‹ Questions d'aujourd'hui et de demain (volume 3)Chapitre 36 sur 38 · AU REDACTEUR EN CHEF DES € DEBATS · texte numérisé non relu

AU REDACTEUR EN CHEF DES € DEBATS

16 septembre 1875.

Monsieur,

Vous dites^ en faisant allusion à ma lettre au Baily News^ que j'ai c adouci le ton de mes revendications ntraitables ; » que j'admets la nécessité de k compter avec le temps ; > que je ne suis plus, « comme jadis, le théoricien de l'absolu et de l'impossible, d

Quelques citations vous prouveront, Monsieur, que mon langage d'aujourd'hui est exactement conforme à celui que j'ai toujours tenu.

En 1850, j'exposais, dans les termes qui suivent, la manière dont, selon moi, le véritable progrès s'accomplit :

490 jilON INTRANSIGEANCE

« Quand un mécanicien veut oonstroire une machine, il ne songe pas sûrement à le faire en un tour de main, mais il en dessine le plan. Qaand un auteur compose un drame, il en met les actes Tun après Tao- ; tre, mais non sans avoir d'abord tracé son cadre. Les artisans sérieux du progrès social ne sauraient avoir une autre manière de procéder. Que dans la guerre aux abus on procède par améliorations successives, ^ rien de plus sage ; mais il faut que ce soit eu vue d^ane transformation ultérieure. Qu'on procède par réformes partielles, je n'y contredirai pas ; mais il faut que ces réformes se lient à un ensemble de doctrines et se rattachent à un principe dont on poursuit le triomphe. Car que penserait-on d'un homme qui se mettrait en route sans savoir où il doit aller? Il marcherait, mais pourrait-il dire: J'avance? » (Le Nouveau monde^ numéro du 10 juillet 1850.) Le 15 octobre 1872, j'écrivais :

c Tant que la République a été militante, les vertus qu'elle demandait à ses fidèles, et qu'ils déployèrent, étaient celles du combat : le courage/ la généreuse impatience de vaincre, Tardeur» Ténergie, le dévouement. Ces vertus sont excellentes à conserver ; mais elles ne suffisent pas... La République n'est plus, en effet, ni l'utopie dont de prétendus maîtres de la science se moquaient, ni Tidéal que des pubHcistes myopes déclaraient impossibles à réaliser ; elle est un fait. C'est pourquoi ceux qui professent sen culte n*i-

lifOK iRtRANSIGEANCE 401

gnorent paâ qu'il faut mettre à son service des vertnd en rapport avec ce grand changement, c'est-à-^ire la modération, la fermeté tranquille, Tamonr de Tétade, Tapplication aux afEkires, la tolérance qui fait les convertis ; et Tesprit pratique, qui tient compte des dreonstances, procède par réformes successives et Qiarche au but sans brûler Tétape. • (Questions d'aujour^ cthut et de demain^ 2' série, p. 399.)

Le 4 Juillet 1875, dans un banquet donné pour célébrer ranniversaire de la naissance de Oaribaldi, Je disais:

c On a beaucoup vanté chez nous, dans ces derniers temps, Texcellence de ce qu*on nomme une politique pratique. On a eu raison si Ton entend par là qu'il &ut tenir compte du temps ou du milieu où Ton vit; qu'il ne fisiut pas prétendre à atteindre d^un bond son idéal en s^élançant par-dessus la réalité. Bh I qui a Jamais nié cela ? Pour moi, messieurs. Je me souviens d'avoir écrit, il y a déjà vingt ans, qu'une société ne se laisse pas aisément entraîner bien au delà de ce qu'elle connatt et de ce qu'elle pense ; que l'histoire ne règle pas toujours sa marche sur les battements des cœurs généreux^ et que, pour lui faire hâter le pas, il ne suffit pas de le désirer. Ou Je me trompe fort, ou ce langage n'est pas celui d'un esprit rebelle aux exigences de la réalité. Mais la question est une question de mesure. Non, non, ce n'est pas manquer de sens pratique, que de céder à la crainte de tourner le dos

au but qu'on se propose, à force de ne vouloir pas] aller trop précipitamment... Toutes les transactions ne sont pas mauvaises sans doute ; mais les bonnes m\ celles qui s'arrêtent au point passé lequel les pm-^ cipes semblent disparaître. » >

Vous le voyez, monsieur, pour repousser le reproche : de < vouloir tout ou rien, » je n'ai pas eu besoin d'adoucir le ton de ce que vous nommez mes c revendications intraitables. » En reconnaissant, dans ma lettre au Daily News^ l'utilité de certaines transac- ^ tions et la nécessité de tenir compte des circonstances [ et du milieu où Ton vit, dans la recherche de ce qu'oa l croit être la vérité et la j ustice, je n'ai fait qu'exprimer ^ une pensée qui a toujours été la mienne.

