‹ Questions d'aujourd'hui et de demain (volume 3)Chapitre 35 sur 38 · RÉPONSE A M. BUFFET · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M. BUFFET

8 juillet 1875.

Quel désarroi intellectuel que celui dont nous avons le spectacle sous les yeux ! Qui jamais se serait imaginé, il y a trois ou quatre ans, qu'un moment viendrait où la logique serait bafouée^ où l'évidence même serait raillée, où les mots prendraient la place des choses, où la confusion serait la conciliation, où les partis ne se reconnaîtraient plus à leurs drapeaux, où Ids principesseraient une gêne, et seraient dénoncés comme un anachronisme, où l'on mettrait je ne sais quelle sincérité tragique à être trompé et à se tromper, où Ton s'efforcerait 3e croire que c'est faire acte de sagesse que de jeter à la mer, avant de s'embarquer,

cartes maritimes et boussole. Oui, tout cela est étrange^ et ce n'est pas un des traits les moins caractéristiques du désarroi dont je viens de parler que le triomphe récemment décerné à M. Buflfet par des hommes qui veulent tout ce dont M. Buffet ne veut pas, et qui ne veulent nen de ce qu'il veut.

Il s'agissait de savoir si Ton sauverait du naufrage des institutions républicaines ce principe de la permanence des assemblées inscrit dans toutes celles de nos constitutions que le génie de la liberté a quelque peu marquées de son empreinte : Constitution de 1791, Constitution de 1793, Constitution de Tan ITI, Constitution de 1848, — ce principe que l'Assemblée actuelle se trouve avoir elle-même consacré par cinq résolutions successives et qui se trouve avoir été appliqué sans interruption depuis qu'elle siège ; il s'agissait de savoir si, pendant sept mois sur douze, le pouvoir exécutif, libre de tout contrôle, pourrait agir à sa guise, changer ses ministres à volonté, se jouer de l'opinion publique ou lui imposer silence, se frayer un chemin vers la dictature, compromettre la France vis à vis de l'étranger par des négociations mal inspirées ou mal conduites ; il s'agissait de savoir si, pendant sept mois sur douze, la souveraineté du peuple s'endormirait au risque de se réveiller enchaînée. Il y allait d'un intérêt suprême. La Constitution Wallon ayant confié au pouvoir exécutif des attributions exorbitantes, la Constitution Wallon ayant fait d'un président

(le république un monarque moins Thérédité, au moins était-il indispensable que l'action du contrôle parlementaire ne fût, à aucun moment donné, suspendue. Car où le contrôle finit, le despotisme est bien près de commencer.

De là, l'amendement présenté par M. Marcou et par lui soutenu avec beaucoup de force et d'élévation.

Bh bien, qu'est-il arrivé ? Il est arrivé, hélas ! que c'est au contradicteur de M. Marcou que T Assemblée presque tout entière a donné gain de cause — ce contradicteur étant... M. Buflfet.

Serait-ce que M. Buffet a soudain allumé un grand flambeau dans la nuit que, nous autres républicains, nous avions pris jusqu'à présent pour le jour ? C'est, paraît-il, l'avis du journal des Débats^ c'est Tavis de cette portion de la presse qui voit la République dans une constitutionaite et appliquée par des royalistes.

Un instant d'examen, s'il vous plaît.

Pour établir que les assemblées, lor^^qu'il y en a deux, ne sauraient 3'ajourner elles-mêmes et que le droit de les ajourner doit appartenir au pouvoir exécutif, M. Buftet s'est fondé sur ce qu'il était indispensable qu'il y eût un pouvoir chargé de coordonner ^eur action, dans le cas où elles ne s'accorderaient pas sur l'opportunité de leur ajournement et sur sa durée.

Admirez la puissance de ce raisonnement ! De ce

qu'il peut devenir indispensable qu'il y ait un moyen de coordonner l'action des deux chambres, dans lecu^ où elles ne s^ accorderaient pas, M. Buffet conclut que le pouvoir exécutif doit avoir le droit de les ajourner, toujours, invariablement, selon son bon plaisir, et même dans le cas où elles s'accorderaient !

Il cite l'exemple des Etats-Unis. Mais c'est cet exemple qui le condamne. Car la section 3 du chapitre 2 de la Constitution des États-Unis porte, ainsi qu'il le rappelle sans paraître se douter ^ue la citation se retourne contre lui : c En cas de dissentiment entre les deux chambres sur le tetnps de leur ajourne ment, le Président peut les ajourner à telle époque qui lui paraîtra convenable. »

C'est donc par exception, en vue d'une certaine éventualité à prévoir, mais en vue de cette éventualité seulement, que la Constitution des États-Unis confère au Président la faculté que M. Buffet réclame, lui, comme un droit fixe, permanent, absolu, pour le pouvoir émané de la Constitution Wallon.

Lorsque, ù propos du droit refusé aux Charabr<;3 de se convoiuer elles-mêmes, M. Buflfet a demandé M. Marcou : « A.vez-vou3 oublié qu'il y a deux Chambres ? » M. Marcou aurait pu lui répondre : « Non, Monsieur, je ne l'ai pas oublié, et c'est ce que vous sauriez si vous aviez pris la peine de lire Tamendemcut que vous prenez la peine de discuter. » V^âci en effet les terniieà de cet amendement : k t^endant la

durée des prorogations, une commission composée des membres des deux bureaux, de douze sénateurs et de douze députés nommés au scrutin secret aura le droit de convoquer les deux assemblées en cas d'urgence. » Qu'y aurait-il eu là d'impraticable ? Il faut croire que M. Buffet aurait été fort embarrassé de le dire puisqu'il ne Ta pas dit, se bornant à affirmer que le système de la permanence était en contradiction formelle avec la Constitution du 25 février, dont l'article 5 donne au président le droit de dissoudre la Chambre des députés et de différer^ pendant trois mois, la convocation des électeurs .

En d'autres termes :

La Constitution du 25 février a entamé le principe

de la permanence : donc il faut lui porter le coup

mortel .

La Constitution du 25 février a décidé que, pendant trois mois, le président ne relèverait que de lui-même : donc il faut lui accorder pendant tept mois ce privilège.

