DU SYSTEME DE COMPRESSION
Publié en 1849
Si, pour étouffer une doctrine de régénération et de salut, il suffisait d'en exterminer les apôtres, jamais, recueillant dans sa main le sang qui s'échappait de sa blessure, et le lançant au ciel d'un geste furieux, Julien n'eût poussé ce cri célèbre : « Galiléen, tu as vaincu I » Car, sans parler de Timmortelle et sublime tragédie du Golgotha, qui ne sait que le paganisme menacé s'épuisa, contre les premiers chrétiens, en barbaries infernales ; qu'on les jeta en pâture aux lions de Numîdie ; que, couverts de peaux de bêtes, on les donna à manger aux chiens ; que des lambeaux de leurs corps déchirés on souilla la poussière du cirque ; qu'on les transforma en flambeaux qui, pendant la nuit, servirent à éclairer dans Rome les pro-
menades des libertins avinés conduits par Néron ?
Si, pour empêcher les protestations de la conscience humaine, trop violemment comprimée, il suffisait de flétrir et de frapper, jamais le principe de libre examen n'aurait été inauguré dans le monde. Car, que de coups portés à ce principe, depuis le supplice de Jean Huss jusqu'à l'excommunication de Luther; depuis les cruautés de Calvin jusqu'aux fureurs eri sens inverse du cardinal de Lorraine ; depuis les exécutions ordonnées par Marie Tudor en Angleterre, j usqu'aux massacres de la Saint-Barthélémy en France et à rétablissement du sinistre Conseil des troubles par le duc d'Albe, dans les Pays-Bas 1
Si, pour éterniser le règne des animosités religieuses, il suffisait de persécuter ceux qui en dénoncent le scandale à la raison humaine, jamais le principe de tolérance n'aurait triomphé. Car, quel spectacle que celui de la philosophie du dix-huitième siècle aux prises avec la lyrannie pour le compte de Dieul Le glaive du parlement rest^ incessamment appuyé sur la poitrine des philosophes; on les emprisonne, on fait brûler leurs livres en place publique par la main du bourreau ; Diderot est envoyé à Vincennes ; Voltaire craint de mettre son nom à des chefs-d'œuvre : il se renie ; il ment, au profit de la vérité ; c'est en France que la philosophie du dix-huitième siècle tient la plume, mais c'est au moyen des imprimeries de la Hollande qu'elle est forcée de communiquer avec l'Europe.
Cherchez à combien d'exemplaires V Emile a été tiré, et, quand vous aurez fait le compte, méditez le passage suivant des Confessions: « J'ai conté comment « je perdis le sommeil dalis ma jeunesse. Depuis lors « j'avais pris l'habitude de lire tous les soirs dans « mon lit, jusqu'à ce que je sentisse mes yeux s'appe- « santir... Ce soir-là, me trouvant plus éveillé qu'à « l'ordinaire, je prolongeai plus longtemps ma lec- « ture, et je lus tout entier le livre de la Bible qui « finit par le lévite d'Ephraïra... Cette histoire m'af- « fecta beaucoup, et j'en étais occupé dans une espèce « de rêve, quand tout à coup j'en fus tiré par du « bruit et de la lumière. Thérèse, qui la portait, éclai- « rait M. La Roche, qui, me voyant lever brusque- « ment sur mon séant, me dit : « Ne vous alarmez « pas; c'est de la part de madame la maréchale, qui « vous écrit et vous envoie une lettre de M. le prince « de Conti. » En effet, dans la lettre de madame do « Luxembourg, je trouvai celle qu'un exprès de ce « prince venait de lui apporter, portant avis que, « malgré tous ses efforts, on était déterminé (au sujet « de la publication à' Emile) à procéder contre moi à « toute rigueur. La fermentation est extrême, lui « marquait-il; la cour l'exige, le parlement le veut ; « à sept heures du matin il sera décrété de prise de «corps et l'on enverra sur-le-champ le saisir. » Jean-Jacques dut prendre la fuite, et V Emile a été lu par toute l'Europe.
0 imitateurs emportés, théoricieus sans yeux et sans mémoire de la résistance à tout prix, vulgaires constructeurs des digues qui changent les rivières en torrents, connaissez donc mieux vos forces. Ce que vos devanciers et vos maîtres n*ont jamais pu, quand la tyrannie avait sous la main ce qui lui était nécessaire, croyez-vous le pouvoir, vous, après tant de révolutions par qui Tesprit de violence a été, pièce à pièce, désarmé ? Ne voyez-vous pas que la terreur a des secrets qui ne sont plus aujourd'hui à votre usage, et que l'arsenal des persécutions est à moitié vide? En inventant le bagne politique ; en rivant à la chaîne du forçat écrivains, penseurs et philosophes; en peuplant les pontons; en appliquant le régime du carcere duroy on a certes créé de grandes souffrances, et ce n'est pas nous, dont elles oppriment le cœur, qui contesterons au dix-neuvième siècle le triste pouvoir de faire des martyrs. Et toutefois, il faut le reconnaître, il y a loin des moyens de compression aujourd'hui disponibles aux ressources formidables que fournissaient la brutalité et l'ignorance des siècles passés. Que sont devenus les chevalets de fer, les tenailles rougies au feu, les chaudières de poix bouillante, l'exécrable mortier où Corneille de Witt eut les mains' pilées, pendant que, la figure rayonnante et le regard plein de flamme divine, il récitait la strophe d'Horace: Justum ac tenacem propositi virum,..! La torture a été depuis longtemps abolie; n'en parlons plus ; mais
mlk qu'on a perdu jusqu'à la ressource du pilori : le peuple Ta enterré sous des fleurs. Encore si le bourreau restait ! Mais ces farouches républicains de la révolution de 1848 ont tué la peine de mort. Que faire à cela ? On ne peut pourtant point couper des têtes à la sourdine et guillotiner par contrebande.