Mais, aujourd'hui, « comme jadis, » j'estime qu'il est des choses qui excluent, par leur nature même, toute idée de conciliation , et des principes à l'égard de^ quels nulle transaction n'est possible. Et, par exemple, aujourd'hui comme jadis, je tiens pour certain que là où le suftrage universel est établi, tout ce qui lui porte atteinte est un mal ; que la souveraineté de la nation ne saurait être matière à compromis ; que ce n'est pas au mandataire à déterminer la nature et l'étendue de son mandat, et que c'est bien le moins que le peuple ait voix au chapitre quand il s'agit du règlement de ses destinées.

Si c'est être c intransigeant » que d'avoir des con-t victions de ce genre, soit t Entendis de la sorte. Tac-

cusation n*a rien qui me déplaise : je l'accepte : je suis et je resterai ce que j'ai été toute ma vie — un intransigeant.

Agréez, monsieur le directeur, l'assurance de mes sentiments de confraternité.

rA. 4St

MA&CHB; a SUIVftB pans les ËLECnONS

4V &£P40TBir& IK CUV DU f PROOaJtS vm la lIAItKS •

80 septembre 1875,

Mon cher confrère,

Voas me demandez f si, après des concessions fiâtes < de très bonne foi sans doute, mais qni ont abouti à « la mutilation du sufflrage universel, c'est-à-dire du « principe essentiel de la démocratie, il ne serait pas « urgent que les républicains fussent prémunis contre € le danger d'une politique de conciliation exagérée. »

Je m'empresse de vous répondre : Oui, selon moi, cela est urgent; et j'estime que la ligne suivie par le Progrès de la Marne est la bonne.

Le 24 juin 1871, j'écrivais :

« La monarcbie a eu sa raison d'être : elle Ta

perdue. ku7i turbulents désirs qu'elle éveille, l^ régoïsme des ambitions qu'elle enrégimente, opposons le culte tranquille et désintéressé de la Républiqued'une République qui tire d» lÉ modération la garantie de sa durée et dont la sagesse constitue la puissance — non pas certes d'une < République sans républicains, » risible cbimère ; mais d'une République ennemie de la violence, ennemie deTintolérance, prompte i tendre la main aux hommes de bonne volonté et à porter avec orgueil chaque conversion sincère sur la liste de ses conquêtes, i»

Eh bien, ce que je pensais alors, je le pense encore aujourd'hui. Mais le parti républicain doit-il pousser l'esprit de conciliation jusqu'à l'abdication, jusqu'au suicide ? Doit-il, pour mieux prouver qu'il n'est pas exclusif, consentir à se fondre, à se perdre dans des partis qui ne lui rendraient d'autre service que de lui prendre son nom ? Doit-il taire ses aspirations, voiler ses principes et faire comme s'il avait peur de luimême, dans l'unique but d'accrottre le nombre de ceux qui se diraient républicains sans l'être ? Voilà ce que je n'ai jamais pensé, et ce que je pense aujourd'hui moins que jamais.

Vous avez certainement, mon cher confrère, noté les votes et lu les récentes professions de foi des convertis à la République. Qu'il y eu ait parmi eux qui s'y soient sincèrement ralliés» il n'en &ut pas douter, et ils le prouveront en acceptant ce^ue les

idées républicaines ont de fondamental et d'essentiel, mais n'avez-vous pas été frappé de l'aspect sous lequel se présente la prétendue cctnversion des autres?

Voici, par exemple, M. i& Broglie qui déclare donner son adhésion aux lois constitutionnelles — que, du reste, il a votées. Mais pourquoi ? Cette Justice lui est due qu'il ne s'en cache pas : c'est parce que « dans ces lois, imparfaites mais sages, l'élément conservateur conserve une grande place et de puissants moyens d'action ; » c'est parce que « l'un des pouvoirs législatifs est recruté presque exclusivement par les délégués des communes rurales, mises sur le pied d^égalité avec les grandes villes industrielles ; » c'est parce que « le pouvoir exécutif, dépourm, il est vrai, du prestige de l'hérédité, demeure doté de ses prérogatives essentielles; » c'est parce que « la sécurité de la France est garantie contre les agitations de la capi« taie. »

