortune ?
En février 1848, le gouvernement provisoire n'était pas encore installé, que déjà, d*un commun élan, accouraient vers lui tous les pouvoirs constitués, toutes les autorités établies, depuis la Cour de cassation et la Cour des comptes jusqu'à la dernière justice de paix. Il n'avait à son service, copendaut^ ni canons braqués sur les places publiques, ni armée de cent mille hommes, ni loi des suspects. Pas un journal n'hésita, on se le rappelle, à faire acte d'hommage à la République ; et pourtant la liberté de la presse, loin d'être foulée aux pieds, avait été, dès l'abord, proclamée absolue et resta telle pendant toute la durée du gouvernement provisoire.
Ici, quelle différence ! Louis Bonaparte n'est pas plutôt n'iaitre souverain de Paris, que la haute cour de justice le déclare coupable de trahison d'Élat. Des hommes tels que M. Mole ont hâte de faire savoir qu'ils étaient dignes d'être mis en prison et qu'il n'a pas dépendu d'eux de ne l'être point.* Des hommes tels que M. Léon Faucher, un ministre de la veille, repoussent à l'égal de la plus humiliante injure Vhon^
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neur de figurer parmi les conseillers d'un traître. Des conseils généraux protestent. La magistrature résiste. L'usurpateur n'entend monter autour de lui que le bruit des voix que d'avance il avait achetées, et il est condamné à la honte d'enregistrer l'approbation de je ne sais quelles municipalités obscures, entre une lettre de M. de Montalembert et une lettre de M. Veuillot!
Parlerai-je des illustrations de ce coup d*Btat, du général Leroy dit de Saint-Arnaud^ do M. Fialin dit de Persigny f Napoléon, pour son 18 brumaire, avait, en tout cas, trouvé d'autres complices... Ses premiers collègues furent Roger-Ducos et Sieyès qui tous les deux étaient du gouvernement qu'on venait de renverser, et nul n'ignore ce que pesait alors la réputation de Sieyès. Napoléon trouva aussi d'autres ministres, et à l'instant même, Talleyrand s'offrit, Pouché s'offrit ; or, quelque contestable que fût la moralité de ces personnages, au moins n'étaient-ce pas des aventuriers.
Ce n'est pas que Louis Bonaparte n'ait chance d'attirer à lui beaucoup d'âmes viles, pour peu qu'il se maintienne : de quoi n'est point ca; able la bassesse humaine ! Seulement, il s'agit de décider si un homme au-dessous du médiocre aura puissance d'arrêter pendant longtemps la Révolution et son cours indomptable.
Je plains les commerçants qui s'imaginent que le
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commerce atout à gagner aux saturnales delà force ; je plains les industriels qui ne comprennent pas que le rogne de l'industrie finit là où commence celui du sabre. Un avenir prochain les éclairera sur leur aveuglement et sur leurs périls. Qu'ils se rallient à l'usurpation pour un moment, cela se conçoit, quand on songe à la signification terrible qu'avait prise à leurs yeux la date de 1852; quand on songe aux violences inouïes de la réaction, aux colères qu'elle avait allumées, à tant de prédictions sinistres s'autorisant d'imprudentes menaces, à tant de calomnies répandues contre le socialisme . Mais la vérité aura son tour. Lorsque ces commerçants, lorsque ces industriels, que la peur de l'anarchie va peut-être donner au despotisme, auront enfin recouvré leurs sens, ils apprendront :
Qu'on ne leur a fait un épouvantail du socialisme qu'afin de les mieux asservir ;
Que le socialisme est la science de la paix, de la concorde, du travail ;
Qu'il n'y a pas un livre socialiste dont les principes et les conclusions ne soientabsolument contraires à ce qu'on nomme la jacquerie, et que, si quelque part en France, une faction des partageux existe, ce sont les libelles de la rue de Poitiers qui l'ont créée.
Une fois qu'elle aura acquis cette conviction et qu'elle sera délivrée d'un effroi qui Taveugle, la partie industrielle et commerçante de la bourgeoisie s'ac*
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commodera-t-elle longtemps d'une domination de janissaires ? Croit-on cela possible ?
Et quant à la partie lettrée de la bourgeoisie, comment déjà ne ferait-elle pas cause commune avec e peuple? En supprimant la liberté de la presse, on ne viole pas seulement un droit sacré ; on blesse un mterét considérable. En supprimant la liberté de la tribune, on ne porte pas atteinte seulement à un principe inviolable, on ferme toute issue à une foule de désirs et d'ambitions légitimes, et ici encore c'est un intérêt considérable qu'on met contre soi.
Après le 18 brumaire, Napoléon et Sieyês publièrent un manifeste qui se terminait par ces mots : La Révolution EST FINIE. Quelle prodigieuse illusion ! La RÉVOLUTION EST FINIE, vout dire, aujourd'hui encore, certains hommes, dans le délire d'un crime heureux. Nous verrons s'ils ne se seront pas trompés j là où se trompèrent si grossièrement le plus profond penseur du xviii* siècle : Sieyès, et le plus étonnant génie des temps modernes : Napoléon !
Voici la lettre dont j'ai parlé plus haut :
Monsieur, Savez-vous bien ce qui se dit ici ? On parle de trois grandes conspirations qui s'ourdiraient en France, à l'ombre de votre pouvoir, et grâce à la manière dont vos ministres conduisent les affaires de la République. Une couronne, assure-t-on, est suspendue dans un orage : sur quelle tête tombera cette couronne ? Les
uns espèrent dans le prince de Joinville ; les autres murmurent le nom de Henri V ; d'autres se rappellent TEmpire et vous désignent. Prenez garde ! Prenez garde !
Peut-être vous souvient-il des circonstances dans lesquelles je vous vis pour la première fois. Ce fut sur votre invitation, affectueuse et pressante, que je me rendis auprès de vous. En ce temps-là, vous étiez entouré d'un prestige. . ., le seul que puisse consentir à saluer une âme vraiment républicaine : Vous étiez malheureux ! Boulogne vous avait vu tomber dans- le piège de vos illusions impériales; on s'étonnait d'une révolte qui s'était comme évanouie dans la fumée d'une aventure : on cherchait votre parti ; et vous, abattu, jugé, condamné, renié par vos amis d'alors, raillé et insulté par vos serviteurs d'aujourd'hui, vous gémissiez dans une de ces forteresses sombres oii se tiennent maintenant, debout et invaincus, plusieurs de ceux par qui la République triomphante vous a fait une patrie.
De ma visite au fort de Ham, je n'ai rien oublié. Il me semble vous voir encore marchant, à pas lents et la tête penchée, sur l'éttoit rempart assigné à vos mélancoliques, promenades et que de tous côtés gardaient des sentinelles ; il me semble encore entendre les paroles de vague espoir que vous prononciez à voix basse, de peur que le vent ne les portât au gardien sinistre qui nous suivait à cinquante pas de distance, sans nous perdre un seul instant de vue. Je vous disais :
« L'Empire, vous ne l'ignorez pas, c'était l'Empereur ; a pensez-vous qu'il soit donné à l'Empereur de revivre ?
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€ D'ailleurs, s'il sortait du tombeau, il comprendrait € bien vite que la marche du temps nous a fait des € conditions de vie toutes nouvelles ; que la France de « nos jours n'est plus la France d'il y a cinquante ans; « que l'idée du travail a pris le pas sur la passion des « batailles ; qu'à d'autres aspirations et à d'autres « pensées il faut d'autres institutions et d'autres héros : « que le Peuple a cessé de mettre son ambition a revê- « tir aveuglément l'uniforme pour aller tuer et mourir ; « que la question n'est plus- de dominer et d'étonner « les hommes, mais de les rendre heureux. Non, non, « Napoléon, s'il revenait au monde, ne se repéterait « pas. Espérez-vous faire avec son nom ce qu'il ne « ferait pas lui-même avec son génie? Il n'y a de « possible en France désormais que la République. « Vous souriez? Je conviens que, chez nous, la Répu- « blique, en ce moment, n'a pas pour elle l'opinion ; « mais elle a pour elle quelque chose de bien plus puisse sant, la force des choses ; elle a pour elle l'épuisé- « ment absolu des formes monarchiques et l'impuissance, « constatée, des rois. La République est nécessaire en « France parce que la monarchie y est impossible. « Dépouillez donc ce rôle de prétendant, pour lequel « une scène vous manque. Fiez-vous à votre désinté- « ressèment du soin de votre destinée. Osez devenir et « vous déclarer républicain. »
Le malheur ouvre à l'esprit des perspectives que la prospérité lui masque. Du fond de votre prison, vous pouviez mieux voir les choses que vous ne le pouvez aujourd'hui du haut de votre fortune. Non-seulement
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mon langage vous plut, mais il vous causa une émotion qui, lorsque je vous quittai, alla jusqu'aux larmes.
Vous savez maintenant si je disais vrai. C'est la République qui a amnistié les imprudences de votre jeunesse ; c'est la République qui vous a rappelé de l'exil ; c'est elle qui vous a permis de tenter le suffrage universel : et, comme si elle n'avait rien à craindre d'un homme comblé par elle de tant de bienfaits, elle a reçu votre serment et s'est livrée à votre honneur.
Aujourd'hui, beaucoup vont muriiuirant autour de vous que c'est la faute de la République si le crédit est épuisé, si le commerce agonise, si l'industrie s'agite convulsivement sur des ruines, si l'emploi manque aux travailleurs affamés, si l'Opéra se ferme, si les arts sont dans un état de langueur mortelle, si les paysans succombent sous 1q poids des impots.
Mais, de bonne foi, à qui la responsabilité de cette situation désastreuse ? Est-ce à la République considérée en elle-même et telle que la conçoivent les Républicains, ou bien à la République telle que l'ont comprise et faite les royalistes ?
Lorsque, arrivé au fauteuil de la présidence, vous avez cru devoir abandonner à des ministres formés par la monarchie les destinées de la révolution de Février, n'était-il pas aisé de prévoir ce qui arrive ? Ramener le calme dans les esprits par une politique magnanime et conciliatrice ; étudier le mouvement historique du siècle, et, au lieu do le combattre, le régler; donner pour but et pour conséquence à l'adoption d'un mode de gouvernement neuf et démocratique la régénération de la
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société et rabolition du prolétariat ; mettre le socialisme aux affaires pour n'avoir pas aie heurter violem»ment sur la place publique, voilà ce que commandait la logique républicaine, voilà ce qu'auraient fait des ministres vraiment républicains, et nous n'aurions maintenant à déplorer aucune de ces luttes sanglantes qui ont frappé de paralysie le commerce et tué le crédit. Il fallait, selon l'esprit des Républiques, s'appeler le mouvement, et, au contraire, on s'est appelé, selon l'esprit des monarchies , la résistance. La première question à résoudre était celle de la réconciliation générale, et l'on s'est empressé d'ouvrir carrière à la proscription. Avec une inconcevable témérité, on a mis en présence le passé et l'avenir, et de ce vieux système de compression à outrance qui n'a jamais ni rien guéri ni rien sauvé, on a fait sortir, comme d'iine source empestée, les haines, les ressentiments, les complots, la guerre civile. A qui, encore une fois, la responsabilité du sort des gouvernés, sinon à ceux qui gouvernent? Or, parmi les hommes qui, aujourd'hui, exercent le pouvoir ou l'inspirent, en est-il un seul qui ne porte écrit sur son front le mot royaliste ? Que la République soit la République, et l'on verra ce qu'elle peut pour la dignité des citoyens, pour leur sécurité, pour leur bonheur.
Et maintenant qu'espèrent les insensés dont le mot d'ordre est, dit-on, rétablissement de l'Empire?
Le peuple souverain consentira-t-il bien volontiers à abdiquer en faveur de quatre syllabes?
Le régime représentatif, qui fraye à tous un chemin vers le pouvoir, qui jett^ une promesse à chaque ambi-
B4 i/empire moixs l'bmperecr
tion légitime^ qni appelle tons les talents, s'offre à récompenser tons les services, et met la domination par la parole au concours, ce régime représentatif qui vient de créer législateurs des ourriers et des sergents, s''imagine-t-on qu'il va crouler au premier coup de tambour, sans qu'un cri de protestation s'élève?
Les pay<?an5î se verront-ils enlever hien volontiers ce droit de suffrage qui atténue leur dépendance à l'égard de nos modernes châtelains?
Les industriels, les commerçants affront^rcnt-ils de gaieté de cœur les incalculables effets d'une secousse nouvelle?
Une nation, maîtresse en ce moment de son lendemain, ira-t-elle se lancer éperdûment dans l'imprévu ?
Mais admettons pour un instant qu'on pût passer le Rubicon sans y périr. Voici l'Empire ressuscité. Fort bien. Que devrions-nous en attendre, et quelle durée lui assigner? Quoi! nous aurions encore des chambellans, et dos pages, et des hérauts d'armes à blason, et tout le ridicule attirail dont Napoiêcn fut réduit à entourer le berceau de son héritier ! Une société essentiellement industrielle tomberait sous l'humiliante dictature de quelques traîneurs de sabre ! Sur un signe, on pourrait être exilé, si l'on s'appelait madame de Staël ; sur un signe, on serait fusillé arbitrairement, si l'on s'appelait le duc d'Enghien ! La liberté individuelle disparaîtrait, la France entière ferait silence, et, d'un bout du royaume à l'autre, on n'entendrait plus que respiration d'un seul homme
i/empirr moins i/kmpereur 65
Ah ! monsieur I songez à tout ce qu'il a fallu que Napoléon donnât de gloire à la France pour lui faire accepter pendant quelque temps ce régime de fer. Chaque coup porté par lui à la liberté se perdait dans le retentissement de ses bulletins. Il se faisait pardonner, hélas ! d'être notre maître à force de nous rendre maîtres du monde. Les titres dont il décorait ses nobles, il les empruntait à des triomphes... Le parti de l'Empire, s'il en existe un, veut-il que tout cela recommence? Va-t-on, pour que TEmpire soit un peu moins impossible, faire venir à son aide la conquête, et devonsnous compter sur la guerre comme diversion à la servitude? A la bonne heure, qu'on le dise, et qu'une seconde fois, si on l'ose, on mette lo feu à l'univers. Reste seulement à savoir : d'abord, si l'on est bien sûr que, comme sous Napoléon, la guerre sera la victoire; ensuite, si les banquiers, les commerçants, les industriels s'accommoderont de l'embrasement universel. Napoléon est tombé parce qu'il avait besoin de la guerre pour son despotisme et que la bourgeoisie, au contraire avait besoin de la paix pour ses affaires. Une nation no peut pas être à la fois Rome et Carthage. Napoléon a péri sous l'effort de la partie carthaginoise du peuple rançais.
Il y a quelques années, monsieur, alors que vous rêviez vous-même ce que quelques-uns rêvent aujourd'hui pour vous, un livre parut qui portait votre nom, et dans lequel vous vous efforciez de présenter l'Empire comme n'ayant été qu'une idée pacifique et commerciale. C'était là un étrange paradoxe et qui provoqua
*V; LrMPaE MOCÇ^ 1. EKT-EEEUR
V jiia jAri- Tjr-** r-é]»r»ii?^ qre ;r -rcti demande la pcr-
L'^mpereor Alexandre. condiÛT à Par:? j»ar Tin vaklon, paroourah un jour le palafs ôe? Tuileries ; on lui moûTiti le Ktioii de la Paix : « A quvi. dit-il en riant, ce «alon BcrraîMl à Bonaparte: >
Napoléon était un homme de guerre : il n*était que cela. Tontes les qualités, tons les défauts nécessaires des conquérants, il les réunissait en lui. On retrooTO dans cet homme extraordinaire Torgueil de Sirlla, le coup d*œil de César, la hauteur de Charlemagne, et la pénétration de Charles-Quint .
