LA FRANGE ET L'ITALIE
A GARIBALDÎ
Avril 1864.
Général, en saluant avec sympathie votre arrivée en Angleterre, je crois remplir un devoir comme Français. Il ne faut pas que vous veniez dans ce pays, où la pensée ne connaît point d'entraves, sans qu'une voix française fasse entendre, contre Toccupation de Rome par une garnison impériale, la protestation qui retentirait <i'un bout de la France à l'autre si la parole en France était libre.
La France réprouve l'occupation de Ronïe, comme ®llô a réprouvé le renversement de la République romaine.
Cela, vous le savez, général ; mais beaucoup l'ignorent, tant on a réussi à faire la nuit autour de l'histoire contemporaine, surtout en ce qui touche les relations de
votre pays et da mien : Il importe qae la vérité, à cet égard, soit dite une fois pour toutes: et votre triomphante arrivée otîre, pour la dire utilement, Foccasion la plus solennelle qui se puisse présenter.
Vous vous rappelez, général, avec quel empressement et quelle émotion le gouvernement provisoire, en 1848, offrit à ritalie soulevée Tépee de la France. La flotte de la République française parut devant le port de Gènes. Une armée de 60,000 hommes fut réunie sur la frontière du Var pour arrêter les Autrichiens. Tous, nous brûlions de combattre pour Tindépendance de Tltalie. Mais Charles- Albert redoutait, comme roi, l'appui si ardemment offert à son pays par des républicains français. Le 23 mars 1848, an bruit des derniers coups de canon tirés contre les Autrichiens par les Milanais insurgés et victorieux, le roi de Piémont adressa au peuple de la Lombardie et de la Yénétie la fameuse proclamation où il remerciait Dieu d'avoir mis Tltalie en état de se suffire à elle-même. De leur côté, sous l'inspiration d'une honorable fierté patriotique, les démocrates italiens déclarèrent ne s'en fier qu'à leur courage du soin de sauver leur pays. Le mot d'ordre de la Révolution italienne fut : Italia fara da se. Le gouvernement provisoire respecta, comme il le devait, un sentiment dont il appréciait la noblesse ; mais il se tint prêt à répondre au premier appel de l'Italie en danger.
Quant au gouvernement du général Cavaignac , s'il offrit à Pie IX un asile en France lorsque ce dernier s'enfuit du Vatican, ce fut pour empêcher le pape de devenir, aux mains de l'Autriche ou du Bourbon de Naples, un instrument dangereux pour la liberté, et aussi dans l'espoir que le souverain pontife, une fois en France, pourrait être amené à renoncer au pouvoir temporel
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et reprendre les idées qui avaient rendu si populaires les premiers jours de son pontificat. C'était une étrange illusion, à coup sûr, et ce fut une grande faute ; mais cette faute est la seule qu'on puisse avec justice reprocher au général Cavaignac en ce qui concerne l'Italie. Lés dépêches adressées par M. Bastide, son ministre des affaires étrangères, à tous les agents de la République, prouvent sans réplique qu'il aurait regardé comme un crime d'attenter à la liberté du peuple romain. Que de fois n'a-t-on pas dit que c'était le gouvernement du général Cavaignac qui avait le premier envoyé des troupes à Rome ! Eh bien, cela est faux. Des mesures avaient été prises pour que la personne du pape fût protégée, dans le cas où il accepterait l'hospitalité de la République française ; rien de plus. Il préféra celle du roi de Naples et se retira à Gaëte. Tout fut dit. Pas un vaisseau français ne mit à la voile, pas un soldat français ne partit. Les Romains réglèrent leurs destinées comme ils Tentendirent, et la nouvelle de leur affranchissement fut accueillie dans toute la France par un immense cri de joie. Voilà la vérité. Quelques torts qu'ait eus le général Cavaignac— et il eu a eu de grands, suivant moi,— îl n'est pas vrai qu'il ait le premier porté la main sur la République romaine, comme on le croit généralement 61 Angleterre. L'en accuser, c'est une erreur grossière ou nn mensonge ridicule. Le pape quitta Rome le 25 novembre 1848. Louis-Napoléon fut élu Président le 10 décembre 1848. La République fut proclamée à Rome le 19 février 1849. Il y avait donc plus de deux mois que l6 général Cavaignac n'était plus aux affaires quand Rome 8e constitua en République. Ce rapprochement de dates tranche la question.
Lorsqu'au mois d'avril 1849 le général légitimiste et
altramontaiB Oadinot s'empara si indignement de Gi- Tita-Vecchia et marcha sur Rome avec 7,000 hommes et da canon, Thomme qai gonvemait la France était Louis- Napoléon. (Test donc lai qai a taé la Répabli^ae re* maine.