La Constitution du 25 février est monarchique : donc, il faut la monarchiser encore davantaore.

A la bonne heure ! voilà qui est logique. Mais ce qui ne Test pas, c'est que de pareilles dôiuctions aient rapprobation et entraînent le vote d'hommes à qui la République est chère.

Et maintenant, que dire de cette ttçon dégagée de nous rassurer sur l'avenir : « Dans l'examen des di?-

positions constitutionnelles, jo fais abstraction complète de révetitualité d'un coup d'Etat..., parce que, dans ma conviction profonde, il n*y a aucune disposa tion constitutionnalle qui puisse préserver d'un coup d'Etat V »

Ainsi, nous sommes avertis! Que la constitution soit bonne ou mauvaise, ré.mbliciine ou monarchique; qu'elle stipule des garanties en faveur de la liberté, ou qu'elle consacre en faveur du despotisme le système du laissez faire ^ laissez pass€7\ c'est tout un ! Mais alors, demanderai-je à M. Buffet, pourquoi ce luxe inutile : une constitution ?

Oh ! je reconnais que si Ton commence par rendre le pouvoir exécutif tout à fait indépendant du pouvoir législatif, que si on l'arme d'avance pour le combat et qu'on l'arme de toutes pièces, il importera peu, cela fait, qu'on so précautionne contre lui. Je reconnais que l'essentiel n'est pas de placer le pouvoir sous le coup d'une répression formidable, mais de lui créer une situation qui dispense de la nécessité de le réprimer. L'erreur des législateurs de 1818 fut précisément do n'avoir imaginé une foule d'entraves au pouvoir de Louis Bonaparte qu'après l'avoir rendu assez fort pour s'en jouer. Mais M. Buffet ignore -t- il que les toiles d'araignée, à travers lesquelles les moucherons passent en les brisant, arrêtent les mouches au passage? Et n'est-ce pas se moquer que de faire d'abord du Président de la République un énorme moucheron et

de nous venir dire ensuite : Qu'importe votre constitution ? C*est une toile d'araignée.

La vérité est que, souvent, les constitutions ne périssent que par leur faute. Celle de l'an III nous en fournit une preuve mémorable. En divisant le corps législatif en deux Conseils, elle avait introduit dans le jeu des pouvoirs publics un élément d'antagonisme favorable à des tentatives d'usurpation, rien ne conduisant plus sûrement au despotisme que l'anarchie. Eh bien, quoique les auteurs de la Constitution de l'anlllse fussent appliqués à donner aux deux Conseils la même origine ; quoiqu'ils eussent pris soin d'enlever au Conseil des Anciens la dangereuse tentation d'entrer en rivalité avec le Conseil des Cinq-Cents pour rinitiative et le vote des lois; quoiqu'ils n'eussent appelé l'un des Conseils qu'à donner ou à refuser sa sanction aux résolutions de l'autre, la divergence des vues éclata bientôt. Et de quelle façon? Boissy d'Anglas avait dit: « Le Conseil des Cinq-Cents sera Vimagination de la République ; le Conseil des Anciens en sera la raison, » Or, ce fut en s'appuyant sur la raison de la République pour en calmer l'imagination que Bonaparte égorgea la République. La dissolution du Conseil des Cinq-Cents fut, grâce à la complicité du Conseil des Anciens, affaire de grenadiers, et Daunou apprit jusqu'à quel point il avait été mauvais prophète lorsqu'il s'était écrié : « Le Conseil des anciens saura défendre là constitution contre l'amottr

des innovations. • L'innovation que Daonou n avait pas prévue fut le Césarisme.

En eût-il été de la sorte, si la Constitution de Tan III n'avait pas elle-même rendu possible et tàcilQ le crime d'Etat qui la tua ?

Vantez tant qu'il vous plaira Texcellence de la garantie qui consiste à donner au pays un gouvernement qui réponde à ses instincts, à ses besoins, à ses intérêts, je n'y contredirai certes point. Mais qui tranchera la question de savoir quel est le gouvernement qui satisfait à ces conditions ? Od est le juge? Est-ce vous? Non. Est*ce nous? Non. C'est le pays. Qui a demandé qu'on le consultât? Nous. Qui s'y est refusé ? Vous.

Publié le 19 juiUet 1875

Quelle séance que celle du 15 juillet ! Comme elle a bien montré ce que valent et ce que durent les alliances formées en dehors de toute communauté de principes, de toute convergence d'aspiration! Quel coup terrible et décisif a été porté à la politique des concessions à outrance !

C'était l'horreur du bonapartisme qui, dans l'Assemblée, avait conduit le parti républicain à vouloir en finir coûte que coûte avec le provisoire, à vouloir, sans plus de délai, fonder un gouvernement, et le fonder à tout prix, — même au prix du pouvoir constituant reconnu à cette Assemblée à laquelle on l'avait tant de fois, et si formellement, et si solennellement dénié; même au prix de la souveraineté natio-

nale ainsi voilée; même au prix de cette force morale qu'un grand parti tire de son invariable adhérence à ce qui constitue le fond de sa doctrine et la teneur de ses déclarations. [

C'était sous la pression des alarmes excitées par les manœuvres du bonapartisme, par son audâce crois< santé, par ses appels à un coup d*£tat, que des républicains, très convaincuo cependant et très énergiques, s'étaient résignes à faire faire par des royalistes une République qui^ sortant de pareilles mains, ne pouvait être qu'une monarchie déguisée^ et mal déguisée.

C'était dans le patriotique espoir d'arracher aux agitations entretenues par les espérances factieuses d'un prétendant impérial la France aflfamée de repos, que ces mêmes républicains avaient voté la Constitution du 25 février à la hâte, sans discussion, le cœur ému mais les yeux fermés.

Eh bien, dans la séance du 15 juillet^ au jour mar* que pour l'exécution du parti de l'Empire, que s'est*il passé ?

