NÉCESSITÉ D'UNE AMNISTIE
Publié le 28 mars 1873.
C'en est fait : l'Assemblée se séparera sans avoir proclamé Tamnistie.
C'est du moins ce qu'il est permis de conclure du vote d'hier, puisqu'il a pour but de régler définitivement le sort des trois mille déportés qui sont arrivés ou qui vont arriver à la Nouvelle-Calédonie.
Cette loi a quelque chose de terrible, même dans ce qu'elle a de touchant. Elle s'occupe avec une louable sollicitude du sort des femmes dévouées qui traverseront les mers pour aller partager les travaux et les douleurs de leurs maris; mais, en déterminant la part que la veuve du déporté aura dans son héritage, elle semble dire : — Pour ceux qui ont perdu la patrie, elle est perdue à jamais.
432 NÉCESSITÉ d'uxNe amnistie
Hélas ! après tant de malheurs sabis, tant de sang répandu, tant de larmes versées, était-ce donc là la question urgente?
Lorsque^ le 31 septembre 1871, nous présentâmes, nous, membres de Textrême gauche, une proposition d'amnistie, nous avions, sinon Tespoir, du moins le désir de la voir discuter sans retard.
L'insurrection de la Commune ayant pris les proportions d'une guerre civile et n'ayant été étouffée qu'au prix de combats sanglants, à la lueur de l'incendie, au milieu des émotions les plus violentes qui puissent agiter le cœur de l'homme, il nous semblait impossible que, dans la confusion des premières heures, la répression ne se fût jamais trompée ; il nous semblait impossible que, sous l'influence des sentiments de terreur ou d'indignation excités par la lutte, tant de personnes^ parmi lesquelles des femmes et des enfants, eussent été arrêtées sans que des erreurs de noms eussent été commises, sans que des citoyens eussent été victimes de fsiusses dénonciations, dictées par Tesprit de vengeance, par la haine. ou la peur.
D'un autre côté, le nombre des prisonniers ne s'élevant pas à moins de 35,000^ nul doute qu'il ne fallût un an et plus pour les juger.
L'amnistie nous apparaissait donc comme le seul moyen d'épargner à ceux qui pouvaient être innocents les douleurs d'une longue détention préventive.
NECESSITE d'une AMNISTIE 433
c^est-à-dire d'an châtiment immérité. Je dis châtiment, parce qu'une détention préventive, ne fût -elle que de quelques mois, c'est bien souvent, pour le malheureux qui est soumis à cette épreuve, son travail interrompu, son industrie compromise, son crédit ruiné, sa famille désespérée, quelquefois sa santé perdue, quelquefois sa mort.
Oui, voilà ce qui nous faisait vivement désirer que, si l'amnistie devait être proclamée, elle le fût sans retard. Il y avait là pour nous, à côté de la question de clémence, une question de justice. Car c'est dans la protection accordée à l'innocent, non moins que dans le châtiment infligé au coupable, que consiste la justice, et sa balance vaut bien son glaive.
Mais parmi ceux-là mêmes qui n'étaient pas absolument opposés à l'amnistie, quelques-uns nous disaient :
Pourquoi vous plaindre d'un retard qui ne peut profiter qu'à la cause de la clémence ? Ne sentez -vous pas que c'est compromettre cette cause que de presser la décision ? Si, avant que le calme soit rentré dans les cœurs, que l'ordre soit rétabli et que la j ustice ait eu son cours, vous invoquez la miséricorde, attendez- vous à une résistance invincible, fondée qu'elle sera sur la nécessité de ne pas désarmer prématurément la loi. A mesure que le souvenir de l'affreuse lutte reculera dans le passé, il deviendra de plus en plus facile à tous de dominer leurs émotions pour s'élever à la