Ainsi, aux yeux de M. le duc de Broglie, la Constitution du 2& février a cela de bon :

Qu'elle laisse au parti de l'ordre moral de puissants moyens d^action ;

Que, pour l'élection du Sénat, elle donne au vote d'une commune qui a 100 habitants le même poids qu'à celui d'une ville qui en a 100,000 ;

Qu'elle dénature de la sorte le suffrage universel;

Qu'elle fait de Versailles, cette cité de Louis XIV, la résidetiee de nos futures Assemblées t

498 MABCHE À SUIVRE PANS LES ^LECTIQHS

Qu'elle eh^tie ParU en lui enleyant isop titre ia \ capitale politique de la France, \

En d'autre9 termes, M. de Broglia loue If^ Sépq^ blique du 25 f^yrier d'être antirépubliçaiiia. C'est à cause de cela qu'il s'y rallie.

Oh ! comme on comprend bien alors qu'elle ait éti votée par lui, et par ses amis, et par le Centre 4rQU m masse, et par M. Bocber qui, quelques jours avant, Iqi lançait Tanathème, et par plusieurs de ceux qui* quelques jours après, votaient la main-mise an cléricalismo sur Tesprit des générations nouvelles !

Ai-je besoin de rappeler de quelle manière s'expri* mait, il 7 a quelques jours, M. Léonce de Lavergne?

« La monarobie constitutionnelle étant impossible, nous avons cherché à faire une République %ui en approchât et eût à peu près les mêmes etfets. >

Cette déclaration est franche, elle est honorable» Loin de moi la pensée de reprocher aux membres dn grpupe Lavergne d'avoir agi et Tpté dans le sens le plus conforme aux convictions de toute leur vie. iSjn travaillant H rosuvre constitutionnelle si bien définie par M. Léonce de Lavergne, ils étaient 4t^ns leur rôle; serions-nons dans le nôtre, nous, en saluant les foiidateurs de cette I^épublique pour laquelle nous ayons tant combattu et tant souffert dans les artisans d'uàe République organisée de façon à produire les mêmes effets qVfC la monarchie t

Ne nous abusons pas; de la part de certains i^Iéa-

nistes qui siègent h Yersaîlles, le vote des lois consti-tutioonelles a été la réalisation d'un plan très babile* ment conçu. I^prsqu'à la place d'un Sénat électif, adnnis d'abord, mai^ rejeté par l'Assemblée le lende^ main naêroe, ils pnt TU mettra un Sénat oligarchique, élu en violation manifeste des principes sur lesquels repose le suffrage universel» ils ont tout de suite compris le parti qu'ils pouvaient tirer d'une République ainsi faite. Se sentant très forts dans les régions ofâcielles, et très faibles dans le pays, ils se sont dit ; — Dès qu'on nous offre une République qui ne diffère guère de la monarchie que par le nom» empressons^ nous de l'accepter. Que pourrions-nous avoir de mieux, puisque, pour le moment, la monarchie, telle que nous la voulons, est impossible? Ut pourquoi craindrionsnous tant de nous appeler, jusqu'à nouvel ordre* républicains? A cela nous avons tout avantage. V^Tléanisme étant aujourd'hui en France un état-major sans arniée, et la République ayant le vent en poupe^ si nous nous présentons aux électeurs comme orléa* nistes, notre défaite sera certaine, Si c'est au contraire comme républicains que nous sollicitons leurs suffrages, nous avons chance de valncroi surtout si, en prenant Iç^ nom de républicains conservateurs, nous donnons à entendre que seuls nous possédons le secret de marier l'ordre à la liberté.

Il est certain, mon cher confrère, que le rote des lois constitutionnelles aura pour effet de changer, au

détriment de notre parti, lo caractère de la latte j électorale. Avant ce vote, la lutte aurait été entre républicains et monarchistes, sans équiyoqne possible. Après ce vote, )a lutte sera entre les royalistes d'hier se disant républicains conseryatenrs et des l républicains tels que nous, qu'ils ne manqueront pas, l eux, de dénoncer comme des esprits exaltés et violents.

Il y a là un danger qu'il faut prévoir et qu'il est bon de signaler d'avance.

L'esprit de conciliation est chose excellente, maisi une condition : c'est qu'il soit pratiqué de façon à profiter au progrès.

Il y a des compromis très acceptables : ce sont ceai qui laissent les principes parfaitement intacts et qui, en outre, consistent dans l'équivalence des concessions consenties de part et d'autre.

Mais ce qui ne saurait être matière à compromis, c'est le devoir d'affirmer ses croyances. Espérons que, dans les élections prochaines, ce devoir sera rempli.