Et qa*on ne dise pas qall eat en cela poor complice TAssemblée sortie en 1848 da suffrage oniversel. Qaand cette Assemblée avait consenti, au mois de mars, à Ten- Toi d*an corps expéditionnaire dans les Etats romains, c*était sur la déclaration formelle dn ministre de Loais- Napoléon : que la République romaine était à Fagonie ; que les puissances alliées du Saint-^iége couraient Té* touffer ; qu*il n'y avait pas un moment à perdre pour la secourir. Aussi, de quelle Tiolente colère FAssemblée ne fut-elle pas saisie lorsqu'elle apprit que le général Oadinot marchait sur Rome Tépée au poing et mèche allumée ! Le mot trahison circula sur tous les bancs. On parla de mettre en accusation Louis-Napoléon, ses ministres ; et, si le gouTernement ne fut pas alors renyerséy il fut flétri par ce fameux ordre du jour du 7 mai qui portait : « L'Assemblée nationale invite le gouTernement « à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que « Fexpédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détour- « née de son but. »
Ce fut sous le coup de ce blâme et de cet arrêt que le gouvernement de Louis -Napoléon dut envoyer à Rome M. de Lesseps, avec mission de couper court à une intervention dont le caractère hostile était un scandale et remplissait la France d'indignation. Si FAssemblée constituante avait duré plus longtemps, la République romaine serait aujourd'hui debout.
Malheureusement, l'heure axée pour les élections était arrivée. L'Assemblée oonstituante quitta la scène, et.
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mettant à profit avec une sinistre ardeur Tintervalle qui s'écoala entre la retraite de la première Assemblée et l'âYénement de la seconde, le gouvernement de Louis- Napoléon envoya ordre au général Oudinot d'avancer... (A bien que, lorsque la nouvelle législature, où la réaction était en force, sMnstalla, on put dire que l'honneur du drapeau de la France était engagé — Thonneur du drapeau, noble culte dont les despotes font un piège éternellement tendu à la liberté , chez les nations militaires.
Qn'arriva-il alors?
U j avait dans l'Assemblée dite législative des hommes qui, tels que MM. de Falloux et de Mohtalembert, ne rêvaient que la restauration du pape, et d'autres qui, comme M. Barrot, ne voulaient de la Républiqye ni en France ni ailleurs. Légitimistes et orléanistes se réunirent pour obtenir que Farrêt du 7 mai fût considéré comme nul, .que M. de Lesseps fût désavoué, que les forces qui avaient été envoyées au secours de la République romaine fussent employées à son renversement, et, enfin, qua la Constitution fût violée — cette Constitution dont l'article V portait : « La République " française respecte les nationalités étrangères comme " elle entend faire respecter la sienne, n'entreprend au- " cune guerre de conquête et n'emploie jamais ses forces « contre la liberté d'aucun peuple. »
Mais il y avait aussi dans l'Assemblée législative des hommes qui avaient horreur de l'attentat dont Rome ^tait menacée d'être victime, et étaient résolus à tout *fccpifler pour le véritable honneur du drapeau de la France, pour l'indépendance de l'Italie et pour le maintien des lois de leur pays.
Le u juin 1849, M. Ledru-Rollin déolsire que la Con-
stitution protectrice de l'indépendance des peuples est violée; il demande la mise en accusation du Président et des ministres. Paris était profondément ému. Le lendemain, la violation de la Constitution est dénoncée par la . Presse, le Siècle, le Crédit, le National , par le Comité^ des journalistes , par le Comité des amis de la Constitution , par le Comité démocratique électoraZy par tous les organes collectifs de Topinion publique.
Le 13,. M. Ledru-RoUin et ses amis apprennent que, pendant la nuit précédente, il y a eu des tentatives d'arrestation à domicile ; que des décrets de suspension contre les journaux ont été préparés ; qu'on a signé la dissolution de l'artillerie de la garde nationale. Le soir du 12, le général Changarnier, qui maniait alors pour le compte de Louis-Napoléon le glaive avec lequel Louis- Napoléon le frappa au 2 décembre, le général Changarnier disait en parlant au capitaine Farina : - Je me mo- •« que de votre Constitution. Moi, je mettrai le feu et « votre ville. »
11 n'y avait donc pas à se faire illusion sur la gravité du péril ; d'autant que les troupes dont le gouvernement disposait avaient pour auxiliaire le choléra qui, à celte époque, décimait le peuple et remplissait Paris de funérailles. Eh bien, je le demande, les hommes généreux que j'ai nommés hésitèrent-ils un seul instant ? Put-on leur reprocher d'avoir mis en oubli l'article 7 du préambule de la Constitution qui disait : « Le citoyen doit ai- « mer la patrie, servir la République et la défendre, « même au prix de son sang. »
L'article' 8 de cette Constitution conférait aux citoyens le droit de s'assembler sans armes : ils usèrent de ce droit...