Pouvait-il ne pas aimer la guerre t Pouvait-il placer ailleurs que dans la guerre raccomplissement de sa destinée? Ceux qui lui ont prêté des intentions paci-> fiqnes n*ont été qae des âatteurs maladroits ; et Napoléon lui-même n'était pas sincère, lorsqu'il voulait faire croire au monde que la haine de T Angleterre pour la France l'avait seule forcé à être un grand capitaine. Le 14 janvier 18(©,il écrit, il est vrai, au roi d'Angleterre : « Je n'attache pas de déshonneur à faire les premiers « pa««.« La paix est le vœu de mon cœur... Je conjure « Votre Majesté de ne pas se refuser au bonheur de « donner la paix au monde. » Mensonge de conquérant que tout cela ! Napoléon savait bien que ce langage ne serait point entendu. Pitt s'était déjà écrié dans la Chambre dos Communes : « Tant que la France aura « cet homme à sa tête, TAngleterro ne sera jamais en « sûreté. » Et ces paroles implacables avaient retenti d'une manière terrible dans tous les cœurs anglais.
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Napoléon ne l'ignorait pas. Il révéla le fond de sa pensée le 4 juin 1805, lorsque, après avoir reçu à Milan le serinent du vice-roi d'Italie, il laissa échapper ces mots, dont toute TEurope s'émut : « La force des armes 4c est le principal soutien des Etats. Il est temps que « cette jeunesse qui vit dans l'oisiveté des villes cesse « de craindre les fatigues et les dangers delà guerre. »
Oui, Napoléon était né pour la guerre. Il avait trop la conscience de lui-même pour ne pas comprendre que la paix aurait rendu oisives ses plus hautes facultés, et anéanti ce qui faisait l'originalité de son rôle.
Napoléon a fait la guerre. Et il l'a faite parce qu'à l'époque où elle a eu lieu, elle était conforme aux lois de la fatalité historique.
La Révolution, fille de la philosophie du dix-huitième siècle, avait, en abolissant le servage, relevé le peuple de son abaissement matériel; mais il fallait que la guerre, en exaltant les courages, en ouvrant une carrière indéfinie à toutes les ambitions, vînt relever le peuple de son abaissement moral. C'est en ce sens que Napoléon fut, à son insu, le continuateur de l'œuvre révolutionnaire,
La Révolution avait donné au peuple le sentiment de sa force ; la conquête lui donna la conscience de son génie.
Par la Révolution, le peuple avait appris que toute puissance émanait de lui; par la conquête, il apprit qu'il portait en lui l'aristocratie du talent.
Sous le" régime de la Révolution, le peuple avait agi collectivement et avec une ardeur irrésistible : souslô
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régime de la conquête, il se personnifia dans une foule d'individualités d'élite sorties de son sein et qui allèren répandre partout Téclat dont il rayonnait.
La Convention, en faisant trembler toute l'Europe, avait rendu de la démocratie un solennel et formidable témoignage. Napoléon le compléta involontairement en posant une couronne sur la tête d*un palefrenier.
Chose bien remarquable, et que je livre aux méditations des adversaires de la démocratie ! il v eut un moment oii, par le fait du plus orgueilleux des despotes, la moitié des trônes de l'Europe fut occupée par des roturiers.
Ainsi, comme premier résultat moral de TEmpire, nous voyons quo la pruerre fut le moyen qui força Napoléon, ce père du roi de Rome, ce grand faiseur de marquis ot de ch.ciiil'ellans, ce grand fondateur de majorats, à ébranler le piincipo liêrétlitaire, et à ruiner dans Fosprit des peuples Tantique prestige des royautés. •
Voilà co que sont et ce que valent certains hommes proclamés grands par la bjiise humaine I Entre les mains de cette mystérieuse puissance qui gouverne le monde, ils sont encore moins que des instruments, ils sont des jouets !
Mais Napoléon a servi à autre chose qu'à l'abaissement de la royauté : il a servi aux progrés du cosmopolitisme.
Ici, son histoire devient et plus curieuse et plus instructive. Napoléon a parcouru toute l'Europe l'épée à la main : suivant ses propres expressions, il a fait
voler son aigle sur les clochers de toutes les capitales du continent. Eh bien! de tant de batailles gagnées, de tant de villes prises d'assaut, de tant de royaumes maniés et remaniés, qu'est-il resté ? Rien de tout ce que Napoléon avait cherché à établir, rien de ce qu'il croyait pouvoir rendre durable.
Transportons-nous au mois de septembre 1814. Nous sommes au Congrès de Vienne. Voici l'empereur de Russie, voici le roi de Prusse, voici l'empereur d'Autriche, et, à leur suite, une foule innombrable et confuse de petits rois, de princes, de ducs, d'ambassadeurs, de généraux, de savants. Qu'est-ce que ceci ? Un congrès. Que fait ce congrès? Demandez au prince de Ligne. Il ne ynarche pasj il danse. En effet, ve ne sont que fêtes splendides, fêtes de jour, fêtes de nuit, bals, galas, joutes militaires, spectacles, que sais-je? tout ce dont s'amuse la vanité des hommes, tout ce qui les étourdit sur leurs douleurs, tout ce qui leur fait illusion sur leur petitesse. Quant aux occupations qui remplissent les journées de tant de souverains assemblés, elles sont très-variées et très-agréables. L'empereur Alexandre va s'agenouiller, à côté de Mme de Krudner, au pied des oratoires, mêlant ainsi des amours profanes à de mystiques ardeurs. Le roi de Wurtemberg fait la cour à une princesse russe. Le roi de Danemark se répand en grosses bouffonneries qui désarment la gravité de ses augustes confrères. Les galanteries militaires de lord Castlereagh se croisent avec les galanteries mesquines de M. de Metternich. . . Que vous dirai-je encore?... Ah ! j'oubliais : entre autres passe-
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temps, ces messieurs se donnent celui de mettre en lambeaux 1 empire de Napoléon. Si bien que c'est au milieu des concerts, des bals, des mascarades, des folles bouffées de la joie, que tombe, pierre à pierre, cet immense édifice qui a coûté des fleuves de sang répandu et près d'un million d'hommos tués ! Que vous semble de ce rapprochement? Quand la fortune se mêle de donner des leçons à l'orgueil humain, elle les donne terribles, n'est-ce pas?
I)u reste, l'œuvre de ce trop fameux Congrès de Vienne fut complète. Il fit table rase de toutes les conquêtes de Napoléon,
En 1805, Napoléon avait détourné sur l'Autriche les coups qu'il préparait à l'Angleterre. Le vieil empire germanique était resté sur le champ de bataille d'Austerlitz, et Napoléon avait créé la Confédération du Rhin, dont il s'était fait le protecteur suprême.
Eh bien, au Congrès de Vienne, la Confédération du Rhin fut anéantie; elle fut remplacée par une confédération nouvelle, par l'établissement d'une Diète dont l'Autriche obtint la présidence , et qui fit rentrer dans leur ancienne condition de dépendance les princes que la paix de Presbourg avait émancipés.
En 1806 et 1807, Napoléon avait touIu faire descendre la Prusse au rang de puissance de second ordre. Vainqueur, à léna, des vieilles bandes du grand Frédéric, vainqueur des Russes à Friedland, il avait comme coupé en deux, à Tilsitt, la monarchie prussienne. Qui aurait jamais pu croire que cette monarchie se relèverait, après avoir perdu le duché de Magdebourg, le
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comté de la Marche, les principautés d'Halberstaed, d'Hildesheim, d'Eichfeld, de Munster, d*Ost-Frise, les abbayes d'Essen, d'Elten, de Werden, et, à Test de l'Elbe, le cercle de Koltbres, la Prusse méridionale, la nouvelle Prusse orientale, etc. ?
Kh bien, au Congrès de Vienne, non-seulement la Prusse fut relevée, agrandie; mais elle gagna plus qu'aucune autre puissance au partage des dépouilles de l'Empire, et ce fut son représentant, le prince de Hardenberg, qui joua dans cette réunion de rois et de princes le rôle le plus important.
En 1809, rappelé en Allemagne par Thostilité de rAutrJche, que venait de séduire encore une fois ror des Anglais, Napoléon avait voulu laisser sur la monarchie autrichienne des traces ineffaçables de sa colère. Vainqueur à Wagram comme partout, il avait enlevé à l'Autriche, par la paix de Schœnbrunn, la Gallicie occidentale, le rayon de Cracovie, la Dalmatie hongroise, le cercle de Zamosc, la Carniole, le Frioul autrichien^ le territoire de Trieste, la Haute-Carinthie, Saltzbourg, Berchtolsgaden, etc. Quel terrible usage de la victoire !
Eh bien, au Congrès de Vienne, l'Autriche demanda et obtint plus que ne lui avait promis le traité de Tœplitz ; ce fut trop peu pour son ambition de tout le pays situé entre le Pô^ le Tessin et le lac Majeur, et elle acquit, par un singulier retour de la fortune, une population qui excédait de près de doux millions d'âmes celle qui, en 1805, reconnaissait ses lois.
Je pourrais pousser plus loin cette démotistràtion
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historique. Mais qui ne sait tout cela? Qui ne se rappelle en frémissant avec quelle foudroyante rapidité h France se vit enlever toutes ses conquêtes, et fut refoulée loin des bords du Rhin, dont elle avait si longtemps dominé le cours ? Les Pays-Bas, dont T Empereur voulait faire un poste militaire contre l'Angleterre, devenant contre la France un poste de débarquement à l'usage des Anglais; le royaume do Sardaigne créé, fortifié, pour servir de rempart à Tltalie contre Tinvasion française; toutes les couronnes qu'avait distribuées la main de Napoléon, tombant Tune après l'autre des fronts qui les portaient; nos millions servant à nouer autour de nous une ceinture do places fortes occupées par nos ennemis ; nos propres places démantelées ou passant sous le joug. . . voilà oh devaient aboutir les efforts les plus gigantesques qu'ait jamais tentés une grande nation conduite au combat par un grand capitaine.
Et ce sont dos pygmées qui renversent l'œuvre du géant. Quoi qu'en aient dit les étrangers, qui avaient besoin de lui crôcr une grande influence pour mieux profiter de ses trahisons, M. do Talloyrand n'était qu'un lomme médiocre; M. de Metternich n'a jamais eu que Âo l'esprit et la science vulgaire de l'intrigue. Qu'était-ce que cet empereur Alexandre qui prit une part si active au Congres de Vienne? Un esi>rit superstitieux et faible, une àme dévorée de tristesse et livrée à tous les vagues tourments de l'illuminismo. Lord Castleroagh, le diplomate anglais, était d'une ignorance telle, qu'on le surprit, à Vienne, entièrement étranger aux premières notions do la géographie. Voilà de quels hommes Ut
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fortune se servit pour mettre en pièces le sceptre du nouveau Charlemagne 1 Oh ! que Pascal disait une chose vraie et profonde quand il s'écriait : « L'homme est sus- « pendu entre deux abîmes, entre le néant et Tinfini! »
Ainsi, de tout ce que Napoléon a cru établir, rien n'est resté; de tout ce qu'il a jugé durable, rien n'a duré. Ce qui reste de lui, c'est précisément ce qu'il ne voulait pas faire, ou, même, ce qu'il aurait voulu empêcher.
Prenons l'Allemagne pour exemple. Napoléon cherche à la mettre sous la dépendance de l'Empire français. Pour cela, que fait-il? Il déchire la vieille pourpre des Othons, et la Confédération du Rhin est créée. Mais pour que les princes confédérés sous la protection de Napoléon puissent se maintenir contre ce qui restait encore de l'Empire germanique, il fallait qu'ils exerçassent sur leurs sujets, nobles ou plébéiens, une autorité directe et souveraine ; il fallait, par conséquent, que, dans les pays delà Confédération du Rhin, les seigneurs cessassent de relever immédiatement de l'Empire germanique. De là, les articles 24 et 25 de l'acte
e confédération, qui enlèvent aux soigneurs allemands toute suprématie territoriale et politique. Voilà donc la féodalité allemande frappée au cœur. Ce n'est cas tout : le régime féodal, en tombant, ouvre accès au régime représentatif. C'est en vain que le Congrès de Vienne essaye d'inaugurer dans l'Allemagne remaniée
le principe du despotisme , peu à pou nou»S; voyons tous les petits Etats qui relèvent de la Diète demander à grands cris des chambres représentatives. Il faut céder
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à cette voix du siècle ; il faut adopter cette conséquence suprême de la féodalité allemande anéantie. Les deux puissances despotiques qui se partagent l'autorité décisive de la Diète, l'Autriche et la Prusse, s'efforcent de lutter contre l'esprit nouveau. Efforts inutiles ! L'esprit nouveau triomphe ; le principe électif s'est installé dans plusieurs Etats allemands, et une lutte sourde, une lutte redoutable, reste engagée entre ce principe, représenté par les Chambres constitutionnelles, et le principe despotique, représenté par la Prusse unie à l'Autriche. Les choses en sont là aujourd'hui ; mais cette situation ne saurait durer. Comment se dénouera-t-elle? Il est aisé de le prévoir.
Tant que l'Autriche et la Prusse demeureront unies ou sembleront telles, le principe électif aura tout à craindre de cette double dictature. Que peuvent contre deux grandes nations agissant de concert tous ces petits peuples qui vivent séparés les uns des autres et dans l'impossibilité absolue d'associer leurs espérances, de faire faisceau de leurs haines, de combiner leurs efforts î II est clair que l'Allemagne ne peut arriver à la démocratie qu'en passant par l'unité. Mais cette unité, elle se prépare, elle est inévitable. L'Allemagne ne saurait longtemps avoir deux têtes. C'est le sort de tous les pays fédératifs d'arriver à l'unité par la guerre ^. de deux puissances jalouses. Ces deux puissances furent Sparte et Athènes dans l'ancienne Grèce; Milan et Pavie dans Vltalie du moyen âge. Dans l'Allemagne moderne, ces deux puissances sont Vienne et Berlin; et voyez si d^à le combat n*est point commencé I Voyez
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avec quelle habileté la Prusse étend sur toute l'Ailemagne la législation de ses douanes et lui impose sa monnaie 1 L'avenir de TAllemagne, si je ne me trompe, pourrait se résumer de la sorte : elle sera Prussienne pour devenir le lendemain démocratique. Oui, démo* cratique, car Tinvasion française n'a pas eu seulement pour effet de tuer la féodalité allemande, elle a secoué dans son sommeil cette Allemagne rêveuse; elle Ta ravie pour jamais à cette métaphysique lourde, espèce d'opium que lui versent depuis si longtemps ses philosophes. Si la jeunesse allemande est aujourd'hui moins pensive et plus disposée à l'action, si son cœur bat plus vite, si elle ne se berce plus, comme la génération qu'elle remplace, dans l'oisiveté des anciennes études, à qui attribuerons-nous ce grand changement, si ce n'est au contact des habitudes et de l'esprit français ?
Demanderez^vous maintenant ce que Napoléon a fait en Allemagne ?
Il a fait passer son cheval dans les rues où avait été célébrée, sous Frédéric le Grand, la funeste journée de Rosbach. Qu'est-ce que cela ? En 1815, les Prussiens se sont rangés en bataille sur la place du CarrouseL
Il a trôné à Vienne : qu'importe ? l'empereur d'Autriche a signé plus tard la sentence.fatale qui l'envoyait mourir à Sainte-Hélène.
U a partagé l'Allemagne avec son épée, donnant une couronne à celui-ci, enlevant une couronne à celui-là. C'est peu de chose en vérité, si l'on se rappelle que la carte politique de l'Allemagne a été, depuis, entièrement remaniée.
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Mais c'est en Espagne surtout que paraissent ces jeux de la fortune qui ont si singulièrement donné le change au génie de Napoléon.