Après un discours de M. Rouher, — vrai prodige d'arrogance et d'audace; après une écrasante réplique de M. Savary, on a vu le vice-président du conseil épouser la cause des bonapartistes, leur deviander presque pardon de ce que le préfet de police a ràit osé contre eux^ s'associer à leurs sentiments di» regret, se vanter d'avoir couvert d'une protection per distante ceux d'entre eux qui remplissent des fonctiooi » pabli'^

ques; puis, pour combler la mesure, reprendre le thème calomnieux du duc de Broglie, et revenir, contre le parti républicain, à la théorie des gouvernements de combat.

On croit rêver quand on se rappelle Pardeur qu'au mois de mars 1875 les trois gauches mirent à nommer M. Buffet président de TAsseniblée, et la joie que leur causa la nouvelle qu'il consentait enfin à être ministre I

Mais, si tragiques et si instructives que soient les déclarations faites par M. Buffet dans la séance du 15 juillet, elles ne sont pas ce que cette séance tristement mémorable, oflfre de plus instructif et de plus tragique.

Provoqué par le vice-président du conseil, le parti républicain pouvait-il prendre son mal en patience? Pouvail-il souffrir en silence qu'on détournât des bonapartistes, pour la diriger injustement contre lui, l'accusation sûr laquelle l'Assemblée avait à se prononcer ?

Et, d'un autre côté, si une voix républicaine s'élevait pour répondre à Tattaque, pour confondre le ministre qui, d'une façon si étrange, intervertissait les rôles, pour mettre à la raison l'accusateur qui, à ce point, se trompait d'accusés, était-il bien sûr qu'une grande crise n'éclaterait pas ; que la majorité constitutionnelle du 25 février ne tomberait pas en poussière ; que les résultats de la politique de compromis

ne seraient pas perdus, et que, par cela même, cette politique qu'on avait poursuivie avec tant de fougue et au prix de tant de sacrifices, ne se trouverait pas condamnée ?

Pour moi, je félicite hautement M. Gambetta de n'avoir pas hésité devant cettt alternative ; je le félicite hautement d'avoir fait passer avant la craiate de défaire son œuvre — déjà bien menacée, du reste — le devoir de venger la conscience publique outragée.

Mais, ce qui est certain, c'est que la situation parlementaire, née du vote des lois constitutionnelles, a subi, dans la séance du 15 juillet, une modification profonde ; c'est que la résurrection dMne majorité de droite est devenue tout au moins probable; c'est qu'il y a quelque chose de sinistre dans le vote de confiance accordé au ministère, par 444 voix, après des déclarations si favorables au parti bonapartiste et »i hostiles au parti républicain.

Que reste-t-il donc de la politique qui a conduit au vote des lois constitutionnelles? 11 reste un gouvernement protecteur de Tempire, unemajorité menaçante, rétat de siège maintenu, l'arbitraire encouragé, la mainmorte rétablie, le cléricalisme triomphant, la dissolution retardée, et enfin une constitution dans laquelle la République est chargée de liens que la prochaine Assemblée sera impuissante à dénouer.

Donc, pas d'illusions ! le mal est grand.

Mais loin de moi la pensée qu'il soit sans remède .

Si Ton s'attachait un peu moins à suivre les indications de ce qu'on nomme l'esprit politique, et beaucoup plus à réveiller la conscience publique endormie, aurait-on longtemps à signaler des faits semblables à ceux qui, chaque jour, se passent sous nos yeux?

On se souvient de l'amendement présenté par M. Marcou, dans la séance du 7 juillet dernier. Il s'agissait de savoir si l'on sauverait du naufrage des institutions républicaines le principe de la permanence des assemblées; si, pendant sept mois sur douze, le pouvoir exécutif, libre de tout contrôle, aurait la faculté d'agir à sa guise, de changer ses ministres à volonté, de braver l'opinion publique ou de lui imposer silence, de se frayer un chemin vers la dictature, de compromettre la France vis à vis de l'étranger par des négociations mal inspirées ou mal conduites; si, pendant sept mois sur douze, l'action de la souveraineté du peuple serait suspendue. Soutenu par M. Marcou avec beaucoup de force et d'élévation, le principe de la permanence des assemblées fut combattu vivement par *M. Buffet. Or, telle était la fatalité de la situation créée par le système des concessions à outrance, tel était le trouble jeté par cette situation dans les plus fermes esprits, dans les âmes les plus sincères, qu'à l'exception d'une cinquantaine de républicains, dont vingt-trois votèrent l'amendement de M. Marcou et dont les autres s'abstinrent, tous les membres de la g uche prirent parti pour

M. Buffet, c'est-à-dire contre le principe de la souveraineté du peuple I

Un spectacle plus extraordinaire encore est celui de MM. Savary et Rouher violemment opposés Tun à Tautre dans le débat du 15 juillet et rapprochés par le vote de confiance qui le termina !

Ce sont là de tristes symptômes. Il faut revenir à une disposition d'esprit plus saine» à une conduite plus virile. La première condition pour que la République existe, c'est que les mœurs soient républicaines.

La République triomphera, parce que, de nos jours et en France, elle est une phase inévitable de Pesprit humain; mais elle ne triomphera que lorsque les mots répondront aux idées et qu'on appellera République... la République, que lorsqu'il y aura conciliation sans confusion, que lorsque la prudence ne consistera pas à craindre de déployer son drapeau et la sagesse à s'embarquer sans boussole, que lorsque, les principes cessant de paraître une gêne et d'être regarc'és comme un anachronisme, on les préférera aux expédients, et qu'on refusera résolument de sacrifier ce qui dure à ce qui passe.

Septembre 1875.

Mes chers concitoyens,

Appelé par plusieurs d'entre vous à visiter Valence, comme je l'avais été par beaucoup de nos coreligionnaires politiques à visiter Marseille, Bordeaux, Cette, Nîmes, Limoges, je me serais rendu avec empressement à votre appel si d'impérieux devoirs de famille ne m'avaient retenu à Paris.

Je ne puis donc que vous écrire ce que je vous aurais dit, heureux si mes sentiments rencontrent les vôtres, dans une question où j'ai eu le regret de n'être pas d'accord avec des hommes que j'estime et que j'aime.

C'est une bien étrange histoire que celle de la Constitution du 2E février 1875.

