‹ Questions d'aujourd'hui et de demainChapitre 60 sur 70 · NÉCESSITÉ D*UNE AMNISTIE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D*UNE AMNISTIE

contemplation sereine des avantages attachés à une politique d'apaisement. C'est quand la justice aura parlé, que la voix de la clémence aura chance d'être entendue.

Avaient-ils raison ceux qui tenaient ce langage ? Et nous, avions-nous tort d'insister? Personne, assurément, ne prétendra qu'une part suffisante n'a pas été faite à la répression ; que la loi n'a pas suffisamment affirmé son empire. Et pourtant nous n'avons pu obtenir même que la question d'amnistie fût discutée.

Dira-t-on que si Tordre matériel est rétabli, il n'en est pas de même de Tordre moral? Si cela était vrai, quel argument en faveur de l'amnistie 1 C'est en efiôt la vertu des amnisties de couper court à ces révoltes invisibles et silencieuses qui échappent à l'action de la loi et déjouent la répression sans avoir besoin de la braver; c'est la vertu des amnisties, quand le désordre a été chassé de la rue, d'empêcher qu'il he se réfugie dans les âmes, et de donner ainsi pour sanction au rétablissement de Tordre matériel la renaissance de Tordre moral.

Je sais ce qu'on a coutume d'opposer aux partisans . d'une politique clémente : un gouvernement n'existe, leur dit-on, qu'à la condition d'être fort.

A cela je réponds que les gouvernements fisûbles sont les seuls qui soient tourmentés par la crainte de le paraître. La force l rien ne la prouve mieux que le pouvoir d'être généreux sans danger.

NÉCESSITÉ d'une AMNISTIE 435

C'est à la force ainsi comprise que rendaient hom mage : et l'Assemblée constituante, lorsqu'elle abolissait toutes les procédures instruites sur les faits relatifs à la Révolution ; et Camille Desmoulins, lorsqu'il demandait l'institution d'un comité de clémence; et le premier Bonaparte, lorsqu'après la victoire de Marengo, entendant ses officiers attribuer ses succès, les uns à son habileté politique, les autres à son génie militaire, il leur disait : « Tout m'a réussi, parce que je suis pour tout le monde une amnistie vivante. »

Cette pensée avait si bien pris possession de son esprit ; il comprenait si bien tout ce qu'une amnistie ajouterait de force à sa force et de prestige à son prestige, qu'en 1802, le lendemain de la paix d'Amiens, il n'eut rien de plus pressé que de faire rendre le fameux sénatus-consulte qui ouvrait à tous les Français les portes de la France : « Attendu que la paix ajrant été « faite au dehors, il importe de la cimenter à l'inté- « rieur par tout ce qui peut railleries Français, tran- « quilliser les familles, et faire oublier les maux insé- • parables d'une longue révolution, etc. »

Ai-je besoin de rappeler l'ordonnance du mois de mai 1837 qui, sous le règne de Louis-Philippe, accordait amnistie pleine et entière à tous les individus condamnés pour crimes et délits politiques ? Le rapport qui précédait cette ordonnance contenait quelques lignes qui valent qu'on s'en souvienne : « Votre Majesté » , disait le garde des sceaux d'alors, M. Barthe,

436 NÉCESSITÉ d'une amnistie

<t fera descendre du haut du trône Toubli de nos dis- € cordes civiles et le rapprochement de tous les Fran- « çais. Un tel acte ne peut plus être qu'un éclatant c témoignage de la puissance de l'ordre et des « lois. »

La puissance de Vordre et des lois ! C'est ce que l'Assemblée aurait attesté en proclamant l'amnistie.

Ce qu'une telle mesure aurait eu de salutaire, un exemple récent le lui indiquait.

Le 15 février 1872, dans un discours en faveur de l'amnistie, que je prononçai à Nantes, j'eus occasion de rappeler cet exemple. « Si jamais, » disais -je, € rébellion dut paraître condamnable au vainqueur, ce fut celle qui, aux Etats-Unis, en 1861, arma le Sud contre le Nord. A part même ce qu'avaient d'odieux les principes, l'origine et le but de cette rébellion, les conséquences en furent désastreuses. Pendant quatre mortelles années, le Nouveau-Monde fut couvert de ruines, inondé de sang. A l'horreur de cette immense tragédie, rien ne manqua : ni le vol, ni le pillage, ni l'assassinat, ni Tincendie. Mais la lutte finie, y eut-il des exécutions vengeresses ? Jeflerson Davis paya-t-il de sa tête les amers soucis qu'il avait donnés au gouvernement fédéral ? Semmes, l'impitoyable Semmes, qui avait porté des coups si terribles à la marine fédérale, eut-il à expier ce qu'il y avait de sauvage dans ses exploits ? Non : les hommes d'Etat du Nouveau- Monde comprirent qu'il n'y avait qu'un moyen de fer-

NÉCESSITÉ d'une AMNISTIE 437

mer la plaie ouverte aux flancs de la nation ; l'amnistie du 4 juillet 1868 fut proclamée. »

C'était un grand acte politique, un acte plein de sagesse ; et le monde entier en a pu juger quand il a vu la puissance des Etats-Unis se relever du milieu des ruines, plus libre de ses mouvements, plus compacte, plus vivante et plus vivace que jamais !

En fait de rigueurs, tout ce qui n'est pas indispensable est nuisible. Je ne connais en France qu'un parti auquel puisse profiter le système de la répression à outrance : c'est le parti bonapartiste. Quelle faute politique que celle qui lui fournirait l'occasion de s'annoncer comme le seul parti capable, s'il triomphait, d'effacer les dernières traces de nos discordes !

Mais cette faute, le suffrage universel ne la commettra pas. Comme un de nos collègues, M. Henri Brisson, l'a si bien dit dans la séance du 19 mars, la question de l'amnistie reviendra devant l'Assemblée nationale future.

Elle ne voudra pas, cette Assemblée, se montrer au monde comme privée du pouvoir d'être magnanime.

Elle ne rejettera pas ce noble moyen de prouver la ^ puissance de Tordre et des lois. »

Elle ne laissera pas les conspirateurs pour le compte de l'empire mettre au nombre de leurs chances de succès le deuil de tant de familles éplorées.

Elle prouvera que la politique républicaine est une

438 NÉCESSITÉ d'une amnistie

politique de générosité, d'apaisement, de conoorde, et que la question de Tamnistie, si chère à tant de pauvres cœurs déchirés, est une de celles qu'embrasse le triomphe définitif de la République.

Page 1