Vous souvient-il de ces paroles sévères de Chateaubriand : « Il n'est pas besoin de monter sur des tréteaux et de se déguiser en histrion lorsqu'on est toutpuissant et qu'on n'a pas de parterre à tromper : rien ne sied moins à la force que l'intrigue. Napoléon n'était point en péril, il pouvait être franchement injuste : il ne lui en aurait pas plus coûté de prendre l'Espagne que de la voler ?» Il essaya de la voler, cependant, et il le fallait pour l'accomplissement de ces desseins suprêmes que Napoléon servit sans les comprendre. L'Espagne se leva indignée, frémissante. La haine universelle qu'alluma le guet-apens de Bajonne fut le lien mystérieux qui rapprocha tant de provinces désunies. C'était l'ancien fédéralisme qui succombait. Quel prodigieux enchaînement de faits ! Partout oii cet homme étonnant se présente, sa présence porte atteinte à un mauvais principe. Et ce n'est pas sa volonté qui opère ces merveilles ; elles résultent au contraire de la nécessité de résister à ses vues envahissantes, à ses passions, à sa tyrannie. Depuis le règne de Philippe II jusqu'à celui de de Philippe V, les Certes d'Espagne s'étaient montrées muettes ou avilies. Depuis Philippe V jusqu'à l'invasion de la Péninsule par Napoléon, les Certes avaient à peine donné signe de vie. On les avait dérisoirement consultées lors du couronnement de Ferdinand VI; de la jura de Charles III comme prince des Asturies ; de celle de Ferdinand VII : on eût
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dit d'une institution irrévocablement frappée de mort. Mais Napoléon entre en Espagne : tout change de face. Les juntes de défense et de désarmement s'improvisent; bientôt elles se fondent dans une junte centrale qui, au milieu des dangers de la guerre, déploie toute la majesté du sénat romain. Poursuivie de poste en poste par l'ennemi victorieux, cette junte lègue ses pouvoirs à des Certes générales, issues, à peu de chose près, du suffrage universel, et ce qui reste en Espagne de l'invasion des Français, c'est la Constitution démocratique de 1812, constitution qui plus tard sera méconnue, violée par un roi parjure, mais servira de drapeau à toutes les révolutions de l'Espagne mo« derne.
Pour suivre jusqu'au bout le développement de la même idée, je pourrais montrer Napoléon jetant en Egypte les fondements d'une société nouvelle, et préparant l'Italie, par l'unité des lois civiles, à l'unité du gouvernement. Mais ces détails m'entraîneraient trop loin. Je crois en avoir dit assez pour prouver que Napoléon n'a rien laissé de ce qu'il voulait établir, et a laissé beaucoup de choses qu'il n'eut jamais l'intention de fonder.
Napoléon était donc l'homme de la fatalité par excellence ; il le savait bien lui-même. Il portait dans son cœur je ne sais quelle voix pénétrante qui l'avertissait de toutes les phases de cette fortune si éclatante et si diverse. On a remarqué que, dans ses premières campagnes, il n'avait jamais songé, en marchant au combat, à s'assurer quelques moyens de retraite en
ly< l'empise m>i>"s l'empereur
cas de reTcrs. Sa condiLC-r ca l'iî-même était immense alori^. presque aussi grande qae son génie. Mais elle alla s'affaiblissant de jour en joar, â mesure quMl avanrait dans sa carrière. Qa'on rétodie pendant les Gent- Joars : son front est derenn soucieux; il passe une revue au Champ-de-Mar«, et il s'en retourne tout effrayé de la Tue de ce peuple qui pourtant ridolàtre. Son génie hésite devant la franchise toute répablicaine de Carnot ; sa volonté plie devant les artifices connus de Fouché ; il a peur du bavardage de quelques bourgeois, lui qui, au 18 brumaire, faisait sauter la représentation nationale par les fenêtres, et il s*en Ta répétant avec amertume : < On ne reconnaît plus le rieux bras de Tempereur. > Pourquoi cette mélancolie si profonde? Pourquoi ce balancement d'idées si imprévu? >'e s'était-il pas vu entouré de plus grands périls ? et la France, reconquise en vingt jours, ne devait-elle pas lui fournir une preuve suffisante de Tascendant miraculeux et funeste qu'il exerçait sur la nation ? Ce n'était pas d'ailleurs son génie qui Tabandonnait : jamais il ne s'est montré plus grand capitaine que la veille de sa dernière défaite. Mais c'est que, dans ces pressentiments que n'ont point les hommes vulgaires, U voyait son étoile pâlir et son heure appi*ocher. Chateaubriand a bien compris et bien rendu cette grande défaillance do cœur, lorsqu'il a dit dans sa touchante description do la bataille de Waterloo : < Quelques grenadiers blcHHés restent debout, appuyés sur leurs mousquets, baïonnette brisée, canon sans charge. !Non loin d'eux, riiommo des batailles, assis à l'écart, écoutait, l'œil
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fixe, le dernier coup de canon qu'il devait entendre de sa vie. »
Préparer l'Europe à l'unité démocratique, au moyen de la guerre et par la diffusion du génie français, tel me paraît javoir été le rôle assigné à Napoléon dans l'histoire. Ce rôle, il Ta rempli doublement : d'abord en répandant la France sur l'Europe par ses conquêtes, et surtout en amenant l'Europe en France par sa défaite. Livrée aux étrangers qui foulaient son sol, la France les a moralement et déûnitivement conquis. De telle sorte que notre œuvre cosmopolite s'est accomplie par nos revers, après avoir commencé par nos triomphes.
Napoléon, vaincu, a plus fortement agi sur le monde que Napoléon, victorieux.
Telle a été l'œuvre historique de l'Empire. Mais qui ne sent qu'elle est aujourd'hui terminée? Non, non, il n'est pas de main qui puisse désormais soulever la pierre de ce tombeau, cette pierre que Dieu semble avoir scellée lui-même. Napoléon pensait se survivre ; il s'était dit, dans son orgueil : Je fonderai une dynastie, et il montrait son ôls au monde. Or, ce ûls pour lequel il créa tant de nobles, où est-il?
Hélas ! dans un caveau par la mort rétréci ,
Un moine, en soupirant, répond : Il est ici.
L*Empire est étendu sous la pierre plombée;
Sa dernière lueur est avec lui tombée,
Et ceux qui le cherchaient dans leur vague désir
Entre deux grands cercueils n*ont plus rien à saisir.
80 l'empire moins l'empereur
Oui, une épitaphe! là est toute Thistoire de votre héritier direct, 6 fondateur d'une dynastie qui ne devait pas mourir!
Un jour, deux hommes se rencontrèrent, dont l'un dit à l'autre : « Vous aurez la Turquie européenne et « toutes les comquêtes que vos armées feront en Asie < Moi, je me rendrai maître de l'Espagne et du Por « tugal ; je réunirai Rome et ses dépendances au « royaume d'Italie ; je passerai en Afrique ; je m'empa- « rerai de Tunis et d'Alger ; je posséderai Malte ; « j'envahirai l'Egypte ; la Méditerranée ne reconnaî- « tra que mes voiles et les vôtres. Voilà qui est bien € entendu : vous prenez l'Orient et me laissez l'Oc- € cident. »
Depuis, l'empereur Alexandre est allé s'éteindre de langueur dans un pays sauvage, oii on l'entendait répéter souvent : € Je tomberai au coin de quelque bois, au ' € bord de quelque fossé, et l'on n'y pensera plus. > Comment l'autre empereur est mort et oii il est mort. . • qui l'ignore?
Et voici qu'on vous dirait, monsieur : Il faut refaire l'Empire ! Mais c'est parce que la mission de Napoléon était épuisée, entièrement épuisée, qu'oa l'a laissé mourir sur ce rocher où on Vapercevait, cependant^ de toute la terre.
Est-ce l'œuvre de votre oncle avec la guerre qu'on veut ? Il faut pour cela une autre Europe et un second Bonaparte. '
Est-ce l'œuvre de votre oncle moins la guerre ? Mais c'est le despotisme moins la gloire ; ce sont les grands
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seigneurs tout couverts de broderies moins les soldats tout couverts de cicatrices ; ce sont les courtisans sur nos têtes moins le monde à nos pieds ; c'est un grand nom moins un grand soldat ; c'est TEmpire moins l'Empereur.
tJ--
PUBLIÉ BN 1849.
L^Europe assiste» en ce moment, à un des plus nobles et des plus imposants spectacles que lui ait jamais fournis Thistoire. Armés au nom de Tindépendance, conduits au combat par le génie même de la liberté, les Hongrois renouvellent, dans TAllemagne émue, les prodiges guerriers par où s'immortalisèrent les Suédois pendant la guerre de trente cms. Gustave-Adolphe a-t-il rien fait que n'égalent, que ne surpassent les exploits de Bem, de Georgey, de Dembinski? De leur côté, les impériaux ont eu, dans Windischgraëtz et Jellachich, des héros dignes de figurer, sinon pour le génie du moins pour la cruauté, à côté de ces deux renommées sinistres : Wallenstein et Till j. La priée de Vienne n'a*t-elle pas fait revivre, tout récemment
encore, les horreurs de ce sac de Magdebourg^ qai brille sur l'histoire militaire du xvn^ siècle comme une immense tache de sang?
Ajoutez que, comme les Suédois pendant la guerre de Trente Ans, les Hongrois combattent ici pour une idée, dans l'intérêt d'une cause européenne» ce qui donne à la lutte qu'ils soutiennent contre TAutriche et la Russie, odieusement coalisées, un caractère particulier de grandeur et je ne sais quelle beauté vraiment épique.
Aussi les ennemis de la civilisation moderne ont-ils fait des efforts inouïs pour rapetisser cette admirable guerre. A les entendre, il s'agirait ici tout simplement d'une question de susceptibilité nationale, compliquée d'une rïTAlité de races. La cause de TAutriche, au lieu d'être celle du despotisme contre la liberté, de Toppression contre l'indépendance, de la barbarie contre la civilisation, serait celle des Croates et des Serbes contre les Madgyars, c'est-à-dire d'une race conquise contre la race conquérante. Mais cette explication hypocrite se trouve victorieusement démentie par les faits ; et l'Europe qui, les yeux tournés du côté de
l'Allemagne^ suit avec trouble les péripéties de ce grand drame> l'Europe sent bien que là s'agite la ques*
tion de ses destinées.
Disons l'origine et la nature de cette guerre. Ce fut vers 894 que, sous la conduite d'Arpad, leâ Madgyars, peuple d'origine finnoise, entrèrent dans la
Hongrie^ occupée alors par de nombreuses tribus qu'ils rangèrent sous leur domination. Etienne l"*', dit le Saint t soumit les Slaves et les Bulgares; ses héritiers conquirent successivement la Croatie, la Slavonie, la Dalmatie; de sorte que la victoire réunit autour de la croix de saint Etienne des populations dont, aujourd'hui encore, on doit en convenir, la diversité originelle n'est point effîicée.
En 1526, la ligne royale des Jagellon s*étant éteinte sur le champ de bataille de Mohacs^ où Louis II fut vaincu par les Turcs et tué, les Hongrois offrirent la couronne à un prince de la maison de Habsbourg, à Ferdinand 1*' d'Â.utriche. Mais Ferdinand 1*' ne fut élu roi de Hongrie qu'à une condition : c'est que Tindépendance de ce pays serait reconnue et sa eonstitu* tion respectée. Le seul lien qui fut alors noué entre TAutriche et la Hongrie, ce fut... le roi (1).
Depuis, quatorze princes de la maison de Habsbourg ont régné sur la Hongrie, et pas un n'a été sacré à Presbourg, pas un ne s'est vu poser sur le front la couronne de saint Etienne, sans avoir préalablement juré de gouverner la Hongrie d'après ses lois nationales, en respectant ses coutumes et avec le concours de la Diète.
Dans le manifeste publié dernièrement au nom du
(1) Voy. la Déclaration de Pindépendance de la nation Hon^ g r Oise,
gouvernement hongrois, par le comte Ladislas Téléki, on lit que l'empereur Joseph II ayant tenté de renverser la Constitution hongroise et d'appliquer à la Hongrie le sjrstème de Tunité autrichienne, la Diète de 1790 exigea de son successeur des garanties nouyelles, et qu'il fut solennellement reconnu par Léopold II : < Que la Hongrie était un pays libre et indépendant c dans tout son système de législation et d'adminis- « tration ; qu'elle n'était subordonnée à aucun autre c peuple ou à aucun autre Etat, mais qu'elle aurait « toujours sa propre existence, sa propre Constitution, c et serait, conséquemment, gouvernée (1) par des c rois couronnés d'après ses lois et coutumes natioc nales. »
Ce serait donc une hérésie historique que de regar* der la Hongrie comme une province de VAutriche» Autant vaudrait dire que l'Angleterre est une province du Hanovre, depuis qu'un prince de la maison de Ha« novre a ceint la couronne d'Angleterre,
Voilà pourtant Terreur que les scribes aux gages du Cabinet de Vienne se sont étudiés ardemment & accréditer, pendant que, de son côté, la politique autrichienne faisait converger vers l'anéantissement dô Tinvlépendance des Hongrois tous ses efforts et tons ses artifices. ,
Dans les derniers temps, la pensée d'usurpation que
(1) Manifeste publié par le comtA i^adislas Tél'^ki.
nourrissait le Cabinet de Vienne étant devenue plus manifeste, une formidable opposition se forma en Hongrie^ et Kossuth ât son apparition sur la scène de
: rhistoire. La santé de cet homme puissant s'était altérée dans les cachots de l'Autriche, mais la souffrance et la solitude avaient mûri son génie. Une fermeté calme, un remarquable talent d'organisateur, une éloquence où la magnificence orientale se mariait à l'esprit de l'Occident , des vues d'homme d'État colorées de mysticisme et poétisées par l'enthousiasme, voilà ce que Kossuth venait mettre au service de sa patrie et de la liberté. Ce fut lui qui contribua le plus à taire de l*indépendance de son pays une question européenne. Non content de mettre les esprits en garde contre les projets envahissants de la cour de Vienne, non content de demander un ministère national et un pouvoir exécutif responsable, il prêcha l'abolition de la dîme, rabolition de la corvée, une pi us juste répartition
^des impôts, l'égalité des droits politiques, et intéressa de la sorte les paysans à faire cause commune avec les nobles.
Toi était donc l'état des choses, lorsque éclata ce coup de foudre de février qui fit tressaillir toute TBurope. .. Non, je n'oublierai jamais ce qui, peu d^ jours après, «8 passa au Luxembourg. Les membres du gouvernement provisoire y étaient venus rendre visite aux délégués des corporations, rassemblés dans rancienne Chambre des pairs. Un fraternel échange de bons sen-
timents ayant eu lieu entre les visiteurs et les visités,
le gouvernement avait quitté la salle et allait sortir
du palais, quand, soudain, s*approchant de moi, M. de
Lamartine me dit avec un joyeux enthousiasme: « Grande nouvelle 1 Vienne est en révolution et M. de
Metternichen fuite, d Je remonte aussitôt dans l'assemblée ; j'annonce ce que je viens d'apprendre. . . Ce ne fat qu'un mouvement, ce ne fut qu'un cri. Debout, le visage altéré, les yeux humides, ils s'écrièrent tous, par une même inspiration, d'un commun élan: Vive la république universelle ! Hélas ! hélas ! ces heures de sublime exaltation sont déjà loin de nous I Mais elles reviendront, car la justice est immortelle.
La Révolution de Vienne, allé de la nôtre, avait rendu l'Autriche constitutionnelle ; la Diète hongroise ne perdit pas un instant : ministère national et responsable, égalité civile et politique sans distinction de langue ou de communion , participation proportionnée des citoyens, nobles ou non, aux charges publiîii* ques, la Diète vota toutes ces réformes avec une sorte de transport, et la noblesse y accomplit l'oeavre de régénération en concédant gratuitement aux cultivateurs les terres qu'ils avaient reçues d'elle comme tenanciers.*
Qu'on juge du désespoir' des conseillers absolutistes de l'empereur I Cette uniformité autrichienne dont ils avaient tant caressé le rêve échappait à leurs illusions^ et, pour comble de malheur, ils voyaient se dresser
devant eux le spectre de là démocratie. Mais que faire? Combattre à visage découvert un mouvement auquel les magnats eux-mêmes avaient applaudi^ et à la tête duquel se montrait la noblesse hongroise ? c'eût été hasardeux. Repousser à Pesth ce qu'on était forcé d'admettre à Vienne, et prétendre imposer à la Hongrie et à l'Autriche un ministère hermaphrodite : irresponsable à l'égard de la première, responsable à l'égard de la seconde? On ne le pouvait, ne fût-ce que par un sentiment de pudeur. Jusqu'à ce que la fougue de Tesprit révolutionnaire se fût un peu ralentie. La sanction de l'empereur fut donc obtenue ; un ministère hongrois fat nommé, dont le comte Bathiany eut la présidencf^ et, le 11 avril 1848, Ferdinand se rendit à Presbourg où, entouré de sa famille, il donna solennellement aux Hongrois sa royale parole.