464 LA CONSTITUTION DU 25 FÉVRIEa 1875

Voici, en eôet, quelques-uns des problèmes qu'elle donne à résoudre :

Si c'est bien réellement la République qui a été fondée le 25 février, comment se fait-il que cette œuvre ait été celle d'une Chambre essentiellement et notoirement monarchique.

Par quel singulier intervertissement des rôles la République a-t-elle eu pour principaux fondateurs en France des hommes qui, à quelques jours de là, votaient la mainmise du clergé sur Tesprit des générations à venir, votaient la résurrection delà mainmorte et contribuaient de la sorte à nous faire reculer d'un siècle ?

Comment expliquer que l'homme d'affaires de la maison d'Orléans, M. Bocher, ait uni son vote, le 25 février, à celui deM. Jules Favre, lui qui, le 12 février précédent, fulminait contre la République, en réponse à M. Jules Favre, le plus violent des réquisitoires?

D'où vient que la Constitution du 25 février a été votée non seulement par les néo -républicains du centre gauche, mais par les royalistes du centre droit et M. le duc de Broglie ?

Et pourquoi Ta-t-elle été sans le concours de républicains aussi éprouvés que MM. Barodet, Mai tin Bernard, Louis Blanc, Daumas, Escarguel, Jules Grévy, Jouin, Madier-Monijau, Marcou, Ordinaire, Peyrat, Rathier et le grand citoyen dont la Franco a eu depuis à porter le deuil : Ëilgar Quinet ?

Aces interrogations, c'est la Constitution du 25 février elle-même qui va répondre, Constitution à laquelle notre obéissance est due, mais dont il n'est pas interdit à notre raison d'étudier le caractère. Ouvrons-la, et cherchons-y la République. Où l'y trouvons-nous ?

Est-ce dans l'article 1*' de la loi relative à Vorgani-^ sation des pouvoirs publics qni^ à une Chambre des députés nommée par le suffrage universel, oppose un Sénat issu de combinaisons singulières avec lesquelles le suffrage universel n'a rien à voir.

Est-ce dans l'article 2 qui, en ce qui touche la dé signation du chef de l'État» tient pendant sept ans inaciive et suspendue la souveraineté du peuple, et proclame le président de la République indéfiniment rééligible, comme pour mieux le faire ressembler à un roi, sous le rapport de la durée ?

Est-ce dans Tarticle 3, qui donne au chef de l'État toutes les prérogativ^es royales : nomination aux emplois civils et militaires, disposition de la force armée, droit de grâce, et jusqu'à l'initiative des lois, que la Constitution monarchique de 1791 avait refusée à Louis XVI ?

Est-ce dans l'article 4, qui ajoute à ces prérogatives la nomination des conseillers d'État en service ordinaire ?

Est-ce dans l'article 5, qui confère au chef du pouvoir exécutif le droit, si essentiellement monarchique.

de dissoudre, sur Tavis conforme du Sénat, la Chambre des représentants du peuple ?

Est-ce dans l'article 6, qui le proclame inviolable, sauf le cas de haute trahison, — absolument comme ^ un roi ?

Est-ce dans l'article 7 qui, en cas de vacance par décès, fait dépendre l'élection du nouveau président de raccord d'une Assemblée nommée par le suffrage universel avec une Assemblée qui n'en émane point?

Est-ce dans l'article S, qui fait dépendre du même accord la révision des lois constitutionnelles, et qui enlève au peuple le droit de les faire réviser conformément à sa volonté par une Assemblée nommée dans ce but, — droit que lui avait si expressément réservé la Constitution de 1848 ?

Est-ce dans l'article 9, qui frappant en quelque sorte d'indignité politique la grande ville républicaine, Paris, fixe le siège du pouvoir exécutif et des deux Chambres à Versailles, la ville du grand rot Louis

xnr?

Que si, de la loi relative à Vorgantsation des pouvoirs publics nous passons à la loi sur V organisation du Sénat ^ réussirons-nous mieux à y découvrir la République ? Est-elle dans la clause qui soustrait à Taction de la souveraineté du peuple la désignation de 75 sénateurs auxquels ebt conféré le privilège de l'inarao-? vibilité ? ou bien dans celle qui, pour la nomination des autres, attribue au vote de cent électeurs le inéme

pouvoir qu'au vote de cent mille ? ou bien dans celle qui donne à TAssemblée du suffrage restreint le droit de contribuer à dissoudre l'Assemblée du suffrage universel ?

Est-ce enfin la République qu'organise cette loi complémentaire sur les rapports des pouvoirs publics , qui, renversant Tordre naturel des choses, subordonnant la tête au bras, soumettant le pouvoir législatif au pouvoir exécutif, c'est-à-dire le pouvoir chargé de formuler en lois la volonté du peuple au pouvoir qui ne doit être que le serviteur de cette volonté souveveraine, confère au président de la République des attributions telles qu'aucun roi n'en pourrait désirer de plus considérables : droit de convoquer extraordinairement l'Absemblée des élus de la nation ajouté au droit delà dissoudre, droit de prononcer la clôture de ses travaux, droit de l'ajourner jusqu'à deux fois dans la même session» droit de gouverner en dehors et au-dessus de tout contrôle pendant sept mois sur douze ?

Ah ! si jamais il arrivait que les monarchistes vissent jour à appeler un roi, ils n'auraient qu'un mot à effacer dans la Constitution, rien qu'un mot, et ils pourraient crier à leur maître : «Venez! tout a été organisé d'avance; la monarchie n'est pas à faire, elle est faite ! »

Mais là n'est pas le danger sérieux : ce qui est à craindre, c'est que la République de nom ne serve à

écarter la République de £eiit ; c'est que Tapparence ne se substitue à la réalité ; c^est que le mot ne soit employé à la confiscation de la chose. Elle est si malfaisante la puissance des mots mal définis ou mal compris 1

Et par exemple. Il y a des hommes qui ont passé leur vie entière à annoncer la République, qui l'ont préchée sans relâche, qui ont subi pour elle l'exil, la persécution» la calomnie, qui n'ont pas eu un battement de cœur, pas une pensée, pas une angoisse qui ne se rapportassent à son triomphe ; mais on s'arme contre eux d'un motj on les appelle radicauœ, et dès lors pourquoi les regarderait-on comme républicains?