Aussi bien, considéré en lui-même et quel que soit son degré de développement, tout système de compression est absurde en tant que système.
Vraiment, j*admire la pénétration de nos hommes d'Etat, qui, contre le socialisme et ses progrès, ne savent rien de mieux que la suppression des journaux socialistes, la confiscation sous forme d'amende, et l'emprisonnement, et les réquisitoires, et les baïonnet-tes. Moyen sûr pour le gouvernement d'ignorer ce qu'il lui importe le plus de savoir ! Il y aurait un curieux livre à écrire sur les complots rendus inévitables par ceux qui en ont été victimes, sur les attaques ïitileset fécondes que l'intimidation a changées en coups de poignard ; mais, même sans aller jusqu'à ces colères souterraines dont tout système de compression, poussé à l'excès, favorise la naissance et provoque l'explosion tôt ou tard, qui ne sent combien il est nécessaire à un gouvernement, pour diriger son action, de se faire une idée juste de la diversité démêlements dont la société se compose, de la nature des préoccu- Moûsquila tourmentent et de la légitimité des pas- *ious qui l'agitent ? Or, que font les prôneurs du sys-
tème de compression? De peur de s'égarer, ils appellent la nuit à leur secours, les insensés» et, en attendant la lueur des éclairs^ ils crient : Cachez les flambeaux 1
Soit donc. Supposons que, pour un moment, ce grand système de compression donne ce qu'on lui demande : on brise nos plumes ; entre notre voix et les échos qui lui répondent du fond de tant d'âmes saignantes, on met des murs plus épais encore que ceux de DouUens et des bras de mer plus larges que la Manche ; pris à la gorge par la calomnie, le socialisme, si Ton veut, est près d'expirer, et il reste parfaitement entendu :
Que désirer plus d'écoles afin d'avoir moins de prisons, c'est être un brigand ;
Que vouloir Tordre par Tassociation fraternelle, c'est aiguiser la hache de Saturninus et rallumer les torches de Catilina ;
Que s'attaquer à la cupidité, qui fait les mariages menteurs, et à la misère, qui couve la prostitution, c'est détruire la famille ;
Qu'assigner pour base et pour sanction à la propriété le travail, c'est détruire la propriété ;
Que demander justice pour les pauvres, les ignorants et les faibles, c'est blasphémer le Dieu de l'Evangile !
Fort bien. Maintenant, voyons les suites.
Dans le nombre de ceux à qui on donne le nom de propriétaires fonciers, il en est qui n'ont en propre
qu'un méchant lambeau de terre auquel ils ont à consacrer un jour de travail sur sept tout au plus, sauf à travailler le reste du temps sur la propriété d'autrui, moyennant salaire. D'autres ne se soutiennent qu'en empruntant à gros intérêts, heureux quand ils ne sucœmbent pas au désespoir entre Texpropriation et l'impôt, entre l'usurier de campagne, qui est là guettant sa proie, el le percepteur, qui frappe à la porte.
Lindustrie, arène qui retentit des sanglots étouffés de tant de familles se débattant sous des débris, Tindustrie nous montre, au-dessous d'une bourgeoisie saisie d'épouvante, la sombre armée des prolétaires sans pain ; elle nous fait assister au triomphe d'une oligarchie de banquiers et nous mène par des chemins encombrés de ruines à la dictature d'un Rothschild.
Le nombre des procès porté, de 18'^6 à 1847, du chiffre annuel de 26,545 à celui de 59,560, et le nombre des faillites, dans la même période, s'élevant de 329 à 1,139, disentassez la prospérité croissante du commerce 1 Et nous remontons bien haut pour qu'on ^l'objecte pas que c'est le socialisme qui tue les marchands. — Mais les causes, alors ? — Les causes ? Un président du tribunal de commerce, M. Bertrand, les a énumérées ; et, comme ce n'est point là une autorité socialiste, nous espérons qu'on ne la tiendra pas pour suspecte. Les causes sont, suivant le témoignage ^e M. Bertrand :
La concurrence illimitée ;
L'exagération des dépenses de premier établissement;
Le luxe des boutiques ;
Les approvisionnements irréfléchis de marchandises sans écoulement ;
Les séductions mortelles de l'agiotage ;
La rareté du numéraire ;
L'élévation du taux de l'escompte et le retrait des facilités de crédit;
Les spéculations hasardeuses et le jeu sur les actions industrielles, plaie de notre époque.