Vaine cérémonie I Pompeux mensonge où se cachait une trahison ! La révolution de Vienne amena des changements de cabinet sans amener un changement de système. L'avènement de ministres populaires, tels que Pillersdorf et Schwarzer, ne devait servir qu'à masquer l'action politique du baron de Wessenberg, deKrauss, de Bach, de Latour, seuls dépositaires des secrets et des vues, des traditions et des projets du despotisme autrichien. La personne de Mettemich était à Londres^ son esprit était resté à Vienne.
Quant à Ferdinand V, on assure que, plus d'une fois, sa conscience se révolta à l'idée de renverser la cons-
titution de Hongrie ; on assure qu'à ceux qui Ty exhortaient, il répondit plus d'une fois : c Et mon serment?» Mais de quelle autorité pouvaient être les scrupules d'un prince tombé dans un idiotisme absolu, qui passait son temps à prendre des mouches dans un livre, et qui sut égaler cet empereur Claude, dont Tacite a peint si énergiquement Timbécillité ?
L'intrigue fut l'arme dont les politiques de la cour de Vienne se servirent. La question des races fut la mine qu'ils songèrent à allumer. Ils pensèrent qu'avant d'asservir la Hongrie, il fallait trouver moyen del'aâaiblir par des discordes intestines. Atkx yeux des Serbes et des Croates, les Madgyars n'avaient été longtemps que les hommes de laconiuôt», et Ja substitution de la langue des Madgyars à la langue latine dans les régions officielles n'avait pas été sans éveiller au sein de la Croatie un sourd mécontentement. Ce fut sur ces germes de dissension que la cour de Vienne • fonda ses calculs : Livide et imjpera. En conséquence, nommé ban ou gouverneur de la Croatie, Jellachich reçut secrètement mission d'agiter dans le pays la question des races, c'est-à-dire les torches de la guerre civile, avec cette clause qu'on désapprouverait publiquement sa âdélité, jusqu'au jour où l'on se sentirait en mesure de lever le masque.
A cet égard, nul doute possible, tant fut grossière la façon dont les acteurs jouèrent cette indigne comédie! A peine installé, Jellachich avait décrété la loi
Là HONGRIE EN 1848 91
martiale contre tout Croate qui reconnaîtrait le lien qui unissait la Croatie à la Hongrie ; il avait hautement dénoncé rétablissement d'un ministère hongrois comme une usurpation sur le pouvoir de Tempereur-roi ; il avait, de sa propre autorité, contrairement aux lois constitutionnelles, convoqué l'Assemblée générale de Croatie. Et, là-dessus, l'empereur de fulminer. Mais, désavoué hautement, Jellachich ne fait qu'en riro. Mandé à Inspruck, il désobéit tout net. Suspendu par ordonnance impériale de toutes ses charges et dignités, il redouble de fanatisme pour le gouvernement antrichien et lés droits de l'empereur, semblable à ces animaux qui lèchent la main qui les frappe.
Pourquoi d'ailleurs les Croates se seraient-ils, en un tel moment, déclarés contre la Hongrie ? Est-ce que la Croatie n'avait pas été appelée au bénéfice des réformes votées par la Diète de Presbourg? Est-ce que les pouvoirs de ses Assemblées générales n'avaient pas été étendus ? Est-ce que le nombre de ses représentants à la Diète de Hongrie n'avait pas été élevé de trois à dix-huit? Est-ce que les citoyens de la Croatie ne venaient pas d'être admis à exercer tous les emplois de l'État ? Eat-ce que deux sections croates n'avaient pas été créées pour faire place aux Croates dans les charges nouvellement instituées ? Est-ce que les paysans de la Croatie n'avaient pas reçu des terres comme ceux de la Hongrie ? Quoi ? pour se rappeler qu'ils étaient un peuple conquis, les Croates auraient
d'eux-mêmes choisi le moment où la conquête abdiquait ? Non ! non I ce qui était au fond de Tagitation, c'était la main de l'Autriche.
Et notez bien que, pendant ce temps, les Serbes, eux aussi, avaient leur Jellachich dans le colonel Etienne Suplikacz. Or la révolte, ici, ne fut pas moins quMne guerre d'extermination. Les bandes venues de la Serbie couvrirent les contrées du Bas-Danube, rasant les villages, incendiant les villes, égoi^eant les populations. Car le gouvernement autrichien voyait tout eela d'un œil sec, et c'est ainsi qu'était récompensé le dévouement chevaleresque de ceux qui avaient poussé ce cri célèbre : Moriamur pro rege nostro Maria Theresâ 1
Dans ce grand danger de la patrie hongroise, une nouvelle Assemblée, basée sur la représentation na« tionale élargie, s'était ouverte àPesth le 2 juillet 1848. Aussitôt deux décrets parurent : l'un, ordonnant une levée qui portait l'armée à 200,000 hommes ; l'autre, ouvrant un crédit à cet effet.
Le dénoûment approchait, comme on voit. Après avoir éludé la sanction qui lui était demandée, l'empereur, ou plutôt son conseil, laissa tomber le voile. On déclarait que les concessions faites à la Diète de Prèsbourg avaient été extorquées. Extorquées? Et comment donc ? N'était-ce pas librement , dans l'exercice de sa puissance impériale, en dehors de toute coercition et de toute menace, que Ferdinand était allé don-
ner aux Hongrois, dans la ville de Presbourg, sa parole pour gage ? N'y avait-il pas eu, là, consécration pacifique de vœux pacifiquement exprimés ? Et puis, de quel droit le despotisme appelle-t-il extorqués les biens que la liberté lui reprend ? A ce compte notre nuit française du 4 août, en 1789, n'aurait été qu'un vol immense fait à la féodalité ; et Topprimé, en secouant ses chaînes, se rendrait coupable de spoliation envers l'oppresseur !
La Diète tint bon, et, au commencement de septembre 1848, Jellachich, qu'une ordonnance impériale v^ nait de rétablir dans ses cliarges et dignités^'JellacliicIi passait la Drave.
Ici les événements se pressent. Mis par les Hongrois à la tête de leur armée,* le palatin déserte son camp, où il laisse sa démission^ et se réfugie à Vienne. François Lamberg est nommé par l'empereur commandant général des troupes de Hongrie ; mais Tordonnance est violée par un meurtre. Jellachich entre en Hongrie ; à quatre mille de Bude-Pesth, il est victorieusement repoussé par les Hongrois, dont un comité de défense, que préside Eossuth, va désormais conduire les destins.
L'insurrection de Vienne, au mois d'octobre, empêchaseule que, dès ce moment, la Hongrie ne fût de toutes parts et complètement envahie, l'armée autrichienne ayant été pendant quelques semaines employée, sous le commandement de"" Windischgraetz, à réduire la capitale de^utriche.
Il est à remarquer que, lorsqu'une cause est juste au fond, elle le devient ordinairement sous tous les aspects. Pendant que les Hongrois s'armaient pour défendre un droit sacré, un droit incontestable, la cour de Vienne anéantissait elle-même le seul titre sur lequel pussent s'appuyer en apparence ses prétentions à regard de la Hongrie. Ferdinand V, en effet, déposait une couronne trop lourde pour son front, et c'était sur celui de son neveu François-Joseph qu'elle passait, grâce aux artifices d'une princesse qui a été justement ■surnommée la moderne Agrippine. Or, « aux termes «delà Constitution, la loyauté en Hongrie repose « sur un double traité conclu entre le peuple et le sou- « verain, traité par lequel celui-ci ne reçoit la cou- « ronne qu'en échange de ses serments aux lois. Aussi M le couronnement seul donne-t-il, en Hongrie, titre « et qualité de roi. L'empereur François-Joseph, re- « vendiquant la Hongrie au nom des droits qu'il préc tend tenir de son oncle, et sans avoir conclu avec « le peuple Hongrois le pacte qui seul donne la cou- « ronne, n'est plus qu'un prétendant étranger entre- « prenant la conquête d'un pays libre et indépen- « dant (1). »
Maintenant, qu'est-il besoin de dire par quels efforts de courage, par quels traits de prudente audace, par quelle étonnante sérte de victoires coup sur coup rem -
(1) Maaifeste publié p«r le comte Laditlas TMfcki. '
portées, les Hongrois ont immortalisé leur résistance? On sait comment s'engagea la lutte devenue générale. Maître de Vienne, Windischgraetx affichait le plus orgueilleux délire, et la cour de Vienne disposait déjà de la Hongrie comme ferait un propriétaire de son domaine. Jellachich fut d'avance donné pour gouverneur à la Dalmatie ; les fauteurs de l'insurrection des Serbes, Etienne Suplikacz et Joseph Rajacsics, furent nommés, le premier vayvode, le second patriarche de la principauté de Serbie ; et l'invasion autrichienne se fit précéder par des proclamations où l'injure servait de prélude au meurtre. Le plan de l'expédition avait été conçu de telle sorte, qu'on eût dit qu'il s'agissait, non pas de conquérir un royaume, mais de cerner des brigands, et de les cerner de manière à ce qu'il n'en pût échapper un seul. L'armée autrichienne fut en effet divisée en quatre corps principaux, qui devaient envahir la Hongrie par l'Autriche, par la Gallicie^ par la Transylvanie^ par la Croatie, en communiquant l'on avecPautre et en formant un cercle mouvant, de plus en plus resserré à mesure qu'il allait vers son centre. On espérait pouvoir ainsi presser les Hongrois, les ramasser sur un point et en finir d'un seul coup. C'était, suivant l'expression de Kossuth, un vaste plan d'assassinat. Or, telle était la confiance de Windis* chgraetz, qu'en quittant Schoenbrunn, il se donnait déjà le surnom de Victtrienx. L'insensé I II n'avait pas fait entrer dans ses caiçals lliérQïsme de ses ennemis I
La fioDgrie ât alors ce que, pendant notre grande révolution, la France avait fait après le fameux rapport de Barrère. Deux cent mille combattants sortirent de terre comme par enchantement. Poudrières, manufactures d*armes, fonderies de canons, t'enthousiasme créa du jour au lendemain tout ce que réclamait la guerre. Et, au bout de quatre mois, battus, décimés par le froid, décimés par la faim, découragés, consternés, les Autrichiens en étaient réduits à implorer les secours de la Russie.
Ainsi, par un bien juste châtiment, TAutriche, pour avoir vouhi attenter à l'existence d'un peuple libre, se trouvait amenée à courir ellemême ua-devant de la servitude. Car les hommes d'État du Cabinet d'Olmiîtz auraient dû se rappeler que, depuis Pierre le Grand, les flatteries de la Russie ont toujours été funestes, ses caresses toujours .empoisonnées, ses em brassements toujours mortels ; ils auraient dû se retracer l'image de la Perse, de la Pologne, de la Bessarabie, de la Moldavie, de la Valachie, de la Turquie surtout, j^rotëgëes par les Russes ; ils auraient dû, rien qu'en regardant autour d'eux, se demander si l'établissement russe fondé aux embouchures du Danube, en vertu du traité d' Andrinople , n'avait eu rien de menaçant et pour la navigation intérieure de l'Autriche et p«ur ses communications avec la Mer-Noire. ' M$tis non : il était écrit que la puissance autri*
chienne pousserait jusqu'au suicide la passion de s'agrandir. Que son sort s'accomplisse 1
Malheureusement, s'il y a danger pour TÂutriche^ il y a danger aussi pour l'Europe occidentale. Et c'est précisément ce qui donne à cette guerre de Hongrie une incalculable portée. Aveugles .les gouvernements qui ne voient pas que, depuis Pierre le Grand, la Russie n'a pas cessé un seul jour de marcher au complet asservissement des divers peuples européens ! Qu'on la suive à travers les deux derniers siècles. En 1774, elle est conduite sur les bords de la Mer-Noire par la paix de Kaidnarji, puis dans le Kouban et la Crimée, par le traité de Constantinople. En 1812, la paix de Bucharest lui livre les rives du Pruth et la Bessarabie. En 1829, le traité d'Andrinople l'établit dans le Delta formé par les embouchures du Danube et sur un littoral de deux cents lieues. En 1830, elle pèse déjà sur la ville des sultans; car, Constantinople ! voilà le but suprême marqué par le doigt de Pierre le Grand.
Lord Chatam disait : « Avec un homme qui ne voit
< pas les intérêts de l'Angleterre dans la conservation
< de l'empire ottoman, je n'ai pas à discuter. » Il avait bien raison ; il comprenait que Toccupation de Constantinople par les Russes enlèverait à l'Angleterre son influence dans la Méditerranée, ses moyens de communication airec l'Inde par la Turquie, une partie de rimportance de ses possessions du Levant et
ua débouché ouvert à Texportation de trente millions dé produits anglais. Or, ainsi que le fait observer la Bévue d'Edimbourg, pour le Cabinet de Saint-James, la question aujourd'hui est de savoir si les Russes, par Vienne, n'iront pas aussi directement à Constantinople que par Bucharest 1
En ce qui touche la France, ce n'est pas seulement son pouvoir matériel qui est mis en péril, c'est sa puissance intellectuelle et morale, c'est sa vie politique. L'empereur Nicolas, en envoyant ses armées à TAutriche, ne s'est pas caché de ses desseins. « La c Russie, a-t-il crié fièrement au monde attentif, la « Russie remplira sa sainte mission ! » C'est-à-dire : « Les Français veulent Êiire l'Europe républicaine, eh € bien ! les Russes la feront cosaque. » n est certain, en effet, que deux principes irréconciliables se disputent aujourd'hui le monde, et que ces deux principes sont représentés, l'un par la France de la démocratie, Tautre par la Russie de l'empereur Nicolas.
Et le gouvernement français reste enveloppé dans son insouciance ! Et plus effrayés de la perte possible de leurs privilèges que des périls de la patrie, les réactionnaires parlent des Cosaques en se jouant ! Et Louis Bonaparte prête une oreille charmée aux félicitations insidieuses qui lui viennent de Saint-Pétersbourg 1 Que dis-je ? comme si ce n'était pas déjà trop de ce grand laissez^passer accordé aux envahisseurs de rAUemagûe, voilà qu'on vient de tuer la Républi-
te
que romaine, de manière à ménager à l'invasion russe le secours des troupes de Radetzki, redevenues disponibles ! Ah ! quel Français digne de ce nom pourrait, à un tel spectacle, ne pas sentir saigner son cœur ?
En Angleterre, on doit le reconnaître^ Tapprôciation de l'état des choses est plus vive, elle est plus vraie. Nul doute qu'ici la sympathie pour la cause des Madgyars ne soit générale. Les souscriptions ouvertes en leur faveur, les meetings où Ton exalte leur héroïsme, les débats du parlement où retentit leur nom, le langage des journaux, les interpellations adressées aux ministres, la nature des réponses de lord Palmerston, tout montre que, pour l'Angleterre, les événements de la Hongrie sont le sujet d'une préoccupation profonde. L'aristocratie britannique ellemême s'en émeut, et si le caractère démocratique de la lutte soutenue par .Kossuth l'inquiète, cela du moins ne l'empêche pas de comprendre ce qu'au point de vue de l'intérêt anglais l'intervention des Russes a d'alarmant. Mais qu'importent les souscriptions et les vœux et les meetings et les paroles? U faudrait... un acte.
Toutefois, gardons-nous de désespérer de la Hongrie, alors même que, par une pusillanimité qui serait le comble de la folie, les gouvernements européens la laisseraient abandonnée à ses propres forces. A ce qu'elle a déjà fait, on peut juger ce dont elle est capable. Avec des politiques tels que Eossuth, Szemere, Duscheck^ Csanyii ; avec des généraux tels que Georgey ,
Bem, Dembinski, Klapka, que ne peavent des soldats qui sont évidemment de la race des héros?