Voici, au contraire, des hommes qui n*ont jamais cru à la République, qui l'ont combattue incessamment, qui l'ont bafouée, qui hier encore la déclaraient impossible, et qui ne se sont ralliés à elle qu^àprès s'être aperçus que rien n'était possible aujourd'hui en dehors d'elle ; mais ils s'arment d'un mot^ ils s'appellent conservateurs ^ et dès lors quoi de plus évident ? ce sont eux qui sont les républicains !

De là cette conséquence que c'est à eux que revenait naturellement rhonneurde fonder la République ; qu'elle ne pouvait être convenablement organisée que par eux, et qu'à eux il appartient de la gouverner.

Quelque temps avant sa mort, dans un écrit d'une remarquable candeur, M. Vitet recommandait aux

royalistes de toute nuance, dès qu'empêcher la République n'était pas en leur pouvoir, de s'entendre pour se € l'approprier » . Ce conseil a été entendu par les classes dirigeantes. C'est ce qui explique pourquoi M. de Broglie se rallie à une Constitution qu'Edgar Quinet refusa de voter !

Car il était, lui aussi, du parti des «intransigeants», ce grand et noble esprit ; et puisque je viens de prononcer un mot qui a fourni matière à tant de fausses interprétations, laissez-moi vous dire, mes chers coucitoyens, que notre « intransigeance » a tout simple* ment consisté à suivre la politique adoptée dès l'origine par le groupe dont nous faisons partie dans l'Assemblée, politique proclamée par tous les membres de ce groupe sans exception, jusqu'au jour de la motion Casimir Périer, et présentée par eux comme la seule bonne, la seule efficace, la seule conforme au principe de la souyeraineté du peuple, la seule propre à établir la République sur une base large et du-« rable.

Pouvions-nous oublier que c'était en notre nom et au nom de l'Union républicaine tout entière qu'un de nous^ M. Peyrat, avait fait, du haut de la tribune, la déclaration suivante :

< Les représentants du peuple soussignés :

< Considérant qu'aucune Assemblée n'a le droit d'exercer le pouvoir constituant qu'en vertu d'un mandat spécial, nettement défini, indiscutable ;

c (considérant qu'aucun mandat de ce genre n'a été . donné à rAssemblée actuelle, que même dans le cas où, ce que les soussignés sont loin d'admettre, il yaurait doute, ce doute ne saurait être levé que par «n appel aux électeurs, pour la nomination d'une nouvelle Assemblée ;

« Déclarent protester contre la présentation des projets constitutionnels, laquelle attribue à l'Assemblée un pouvoir constituant que les représentants soussignés persistent à ne pas lui reconnaître . »

Que des hommes qui nous ont toujours été et qui nous sont restés chers aient eu des motifs très sérieux pour ne pas persister dans une ligne politique qui fut si longtemps la leur comme la nôtre, c'est certain ; que même ils aient obéi en cela aux plus généreux mobiles, personne ne le sait mieux que nous. Aussi n'est-ce pas sans un profond déchirement de cœur que nous nous sommes vus forcés, dans des circonstances aussi graves, de voter autrement qu'ils ne Tout fait, et de toutes les épreuves que nous avait values notre amour pour la République, aucune ne nous a été plus douloureuse.

Mais enfin il sufût de lire la déolaration que Je viens de rappeler* pour comprendre que ce n'est pas nous qui, en cette occasion, nous sommes séparés d'eux ; ce sont eux qui se sont momentanément séparés de nous. Nous ne faisions qu'affirmer ce qu'ils avaient cent fois affirmé eux-mêmes et ce qu'ils pen-

saient, lorsque nous disions que la véritable issue aux difficultés qui nous pressaient, le véritable remède aux maux qui nous tourmentaient, la véritable sauvegarde contre les périls dont nous étions assaillis, c'était la dissolution ; que si la souveraineté du peuple voulait être consultée, c'était surtout dans la grande question de la République à organiser ; qu'il n'y avait pas à attendre d'une Assemblée monarchique des institutions républicaines, et que le meilleur moyen de couper court au provisoire par l'établissement d'une Constitution qui eût force et prestige n*é' tait pas de disposer des destinées d'un peuple en de« hors de lui ef sans lui.

Sans doute il ne suffisait point de demander la dissolution pour l'obtenir. Mais était-ce donc après cette séance du 23 juillet 1874, dans laquelle la dissolution n'avait été repoussée, au scrutin public, que par 369 voix contre 340 voix, qu'il fallait désespérer du gain de la partie ? Le déplacement de quinze voix, rien que de quinze voix, eût-il été chose impossible, si l'on avait rendu impossible, en refusant de s'y associer, le vote des lois constitutionnelles, et si, devant le pays qui réclamait à grands cris la fin du provisoire, on avait placé l'Assemblée entre la dissolution et le néant ?

Mais, a-t-OH dit, l'Assemblée, réduite à l'impuissance de constituer, aurait peut-être pris le parti de s'éterniser. — Redouter une éventualité semblable,

c'était supposer la Chambre versaillaise non-seule- \

ment assez folle mais assez forte pour se passer les '

plus extraordinaires fantaisies» pour insulter impunément à la raison, pour battre monnaie en quelque sorte avec sa propre impuissance, pour exaspérer IV pinion publique, pour condamner indéfiniment le pays& un provisoire meurtrier, pour armer de la sorte contre elle le commerce, l'industrie^ le travail, tous les intérêts.

Or, si l'on partait de cette hypothèse, si Ton croyait TAssemblée capable de vouloir s'imposer à la France coûte que coûte et de le pouvoir» où puiser la certitude que, les lois constitutionnelles une fois votées, elle cesserait d'être animée d'un furieux désir de prolonger outre mesure son existence ? Après comme avant» ceux que les arrêts prévus du suffrage universel efiï^yaient n'auraient-ils pas intérêt à éloigner le moment de l'affronter ou à le détruire ? Et qui les empêcherait de faire l'un ou Tautre, si on les supposait capables de tout et en état de tout oser ?