Vous savez, général, quelle fut l'issue de la manifesta-
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tion, toute légale, du 13 juin, de cette manifestation à la tête de laquelle, pour sauver Rome, M. Ledru-Rollin et ses amis coururent se placer. Le général Changarnier fit contre eux ce que Louis Bonaparte, le 2 décembre 1851, •affaire contre lui. Des soldats armés jusqu'aux dents forent lancés contre des représentants du peuple et des hommes du peuple désarmés. La justice, cette fois eHcore, succomba sous la force; et si aujourd'hui tant de républicains sont en exil, c'est pour n'avoir pas un seul instant mis en balance, avec leur amour pour l'Italie et leur respect pour la justice, leur position, leur fortune, leurs affections de famille, leur vie . Dévouement rare, dont il est juste que le souvenir demeure à jamais gravé dans tout cœur italien! Si, le 3 juillet 1849, la République romaine fut violemment renversée, c'est parce que, le 13 juin 1849, la République française avait été frappée mortellement dans Paris, et qu'il ne restait plus d'elle que son nom. Les deux sœurs périrent à environ quinze jours d'intervalle. Leurs destinées étaient unies d'une manière si étroite, que le meurtre de l'une entraîna fatalement celui de l'autre.
Et nul ne me démentira, j'espère, si j'ajoute que les soldats mêmes employés à ce lamentable siège de Rome ne se battirent que le rouge au front et des larmes dans le cœur. Ne vit-on pas des officiers romains, dans ces heures cruelles, échanger leurs épées contre celles d'officiers français faits prisonniers ? Trait admirable et caractéristique !
Ah ! c'est qu'en effet ce n'était pas la France qui vous attaquait, général, lorsqu'au mois d'avril 1849, vous défendiez Rome. Autant vaudrait dire que c'était Vltalie Qui vous combattit à Aspromonte ! On a beau s'étudier à confondre les peuples avec leurs gouvernements ; on a
beau répéter avec Joseph de Maistre : « Un peuple n*a « jamais que le gouvernement qu*il mérite, *» la raison proteste contre cette confusion inique, qui rejette sui les opprimés la crime de Toppression, et amnistie lei despotes aux dépens de leurs yictimes ! Non, non fÇfi n*est pas la France qui a remis Rome sous le joug du pape en 1849, et ce n*est pas elle qui maintient de£ soldats k Rome aujourd'hui. Que la voix lui soit rendue, ne fut-ce que sur ce point, et Ton verra.
Ce que la France a réellement voulu, c^est la guerre contre rAntriche pour Tindépendance de Fltalie, en 1859. Les scènes d'enthousiasme brûlant et presque de délire qui marquèrent le départ de Tarmée française pour l'Italie, et le morne accueil fait, lors du retour, non pas aux troupes, certes, mais à Louis-Napoléon, forment un contraste qui montre assez de quelle manière, dans la guerre d'Italie, les rôles f\^rent partagés. C'était la France qui avait combattu à Solferino : ce fut Napo-> léon seul qui conclut le traité de Yillafranca.
Voilà, général, ce que je tenais à dire, et à dire bien haut, en ce moment où tous les regards se tournent vers ritalie.
La cause que je sers est celle des âmes fières. C'est la cause d'hommes qui n'aiment à plier le genou devant aucune idole. Mais vous ne figurez pas, vous, parmi ceux qu'on appelle les grands de la terre. Vous êtes le soldat du droit, et c'est comme tel qu'un Français vous salue^ en s'associant aux hommages que vous rend la libre Angleterre. Votre triomphe, d'ailleurs, a cela d'admirable, qu'il rejette dans l'ombre toutes les ovations jusqu'ici décernées au succès par la bassesse, l'égoïsme ou la peur. L'enthousiasme s'était plus d'une fois déshonoré : il était temps que ce sentiment, qui est une puissance, cessât
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d'êtrfe uh encburagement au mal . La réception qui vous est faite, si glorieuse pour vous et pour le peuple anglais, est comme la réhabilitation de l'enthousiasme. Elle venge la vertu, le droit, la justice, de ces vils hommages ^, dans rhistoire, n'ont été rendus que trop souvent à la force heureuse. C'est hien. La conscience humaine est consolée.
Louis Blanc.