Aussi bien, la configuration géc^raphique de la Hongrie se prête à une défense désespérée. La chaîne de montagnes qui, séparant la Hongrie et la Transylyanie de la Glallicie et de la Moldavie^ s'étend en cercle de Presbourg à Cronstadt, et de Gronstadt à Weîsskirchen le long de la Yalachie, se trouve merveilleusement appropriée à la guerre de guérillas, attendu qu'elle offre une foule d'étroits défilés où un petit nombre de partisans hardis peuvent tenir tête à une armée. Entre Presbourg et Pesth, les rivières forment tantôt des torrents rapides, tantôt des marais. Les chemins^ là où il y en a, sont mauvais même dans la plus belle saison et impraticables pendant Thiver. Au reste, ce n'est pas seulement à la guerre de bandes que la configuration de la Hongrie est adaptée; elle offre aussi des ressources pour la grande guerre. Les plaines immenses du centre permettent à la cavalerie de se déployer, et chacun sait que la cavalerie hongroise est une des premières du monde.
D'un autre côté, il convient de ne pas trop s'exagérer les forces de la Russie. A vrai dire, c'est par sa diplomatie bien plu^i que par ses armes qu'elle a fait tant de conquêtes. Formidable chez ^lle. en se répandant elle s'expose et se découvre. Sans compter que le servage est une plaie creusée dans son flanc, plaie à demi voilée, mais qui tôt ou tard deviendra mortelle. Quel-
que fastueuse que soit Tâutocratie du czar, les serfs n'ont pas encore dit le dernier mot de leurs vengeances, et nul ne sait au juste ce qui se passe au fond de ces populations qu'une infranchissable barrière sépare de tout ce qui n'est pas elles. En 1T73, elles fournirent à Pougatchef l'armée d'esclaves révoltés qui flttrembler Moscou ! Qui oserait jurer qu'un autre Pougatchef est impossible?
Quoi qu'il en soit, les Madgyars sont debout; ils ont le glaive en main, et, suivant l'expression du con« ventionnel Isnard, ils ont au loin jeté le fourreau. Non, ne désespérons pas de leur fortune puisqu'elle est confiée à leur héroïsme. Et n'oublions pas^ non plus, que, dans ce moment, les Hongrois rendent à l'Europe occidentale un service immortel, c J'ai trouvé la Russie « rivière, a dit Pierre le Grand dans son testament, < je la laisse fleuve; mes successeurs en feront une a vaste mer. » Eh bien, les Hongrois sont destinés & faire mentir cette prophétie orgueilleuse, par la grâce de Dieu et de leur épée.
PUBLIÉ LB 15 OCTOBRB 1849
« Que les hommes sont heuisoux d'aller à la guerre, dit Madame de Staël dans Corinne^ qu'ils sont heureux d'exposer leur vie, de se livrer à l'enthousiasme de rhonneur et du danger I Mais il n'y a rien au dehors qui soulage les femmes. »
La destinée des femmes, en effet, s'accomplit tout entière dans Tenceinte du foyer domestique. Un moi résume toute la poésie de leur existence : I'amour I un mot en exprime les devoirs : la famille 1
L'homme peut i)artager sa pensée entre mille préoccupations diverses. Ouverte de toutes parts aux soucis de Tambition, à Tavidité des richesses^ aux émotions de la gloire, son âme trouve quelquefois lerepos, ne fût-ce qu'en changeant d'agitation et de fatigue.
Il a, pour échapper au vide du cœur, mille issues que lui offrent sans cesse les événements auxquels se mêle sa vie. Il n'en est pas ainsi de la femme. Quand elle souffre, qui pourrait la distraire de sa souffrance? Qui Tempêchera de se consumer dans la contemplation muette de sa blessure? Oui, c'est pour les femmes surtout qu'écrivent ceux qui cherchent les moyens de rendre plus douce la vie de famille : la famille! association primordiale, unité élémentaire de toute nation, société antérieure à l'individu même, institution vraiment sacrée et indestructible parce qu'on ne détruit pas la nature !
S'il était au monde une absurdité, un mensonge, une calomnie dont les socialistes fussent en droit de s'étonner de la part de leurs adversaires, quelle ne devrait pas être leur surprise de s'entendre appeler ennemis de la famille, eux qui admirent, qui vénèrent la famille au point de la proposer pour modèle à la société de l'avenir !
Sur quel principe, en effet, repose la famille? N'estce pas sur celui-ci : « A chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ? »
Examinez la famille. Est-ce, je le demande, à sa force , à son intelligence, à son savoir, que s'y mesure la part attribuée à chacun des frères? Est-ce que le plus vigoureux n'y travaille pas pour le plus faible, celui qui est plein de vie pour celui qui se meurt? Est-ce que les préférences de la mère ne sont pas pour celui de ses
enfants qui est malade ou infirme? Est-ce que le père, lui qui porte tout le fardeau de l'association domestique, n'y retranche pas volontiers de ses jouissances pour accroître le bien-être d'un fils ignorant et débile? Tout le socialisme est là.
Qu'on nous conteste la possibilité d'étendre à la société la pratique d'une morale aussi haute; qu'on refuse au perfectionnement de l'éducation, aux progrès de l'esprit humain, à la sagesse des lois, à la noblesse des mœurs le pouvoir de créer des relations semblables à celles qui, sans effort, dérivent de la nature, c'est ce que nous n'admettons pas, et toutefois nous le concevons; mais qu'on dénonce comme fondamentalement ennemie de la famille une doctrine que le respect de la famille a si évidemment inspirée... est-ce mauvaise foi? est-ce folie?
Une commission vient d'être chargée d'étudier l'ensemble du Code de procédure civile et d'indiquer les réformes utiles à introduire dans la condition des personnes incapables : Nous allons voir ce que les protecteurs officiels de Tinstitution de la famille sauront faire pour elle. En attendant, hâtons-nous de remarquer que la condition de la famille est liée intimement à la condition des femmes, et que les lois actuelles rangent les femmes parmi les incapables, c'est-à-dire parmi les mineurs, les interdits, les prodigues, les gens d'une inconduite notoire!
Et le législateur n'a pas fait de cette mcAPi^iTi de
la femme, si injustement et si outrageusement burinée sur Tairain de la loi, une simple affaire de définition : non, le principe une fois posé, il en a déduit toutes les conséquences avec une impitoyable logique : a Le mari administre seul les biens de la communauté.. » (Art. 1421.) — Le mari peut vendre, aliéner et hypothéquer, sans le concours de sa femme, tous les biens de la communauté. (Art. 1425.) — C'est le père seul qui exerce en fait l'autorité qui appartient en droit au père et à la mère sur l'enfent. (Art. 372.) L'enfant ne peut se marier sans le consentement de son père et de sa mère ; mais^ en cas de dissentiment, le consentement du père suffit. (Art. 148.) — Le père peut empêcher ren&nt de quitter la maison paternelle ; s'il a des sujets de mécontentement, il peut le faire détenir pendant un mois. Et la mère ? La loi se tait.
a Ainsi, dit dans un excellent travail M. Ernest Legouvé, digne fils du célèbre et gracieux auteur du Mérite des Femmes^ ainsi la mère est légalement impuissante à défendre ses enfants, impuissante à les corriger, impuissante à les diriger, impuissante à les marier, impuissante à les éloigner de la maison commune, impuissante à les y retenir. Une telle loi n'estelle pas un crime de lèse-majesté maternelle (1) ? >
Nous ne sommes certes pas de ceux qui désirent pour les femmes Torageuse existence du Forum, la
(1) Voir le Crédit du % octobre 1849.
LE DtVOtlCË 107
mêlée violente des combats parlementaires, le bruit et l'agitation de la politique militante : les fonctions particulières de la femme lui ont été assignées^ indé' pendamment de toute convention sociale, par son organisation même, par la nature ; son domaine, et il n'en est pas de plus beau, c^est celui du sentiment ; sa part, et il n^en est point de préférable, c'est celle du cœur ; son influence, et il n'en est pas de plus grande, c'est celle qui s'exerce par l'amour. Mais de ce que la femme n'est point semblable à l'homme, s^ensuit-il qu'elle ne soit point son ^gale ? Et s'il y avait une autocratie à établir au sein de la famille, estn» qu'elle ne devrait pas plutôt appartenir à la mère ?
Tels sont les graves et intéressants débats que sou* lève le rapport adressé, le 25 août dernier, au prési-^ dent de la République, sur les réformes à introduire dans la condition des personnes incapables. Nous aurons occasion d'y revenir ; mais il est une question que nous sommes, dès à présent, conduit â traiter, â cause de sa portée morale et philosophique, â cause de ses rapports avec Tunité de la famille^ la constitatien de la société et l'intérêt sacré de la femme. Nous voulons parler du divorce.
CoTlÊ HISTORIQUE DE LA. QUESTION. — La lol deS Juifk
consacrait la répudiation. La répudiation convient à l'enfance des sociétés, dont le propre est de placer l'unité dans le despotisme, au lieu de la placer dans l'harmonie.
Quoi de plus tyrannique, en effet, que d'accorder ici à l'homme un droit qu'on refuse à la femme ?
Toutefois, la répudiation était la reconnaissance de ce principe, que le but social du mariage étant la reproduction de l'espèce, il faut que le mariage soit dissous, quand ce but ne peut être atteint. (La répudiation avait lieu à cause de la stérilité ou des infirmités corporelles de la femme . )
Ainsi, la répudiation, tout odieux qu'en était le caractère, avait quelque chose de plus raisonnable, de plus social que l'indissolubilité absolue du mariage.
Mais, encore une fois, une pareille loi est de celles
qui ne conviennent qu'à Tenfance des peuples . Le pouvoir y étant toujours violent, l'unité de la famille s'y confond avec la dictature du chef, et la femme y est esclave du mari. Aussi le sauvage rejette-t-il sur la femme tout le fardeau des travaux pénibles, et M. de Donald rappelle que, dan» quelques-unes de nos province» méridionales, le même paysan, qui ne voit le divorce qu'avec horreur, croirait manquer aux lois de l'hospitalité, s'il faisait asseoir sa femme à la table où prend place l'étranger reçu chez lui.
Au reste, le fréquent usage de la répudiation en fit bientôt sentir tout l'abus. Pouvait-on aller plus loin qujB l'école du rabbin ffillel, qui enseignait qu'un homme a le droit de répudier sa femme pour avoir aissé brûler son bouillon^ et que celle du rabin Akiba^
mL
qui permettait la répudiation de sa femme à quiconque en trouvait une plus belle ?
Qu'advint-il de là? Qu'après avoir permis à l'homme de répudier sa femme, on permit à la femme de répudier son mari. Ce fut Salomé, sœur d'Hérode» qui, la première, fit l'application de ce droit de réciprocité conquis par les femmes. M. de Bonald, dans son livre sur le divorce, s'élève avec emportement contre une semblable conquête, qu'il appelle une usurpation. Je comprends cette colère. La constitution de la famille se lie intimement à celle de l'État. Ceux qui veulent le despotisme dans l'une, doivent naturellement le vouloir dans l'autre.
Heureusement, la justice, elle aussi, a sa logique» à laquelle l'histoire finit toujours par donner raison.
Ainsi, nous voyons que ce qui était arrivé dans la société juive, arrive dans la société romaine.
Les lois de Romulus permettaient au mari de répudier sa femme, lorsqu'elle avait commis un adultère, ou préparé du poison, ou falsifié les clefs ; mais ces lois n'accordaient point à la femme le droit de répudier son mari.
Plutarque appelle cette législation très dure. Il a raison ; mais, pas plus que la loi de Moïse, elle ne put résister au temps. Si elle eut autorité dans les premiers siècles de Rome, cela tint uniquement à ce que les Romains, pendant cet intervalle, n'y eurent point recours. Les historiens assurent que, jusqu'en 523, il
n'y eut pas un seul exemple éclatant de répudiation. Carvilius Ruga, qui répudia sa femme pour cause de stérilité, donna le premier exemple de la dissolution du. lien conjugal. Et ce fait est rapporté parDenys d'Halycamasse, Valère-Maxime, Aulu-Gelle.
Mais une fois que les maris se furent avisés d'user de la rigueur de leur droit, les femmes ne tardèrent pas à obtenir la faculté du divorce. Cicéron dit que la faculté du divorce fut une disposition ou du moins une conséquence de la loi des Douze Tables, 11 résulterait d'un passage de Plaute, dans sa Comédie du Marchand, que^vers Tan 563 de Rome, le droit de répudier n'était pas encore accordé à la femme. Enân, plusieurs auteurs axent la date de cette partie de la législation au règne de Julien le Jurisconsulte.
Ce qui est certain, c'est que, légalisé ou non, le divorce fut pratiqué peu de temps après la mise en action du droit rigoureux de répudiation.
Les causes du divorce, à Rome, étaient, ou réciproques, ou particulières contre la femme. Il y avait lieu pour le mari à obtenir la rupture du lien conjugal:
V Lorsque la femme s'était fait avorter volontairement ;
2^ Lorsqu'elle était allée au bain avec des hommes;
3*" Lorsqu'elle avait mangé avec des étrangers contre a volonté de son mari ;
4° Lorsqu'elle était allée aux jeux publics ;
5*» Lorsqu'elle avait passé la nuit hors de la maison conjugale.
Du reste, c'était une coutume, chez les Romains, quand ils revenaient de voyage, d'envoyer faire savoir leur arrivée à leurs femmes, pour ne les point surprendre.
Quoi qu'il en soit, chez les Romains comme chez les Juifs^ nous voyons l'enfance de la société produire la répudiation et les progrès de la société amener irrésistiblement le divorce.
Et qu'on ne dise pas que ce fut de la corruption des mœurs romaines que le divorce naquit: il était descendu dans les mœurs, alors que la République était encore dans tout Téclat de sa robuste et saine virilité.
Chez les Athéniens, qui se distinguèrent toujours par l'urbanité de leurs mœurs et la douceur de leurs habitudes, le divorce ne fut point précédé,comme chez les Romains et les Juifs, par la répudiation : il se trouve solennellement consacré par les lois de Solon. Seulement, les formes du divorce et les termes qui l'exprimaient étaient à l'avantage du mari (là, comme partout, les lois, même relatives aux femmes, ayant été faites par les hommes) : le divorce demandé parle mari, s'appelait renvoi; demandé par la femme, il s'appelait abandon; de plus, la femme était soumise à l'obligation de présenter sa requête au magistrat, obligation qui ne pesait point sur le mari.
M. de Bonald admire beaucoup les Lacédémoniens, parce que, chez eux, dit-il, le divorce n'était point établi. Il y avait une bonne raison pour cela : c'est qu*à Sparte, d'après les lois de Lycurgue, les femmes étaient communes, quand les maris voulaient bien les prêter. Voltaire cite, dans son Dictionnaire philo* tophique, au mot adultère ^ la fameuse chanson que chantaient les Lacédémoniens au sujet d^Acrobatus et de la femme de son ami, chanson que Plutarque nous a conservée :
Allez, gentil Acrobatus, Donnez de braves citoyens à Sparte.
Le divorce se trouve donc et dans la société juive et dans la société païenne. 11 se trouve aussi dans la société chrétienne.
11 est bien vrai que le catholicisme a prêché Findissolubilité du mariage, mais encore faut-il faire observer que les Pères de l'Église n'ont pas été unanimes sur ce point. Car,si saint Augustin plaida la cause du divorce, elle trouva d'éloquents adversaires dans saint £piphane et saint Ambroise.
Dans les conciles, pas plus d'unanimité que chez les Pères de l'Église. Au huitième siècle, suivant l'abbé Millot, les conciles de Compiêgne et de Verberie con- 4Bacrent le divorce.
On doit convenir, cependant, que, vers la an du
neuvième siècle, les doctrines de TÉglise romaine admettaient l'indissolubilité du mariage. Le principe en fut, par exemple, soutenu avec beaucoup de vivacité par le pape Nicolas T', lorsqu'il prit le parti de forcer Lothaire à garder sa femme Teutberge, que celui-ci voulait répudier pour épouser sa concubine.