Plus sérieuse était la considération tirée des menées de plus en plus actives du bonapartisme, de ses ramifications dans les départements» de l'audace croissante de son langage, de ses récentes victoires électorales. Mais dès qu'on venait nous demander de renverser de fond en comble notre politique, de revenir sur nos votes précédents, de démentir nos déclarations les plus solennelles, de reconnaître à l'Assemblée une

compétence que nous avions niée tant de fois et si haut, de faire faire la République à des monarchistes, et de prêter les mains à ce que la souveraineté des mandataires se substituât à la souverâin*3té des mandants, au moins aurait-il dû être certain pour nous qu'il n'y avait que ce moyen d'échapper à l'empire.

Or nous savions que, depuis 1» 2 juillet 1871 jusqu'au 13 septembre 1874, le nombre total des votes avait été de 8,971,552, dont 5,677,412 avaient été donnés aux républicains, 2,027,988 aux monarchistes de diverses nuances, 408,756 aux légitimistes purs, et> aux bonapartistes, 713,490 seulement. Le parti républicain ayant obtenu dans le pays une majorité absolue de 2,517,178 suffrages, sa prépondérance, on le voit, était énorme ; et la preuve qu'elle était invincible, c'est qu'elle avait continué de se manifester, même sous Tadministration des maires bonapartistes mis par M. de Broglie à la place des maires républicains, car si, depuis la loi des maires, le bonapartisme avait eu la majorité dans cinq départements, treize s'étaient prononcés avec éclat pour la République. Était-ce avec de tels chiffres sous les yeux que nous pouvions faire au parti de l'Empire l'honneur de trembler devant lui, et cela sur la foi de rumeurs habilement répandues par les orléanistes pour forcer le vote d'une Constitution dans laquelle M. Wallon et ses collaborateurs du Centre droit n'ont laissé de la République que son nom ?

D'ailleurs, cesser, fût-ce un seul instant, de s'appuyer sur le principe de la souveraineté populaire était» de la part de républicains, un bien mauvais moyen de combattre le bonapartisme. Il ne faut pas 8*y tromper : ce qui a rendu le césarisme possible en France, c*est qu'il s'est caché en s'offrant i elle sous le masque de la démocratie. Parti de rappel au peuple^ voilà l'artiâcieuse dénomination qui, aujourd'hui encore, sert de voile aux convoitises des hommes de l'empire. Le vrai parti de l'appel an peuple, c'est nous républicains^ nous qui voulons que le suffrage universel soit consulté sans être trompé. Il fallait donc, je le répète, ne pas cesser un seul instant de s'appuyer sur la souveraineté du peuple, surtout quand c'était de régler les destinées du peuple qu'il s'agiseait ; il fallait enlever aux bonapartistes tout prétexte de dire aux masses : « C'est en dehors de nous que la Répu« blique a été faite ; c'est à vous que nous demandons l'empire. »

Je n'insisterai point. I^e passé est passé ; mais il renferme des enseignements qui ne doivent pas être perdus pour l'avenir. Aux républicains qui se sont abstenus de voter les lois constitutionnelles, on a donné le nom d'intransigeants ; on s'est plu à les représenter comme des esprits intraitables, comme des rêveurs égarés à la recherche de l'absolu et étrangers à la pratique des choses humaines : il était bon de montrer que leur conduite a été dictée par une étude très

attentive des intérêts du parti auquel ils appartiennent, intérêts qui se confondent dans leur pensée avec l'amour de la vérité et le culte de la justice.

Les événements, du reste, leur ont-ils donné tort? Qu'y a-t-il de cliangé, depuis le vote des lois constitua tionnelles? Sommes-nous plus libres? Le pouvoir estil devenu plus républicain ? Avons-nous gagné quoi que ce soit à ce que M. de Broglie ressuscitât dans M. Buffet? Les quarante-cinq départements où l'arbitraire remplaçait le règne des lois respirent-ils plus à Taise ? La voie publique a-t-elle été rendue aux journaux républicains à qui on l'avait interdite en haine de là République ? Un journal peut-il être publié sans que M. le ministre ait dit : « Je le permets », et n'estil pas aussi décidé qu'auparavant à dire : a Je ne le permets pas? » Le régime des maires imposés a-t-il fait place au régime des maires élus ? Les fonctionnaires que la République emploie et paie mettent-'ils moins d'affectation à ne jamais prononcer le nom de la République ? N'y a-t-il plus de préfets bonapartistes ? La Constitution du 25 février et le rapport Savary ont-ils eu raison du parti de l'empire ? Estnce avant ou après le vote des lois constitutionnelles que la souveraineté du peuple a reçu cette profonde aïteinte : la suppression des élections partielles ? que la loi sur l'enseignement supérieure a été emportée de haute lutte par le cléricalisme ?

Et Ton s'en va disant: La République est fondée !

Oh ! je n'ignore pas ce qne vont me répondre les optimistes qoand même. Ils diront qu'il ne faut pas être si pressé ; qne la patience est une grande vertu ; que la Constitution du 25 février n'a pas encore porté ses fruits, mais que le jour où elle sera appliquée nous toucherons à la terre promise. J'avoue que je serais plus rassuré si la liberté de la presse, le droit d'association, l'inviolabilité du feyer domestique se trouvaient garantis par la Constitution du 25 février, comme ils le sont dans celle des Etats-Unis. Malheureusement, il n'en est rien, et dès lors on ne voit pas comment il suffirait que la Constitution fût appliquée pour que tout allât mieux.

Le remède est ailleurs ; il est dans l'opinion publique ramenée à une intelligence claire de la situation et prémunie contre le double danger d'un optimisme exagéré et d'un découragement pusillanime.

L'état de siège sera-t-il levé, sans que nous ayons à racheter le retour à Tordre légal, la presse payant la rançon ? La loi des maires sera-t-elle abrogée ? Cela ne ferait pas question si la République était. . . la République.