On dira peut-être qu'il y a des degrés dans l'opinion républicaine, et qu*il importe aux républicains de toute nuance de sMnir contre l'ennemi commun ; soit. Mais quelle est à cet égard la marche à suivre ?

Selon moi, rien de plus simple. Pour qu'un candidat soit élu, il faut qu'il obtienne, au premier tour, la majorité plus un. Eh bien, que les républicains de chaque nuance s'affirment, au premier tour, par le choix des hommes qui les représentent le plus com-

plétement et le mieux, après engagement pris de voter, au second tour, pour le candidat de la nuance répu« blicainaAui se trouvera avoir obtenu le plus de suffrages, '

Ce procédé est le seul qui permette à chaque fraction du parti de constater sa force numérique et d'avoir la part qui lui revient légitimement, eu égard à son importance; et c'est le seul qui concilie les prescriptions de la conscience et la nécessité de Tunion contre l'ennemi commun ; c'est le seul qui rende l'entente possible dans l'action sans introduire la confusion d^^ns les doctrines ; c'est le seul qui sauvegarde la dignité et consacre dans sa plénitude la liberté de l'électeur.

Objectera-t-on que ceux dont l'opinion est moins accentuée refuseront de prendre l'engagement dont il s'agit, ou ne le tiendront pas, s'ils le prennent? A cela je réponds qu'on les calomnie^ mais que si, par impossible, ils étaient gens à mériter cette accusation, la fraction du parti républicain à l'égard de laquelle ils se conduiraient comme des ennemis n'aurait nul intérêt à les traiter comme des alliés !

Je l'ai dit bien souvent et je le répète : il n'y a tran- .saction équitable que lorsqu'on reçoit l'équivalent de ce qu'on donne, et il n'y a de transactions bonnes, en politique, que celles qui ont pour effet de faciliter ou de hâter la réalisation des principes de justice et de liberté.

Salut cordial*

Publié le li février 1876.

Iles chers concitoyens,

J'anmte yoalti vons voir, trotts parler, tous 6nten« dre, m'inspirer de rotre patriotisme, vous dire tout ce qne j'ai dans l'esprit et d^ns l'âme. Il y avait là pour moi l'accomplissement d'un devoir que je désirais ardemment de remplir, et d'autant plus qu*il me fournissait Tocsasion de vous exprimer de vive voix com« bienj^ai été ému du témoignage de sympatliie que votts m'avez donné. J'ai un moment espéré que je pourrais me rendre au milieu de vous, fût-ce par un effort semblable à celui que je fls le 30 janvier ; mais rétat de ma santé me force de renoncer à cet espoir, et j'en éprouve un véritable serrement de cœur.

504 A Mes électeurs

Je voas écris donc, ne pouvant mieux faire. Car je suis pour le mandat impératif, et vous avez le droit, avant de me nommer votre mandataire, de çonn^ûtre chacune de mes pensées.

Je puis, toutd*abord, me rendre ce témoignage depuis mon entrée dans la carrière publique, je n'ai pas fait un acte, pas écrit une ligne, pas ressenti une \ joie profonde ou une vive angoisse* qui ne se rappor- 1 tassent à mon amour de la République. Elle a été, ' elle restera la grande préoccupation et la grande passion de ma vie. Il y a quarante ans, lorsqu'à la plupart elle n'apparaissait encore que comme à travers les nuages d'un rêve, je la déclarais nécessaire, inévitable; je me consacrais à son service, et dans son avènement futur, je saluais le triomphe de la seule forme de gouvernement qui fût, selon moi, digne d'an peuple majeur» conciliable avec Texercice de sa souveraineté et propre à conduire au but suprême : rendre les nommes plus éclairés, plus heureux et meilleurs.

Aussi, je fus de ceux qui, en février 1848, dans la première séance tenue à THôtel de Ville par le goavernement provisoire, demandèrent le plus ardemment et obtinrent que la République fût proclamée. ^

Mais^ alors, comme aujourd*hui. Je pensais que la République doit avoir pour principal objet d'assurer au travailleur la part légitime qui lui revient dans le fruit de son travail, de rendre A la dignité de la na-*

ture humaine ceux que l'excès de la pauvreté dégrade, et d'éclairer ceux qu'elle retient dans les ténèbres ; en un mot, d'aider le peuple à se délivrer de ce double esclavage : Fignorance et la misère.