Mais la proclamation des doctrines de l'Église sur l'indissolubilité des mariages se rapporte précisément à l'époque dps luttes sanglantes qui s'engagèrent entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. En déclarant les mariages indissolubles, ou plutôt en se réservant exclusivement le droit de les dissoudre, les papes rendaient leur intervention dans la famille des princes régulière et nécessaire. Ils s'assuraient le pouvoir d'asservir les passions des rois aux vues ambitieuses du Saint-Siège, en faisant de la conservation d'un lien détesté le châtiment des princes rebelles, et de la rupture de ce lien, la récompense des princes dociles.
Voilà ce qui explique l'énergique appui que Rome a prêté au principe de l'indissolubilité. Elle y a vu une question de prépondérance politique, et non pas une question de religion. Car^ nulle part, l'indissolubilité du mariage n'est consacrée dans l'Évangile, cet admirable code des chrétiens. C'est ce que fit ressortir vie • torieusement Luther, lorsqu'il vint porter une main hardie sur le catholicisme et protester tout haut contre la dictature de la papauté.
Que le patriarche de la réformation ait poussé trop
loin les conséquences de cette faculté du divorcf* qu'il avait si audacieusement proclamée ; qu'il ait permis au landgrave de Hesse, par sa consultation du mois de décembre 1539, d'épouser une seconde femme en retenant la première ; qu*il se soit attiré de la part de Stork et de Carlostadt le reproche d'avoir introduit ainsi dans le monde moral une dissolution semblable à celle du mahom^tisme : ce n'est évidemment pas là la question. L'application exagérée d'un principe vrai n'en fait point un principe faux, et il y a certainement un milieu entre l'indissolubilité da lien conjugal et la consécration d'une sorte de concubinage.
Voilà donc l'Europe divisée sur la grande question du divorce. Il continue à être maudit partout où le catholicisme a résisté aux atteintes de la réforme ; il s'introduit, au contraire, partout où le catholicisme est vaincu, c'est-à-dire en Angleterre, en Hollande, en Prusse, en Russie, etc.
Jusque-là, le divorce, comme on voit, avait été surtout envisagé par les peuples comme un point de théologie : il appartenait à la Révolution française d'apprécier toute la portée sociale et politique de la question. Permis aux politiques de l'école de M. de Bonald de comprendre la loi du 20 septembre 1792 dans la malédiction qu'ils lancent contre tout ce qui se rattache à cette terrible mais imposante et féconde époque : qu'importent ces colères fougueuses et ces haines intraitables! Tous les hommes d'un esprit mo-
déré et d'un cœur droit seront d'avid qu'en accordant aux époux la faculté du divorce, la Révolution française posa un principe juste, un principe puisé aux sources du cœur humain et conservateur non-seulement de )a moralité, mais, comme Je le prouverai plus bas, de l'unité de la famille.
Il faut tout dire cependant : la loi de 1792 offrait trop de facilités au divorce, et, sous ce rapport, voulait être modifiée. Elle le fut par le Gode civil. Tel qu'il fut rédigé sous le Consulat, le Code civil admettait quatre causes de divorce :
1° L'adultère ;
2"* Les excès, sévices ou injures graves ;
3^ La condamnation à une peine in&mante;
4** Le consentement mutuel des époux.
Cette dernière cause n'était pas admise de la part d'un mari ayant moins de vingt-cinq ans et d'une femme en ayant moins de vingt et un, ni avant le terme de deux ans de mariage, ni après celui de vingt ans de mariage. Les époux devaient faire leur déclaration devant le juge, écouter ses observations, et apprendre de lui toutes les conséquences de leur démarche ; ils étaient tenus de produire les autorisations authentiques de leurs père et mère ou autres ascendants vivants ; ils devaient renouveler leur déclaration en personne, trois fois, de trois mois en trois mois ; et enfin, après l'expiration de Tannée consacrée à Taccomplisssment de ces formalités, le
tout se rapporte, et qa*il est la raison de l'union sociale des deux autres. »
Voilà un curieux raisonnement ! Je suppose, comme cela arrive quelquefois^ que le mariage, qui a eu pour raison la naissance de Tenfant, n'ait pas eu cette naissance pour effet, qu'aura, dans ce cas, représenté le pouvoir ? Il aura représenté un désir trompé, une espérance non réalisée ! il aura représenté le n^ant ! Ce serait donc en vertu de cette représentation imaginaire qu'il serait interdit aux époux de rompre un contrat devenu sans exécution possible, sans objet, relativement à la reproduction de l'espèce ! En vérité, c'est là une plaisante logique, ou, pour mieux dire, une plaisante logomachie I Dans l'hypothèse où l'enfant n'est pas encore né, le mariage, d'après M. de Bonald, se romprait donc au préjudice de ce qui n* existe pas^ et, dans le cas où la femme est stérile, il se romprait au préjudice de ce qui ne peut pas exister ! Qu'est-ce que tout cela signifie ? Mais lorsque l'enfant est né ? Eh bien , prétendre, dans ce cas, que ce n'est qu'à son préjudice que l'engagement conjugal peut se rompre, c'est poser en principe ce qui est précisément en question ; car on verra plus bas que nul n'est plus intéressé que l'enfant à la rupture d'un lien devenu insupportable aux deux époux.
Mais laissons là cette creuse métaphysique, qui ne nous aurait pas arrêté, si la légitimité du divorce ne ressortait de la puérilité même des arguments em-
îiE DIVORCE li9
ployés pour la combattre. Il est clair que rindîssolubilité des mariages est contraire à la reproduction de l'espèce humaine, et il n'est pas surprenant que ce soit sous Napoléon qu'on ait régularisé le divorce en France. Gomme tous les conquérants, Napoléon favorisait Taccroissement de la population. On se rappelle son mot à madame de Staël. Louis XIV donnait des pensions à ceux qui avaient dix enfants, et César dé* fendit aux femmes de quarante-cinq ans, sans maris ni enfants, Tusage des pierreries et des litières.
Du DIVORCE DANS SES RAPPORTS AVEC LA SOCHStB
DOMESTIQUE. — Les advcrsaircs du divorce ont cherché à s'appuyer sur l'intérêt de la femme. N'est-il pas souverainement injuste, ont-ils dit, que la femme/ entrée dans la famille avec la jeunesse et la fécondité, puisse en sortir avec la stérilité et la vieillesse ? Oui , cela serait souverainement injuste, si cela était. Mais ne dirait-on pas, à entendre ces singuliers raisonneurs, que le divorce est la faculté donnée au mari de chasser sa femme quand il lui plait^ comme il lui plaît^ et sans rendre compte à qui que ce soit de la brutalité de ses caprices ? Et qui donc, grand Dieu ! a jamais entendu le divorce de cette étrange sorte ? Relisez ce Code civil que vous attaquez avec tant de fureur, vous verrez que les causes du divorce y sont clairement spécifiées, qu'elles sont graves, qu'elles sont toutes protectrices de la femme, qu'elles consacrent
en sa farear un droit de réciprocité qui exclut toute idée de tyrannie de la part da plus fort sur le plus faible, que ces causes enfin sont appréciées par le magistrat, gardien naturel de la stabilité et de la paix des familles.
Ooi, c'est l'intérêt de la femme surtout qui exige le rétablissement du divorce. Car, dans Tétat actuel de nos mœurs, l'indissolubilité du mariage leur crée la plus intolérable de toutes les servitudes. Comparez les situations. Pour l'homme, le mariage est une contrainte ; pour la femme, il est une chaîne. L'homme trouve mille moyens de se soustraire à la rigueur de ses devoirs d'époux; la société dédaigne de s'arrêter à ses infidélités, que dis-je ? il peut s'en faire gloire : Tapprobation ne lui manquera pas; le titre à^homme à bonnes forttmes lui rapportera au besoin, en jouissances de vanité, de quoi le consoler des atteintes de quelques rares probités grondeuses. Tandis que la femme, que les lois ont en quelque sorte rivée à sa destinée, pleurera dans le silence du foyer désert un malheur dont la confidence même serait pleine d'humiliation et d'amertume, il affichera, lui, ses caprices, ses prétentions, ses conquêtes, et, avec tout cela, les tristesses mortelles et la honte irréparable de l'épouse abandonnée, abandonnée et cependant toujours épouse. Voilà l'accueil que la société garde aux erreurs triomphantes du mari : quel accueil garde* t-elle aux faiblesses de la femme? Ah! qui ne sait qu'ici
ropinlon est sans pitié ? Pour la femme innocente, pas de liberté : tous les regards Tépient; la malignité publique prend possession de sa conduite ; on cherche un commencement de roman dans son sourire; on interprète méchamment son moindre geste, et souvent sa vertu n'est pas un sûr abri pour sa réputation : elle fait des envieuses quand elle ne fait pas des mécontents. Mais que dire de la femme coupable d^un moment d'oubli ? Pour elle, plus de repos : la voilà irré- . vocablement perdue. Les femmes se détournent d'elle avec insulte ou dédain, quelques-unes avec pitié. Les hommes se croient autorisés à la poursuivre de leurs plus insolents hommages. Vainement donnerait-elle comme excuse de sa conduite, son amour trahi, son foyer devenu solitaire, ses caresses brutalement repoussées, ses larmes raillées, sa couche flétrie: il lui est défendu d'oublier qu'elle est épouse devant celui à qui il est permis d'oublier qu'il est époux. Elle a succombé ; elle portera son châtiment jusqu'au tombeau. En butte à la fois au mépris qui la fuit et au mépris qui la poursuit, où trouverait-elle consolation et asile? Toute une vie de repentir, de larmes, de vertus ne suffit point, aux yeux du monde, pour faire oublier une heure d'égarement et la défaite d'un cœur
séduit !
Et quelle raison donne-t-on pour justifier cette monstrueuse inégalité? Prétendre que Tinfidélité de la femme met dans la famille des enfants étrangers
12â LE blVORCË
au lieu que les désordres du mari sont sans conséquence pour la famille, n'est-ce pas se jouer de:» mots? Si le mari n'introduit point par ses désordres des enfants dans sa propre famille, il en introduit dans celle des autres. Pour la société, considérée dans son ensemble, le résultat n'est-il pas absolument le même?
M. Sturt, membre du parlement d'Angleterre, ayant, au commencement de ce siècle, intenté un procès au marquis de Blanfort, pour adultère commis avec Anne Sturt, fllle du comte de Shaftesbury, lord Kenyon, qui présidait au jugement, crut devoir atténuer, dans le résumé qu'il ât de Taâaire, les torts de la femme et même ceux de son séducteur, par la considération de torts du même genre de la part du mari. Eh bien , en Angleterre, où les femmes ont toujours été bien moins respectées qu'en France, l'attitude de lord Kenyon dans ce célèbre procès fut généralement approuvée. Pourquoi? Parce que le mariage est un contrat également sacré pour l'un et pour l'autre des deux époux, et dont la violation est surtout blâmable chez celui qui, dans la famille, représente le pouvoir et possède la force.
Il est singulier que ceux qui se montrent si rigoureux pour rètre le plus faible, se montrent si indulgents pour l'être le plus fort. Aht c'est qu'il y a loin du rigorisme à la véritable sagesse !
Necnon ]ibelli stoïci inter socios Jacere puivUlos amant.
Souvent ces petits livres qu'on trouve sous les coussins de nos belles sont les ouvrages des stoïciens^ comme dit Horâce.
A Dieu ne plaise qu'on doive prêcher dans un siècle aussi corrompu que le nôtre une philosophie de relâchement et de mollesse ! Mais, pour que la sévérité de Topinion soit la sauvegarde des mœurs, il faut que la crainte qu'elle inspire ne soit point combattue par des nécessités trop impérieuses. Les lois de la société, quoi qu'on en dise, ne l'emporteront jamais sur celles de la nature. La sévérité de l'opinion^ quelque formi* dable qu'on la suppose, ne fera pas qu'un engagement irrévocable ne devienne quelquefois un joug abhorré. Quand vous aurez placé les femmes dans cette dangereuse alternative, de subir un esclavage éternel, ou d'encourir le blâme du monde, qui vous assure qu'elles préféreront toutes à la honte du second supplice les douleurs et les angoisses du premier?
Aussi, qu'arrive-t-il? Que cette injuste inégalité dont nous parlions tout à l'heure ne pèse de tout son poids que sur les femmes qui ont succombé par faiblesse, et dont rame serait accessible au repentir. Quant à celles qui succombent par corruption, que leur importe le blâme I Elles en viennent à tirer vanité du courage qu'elles mettent à le braver; elles prennent orgueilleusement en pitié ce qu'elles appellent un préjugé brutal, et ainsi ce qui devait servir de frein à leurs passions devient pour elles un nouvel
eDooQrageinent à déchirer jiuqa'aa Toile delà padeor.
Rétablir le divorce, oe serait donn^ aux âmes (aibles le pouToir de se décider librement entre les plaisirs de rinûdélité et la crainte de l'opinion; ce serait rendre au blâme public toute sa puissance, parce qu'alors seulement il serait répressif avec intelligence, et sévère sans cruauté.
Car vojrez ce qui se passe aujourd'hui (ced est sou- Tent vrai dans les villes; mais c^est principalement sur ces tumultueux théâtres qu*il faut étudier l'effet des lois, les campagnes ne communiquant jamais leur pureté aux villes, et les villes communiquant avec une facilité désastreuse leur corruption aux campagnes) : on marie une jeune flile. Que son cœur se soit donné ou qu'il lui reste, on s'en inquiète peu. Un bon parti se présente, cela suffit; les parents Sauront bien conclure le marché sans elle. Un bon parti, du reste, c'est, comme on sait, un homme qui a beaucoup d^argent, eût-il avec cela beaucoup de sottise et beaucoup de vices. Quelque temps après la célébration du mariage ou la conclusion du marché, la pauvre épouse i'aperçoit qu'on la délaisse et qu'on l'outrage. Chaque jour lui révèle un vice nouveau dans celui qu'on lui a Imposé pour mari; chaque jour vient ajouter à la vivacité de ses répugnances. Elle les avait combattues d'abord : peu à peu elle arrive à les trouver légitimes. Llrrévocabilité du mariage donne aux injures, aux emportements, aux mépris dont la pauvre femme est
victime, tous les caractères d'une tyrannie qui lui paraît sans meaure, par cela seul qu'elle est sans terme. Eh bien, lorsqu'elle aura longtemps fait taire les plaintes de son cœur ; lorsqu'elle se sera vertueusement aveuglée sur la profondeur de sa blessure ; lorsque, oubliant la violence primitivement faite à sa volonté, elle se sera épuisée en efforts douloureux pour faire au moins accepter son sacrifice; lorsqu'elle aura courageusement renfermé au-dedans d'elle-même le trésor de ses affections condamnées , si on continue à rire de ses pleurs, à abuser insolemment de sa patience, à s'autoriser de son calme apparent pour accroître ses humiliations, ne craignez-vous pas que le découragement ne la saisisse et que la fatalité de son destin ne la pousse enfin à la corruption par le désespoir? Ne craignez-vous pas que sa douleur ne lui fournisse do dangereux sophismes, et qu'elle n'en vienne & considérer l'infidélité comme une protestation contre le despotisme?
Que si elle a le courage de repousser jusqu'au bout toute tentation périlleuse, quelle existence que la sienne ! Elle sera donc d'autant plus malheureuse, qu'elle aura plus de vertu, et la dignité de ses douleurs n'aura fait que mieux assurer l'impunité delà tyrannie qui pèse sur elle !
Ces conséquences sont odieuses, et comment y échapper?