En tous cas, l'esprit dans lequel 11 nous convient d'aborder les élections prochaines doit être également éloigné de la politique d'abandon et de la politique d'exclusivisme. Union, intime union de tous les républicains qui ont la même foi, mais sur le terrain des principes t généreux empressement à tendre la main

à ceux qui^ n'ayant pas toujours marché dans nos rangs, viennent, sincèrement ou à nous ou vers nous, mais pas de conciliation à outrance : le succès est à ce prix. Dans son dernier discours, M. Thiers recommande < qu'on se garde de ceux qui, républicains au jour du scrutin, se hâteront dès le lendemain d'expliquer leur profession de foi par l'article de nos lois constitutionnelles qui stipule la révision. » Rien de plus sage que ce conseil, la révision ne pouvant être voulue par les républicains que dans le sens d'une modification républicaine.

Et c'est justement parce que les circonstances se prêtent à beaucoup de malentendus ; c'est parce qu'il ne résulterait rien de bon pour la République de la formation de compagnies d'assurances contre le danger de n'être pas réélu, que chacun doit affirmer sa foi au premier tour, déployer son drapeau, désigner l'homme qu'il jugera le plus digne de le porter, sauf aux diverses nuances du parti républicain à prendre l'engagement de se réunir au second tour contre l'ennemi commun, par le choix du candidat qui, lors de la première épreuve, aura obtenu le plus de suffrages.

Telle est, mes chers concitoyens, mon opinion sur ce qui a été fait et sur ce qui est à faire.

Soyons conciliants, mais sans cesser d'être nousmêmes. Soyons modérés, mais avec modération.

Soyons pratiques, mais persuadons-nous bien que o n'est pas l'être que de sacrifier, comme je Tai dit àan une autre occasion, les principes aux expédients, c qui dure à ce qui passe.

AU REDACTEUR EN CHEF DU a DAILT NEWS. »

4 septembre 1875.

Mon cher monsieur,

Un récent article du Laily News m'a suggéré des remarques que je vous prie de rouloir bien mettre sous les yeux de vos lecteurs •

Cet article, très bienveillant pour moi d'ailleurs» me paraît rendre nécessaires certaines explications relatives aux considérations qui, dans le vote des lois constitutionnelles, ont déterminé la conduite de quelques-uns de mes amis et la mienne.

Et d'abord, j'ai quelque peine, je l'avoue, à comprendre le sens du mot « irréconciliable > dans l'application qui nous en est faite en Angleterre.

Croyez-moi : nous n'ignorons pas que Tutilité d«' hommes de théorie^ quand ils sont réellement des . hommes de principes, se fait rarement sentir dau une assemblée parlementaire.

La nécessité de tenir compte des réalités de la vie n^a rien qui ne nous soit familier.

Nous n'avons jamais dit : « Tout ou rien » ; encore moins avons-nous dit : « Tout aujourd'hui même on rien, n

Nous n'avons jamais songé à atteindre d'un bond la limite extrême de nos espérances^ pas plus qu'à courir sans nous arrêter jusqu'au bout du monde.

Sur tout ceci, je vous assure que notre opinion est absolument conforme à la vôtre.

Ce n'est pas seulement au point de vue des* principee, c'est aussi au point de vue de la pratique que nous nous sommes abstenus de prendre part au vote de la Constitution du 25 février.

Il est très vrai qu'après avoir mainte et mainte fois, péremptoirement, solennellement, dénié à l'Assemblée actuelle le pouvoir constituant, et déclaré qu'à cet égard notre conviction était inébranlable, nous avons cru devoir y persévérer ; mais ce motif n'est pas le seul qui nous ait guidés.

Il nous a semblé aussi peu pratique de demander la République à des cléricaux et à des monarchistes qu'il le serait de demander des pêches à un pommier.

Nous avons prévu et prédit :

POLITIQUE DES CONCESSIONS A OUTRANCE 48l

Qu'une Assemblée comme celle de Versailles investirait le président de la République d'un pouvoir plus que royal ;

Que, dans un Sénat institué par. une Assemblée comme celle de Versailles, on était fort exposé à voir les cléricaux et les monarchistes en force ;

Qu'une Assemblée comme celle de Versailles ne manquerait pas de conférer au pouvoir exécutif et au Sénat, le droit de dissoudre une Chambre de représentants du peuple, au risque d'une révolution ;

Que le ministère chargé de mettre à exécution les ois constitutionnelles serait conduit par des hommes fort peu tendres pour la République, laquelle risquerait de devenir responsable» dans l'esprit de la partie la moins éclairée du peuple, des mesures réactionnaires prises par eux et contre elle.

L'événement nous a-t-il donné tort ? Les faits répondent.

La Constitution du 25 fi^vrier a conféré au président de la République une puissance telle que jamais monarque n'en posséda une plus grande.

Soixante-quinze sénateurs inamovibles désignés par l'Assemblée, et le reste élu suivant un système admirablement imaginé pour noyer le vote de toutes les villes qui sont des foyers de lumières dans le vote de petites localités ignorantes et livrées aux prêtres» voilà la loi de formation du Sénat.

Quant au personnage chargé de Texécution des lois

482 POLITIQUE DES CONCESSIONS^ A OTT^ItANâS \

constitutionnelles, ^ous savez Thlstoire de sa nomination. A quoi, Je vous le demande, a-t-il dû de devenir premier ministre ? En partie à Tappui Aen tm < gauches. Et, dès le lendemain, il se mettait â ToeiiTre, s'armant contre ceux dont la confiance imprévoyante Tavait si bien servi, maintenant une administration dont le cabinet de M. de Broglie avait trouvé le tTP^, soutenant les ultramontains, protégeant les boiia* partistes^ persécutant les républicains^ et ne négligeant rien de ce qui était de nature à décrier le gotiveme« ment de la République,

Hélas, non : Tévénement ne nous a pad donné tort ; mais supposons que nous eussions vu moins juste, toujours est-il que nos motifs déterminants se rappor* | talent à un ordre d'idées essentiellement pratique et i pas du tout à de vagues théories.

Dira-t-OQ que la question est de savoir, non pas si nos amis de la gauche, en votant les lois constitationnelles, ont bien ou mal fait, mais si les circonstances permettaient de faire mieux? Eh bien, il y avait beaucoup mieux à faire, selon nous.