C'est pourquoi je fus le premier à poser le principe, alors tout nouveau, de la candidature ouvrière, en faisant nommer membre du gouvernement provisoire l'ouvrier mécanicien Albert, et en installant au Luxembourg ce que j'appelai le < parlement du travail. >

Voici le résumé des idées qui prévalurent alors parmi les représentants des corporations ouvrières. Différaient-elles du programme généralement adopté aujourd'hui par les républicains? Vous allez en juger.

Il n'y a qu'un souverain : la nation.

La souveraineté s'exprime par le suffrage universel.

Une nation n'a pas plus le droit de se donner que d'être donnée. On la trompe, quand on lui dit : tu es le souverain ; tu peux donc tout, même te faire esclave .

Il est absurde d'admettre que, par le choix d^un monarque héréditaire, le suffrage universel d'aujourd'hui puisse confisquer le suffrage universel de demain, et, par conséquent, il n^ a de possible, avec la souveraineté du peuple, que la République.

La République a pour but l'amélioration du sort de tous.

Les Assemblées des mandataires du souverain doi«

yent être renouvelées f réquemmisiit, pour que les élus |

du peuple ne deviennent pas ses maîtres. i

La subordination du pouvoir exécutif au pouvoir ;

législatif est une conséquence de la souveraineté do ;

peuple. I

C'est méconnaître le principe de cette souveraineté que d'opposer à TAssemblée» qui en émane directement, une autorité rivale. 1

Partout où l'Etat, au lieu de dominer TÉglise, est [ dominé par elle» il y a danger pour la plus féconde des libertés : celle de Tesprit humain.

La commune, aux termes de la loi, se distinguant aujourd'hui de la paroisse, et n'étant plus qu'une société civile, il s'ensuit que les écoles qui relèvent d'elle appartiennent à l'école laïque.

La liberté demande que l'enseignement religieux soit laissé aux parents et qu'ainsi leurs croyances soient respectées, mais elle ne demande rien de plus.

Dès qu^on ordonne au pauvre d'envoyer son enfant à l'école, il faut lui en fournir le moyen : d'où cette conséquence que l'instruction primaire doit être, nonseulement obligatoire, mais gratuite.

La commune' tient le milieu entre la famille et l'Etat. Pour qu'elle soit comme l'école primaire de la vie publique et du patriotisme, il importe que les conseillers municipaux, nommés par elle, nomment à leur tour le maire ; il importe qu'elle ne relève de Tautorité centrale que pour ce qui touche aux intérêts

généraux et que, pour ce qui concerne les affaires locales, la commune se gouverne elle-même.

Les ouvriers ne sauraient être trop encouragés & recourir, pour élever leur destinée, à ce principe d'association qui puriâe et ennoblit l'intérêt personneU sans lui rien ôter de son énergie, fait profiter chaciin du profit de tous, et met la puissance de tous au service de chacun.

La proportionnalité des charges, en matière d'impôts, n'a jamais été jusqu'à présent qu'illusoire et mensongère : la justice veut qu'on la rende réelle, par la diminution ou la suppression des impôts qui pèsent d'un poids inégal sur le riche et sur le pauvre.

Il est temps que la peine do mort cesse d'ensanglanter nos codes, et qu'on enlève à des juges qui ne sont pas infaillibles le pouvoir dinfiiger un châtiment qui est irréparable.

Sont absolument inviolables la liberté de conscience^ celle de réunion, celle d'association, et cette liberté de parler et d'écrire au moyen de laquelle la minorité peut devenir majorité quand elle a raison et qu'elle le prouve.

Tel est, mes chers concitoyens, le résumé des principes que j*ai puisés dans Tétude de la Révolution française, et que j'ai passé ma vie à développer ou à défendre.

J'ajouterai, pour qu'aucune ombre ne reste dans votre esprit sur mes tendances et mes doctrines, que

je ne suis pas ce qu'on appelle autoritaire. Je ne fais j. pas à la vérité cette injure de supposer qa*elle aitbe- ^ soin de s'imposer pour prévaloir. La raison, selon moi, suffit au triomphe de la raison. J'ai toujours réclamé, pour les idées qui me sbnt chères, la liberté de discussion, et, pour leur application, répreuve du suffrage universel : je n'ai jamais réclamé autre chose. Autant \ que personne, je veux le libre épanouissement de l'individu. Je sais qu'un peuple n'apprend pas à marcher, sans marcher; que la science de la liberté s'acquiert par la pratique de la liberté ; qu'une nation qui s'accoutumerait à tout attendre de l'État finirait pai* tomber dans l'atrophie, faute d'exercice, et mourrait à force d'avoir oublié de vivre.