Ecoutez M. de Bonald : — « Toute femme séparée
126 LE nn'ORCE
de son époux, même pour violence et mauvais traitements, devrait, à l'avenir, se retirer dans le sein de la société religieuse, seule société à laquelle elle appartienne encore. »
J'entends ! il faut que la femme outragée se renferme dans la retraite et se résigne ! Se résigne ? Vous croyez donc cela bien facile ? Sans doute il est des peines que le temps emporte om adoucit ; mais il en est qui, à force de tourner sur elles-mêmes, pour ainsi-dire, creusent dans Tâme des blessures éternellement saignantes. Il est des chagrins qui s'avouent, qui se font partager, et trouvent à se répandre ainsi au dehors je ne sais quoi de consolant et de doux ; mais il est des amertumes cachées, il est des ardeurs muettes qui sont le poison lent des cœurs, et qui dessèchent sans compensation, sans relâche^ toutes les sources de la pensée et de la vie. Il faut que la femme outragée, avilie, persécutée, se résigne! Mais on ne dit pas jusqu'où elle doit pousser le stoïcisme de cette résignation. On la condamne à la douleur : la condamnera-t-on aussi à la honte ? Le mari a commis une lâcheté, un crime ; forcera-t-on la femme innocente à porter un nom flétri? Elle appartient déjà aux vices de son époux; appartiendra-t-elle encore à son déshonneui* ?
Que veut dire M. de Bonald quand il s'écrie : « C'est à l'homme à assortir, dans le mariage, les humeurs et les caractères. Mais lorsqu'il s'est décidé dans son
choix, contre toutes les lois de la raison, et uniquement par des motifs de caprice et d'intérêt, lorsqu'il a empoisonné lui-même les douceurs d'une union raisonnable ; malheureux par sa faute, a-t-il le droit de demander à la société compte de ses erreurs ou de ses torts ?» M. de Bonald oublie qu'il y a ici deux intérêts distincts ; il ne prend pas garde que ce qui serait juste à regard de Tépoux coupable, devient à l'égard de répoux innocent, la plus flagrante iniquité. S'il est des époux malheureux par leur faute, il en est qui le sont par la faute d'ajitrui. Et on punirait ceux-ci dans la crainte de ne pas punir assez ceux-là ! Et on fonderait Tiadissolubilité du mariage sur la nécessité de n'accorder aucun droit au tyran, sans songer que c'est éterniser la tyrannie, pour le malheur de la vie* time!
Ne vous étonnez pas, après cela» si le même écrivain ose dire : « Dans un État bien réglé, le mariage, permis à tous les hommes, devrait être interdit aux époux divorcés, par la même raison que la carrière de l'administration publique, accessible à tous les citoyens, est fermée sans retour à tous ceux qui ont été négligents ou prévaricateurs dans l'exercice de leurs fonctions. » Un fonctionnaire se montre incapable ou prévaricateur : ce n'est pas la faute des fonctions, c'est la sienne : qu'on les lui retire, rien de plus juste. Mais une femme, par exemple, a tout à souffrir des vices et des désordres de son mari. Est-ce la faute de
répouse? La punir de toutes les douleurs qu'on lui inflige, la déclarer incapable de faire le bonheur d'un honnête homme, parce qu'elle n'aura pu rester unie à un misérable, cela est odieux et inique !
On invoque contre le divorce l'intérêt des enfants. Si l'objection a quelque force, pourquoi ne pas interdire aussi les séparations de corps ? Les enfants sont bien plus malheureux dans le cas d'une séparation, qui ôte à leurs parents toute considération et les livre à tous les entraînements d'une vie illicite, que dans le cas du divorce, qui leur permet de retrouver dans la société une place honorable et fixe.
D'ailleurs, est-ce veiller d'une manière bien intelligente sur leur bonheur et leur moralité, que de les emprisonner dans la famille lorsqu'elle est devenue le théâtre d'une lutte affreuse et de tous les instants ? Gomment ! alors même que les époux laissent éclater leurs antipathies ou leurs ressentiments dans Tamertume des reproches, la violence bruyante des accusations, Temportement des querelles, on veut que les enfants restent là, toujours là, pour apprendre à mépriser leurs parents, à les haïr, peut-être ! Mais c'est donner à ces pauvres créatures une précocité désastreuse, c'est dévoiler à leurs yeux les plus hideux mystères de la société, à un âge où tout savoir est le plus grand de tous les malheurs !
Que le divorce ait des inconvénients graves lorsqu'il a été prononcé, qui le nie ? Mais cela même est
une garantie contre l'abus possible de la facalté de divorcer. Un père peut bien vouloir enlever leur raôre k ses enfants, lorsqu'elle a trahi ses devoirs; mais le fera-t-îl sans hésitation, lorsque, au lieu de les trahir, elle les remplira avec courage et dignité ? Une mère peut bien vouloir priver ses enfants de leur protecteur naturel et premier ami, lorsqu'elle en est venue à ne plus voir dans leur père qu'un homme qui les pervertit par ses leçons ou ses exemples ; mais quand de tels motifs n'existent pas, ne trouvera-t-elle rien dans son cœur qui îa retienne ? Eh quoi ! braver l'éclat d'un procès, affronter le ridicule, s'humilier devant la censure publique, ouvrir en quelque sorte aux passants toutes les portes de sa maison, provoquer la dispersion d'une famille, tout cela est-il donc chose si simple, qu'on en vienne à de semblables extrémités sur un frivole prétexte, par pur caprice ? Ne calomnions pas gratuitement la nature humaine. Non-seulement il est faux de dire que le divorce serait une provocation continuelle à la rupture des mariages, mais on peut affirmer que la crainte d'une demande en divorce agirait puissamment dans beaucoup de cas, préviendrait bien des désordres et introduirait en général dans les familles un système de ménagements et d'égards qui ne saurait exister dans un régime où la femme est considérée moins comme la compagne de l'homme que comme sa propriété. Encore faut-ii ajouter que ce qui est forcé en devient d'autant moins
toléraWe. L'esprit humain est ainsi fait. Trop de gêne et trop de laisser-aller mènent également à la licence. Montaigne a critiqué l'indissolubilité absolue des mariages d*une manière charmante, lorsque, en parlant du mariage, il a dit : Il en advient ce qui se voit aux cages : les oiseaux qui sont dehors dësespè^ rent d'y entrer^ et d^un 'pareil soing en sortir ceux qui sont au dedans.
Et puis, la séparation de corps I quelle contradiction grossière! La séparation de corps dissout le mariage matériellement; elle le dissout moralement : que fautil de plus? Elle rend, dit-on, un rapprochement possible. Eh mon Dieu, non. Quand deux époux en sont venus à rompre aussi violemment tout commerce, même extérieur, c'est qu'à leurs yeux l'impossibilité d'une union plus longue est constatée. Être marié tout à la fois et ne l'être pas ; porter le nom d'une famille de laquelle on est exclu ; ne pouvoir réparer une erreur que, souvent, on vous a forcé de commettre; ne pouvoir retrouver dans la société une place que, souvent, on n'a pas mérité de perdre... voilà la situation ridicule et dangereuse que crée la séparation de corps; vous craignez de consacrer le divorce, et vous légalisez l'adultère 1
Du DIVORCE DANS SES RAPPORTS AVEC LA SOClÉTiS
PUBLIQUE. — On n'a pas remarqué que Tindissolubilitô matérielle du mariage ne faisait que servir de prétexte, d'excuse, de provocation à sa dissolution
morale. Or, en quoi doivent résider la force du mariage, sa majesté, les gages de sa durée? Est-ce dans le rapprochement légal d'un tyran et d'une esclave, ou dans l'union volontaire de deux cœurs associés pour porter en commun le poids de la vie et s'en partager les plaisirs? Et s'il est vrai que l'indissolubilité officielle du mariage ne fait que hâter sa dissolution morale, que penser de ces philosophes à courte vue qui, en luttant contre le divorce, s'imaginent défendre la cause des bonnes mœurs contre Tinvasion du libertinage? Le libertinage? l'indissolubilité des mariages le crée ; elle l'introduit au sein de la famille, elle Vj installe ; elle fait plus : elle lui donne les dehors de la justice, et ajoute souvent à ses séductions Fattrait funeste de la vengeance.
La grande erreur de presque tous les moralistes est d'étudier les passions individuelles en dehors du milieu social où elles se développent. On ne saurait trop répéter que c'est de la nature de ce milieu que dépend le caractère, bon o u mauvais, de nos passions. Le véritable philosophe n'est pas celui qui élève un mur d^airain devant les passions humaines, mais bien celui qui leur donne à ti averser librement une atmosphère où elles soient obi gées de s'épurer. Ce n'est donc pas à réfréner les pass ions, mais à régulariser leur jeu et à diriger leur acti'tité, que doit s'attachqr le législjt* teur philosophe. L^s institutions qui n'ont pas pris m point de départ ont créé bien plus de crimes qu'elles
n'en ont empêché, et provoqué plus de résistances victorieuses qa*elles n'ont établi d'obstacles infranchissables. La contrainte rend la passion plus vive, plus énergique, plus ingénieuse. Qui ne sait quel attrait donnent au succès les difficultés de la lutte, et combien, au contraire, la facilité de satisfaire un désir en émousse l'aiguillon? Tacite rapporte que Messaline commença par cacher ses déportements. Bientôt, voyant qu'elle avait afEaire à un mari imbécile, elle ne garda plus de mesure. Mais ses passions se lassèrent de la facilité même qu'elles trouvaient à se satisfaire» et Messaline, après avoir épuisé tous les moyens d'éveiller la jalousie de son époux» s'avisa, lui vivant, d'épouser Silius, afin de trouver dans la colère de Claude un stimulant au plaisir.
C'est bien là, en efiët, la marche des passions. La défense^ comme dit Montaigne, les incite et convie. Pauvres philosophes que ceux qui ne voient que dans Vindissolubilité du mariage la garantie des bonnes mœurs et la sainteté de la vie de famille 1
Et lorsqu'à cette corruption vient se Joindre la violence 1... car ces liens qu'il est impossible de dénouer^ ne peut-il pas arriver qu'on les brise? La passion donne quelquefois des conseils étranges et terribles. Malheur à celui qui les écoute, mais malheur aussi au législateur imprudent qui n'a pas su tout ce qu'il pouvait y avoir de violences cachées et de tentations Afemales dans les abîmes du cœur ! Que d'exemples
LE DIVORCE 13â
ne pourrais-je pas citer ici? Jeanne V^ de Naples fait étrangler Andréa son premier mari, et le fait pendre aux grilles de sa fenêtre avec un cordonnet de soie qu'elle avait tressé de sa propre main. Henri VIII, qui ne sait cela? fait mourir Anne de Boleyn pour épouser Jeanne Seymour.
Il est vrai que, dans ces hautes sphères, l'impunité sert de provocation au crime : le meurtre y est plus facile, parce qu'il se déguise sous les insignes de la toute-puissance. Mais quelle horrible démonstration les fastes judiciaires ne donnent-ils pas des excès auxquels peut se porter la passion trop violemment comprimée I Rappelons ici un des procès les plus fameux du dix-huitième siècle, celui de la Lescombat. Mariée à un architecte dont la jalousie veillait attentivement sur toutes ses actions, la Lescombat aimait un Jeune homme nommé Mongeot, âme faible et qui pouvait devenir criminelle par faiblesse. Lescombat découvre les liaisons coupables de sa femme, et Mougeot est ignominieusement chassé de la maison. La Lescombat en conçoit un vif ressentiment, et se voyant invinciblement enchaînée à son époux , elle forme l'affreux projet de se défaire de lui. C'est à son amant qu'elle s'adresse.
Il faut lire les lettres qu'elle lui écrirait à ce sujet et qui nous ont été conservées, pour se faire une idée des afbreux ravages que les passions auxquelles on oppose un insurmontable obstacle peuvent faire dattt
un oœor blessé : c Qae je sois malheoreose de t'avoir conna ! écrivait la Lescombat à son amant. Puisque le cœur te manque lorsqu'il 8*agit de me délivrer et de te veuger, pourquoi m'as-tu séduite? Tu me fais une peinture horrible des tourments que subissent les criminels ; tu me menaces même de cette mort. Tu m'apprends que tu n'aurais pas le courage de résister aux tourments, et que tu m'avouerais ta complice. N'importe : poursuis, ne t'embarrasse pas du soin de mes jours, etc.» Le malheureux Mongeot résistait ; mais elle : c C'en est fait, monsieur, lui écrivait-elle, je vais me récon-^ ciller avec mon mari ; je vais me jeter à ses genoux, lai avouer tous les horribles desseins que mon cœur renfermait. J'avais compté sur vous : je vous aurais cru capable de tout entreprendre pour moi. Faut-il que j'aie aimé un homme tel que vousl J'en rougis, etc. »
On peut voir dans les Causes célèbres la an et les détails de cette tragique histoire.
Si de pareils exemples étaient très-rares, ils accnse-^ raient seulement la perversité de certaines natures ; mais ils occupent trop de pages dans l'histoire des grands crimes et des grands châtiments pour ne pas appeler Tattention du législateur sur le mérite de toutes ces institutions inflexibles. Non, ils ue connaissent pas la nature humaine, ceux qui s'imaginent que l'impeccabilité des hommes se * décrète. Autant vau-« drait porter une loi pour nou«i défendre d'être malades.
Oh ! qu'il avait bien mieux pénétré les mystères de nos âmes, le sublime législateur qui disait, à propos de la femme adultère : < Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre. » On confond toujours la force des institutions avec leur rigidité. Quelle déplorable erreur î La force des institutions, c'est leur sagesse, et leur sagesse consiste à éviter également ce qui encourage les passions et ce qui les irrite, ce qui pousse à la mollesse et ce qui excite à la violence.
€ Si la dissolution du lien conjugal, dit M. de Bonald (1), est permise, même pour cause d'adultère, toutes les femmes qui voudront divorcer se rendront coupables d'adultère^ et l'accusation d*adultère sera la monnaie courante, n Mais quoi 1 s'il pouvait en être ainsi, c'est que la société serait corrompue jusqu'à la moelle des os. Or, dans une société corrompue à ce point, supposez que le divorce n'existe pas, croyez-vous que les mœurs en soient plus pures ? Ces femmes que vous jugez capables de tomber dans l'adultère pour arriver au divorce, les jugez-vous incapables d'avoir des amants quand la faculté du divorce leur aura été enlevée ? Comment 1 vous les supposez assez dépravées pour faire de l'infidélité un moyen de rompre le mariage, et trop peu dépravées pour goûter la douceur d'en enfreindre les lois ! La contradiction est manifeste. Vous craignez que, dans notre société, après le
(1) Considérations sur le Divorce, Chap. XI,
rétablissement du divorce, Vaccusation d'adultère ne soit la monnaie courante ? Eh bien ! si nous en sommes là, craignez plutôt que, le divorce n'existant pas, la monnaie courante ne soit V adultère lui-même !
Aussi bien, quelle est depuis la loi de 1816 Thistoire des mœurs en France ? Où sont les magnifiques résul« tatsque devait produire cette loi, sortie des ateliers pieux de la congrégation ? Les devoirs du mariage sont-ils plus respectés aujourd'hui qu'à cette époque de corruption élégante et systématique où Ton se moquait des dames c?e|jpamZZ^e5, et où il était de bon goût, de la part de toute femme mariée, à* estimer un mousquetaire ou un jeune abbé ? Allez au théâtre : vous y verrez dans Vautrin la réhabilitation du bagne; dans Mademoiselle de 5eZ?e-/5?^,rapothéose des roués; dans Robert-Macaire^ l'implacable et bouflTonne satire de tout sentiment honnête. Ouvrez un roman : les trahisons conjugales y sont raisonnées avec une précision mathématique, quand elles n'y sont pas présentées comme le fonds poétique de la vie. Arrête z-vous un instant devant ces boutiques où l'art à la mode étale ses productions, et voyez tout ce qu'il y a de calculs voluptueux, de provocations raffinées dans les sujets de ces enluminures et les poses de ces statuettes. Il ne faut plus rappeler le carnaval de Venise : les hivers de Paris ne nous montrent-ils pas réunis, depuis quelques années, tout ce que la publique ivresse peut avoir de plus délirant et la soif du plaisir de plus sauvage ?
L'indissolubilité du mariage n'est donc pas un préservatif contre la dépravation des mœurs.