Le concours de la gauche était indispensable pour la formation d'une majorité constitutionnelle. Si ce concours avait été refusé, l'Assemblée, dont ladissolation, après le rejet de la motion Casimir Périer, avait été votée par 340 voix contre 369, ce qui rendait nécessaire le déplacement de quelque quinze voix et pas davantage, l'Assemblée aurait été condamnée à se

dissoudre^ sous la pression de l'opinion publique, par le fait même de son impuissance prouvée, irrémédiable; et une assemblée nouvelle, élue par la nation avec mandat spécial d'organiser la République, l'aurait organisée conformément à la volonté de la nation.

En tout cas, il était peu pratique de se livrer sans conditions au centre gauche, et, finalement,, au centre droit, qui, une fois sûr qu'on ne pouvait se passer de lui, devait naturellement rester le maître de la situa* tion.

Aussi est-il résulté de là que Torganisation de la République a été l'œuvre exclusive, non pas même du centre gauche, mais d'une petite fraction du centre droit, et que le fondateur de la République s'est trouvé être — chose étrange — un homme connu pour appartenir au parti clérical, le même qui, peu de temps après, votait, en compagnie de l'évêque d'Orléans, cette fatale loi qui tend à livrer aux ultramontains l'éducation de la jeunesse française, qui vise à rétablir parmi nous la main-morte, et qui, si Ton n'y prenait garde, nous ramènerait au moyen-âge.

Et notez ceci : non-seulement les articles de la constitution Wallon ont été votés sans modification, mais ils l'ont été sans débat, et sans que le droit d0 révision ait été réservé au peuple.

Il fallait s'attendre à ce que les bonapartistes s'étudiassent à tirer parti de cette dispositioa do 'parti ré* publicain & tout concéder. C'est oe qitf «rriySf Qui

pourrait avoir oublié les propositions qu'à la veille et au moment du vote définitif M. Raoul Du val présenta avec tant de cruauté et d'artifice, pour mettre nos amis de la gauche dans Talternative ou de rompre avec le centre droit, ou de voter jusqu'au bout contre leurs sentiments les plus intimes ?

Etait-il conforme aux règles d'une politique pra^eqtce de prendre Tombre pour le corps, de donner la chose pour avoir le nom ? Toute la question est là«.

Mais quoi ! Le nom, nous Pavions déjà. Est-ce que M. Thiers d'abord et le maréchal de liAac-Mahon ensuite n'avaient pas été nommés présidents de la République avant le vote des lois constitutionnelles T Est-ce qu'avant le vote de ces lois le nom de la Répu^ blique n'était pas imprimé sur tous les documents officiels, gravé sur les médailles des représentants du peuple ? Est-ce que M. Thiers avait attendu le vote des lois constitutionnelles pour dire aux applaudisse* ments de la France : t Le gouvernement légal de la France est la République »? Si bien qu'on pourrait soutenir à la rigueur que ce n'est pas même contre le nom que la chose a ét^ échangée.

Un compromis est utile quelquefois, quelquefois nécessaire ; mais encore faut-il qu'il ne consiste pas à tout donner sans rien recevoir.

Cela ne nous empêche pas, bien entendu, de respecter les motifs de ceux de nos amis qui ont suivi une ligne politique différente de la nôtre. Leur coo-

dnite, nous le savons, a été d'une sincérité et d'un désintéressement absolus. En ne se mettant pas assez en garde contre l'exagération des rumeurs qui représentaient comme imminent le triomphe des bonapartistes, ils sont tombés, suivant nous, dans un piège que les orléanistes leur avaient habilement tendu ; mais leur impatient désir d'opposer, coûte que coûte, une barrière aux progrès du bonapartisme, venait d'un sentiment aussi patriotique qu'élevé. Nous ne croyons pas qu'ils aient trouvé le meilleur moyen de mettre fin à un provisoire devenu intolérable, mais il est naturel qu'ils aient cherché à en délivrer la nation de la manière qui leur paraissait, à eux, la plus facile et la plus sûre.

Quant aux promesses sur la foi desquelles ils se sont décidés, trop de générosité les a portés à y croire : ils doivent s'en apercevoir aujourd'hui.

Car qu'avons-nous gagné jusqu'à présent au vote des lois constitutionnelles ?

Un gouvernement libéral n^en est pas sorti.

Les fonctionnaires bonapartistes n'ont pas été destitués.

L'état de siège continue.

L'intelligence n'a pas cessé d'être à la merci de l'épée.

Pendant qu'il est loisible à un cuirassier fanatique de tenir des réunions où les républicains sont maudits, vilipendés^ calomniés ; pendant qu'il est loisible à

des prêtres de se rassembler librement pour jurer par le Syllabus, tel café de province où quelques républicains ont osé s'entretenir des affaires publiques est fermé par ordre supérieur, et la liberté de réunioii n'existe pas pour la démocratie.

Encore si nous touchions à la dissolution! Mais qui pourrait en répondre.

En attendant, ceux des membres du centre droit qui ont le plus contribué à faire la Constitution du 25 février se préparent, assure-t-on, à substituer au € scrutin de liste » le « scrutin d'arrondissement. »

Que dire encore ? Jamais le cléricalisme n'a déclaré une guerre plus ardente & la liberté de conscience et plus compromis par ses manifestations la paix de rsurope.

Tout cela, nous l'avions craint : plût à Dieu que nous nous fussions trompés !

Quoi qu'il en soit, l'essentiel à présent est de tirer le meilleur parti possible de la situation qui nous est faite. Pour cela :

Il faut que les républicains marchent étroitement unis, mais que leur union soit celle qui repose sur la communauté des idées et la convergence des aspirations ;

Il faut qu'on se défie davantage de ces combinai* sons artificielles dans lesquelles il est bien difficile que des partis divergents n'entrent pas avec des arrière-peasées i

Il faut que les principes démocratiques qui ont été voilés soient remis en lumière et forment la base d'un programme sur lequel, aux prochaines élections, les candidats soient appelés à s'expliquer, de telle sorte que ceux-là seuls soient nommés par les républicains qui s'engageront sans équivoque au service de la République vraiment conservatrice...., qui est la République progressive.

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