Mais il n'est pas, dans la société, des individus qui ne soient que cela. Un citoyen ne saurait être considéré en dehors du milieu où il est plongé. Il y a en Ini Vêtre individuel^ mais aussi Vêt7'e social^ et les droits qui lui appartiennent participent de ce double caractère. Se figure-t-on, par exemple, le principe de la liberté [de la presse revendiqué par Robinson Crusoë dans son île ? Ce qui rend la liberté de la presse si précieuse, c'est précisément qu'elle suppose un public à éclairer. Elle doit être respectée à un double titre : l'intérêt de l'écrivain et l'intérêt de tous ceux pour lesquels il écrit. L'homme qui invoque la liberté de la presse proclame en cela le droit de la société qui l'entoure, plus encore : le droit du monde entier. Car

la pensée est une richesse collective. Une fois exprimée, elle devient partie intégrante du patrimoine intellectuel de Thumanité.

C'est donc au point de vue de Tintérôt de la société quUl convient de se placer, même lorsqu'on plaide la cause des droits de Vindividu.

Oh 1 certes, quand l'Etat est un pouvoir extérieur et superposé à la société, quand il s'appelle Louis XIV, il est à désirer qu'il fasse le moins possible, et le mieux serait qu'il no fît rien. Mais, dans une démocratie, TÉtat^ c*est tout le monde prenant souci de tout ce qui est l'affaire de tout le monde ; c'est la société s'occupant d'elle-même par les hommes qu'elle charge de formuler en lois ses besoins et ses volontés.

Que l'intervention de l'État, même alors, puisse être abusive, sans doute, et elle l'est toutes les fois qu'elle a pour but et pour résultat de gêner le développement des facultés individuelles ; mais toutes les fois, au contraire, qu'elle y aide ou écarte ce qui y fait obstacle, elle est un bien. C'est ainsi qu'elle est un bien quand, par l'instruction gratuite et obligatoire, elle rend possible chez le pauvre le développement de Tâme et de l'intelligence, condition première de la liberté.

Et je n'ignore pas non plus, mes chers concitoyens, que, dans le douloureux acheminement de l'humanité vers le règne de la justice, il est de nécessaires étapes ; que la conquête du progrès n'est pas l'affaire d'un jour ; qu'il y faut de la patience, de la prudence, le

senB pratique des choses, et qu'il s'avancer trop prici* |^ pitammeat oa risque d'être forcé de reculer. Mais ia [ question est d'avoir un idéal et de ne le perdre jamais de vue dans les sacriflces qu'on fait à la réalité. H serait peu sage, assurément, de s'imag^iner qu'on atteindra d'un seul bond le but d'un long* voyage; mail le serait-il davantage de se mettre en route sans savoir où l'on se propose d'arriver, et de prendre dea chemins de traverse sans être sûr qu'ils mèiient aa point qu'il s'agit d'atteindre ?

Pour ce qui est des mesures sur lesquelles les noa» veaux élus auront à revenir, pour peu qu'il leur déplaise d'accepter l'héritage de leurs prédécesseurs, vous devinez ce que j'en pense.

Ai-je besoin de vous dire que je veux Tamuistie, que je la veux complète, que je la veux immédiate, moi gui signai avec émotion la proposition d'amnistie présentée le 31 septembre 1871 par tous mes collègues de l'extrême gauche ; moi qui, le 15 février 1872, courus à Nantes, prêcher, dans l'intérêt de Tordre, la politique de l'apaisement, convaincu que c'est la vnrtu des amnisties, quand la guerre civile n'est plus dans la rue, d'empêcher qu'elle ne fe réfugie dans les âmes; jtnoi qui, le 16 juillet 1872^ montai à la tribune pour demander qu'on pressât la discussion d*un rapport différé pendant neuf mois qui & un si grand nombre de familles éplorées avaient paru neuf siècles ; moi qui, dans ua article publié le 28 mars 1873| disais.

'^^^^Bn parlant de ce que nous espérions de l'Assemblé^ ^'tf utnre : # Elle prouvera, cette Assemblée, que la poli- ^â«^tique républicaine est une politique de générosité, de ï concorde, et que la question de Tamnistie, si chère i ' a tant de pauvres cœurs déchirés, est une de celles ^ qu*embrass6 le triomphe de la République ? »

JE Je n'ai pas besoin, non plus, de déclarer ici que je Mii «uis pour Tabrogation de la loi sur les maires, pour \m l'abrogation de la loi sur l'enseignement supérieur, et pour la levée de l'état de siège partout où il a été 31] maintenu. J'ai fait plus que voter, j'ai parlé contre ces ir lois, dout il est impossible de méconnaître la portée, m La seconde est-elle , comme ses promoteurs Pont prétendu, une loi de liberté? Entendons-nous : en livrant de fait aux ultramontains le monopole de l'enseignement, elle vise à leur donner la liberté d'être les maîtres.