Inutile de faire remarquer que, loin de se rapporter à rinfluence du socialisme, tout cela dénonce, au contraire, l'esprit d'antagonisme et d'anarchique avidité que le socialisme a justement pour but de combattre.
Car enfin, si la concurrence illimitée et ses procédés naturels : exagération des dépenses de premier établissement, luxe des boutiques, approvisionnements irréfléchis, etc., donnent en efiet naissance à tant de procès et de faillites, ce n'est pas la faute du socialisme, puisqu'au régime de la concurrence illimitée il Veut substituer celui de l'association.
Si le commerce agonise sous les serres des oiseaux de proie de l'usure, ce n'est pas la faute du socialisme, puisqu'il consiste précisément à régulariser, en la
moralisant, Tactivité sociale et à arracher au hasard le gouvernement des choses humaines.
Reste donc la 'question, la redoutable question de sâYcir comment, le socialisme une fois comprimb, on remédierait à la situation que je viens d'esquisser en quelques traits.
Chose bonne à méditer ! Il y a dans l-avéneraent du socialisme quelque chose de tellement inévitable, que ceux qui l'ont dénoncé, poursuivi, frappé avec le plus de violence, n'ont pu tenter jusqu'ici aucune réforme qui n'ait été un emprunt fetit à la doctrine nouvelle.
L'Assemblée constituante a voté trois millions à distribuer entre les associations ouvrières ; c'était entrer dans la voie ouverte par le Luxembourg : plagiat.
On a fondé, sous le patronage du président de la République, des cités ouvrières ; cette idée, depuis longtemps répandue dans tous les livres socialistes, avait été officiellement émise dans une des premières conférences du Luxembourg : plagiat.
Aujourd'hui, M. Passy proposai l'établissement d'un impôt sur le revenu ; pas de socialiste qui n'ait demandé le remplacement de tous les impôts par un îDipôt proportionnel au revenu : plagiat , plagiat , plagiat.
U est vrai qu'ils ne sont pas heureux dans leur manière de se parer de nos dépouilles. Ils volent mal des idées (]^u'ils ne volent qu'à demi Les trois millions si
avarement distribués aux associations ouvrières, ou plutôt aux associations patronnées, l'ont été de manière à ne pas servir le principe qu'il s'agissait de protéger; les cités ouvrières, que le Luxembourg proposait de créer sur une vaste échelle et en vertu de l'initia-
tive désintéressée de l'Etat, sont devenues tout simplement une affaire de spéculation privée ; et, dans les limites où M. Passy le resserre, l'impôt sur le revenu n'atteindrait pas son but principal, qui est de remplacer les taxes indirectes, dont le fardeau retombe presque en entier sur le pauvre et l'écrase.
Aussi n'y a-t-il rien à conclure de ces larcins manques, sinon que le socialisme s'impose irrésistiblement à ses adversaires les plus farouches.
Et maintenant, que penser de ceux qui s'imaginent guérir la société malade avec des votes proscripteurs et des patrouilles ? Ah I ne nous étonnons pas trop de tant de démence. La médiocrité de nos hommes d'Etat l'explique, le système de compression étant le seul moyen de faire croire qu'on gouverne, quand on est sans idées. Pour opposer aux abus mainte réforme décisive, pour travailler au bonheur des hommes par un ensemble de combinaisons sagement enchaînées, pour rendre en un mot à une société vieillie le mouvement et la force de la jeunesse, il faut une hauteur d'intelligence, il |aut une puissance de coup d'œil qu'un bien petit nombre d'hommes possèdent. Mais chercher dans de fantastiques périls un prétexte pour ne point
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s'occuper des embarras sérieux, ouvrir des prisons, ordonner des poursuites, supprimer des journaux, ordonner des parades menaçantes, attendre Tavenir baïonnette au bout du fusil et mèche allumée, tout cela n'exige, on en conviendra, ni beaucoup de science ni beaucoup de génie ; et, pour peu qu'on ait l'habileté, d'ailleurs assez vulgaire, de tenir en haleine les peurs des ignorants, on peut acquérir à bon marché la gloire de sauver la société tous les matins. Nos Golbert en sont là.
Malheureusement, la durée ne fut jamais promise à des jongleries de ce genre. Une société ne se fait pas longtemps illusion sur la nature de son mal ; le moment vient où les dangers véritables se déclarent, et la médiocrité endormie au pouvoir est réveillée en sursaut par une sommation à bref délai.
Eh quoi I n'éprouver d'autre souci que celui de vivre ; n'avoir d'autre habileté que celle de se maintenir contre l'intrigue ; en être réduit à appeler l'émeute, pour se donner, en la combattant, quelque apparence de force et de virilité; s'épuiser en querelles puériles; passer son temps à ballotter dans Turne d'un scrutin quatre ou cinq vanités rivgtles, à enrégimenter pour ou contre tel nom propre je ne sais quelles passions turbulentes ; avoir une armée immense et n'en savoir que faire ; avoir un budget énorme, et, à côté de quelques scribes dont on achète la conscience, laisser des' lûilliers de pauvres ouvriers mourir de faim en