Pour ce qui est du scandale, s*imagine-t-on qu'il ne puisse résulter que de l'éclat rapide du- divorce et du retentissement des procès ? Ah ! ce n'est pas là qu'est le plus grand danger. Le danger est dans la malignité publique, si prompte à dévoiler les mystères des familles, si habile à donner à ses divulgations l'attrait de la confidence.
Au reste, la preuve que la faculté du divorce est loin d'exercer sur la société une influence corruptrice, c'est que les mœurs en général ont toujours été plus sévères dans les pays protestants, où le divorce est admis, que dans les pays catholiques, où il ne l'est pas. De toutes les contrées du monde, quelle est celle où, selon l'expression du major Weiss, les faiblesses de l'amour sont traitées avec le plus d'indulgence ? L'Italie. Et, en Italie, quelle est la ville la plus corrompue sous ce rapport ? Le siège même de la papauté, Rome moderne. Le fait n'ayant pu être nié par les plus ardents adversaires du divorce, ils ont cherché de leur mieux à en atténuer l'importance. Voici ce que dit à ce sujet madame Necker qui, bien que protestante, a écrit contre le divorce :
a C'est en vain qu'on voudrait faire valoir en faveur du divorce la bonne intelligence des époux dans les pays protestants. Cet argument me paraît nul ; car il prouve seulement que la permission du divorce n'a
aucune iofinence dangereuse dans les lieux où Ton n'en profite Jamais, i
L'aveu est remarquable, et par la manière même dont elle combat cet argument^ qui lui paraît nul^ madame Necker prouve qu^il a beaucoup de force et de valeur. Car, s*il est des lieux où Ton ne profite pas du divorce, quoiqu'on en ait la faculté, que conclure de là? Qae le divorce n'est point par lui-même un encouragement à la rupture du lien conjugal; que c*est à de tout autres causes qu'il faut rapporter la dépravation des mœurs dans une société ; en un mot, que rétablissement du divorce est parfaitement compatible avec l'ordre et l'harmonie au sein des familles.
Dira-t*-on, après cela, que nouer fortement les nœuds de la vie domestique, c'est préparer T unité sociale ? Sans doute. Aussi est-ce au nom de Tunité que nous demandons le rétablissement du divorce. La vie du foyer doit être une initiation aux devoirs de la vie. Or, quelle initiation que celle qui consiste à rendre les enfants spectateurs obligés des divisions domestiques ? On ne saurait trop s'étonner que le catholicisme qui, dans Tordre des idées religieuses, a pris pour point de départ l'unité, ait fait de l'abolition du divorce une conséquence nécessaire de ses lois. Car enfin n'est-il pas évident que, dans beaucoup de cas, l'abolition du divorce n'aura fait que créer dans la famille une école tumultueuse, où les enfants recevront l'éducation de la révolte ? Et croit-on qu'ils
apportent dans la vie sociale une moralité heureusement éprouvée, un respect bien vif pour le principe d'autorité, lorsque le sentiment de toute hiérarchie aura été violemment étouffé dans leur âme par le spectacle des discordes de famille; lorsque, placés peut-être entre des ordres contradictoires, leur désobéissance envers leur mère sera devenue la preuve et le gage de la soumission que leur père aura réclamée?
Ainsi, de quelque façon qu'on veuille envisager la question du divorce, elle n'a qu'une solution équitable et conforme à la raison. Intérêt de la famille, intérêt de la société, tout se réunit pour prouver la nécessité d'en revenir aux règles si sagement posées par le Code ivil avant la Restauration.
Encore si les mariages se contractaient sou*? la loi des sympathies réciproques, des affections du cœur, des convenances de caractère ! Mais, ceci est une vérité bien triviale : tout mariage aujourd'hui n'est-il pas un mariage d* argent ? Hélas ! ce grossier mercantilisme a si bien envahi nos mœurs, qu'il s'est glissé jusque dans notre grammaire. On épouse dix, vingt, trente mille livres de rente : càr telle est l'élégante expression qui caractérise le plus important contrat de la vie. 0 Montaigne l Montaigne I c'est aujourd'hui, surtout, que vous pourriez'pousser ce cri accusateur : On se marie sans s'espouser ! Et c'est quand on donne au mariage une base aussi fragile qu'on ose en décréter la pérennité ! On en fait un objet de négoce, une
manière d'entreprise industrielle, la condition de quelque place accordée, un moyen d'achalandage pour quelque boutique : que sais-je? Puis on le déclare trois fois saint, et on prononce le mot éternel !
Autre inconséquence : ces unions auxquelles nos lois actuelles n'assignent d'autres limites possibles que celles de la vie, de quelle façon se contractentelles? Les époux comparaissent devant un monsieur ordinairement vêtu de noir, qui, après avoir psalmodié un article du Code, leur demande d'un ton machinal : « Vous plaît-il être mariés? » On répond oui; et cela fait, trois ou quatre noms sont écrits sur quelque registre. Voilà le mariage conclu civilement. N'étaient Tintervention d'un prêtre et les rites d'une religion à laquelle même on ne croit plus, là se borneraient toutes les formalités. Aht du moins, qu'on parle un peu mieux à l'imagination des hommes, si, pour les gouverner, le raisonnement ne suffit pas. Les anciens étaient bien plus sages que nous. Chez les Romains, par exemple, on n'avait garde de déclarer d'une manière absolue le mariage indissoluble, et, d'un autre côte, on avait recours à tout le prestige des cérémonies symboliques pour lui donner un caractère de sainteté et de majesté. Le jour des noces, on séparait avec le fer d'une javeline les cheveux de la mariée, et on les partageait en six tresses, à la manière des Vas ta.leSy appel symbolique à la chasteté. On revêtait la mariée d'une robe blanche retenue par une ceinture
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que nouait le nœud herculéen, et il n'appartenait qu'au mari de le dénouer. Le soir, on allumait, en l'honneur de Jupiter, de Junon, de Vénus, de Diane, de la déesse de la Persuasion, cinq flambeaux qu'agitalent les jpueri lauti^ élégamment vêtus et parfumés d'essence. Conduite par deux enfants, précédée par un troisième qui portait le flambeau de l'hymen, et, suivie par un nombreux cortège, la jeune femme s'avançait, au bruit du chant nuptial, vers la maison de son époux, et, pour marquer qu'elle devait y entrer pure, on jetait sur la route de Teau lustrale. Arrivée sur le seuil, on lui présentait l'eau et le feu, symbolique désignation de la part qui lui revenait dans la fortune de son mari ; puis on lui remettait les clefs de la maison, et on la faisait asseoir sur un siège couvert d'une peau de mouton avec sa laine, pour indiquer à quel genre de travaux son sexe l'assujettissait. 11 serait trop long d'énumérer ici toutes les autres cérémonies employées à Rome pour rendre l'union des époux sérieuse, touchante, solennelle. Et pourtant les Romains admettaient le divorce !
Lequel vous paraît le plus sage du législateur qui fait de l'union des époux un pacte majestueux et vraiment saint, sans déclarer toutefois le mariage indissoluble, ou de celui qui déclare le mariage indissoluble, après l'avoir dépouillé de tout ce qui lui donnait un grand caractère?
L'ÉTAT Di^S UNE DÉMOCRATIE
Publié le 15 novembre 1849.
Qa'68t-ce que TÉtat?
L'État, en un régime monarchique, c'est le pouvoir d'un homme, la tyrannie dans un seul.
L'État, en un régime oligarchique, c'est le pouTOir d'un petit nombre d'hommes, la tyrannie dans quelques-uns.
L'État, en un régime aristocratique, c'est le pouvoir d'une classe, la tyrannie dans plusieurs.
L'État, en un régime anarchique, c'est le pouvoir du premier venu qui se trouve être le plus intelligent ou le plus fort, c'est la tyrannie dans le chaos.
L'État, dans un régime démocratique, c'est le pou« voir de tout le Peuple, servi par ses élus, c'est le règne de la liberté.
144 l'jStAT dans une DÉMOCRAtlfî
Oui^ TEtat» là liberté I ces deux termes sont corrélatifs.
En quoi consiste la liberté ? Dans le développement complet des facultés de chacun.
Tous les hommes ont-ils les mêmes facultés, tous sont-ils égaux en force et en intelligence ? Non.
Qu'arrivera-t-il si on laisse le plus intelligent ou le plus fort mettre obstacle au développement des facultés de qui est moins fort ou moins intelligent ? Il arrivera que la liberté sera détruite.
Gomment empêcher ce crime ? En faisant intervenir entre l'oppresseur et Topprimé tout le pouvoir du Peuple.
Si Jacques opprime Pierre, les trente-quatre millions d'hommes dont la société française se compose accourront-ils tous à la fois pourprotéger Pierre, pour sauvegarder la liberté ? Le prétendre serait une bouffonnerie.
Comment donc la société interviendra-t-elle ? Par ceux qu'elle aura choisis pour la représenter à cet effet.
Mais ces représentants de la société, ces serviteurs de tout le Peuple, qui sont-ils ? L'État.
Donc l'État ici n'est autre chose que la société ellemême, agissant comme société^ pour empêcher... quoi? 'oppression; pour maintenir... quoi?ia liberté.
Donc, demander la suppression de l'État, même quand il n'exprime que le pouvoir de tous, à l'égard
de chacuriy c*est demander que la société soit dissoute en tant que société ; c'est livrer les hirondelles aux oiseaux de proie ; c'est faire qu'il y ait toujours des exploiteurs et des exploités, des riches et des pauvres; ccst installer la tyrannie au sein de la confasion universelle \ c'est non-seulement sortir des voies du Socialisme, mais prêcher l'individualisme dans ce qu'il a de plus frénétique ; c'est pousser droit à la destruction de la liberté .
Ceux qui s'en vont criant : « Que l'État soit ceci ou cela, il nous importe peu, nous n'en voulons plus d'aucune sorte, » ceux-là se rendent-ils bien compte de ce qu'ils veulent? Le comprennent-ils eux-mêmes? Je n'hésite pas â répondre : Non.
S'ils n'acceptent pas le principe do la souveraineté du Peuple, qu'ils en conviennent. S'ils l'acceptent, tout est dit. Car il est bien manifeste que la souveraineté du Peuple ne saurait consister dans le droit rc^ connu à plusieurs millions d'hommes de s'entre-égor« ger jusqu'à ce que les plus forts régnent sur des cadavres, ou sur des esclaves, cadavres vivants.
Si, par souveraineté du Peuple, on ose entendre une cohue de volontés se livrant, en toute liberté, une guerre d'extermination, il faut qu'on s'en explique franchement. Nous saurons alors à quoi nous en te^ nir ; et s'il nous faut absolument choisir entre deux tyrannies, eh bien, nous nous résignerons à subii* celle qui se montrera prête à nous frapper sans noud
. 146 l'état dans une démocratie
tromper. Car l'anarchie, c'est Toppression doublée d'hypocrisie, et elle nous fait deux fois horreur.
En attendant, nous dirons, nous qui croyons d'une foi profonde à la souveraineté du Peuple, nous qui la voulons pleinement et nettement réalisée, nous qui ne mettons pas des mots à la place des choses, que la souveraineté du Peuple est le pouvoir exercé, au nom du Peuple, sous son regard, sous sa dépendance, dans son intérêt, par ceux qu'il a choisis pour l'exercer.
Or, voilà justement ce qu'exprime, au point de vue démocratique, le mot Etat.
Prétendre qu'on aspire à remplacer l'État par la société, dans un régime vraiment démocratique, c'est mettre en avant une sottise qui ne vaut pas qu'on s'y arrête ; cela revient à dire qu'on aspire à remplacer la société. . . par la société.
Dans un livre qu'il vient de publier sous ce titre : hes Confessions d'un Révolutionnaire^ et que je définis sans détour: le Code de la tyrannie par le Chaos, Proudhon dit: « Quiconque met la main sur moi pour « me gouverner est un usurpateur et un tyran : je me « déclare son ennemi (1). » Et moi aussi.
Mais c'est justement pour empêcher ce crime insolent que j'affirme l'État, alors que Proudhon le nie. Car, si mon ennemi est plus fort que moi, et qu'entre
(1) Les Confessions d'un Révolutionnaire ^ p. 6. '
l/ÉTAT DANS UNE DÉMOCRATIE 147
lui et moi il n*y ait absolument rien, qui l'empêchera de devenir mon tyran? Dans le royaume des animaux, l'Etat n'est pas connu, que je sache, et c'est pour cela que les tigres y mangent les gazelles.
J'ai nomme Proudhon. Quoique depuis longtemps en butte de sa part à ce système d'attaques dont il n'a épargné jusqu'à ce jour à aucun ami du Peuple nL l'injure, ni l'honneur, j'avais constamment gardé le silence. Il me répugnait d'offrir en spectacle aux con* tre-révolutionnaires de toutes les nuances des divi-sions qui leur font venir le sourire aux lèvres et leur réjouissent le cœur. Je laisse aux gladiateurs de profession le grossier plaisir de combattre sans autre but que de faire admirer la vigueur de leurs muscles aux imbéciles du cirque. Aussi longtemps que Proudhon, en me menaçant, n'a menacé que moi, je n'ai pas trouvé mauvais qu'il s'escrimât à son aise et frappât l'air & coups redoublés.
Aujourd'hui encore, je donnerai mon permis de pas* ser à tout ce qu'il dit de mes actes comme membre du gouvernement provisoire ; de la réaction du 17 mars contre Blanqui — ceci est écrit dans son livre en propres termes ! — du droit qu'on avait de repousser le peuple au 16 avril, et de saisir à la gorge la Révolution, le tout pour m'apprendre à vivre ; enfin de mes aspirations vers une dictature armée de flèches... Grâce au ciel ! tout ce que j'ai fait, je l'ai fait en plein jour, sur la place publique, devant le Peuple, de con-
148 l'état dans une dèmucratie
cert avec lui, pour lui. Le Peuple est un contradicteur redoutable : il se souvient, il sait, il répondra.
Si donc j'ai nommé Pro udbon et si je m'occupe de son nouveau livre, c'est parce que ce livre est la plus audacieuse négation du Socialisme qui se soit jamais produite; c'est parce que les prodigieuses contradictions et les hérésies dont il fourmille sont de nature, non pas à séduire le Peuple, Dieu merci ! mais àtroabler les consciences vacillantes et à jeter Tincertitude dans les esprits faibles, par je ne sais quel renversement inouï de tous les principes, par un obscurcissement calculé des notions les plus simples du bon sens, par une rage de paradoxe sans exemple et sans limites.
Le livre de Proudhon n'est pas sérieux, mais son nom l'est. Proudhon a rendu à la cause de la Révolution d'incontestables services, en proclamant la gratuité du crédit, en relevant d'une main courageuse le drapeau que les vainqueurs de juin traînaient dans le sang du Peuple, en criant à Louis Bonaparte : Vous êtes responsable ! Raison de plus pour qu'on s'inquiète de le voir employer une force légitimement acquise à faire descendre la nuit sur tout le domaine de la pensée, à semer le doute par manière de jeu, à déchirer les renommées populaires, à réhabiliter le nom des tyrans corrupteurs, à déjouer tour à tour la publique reconnaissance et le mépris public, à ruiner
l'état dans une démocratie 149
enfin le Socialisme de fond en comble, sous le masque du Socialisme.
Proudhon croit savoir que € lorsque les premiers (c hommes s'assemblèrent au bord des forêts pour fon- « der la société, ils ne £e dirent point, comme fe- « raient les actionnaires d'une commandite : Organi- « sons nos droits et nos devoirs, de manière à proc duire pour chacun et pour tous la plus grande « somme de bien-être, et amener en même temps no* « tre égalité et notre indépendance. » J'ignore si les preiiniers hommes qui s'assemblèrent au bord dos forêts tinrent exactement ce langage ; mais je m'assure que les hommes, en formant les sociétés, n'ont pu avoir d'autre but que de se protéger mutuellement contre les entreprises des plus rus^s, des plus audacieux ou des plus forls. De sorte que l'idée de I'État est précisément née du besoin do se garantir de la