M. de Broglie et M. Buffet ont tait grand bruit de je ne sais quel péril social dont ils n'ont jamais précisé la nature. Le péril social l il serait dans le monopole de l'enseignement livré aux ultramontains, s'ils venaient à l'emporter, eux qui disaient dernièrement par l'organe de l'évêque d'Orléans : « L'intérêt de la croyance des âmes est supérieur à celui de la science > ; eax qui sont condamnés en effet à combattre la science, de peur que l'exploration des secrets de la nature ne mette trop à nu les mystères de la théologie; eux qui naguère, dans une adresse envoyée au pape.

motivaient leur croisade en faveur de la loi sur renseignement supérieur par « l'opportunité de donner aux décisions du dernier concile leur épanouissement dogmatique », en d^autres termes, d'imposer au monde le joug de l'infaillibilité papale.

Oui, ce serait un grand péril social que celui qui ^résulterait du droit de mainmise sur les générations futures, si ce droit était irrévocablement accordé aux partisans du Syllahus^ et s'ils y puisaient le pouvoir de travailler à Tasservissement des intelligences. Car celui qui croit uniquement parce qu'on lui a dit qu*il fallait croire, celui qui règle sa vie sur des idées adoptées sans examen, celui qui dépend, pour sa con-

duite, des injonctions mystiques d*autrui, celui qu* s'habitue à regarder comme un devoir Tafôrmation hautaine de ce qu'il ignore, celui-là est, intellectuellement, un esclave. Le but suprême de l'enseignement est de faire de nous des êtres libres. Est-il possible que ce soit là le but de l'enseignement ultramontain ? Ebt-ce qu'il n'est pas de son essence de proscrire le libre examen ? Est-ce qu'à des hommes qui parlent au nom d'un chef prétendu infaillible, l'intolérance n'est pas d'autant plus naturelle qu'il sont plus convaincus? Est-ce qu'il n'est pas inévitable que la recherche de la vérité soit réputée crime par quiconque dit : La vérité, c'est moi? L'enseignement clérical a donc pour résultat nécessaire de soumettre la raison à une discipline opposée à son essor ^ il tend à rendre les

intelligences auxquelles il s'adresse incapables de tirer d'elles-mêmes la loi de leur développement ; il les façonne au pire de tous les esclavages: l'esclavage de l'esprit.

Là, je le répète, serait le péril social, si la victoire devait rester au cléricalisme. Ce fut sans doute un grand coup d'audace que l'Encyclique du 8 décembre 1864. La guerre y était déclarée, non-seulement à la raison, mais aux principes constitutifs de la société civile et à l'indépendance des États. Le gant y était jeté : à TAutriche, au sujet du concordat ; à la Belgique, au sujet de la loi de mainmorte ; à l'Italie, par la dénonciation des souverains de fait opposés aux souverains de droit; à l'Espagne, par Tanathème relatif à la saisie des biens ecclésiastiques; à la France, par Taccusation d'hérésie lancée contre le suffrage universel; à tous les pouvoirs temporels, enfin, par cette déclaration hardie que, jusque dans les choses séculières, l'Église était supérieure & l'Eiat. Aussi la sensation a-t-elle été profonde, non-seulement dans les pays que je viens de nonîmer, mais en Amérique,, en Angleterre, en Allemagne, partout. M. Gladstone a poussé un cri d'alarme, lui qu'on avait jusque-là soupçonné de pencher vers Rome, et l'on a vu se séparer de l'Église romaine un homme qui en avait été jusqu'alors le plus éminent champion : le docteur Von Dollinger.

Le fait est que jamais défi plus audacieux n'avait

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été jeté au monde moderne. Mais Taudace ne tient pas ^ toujours lieu de la force. Pascal a dit: <r Quand rani-( vers récraserait, Thomme serait encore plus nobleqoe ' ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et TaTan- ; tageque l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.» | Eh bien, la papauté menace, parce qae Tavantage que j le monde moderne a sur elle, elle n^en sait rien. Soq 1intrépidité a sa source dans l'aveuglement d'an ; immense orgueil. Quand on la voit condamner la rai- ; son, insulter à la science, excommunier la liberté, flétrir du nom àe peste tout ce qui n'est pas elle ou ne relève pas d'elle, on sent qu'elle n'a la mesure ni des torces qu'elle affronte, ni de ses propres forces.

Mais s'il ne faut pas s'eiagéi^r la puissance du cléricalisme, il ne faut pas non plus s'aveugler sur 1& portée de ses efforts et oublier que lui tenir tête est une des grandes nécessités du moment.

Pour faire échec à ces empiétements, pour emporter la nomination des maires par les conseillers municipaux et ranimer la vie communale, pour affranchir la presse, pour obtenir la levée de l'état de siège, poor entrer sagement mais résolument dans une politique de progrès, le parti républicain se trouve-t-il dans les conditions voulues ? Pour moi, je ne doute pas que la majorité ne soit franchement républicaine dans celle de nos deux Assemblées qui va sortir du suffrage universel; mais je ne suis pas de ceux qui se réjouissent à ridée qu'elle sera soumise à l'action mod6ratrice de

A MES ELECTEURS &lo

celle que^ sous le nom de Sénat, le suffrage restreint nous a donnée. Mi-partie de républicains et de monarchistesy il est possible qu'elle ne recule pas, mais il est possible aussi qu'elle empêche l'autre Chambre d'avancer.

N'oublions pas qu'il y a, dans le seul fait de la division du pouvoir législatif, un obstacle à l'adoption des réformes les plus importantes. C'est ce qu'un illustre penseur, M. John Stuart Mill, a fort bien montré, lorsqu'il a supposé une assemblée de 600 membres se fractionnant en deux corps de 300 membres chacun, et appelée à se prononcer sur une réforme utile. Si tous les membres votaient dans une même assemblée, il faudrait, pour que la réforme utile fût rejetée, que le nombre des opposants fût de 301, tandis que, dans le système de délibération séparée, il sufdrait que le nombre des opposants fût de 151. Dans le premier cas, il faudrait la moitié des membres pour arrêter le progrès; dans le second, un quart suffirait.

Il est vrai que, dans cette hypothèse, ce qui ferait obstacle à des changements salutaires serait de nature aussi à faire obstacle & des changements nuisibles. Mais Pavantage serait loin de compenser l'inconvénient, parce qu'il est plus (àcilei hélas ! d'arrêter le progrès que de l'accomplir ; parce que, chuz la plupart des hommes, Tamour des choses nouvelles est victorieusement combattu par la force de Thabitude, la soumission aux idées reçues l'esprit de mutine, la

peur de rinconnu, parce que, dans toas les pays, el même dans le nôtre, qui a tu tant de révolutioasl Tinstinct conservateur est très répandu, très craintUi Ah I s'il n'en était pas ainsi, le progrès aurait-il eii| chez nous tant de peine à creuser son sillon, et lest habiles de la réaction auraient-ils si bien réassiil effrayer tous ces hommes-enfants i)our qui sont in* ; ventés les spectres rouges ?

Aussi étroitement liée au suffrage universel qm; l'écorce Test à l'arbre, la République, quand le mo- . ment de la révision sera venu, ne saurait pas phs être mise en question que le suffrage universel lai même. Elle est, elle sera. Mais il y aura lieu d'exami ner mûrement les considérations que je viens d'indi- ( quer relativement à la division du pouvoir législatif, \ comme celles qui ont trait à la subordination, selon moi indispensable, du pouvoir qui exécute les lois à regard du pouvoir qui les fait, — du bras à T^ard de la tête.

£n attendant, j'estime que trop d'optimisme serait dfmgereux ; il endormirait notre vigilance. Mais une disposition d'esprit contraire n'aurait pas un moindre danger : elle pousserait au découragement les esprits incertains. Ce qu'il faut, c'est que nous regardions la situation bien en face. Il y a des obstacles à vaincre ; mais nous avons la puissance de les vaincre. Et nous les vaincrons, si à la modération nous joignons la f eriheté, si nous sommes à )a fois tolérants et résolus,

^ si à runion de ces partis mensocgèrement conserva- ' teurs, qui n'ont entre eux d'autre lien que le com- :^ mun désir de regagner les privilèges sur lesquels cet : énorme privilège, la monarchie, a son appui, nous : opposons Tunion des forces républicaines, les seules qui soient véritablement conservatrices, l'union de tous ceux que rapproche le culte de cette grande Révolution française qui acheva Témancipation de la bourgeoisie, commença celle de l'ouvrier, donna la terre au paysan, et nous légua comme un héritage à étendre, à féconder : la République.

Agréez, mes chers concitoyens^ mes salutations fraternelles.

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